‹ Les pariétairesChapitre 21 sur 24 · LA LANGUE · texte numérisé non relu

LA LANGUE

Jeune liomine eiiiljaiiassé pur le chuix il un état,

Qui ne te sens pas né poète ni soldat,

Monlie ta langue. — Elle est encore un peu dodue,

iMais propre à s'afliler pourtant et bien pendue.

Est-elle infatigable, et, sans trop saliver,

Pendant une bcure ou deux peut-elle invectiver?

Fais ton droit, mon garçon, c'est Tart par excellence;

Du juste et dcTinjuste apprends la ressemblance:

Observe par quels traits ces frères ennemis

Ont un air de famille où le doute est permis,

Et par (juelle couleur adruite on en peut faire

114 !.!> 1- Al; ii:iAinL^

\)c> Mciii clinio cjuijilet-- • a ijui l'ieii uc dirtfrL', Si bien qii ■ le l)Oii ^lus, les voy.uit tuiis les doux Si .semblables, îs'élumie et se frotte les yeux. Il y faut bien sans doute un peu de tricherie ; Mais tu posséderas bientôt cette industrie, IJar r»jtude du droit, p .ur qui ii"e>t pas niai>, C'est, sans vain jeu de mots, l'étude du biais.

Deux routes au barieau de\iiiit t')i se présentent : L'ancicnn»', que beaucoup mèaie aujourd'hui fréqucnteid Où Fou va lentement, d'un pas toujours égal. Et qui ne m'ne à rien — qu'au respect général. Ses voyageurs, sans faste et sans impatienee. Amis de leur état et de leur conscience, Maintiennent leuj- devise au milieu des abus, Et songent qu'elle porte avant t^ut : vir probus. Leur mission est belle et pleine de clémence : D'autres cherchent le crime, ils cherchent l'innocence • Et quand le criminel doit être châtié^ Leur voix à la vengeance oppose la pitié.

Dans le respect public par leur dignité probe A riienninc du juge ils égalent leur robe; •l'enconnai- et beaucoup pour lliniineur de ce l^inp-<.

LA I.AiNGLl-:

Mai^ leurs triouiphus sont laieiiieiil uchiltiiits; Ils n'en récoltent rien qu'une vainc tuniée — Plus vaine que janiais — de bonne renonnnée. Laisse les vieux clieinins à ces foibles cerveaux, Et d'un cœur intrépide entre dans les nouveaux.

Mais je dois l'avertir que si tu t'y hasardes, il faut soigncuseuient te tenir sur tes gardes : La jeune conscience a le port ombrageux, Et se cabre aux détours des sentiers tortueux. .Serre-lui donc la bride aux plus légers symptunu-.». Talonne et la contrains à ilairer ses fantômes.

Prends toute cause en main, sans pudeur ni tlég( ùt, La bonne s'il le faut, la mauvaise surtout. Uélends avec Pclan et la foi nécessaires \'(tieiirs et receleurs, assassins et faussaires. Ee n'est pas lucratif et ton temps y péril: Mais ne regrette rien : cela fausse l'esprit. Dans ce siècle où l'envie à Pintrigue s'accouple, (Jnaiid on n'est pas très-fort, il faut être très souple Oi rien ne reste droit sans un peu de roideur Kl lespi it comm t l'àm(> est sujet à pudeur

116 l.i:S l'.\lilKTAlllE>

Déroidis-toi donc vite et ne plains [ja> ta peine : Une fois d<Mui'é, tu vas changer d'ai'ène, Et laissant à Tardeur des petits débutants L'innocence en danger de tous les chenapans, ïu vas te consacrer aux causes scandaleuses.

Ah ! ah ! voici l'instant des grâces venimeuses ' Il s'agit maintenant, sous ta robe abrité, De railler vaillamment un fils déshérité; Ue cribler, sans quartier, d'épigrammes brillantes Les mineurs ruinés par tes belles clientes ; De traîner dans la lioue un époux en fureur Dètre seul incompris de son ange rêveur, En un mot de salir toute partie adverse. Et, pour achalander ton honnête commerce, De bien dé>honorer, insulteur breveté, Ouiconque se fournit au b-ueau d'à côté. Bientôt chacun viendra t'achetcr du scandale Comme des coups de poing à messieurs de la halle

Promettre après cela qu" un jour à ton aspect Le peuple tout entier se lève par respect, Non; et tu pourras même enta noble carrière Recevoir (juclqucfois du l'ied dans le derrière.

i.A i.\.\(;ii-: Il

yh\< ce n'est i|iriin moment fi passer : aujoiirtriuii Les snges pour si peu ne se font pas d'ennui. La cour suprême a mis lion ordre au vieil usage. Et d'un vain point d'honneur débarrassé notre âge. Le duel, de toutes parts traqué par les arrêts. Emprisonné, lionni, ruiné par les frais, Cède au Code civil son noble droit d'aînesse Et s'éloigne, emmenant sa sœur la Politesse. Bon voyage à tous deux! Ils étaient bien gênants. Nous vivrons désormais et mourrons en manants. Et saurons, sousl'abii d'une loi tutélaire. Tirer de nos affronts un honnête salaire. Bientôt, dans les moments de gêne, les soufflets Se verront recherchés à l'égal des billets. Et les bons ménagers inscriront dans leurs livres : (( Sur la face aujourd'hui reçu deux mille livres. )i

Courage, mon garçon! Tu vois qu'au bout de l'an

Quatre ou cinq lluxions doubleront ton bilan :

Et déjà riche (avec un peu de vilenie).

Tu peux te présentei' partout sans avanie.

(!ar les gens mal famés ne sont pas très-mal \us

Si d'argent et de langue ils sont d'ailleurs pourvus :

On les craint, on les choie, on louche leur main sale

UN LES l'AHlF.TAIMF.S

Tant s'ost liiniianisce aujourd'hui la morale ! (Tost que, le point d'honneur une fois supprimé. L'honneur, qui ne semblait d'abord pas entamé, Se meurt de rexcroissance énorme qu'on lui coupe Comme un pauvre vieillard opéré de sa loupe. Deprofimdis! — Il l'ut huit cents ans, sous nos r(»i , Le magistrat des cas oubliés par les lois, L'' punisseur hautain i]c toutes les basses-ses, Le juge et le bourreau des mauvaises richesses. Et Tarrêt sans appel de sa bouche émané Faisait la solitude autour du condamné.

La lui seule aujourd'hui régit notre grabuge, Kt tout ce que la loi n'atteint pas est sans juge. Tant qu'elle ne Ta pas frappé, l'homme est inl ict ; Personne ne se croit souillé par son contact : (Ju'on ait menti, vendu sa parole ou sa plume, Tripoté dans le gaz, la rente ou le bitume, (Ju'on ait cédé sa femme à ses f;upérieurs. En petit comité c'est matière aux rieurs; Mais quiconque dirait tout haut ce qu'oit chudutic. Se verrait aussitôt traité de dpn Onichotte. Sans conqtter que la loi sur h'S diffamateurs, Des méfaits impunis protége-^es auteurs.

Et du Code jjiloux couvrant toute lacune.

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