chapitre où l'auteur raconte la première représentation de Phèdre
Les hommes comme les femmes, sans distinction de sexe, embrassaient la Phèdre au fard mal essuyé, et dont le corps de maigre séraphin, perdu dans les plis d'un manteau brun, Jeté au plus vite sur elle, allait à droite, à gauclie, parmi les bras qui la pressaient , ainsi qu'un corps sans os, et qui avait Vondulation flottante dune loque secouée par le vent... (Ce portrait, ilest vrai, pourrait tout aussi bien s'appliquer à Sarah Bernhardt.)
' En ce qui concerne les types féminins de second ordre, avec leur espièglerie, leurs fantaisies louches de femmes poussées sur le pavé de Paris, le Parisien y reconnaîtra sans peine un genre à la mode chez certaines étoiles du jour.
J'arrive aux détails.
Le chapitre II contient deux fragments d'une lettre que M. Edmond de Concourt donne comme une confidence faite à un de ses amis, par une de nos plus vaillantes actrices. La lettre analyse les phases psychologiques que traverse une artiste dans l'étude d'un rôle à créer, et elle débute par ce passage curieux : « Toute création à rendre me semble un monde à soulever. J'ai des exagérations de sensations d'effroi tellement importunes, que j'espère et attends, en pareil cas, un tremblement de terre, un cataclysme qui me
délivre de mon angoisse. Je maudis l'auteur, moi, la nature entière, et deviens stupide jusqu'au moment précis où une simple lueur débrouille le chaos. » Cette lettre est deM"c Fargueil.
Voici maintenant une des scènes capitales du livre, celle du souper chez la Faustin, après la première de Phèdre, un souper aux bougies, dans une salle à manger, odorante du fumet de Fécrevisse et de la: truffe, où est dressée une table de linge damassé, à la massive argenterie, aux cristaux taillés, aux corbeilles de fleurs exotiques, éclairée de la lumière des soupers d'autrefois, de la blanche illumination des bougies dans les candélabres, sous un lustre aux larmes scintillantes ; — et sous un plafond et entre des imirs recouverts de claires tapisseries , montrant comme volantes dans un brouillard d'aurore, des nudités roses de déesses d'Olympe.
(Je laisse à M. Ghapron le soin de se gendarmer avec raison contre les nudités roses que les murs montrent volantes dans un brouillard d'aurore, quand il rencontre ces expressions sous la plume des pasticheurs qui ont fait de la langue de Concourt une chose haïssable entre toutes. La question est trop re- ^"^attue pour que je m'y arrête.)
C'est dans ce souper qu'Edmond de Concourt a fait parler, en laissant à chacun sa façon de voir et de sentir, la plupart des habitués des diners de Magny.
EDMOND DE CONCOURT ET L\ « F.VrSTIN » 247
Comme je l'ai dit plus haut, la scène a été reconstituée avec des notes prises autrefois par l'auteur.
Lisons ensemble (pyge 153) :
« Les femmes du monde, les femmes du monde d'à présent, s'écria un illustre savant — des femmes maigres, décharnées, plates, osseuses, avec si peu de corps, une si petite place sur elles pour les exercices de l'amour, des femmes au teint de chlorose et de vilaine maladie, et aux lèvres et aux yeux mal peints, des êtres à l'apparence fantomatique et malsaine, auxquels on ne demande que de l'esprit sur la ligure, du mordant, du chien... »
Vous avez tous reconnu la poétique brutalité de Théophile Gautier. Plus loin :
« La conversation était reprise par un homme d'État, qu'on sentait un homme à femmes, un homme porteur d'une figure toute jeune, sous des cheveux blancs :
e Oui, messieurs... un peu de libertinage est nécessaire dans un État, il adoucit les mœurs, il fait humaine la société, il affine et parachève les hommes.
« Tous les très grands hommes de tous les temps ont été des libertins. »
La tirade est du duc de Morny.
L'auteur de la Fauslin fait ensuite parler A^f?///zer, le fondateur du Temps, dont il trace le portrait d'un seul trait de plume.
« Un journaliste, à la face jordanesque dans une chair épaisse et verruqueuse, à la parole d'Alsacien rétive et bredouillante, et qui sortait comme par des éructations, disait : « La Saint-Barthélémy a tué la France ; si la France était devenue protestante, c'eût été à tout jamais la grande nation de l'Europe. »
On voit que Nefftzer avait gardé pieusement les vaniteuses et inexorables traditions du protestantisme alsacien.
Ici c'est Fromentin qui parle :
« L'Egypte, l'Egypte, — répétait à l'oreille de son voisin, un artiste en peinture et en style, — l'Egypte, je suis persécuté par l'idée fixe de jeter quelques pages sur ce pays... une terre bourbeuse^ un sol comme le
caoutchouc, où les pas ne s'entendent pas oui, il
faut une fière puissance de luminosité pour faire coloré, dans ces milieux de terrains et de ciels neutres... »
« Ce bruit, ce bruit mou, ah! je ne sais comment vous en donner l'idée — disait un jeune général — et cependant il me revient, ce bruit, quelquefois, à l'oreille... Nous étions si pressés, si serrés, si les uns dans les autres, à l'assaut de Malakoff... Eh! bien, tenez, j'entendais les balles entrer dans le corps de ceux qui étaient à côté de moi, avec le fouit de pierres lancées dans de la glaise... »
EDMOND DE GOXCOURT ET L\ « FAUSTIN » 2 iO
L'éditeur responsable de cette sensation est le général Bataille, mort récemment; mais on voit qu'elle a traversé psychiquement les nerfs et la plume de (Concourt.
Maintenant, c'est le chimiste Berthelot qui entre en scène, expliquant la fin da monde.
« Ah! mon Dieu, oui, — laissait tomber par petites phrases et comme dans une rêverie, l'homme d'imagination de la science — encore une dizaine de millions d'années, tout au plus, avec du combustible et une température possible sur la surface de la terre. Puis, au bout de cela, plus de bois, plus de charbon de terre, et une période glaciale. Alors, le restant de l'humanité, qui n'aura pas été déjà gelé, sera obligé de rentrer sous terre, de s'installer dans les galeries des mines.
)) On se nourrira de blanc de champignon... et comme il faut toujours à l'adoration de l'homme un dieu de lumière, l'homme, sous terre, adorera le gaz des marais, dit le feu grisou.
« — Mais, dites donc, ça développera peut-être une terrible puissance métaphysique^ cette vie sur soi mêmeet sans la distraction du soleil?— dit très sérieusement le voisin du savant, qui avalises grasses mains, ecclésiasli(iuement croisées sur sa serviette, remontée contre son estomac. »
Tout le monde a reconnu dans cette attitude familière, le philosophe Ernest Renan.
« On devrait apprendre à chacun les qualités merveilleuses de la matière portée au summum de son utilisation », disait un convive penché sur son voisin
C'est Gliarles Robin, l'ami d'Edmond de Goncourt^ qui parle.
« La langue française, — disait un écrivain étranger, un géant à la douce figure, — la langue française me fait l'effet d'une espèce d'instrument, dans lequel les inventeurs auraient bonnassement cherché la clarté, la logique... et il se trouve que cet instrument est, à l'heure actuelle, manié par les gens les plus nerveux, les plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles... »
L'écrivain étranger, le géant à la douce figure, c'est évidemment le romancier russe Ivan Tourgueneff.
« Du sang, maintenant, c'est une rareté ! on n'en trouve point. » — C'était un physiologiste, à la belle tête pensive et un peu spectrale qui parlait. — « On ne saigne plus du tout... C'est positif, la méthode pour guérir ou pour tuer les gens change du tout au tout, tous les vingt ans... »
La belle tête pensive et un peu spectrale est celle de Claude Bernard.
EDMOM) DE CONCOURT ET LA d FAUSTIX » 251
Ici s'arrête à peu près ce qu'Edmond de Goncourt lui-même sait des figures vraies qui transparaissent sous les types de son roman.
Je ne demanderais pas mieux maintenant que de vous faire visiter en détail la maison d'Auteuil. Quelqu'un, malheureusement, m'a devancé dans cette besogne. C'est le maître lui-même. Edmond de Goncourt a fait de .ses propres richesses et curiosités artistiques un inventaire scrupuleux, en deux volumes [h Maison d'un aiHiste), qui débutent par la jolie pensée que j'ai transcrite sur la couverture de ce livre. Je ne puis donc que résumer ici la description du maître, s'il est possible toutefois de résumer deux volumes en quelques lignes, et je demande la permission de renvoyer le lecteur aux sources mêmes oii j'ai puisé.
Undétail d'abord. Le médaillon, aujourd'hui dédoré, qui décore la façade de la maison d'Auteuil et qui a frappé bien des passants et des curieux, est un Louis XV, provenant, selon l'avis d'Edmond de Goncourt, des appartements de la Dubarry.
Le rez-de-chaussée se compose du vestibule, de salle à manger, et de deux salons ouvrant sur le jardin. Comme chez tous les artistes, le vestibule a l'air plutôt d'une antichambre de musée.
La salle à manger es en tapisserie, et meublée d'ailleurs très sobrement. Sur la cheminée, un marbre deFalconet. Les deux salons sont tendus d'andrino-
pie, corniches et portes peintes en noir : l'or des ca-' dres tranche admirablement sur cette couleur. Edmond de Goncourt y a exposé quelques-unes des pièces de sa précieuse collection de dessins du XVIIP siècle, — une collection réunie au prix de mille sacrifices héroïques, et qu'il considère aujourd'hui comme un de ses plus beaux titres à la gloire. Pour le reste, ameublement superbe, fauteuils portant au dossier des sujets des fables de La Fontaine, d'après Oudry, faïences, > bronzes, terres cuites de Clodion, etc.
L'escalier, décoré comme le vestibule, aboutit à un palier où se trouve un petit meuble renfermant une collection d'albums japonais, à laquelle Edmond de Goncourt a consacré une cinquantaine de pages écrites avec la sensibilité et l'intuition artistique qu'on lui connaît.
J'ai décrit déjà le cabinet do travail, dont les murs disparaissent sous les rayons de bibliothèque, bourrés de livres du dix-huitième siècle, de manuscrits anciens, de cartons à dessins. Il communique avec la chambra à coucher par un cabinet de toilette oii dominent également les dessins. Edmond de Goncourt a noté en quelques lignes le mobilier de la chambre à coucher : « Deux fauteuils en tapisserie, une console Louis XVI d'une forme rare, une commode tombeau, dont le sombre bois sanguin disparaît sous les dorures
ICUMOND DE GONCOURT ET LA « FALSTIX » 253
des ferrures. Un lit de vastes dimensions y lient la plus grande place. »
Sur le même palier, une autre pièce, qui fait face à celles-ci, c'est le cabinet de l'extrême Orient. La Chine, l'Inde, la Perse, le Japon sont représentés dans les précieuses vitrines par des laques superbes dont les incrustations semblent avoir fixé des paillettes du soleil de là-bas, des potiches de toutes formes, des ligurines en bois, en ivoire, des armes, des bronzes, des bijoux merveilleusement ciselés, enfin des échantillons de tous les bibelots créés par ce merveilleux art japonais dont les origines, comme le fait liés justement remarquer Edmond de Goncourt, no remontent pas à plus de cent ans.
L'auteur de la Miuson d'un ;u-listû a expliqué les motifs de ce luxe raffiné, de ce besoin d'élégances artistiques, dans ces quelques lignes cjui terminent un 'des chapitres de l'ouvrage .
K A l'heure Oli Ion devient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler pour la maladie un coquet Icgis, où elle ^era moins laide pour les autres et pour soi-même, et se préparer, au milieu d'élégances, à accueillir la mort en délicat. »
Sous ce rapport seul, les deux frères, si étruilcinenl unis, différaient de goût, car Jules, lui, ( si mort dans une chambre du deuxième étage, ht iwujstwda do Fclndianty uii il niiiiuit à trâviullar, la chambre choisie par hii pour mourir.
JULES VERNE
Quoique dépeint des pieds à hi tète et du home au yacht par bien des biographes, M. Jules Verne est une des célébrités littéraires les moins connues du public. A Paris, du moins, car à Amiens, où il demeure, je suppose qu'il est le dieu de la cité. Tandis que les Voyages extraordinaires ont répandu le nom de l'écrivain dans le monde entier, sa personnahté, reculée dans un effacement volontaire, tantôt emportée dans une vie nomade, tantôt ensevelie dans la paix du foyer, se contente de rayonner dans une petite ville de province ou dans les vastes solitudes de l'Océan, qui absorbe tous les rayonnements en général. Aussi ce hardi explorateur est-il resté jusqu'à présent fermé à toute exploration intime, et sa figure ondoyante, sans cesse ballottée sous des latitudes inclémentes, faitelle le désespoir des chroniqueurs, ces écumeurs d'actualité.
A Paris, Jules Verne mène la triste existence d'une épave, — sans doute par suite de cette illusion physique, qui semble prolonger les mouvements violents
JULES VERNE
aux({uels le corps s'est habitué. — Une vague le dépose à l'hôtel du Louvre, où il s'étabUt en camp volant. Il profite de la marée basse pour dormir. La houle le reprend au saut du lit et le roule dans Paris. C'est <en vain qu'il frète un iiacre pour tenir tête. Il arrive tout juste à franciiir la Seine et s'en va échouer chez Hetzel ou chez Hachette. Là, généralement, quelques minutes d'accalmie. Mais le moment arrive de cingler vers le théâtre, où fattendent les tempêtes nécessaires des répétitions. Il met le cap sur la Porte- Saint-Martin en louvoyant le mieux possible entre les liantes carènes maçonnées du boulevard, ou les flancs cuirassés — d'enseignes au moins — des faubourgs industriels.
Le soir venu, Dieu sait où il lui arrive d'atterrir pour se ravitailler. Ce qu'd y a de certain, c'est qu'à des heures indécises on peut le voir remonter les boulevards, tous nerfs dehors, et faire relâche ensuite au coin de la rue de Grammont et du boulevard, dans une petite anse artificielle que l'édililé, servie par un architecte et des maçons, a ménagée en cet endroit.
C'est là que je l'ai rencontré moi-même, un soir {{u'il ventait si fort que je dus carguer mes voiles, je veux dire fermer mon parapluie, et me réfugier dans un lieu public. Inutile de dire que la petite crique qui nous offrait à tous deux un abri momentané contre la •tempèto, était la Librairie Nouvelle.
250 I^ES PAmSIENS CHEZ Erx
Quand je reconnus la svelte silhouette de Jules Verne, je fus positivement charmé. Paris avait des semaines de pluie sur la conscience, et Jules Verne ne paraissait pas s'en douter.
Avec sa ligure aux traits fins, encadrée d'une barbe grisonnante terminée en pointe, sa physionomie franche, ouverte, sympathique, son regard intrépide, tempéi'é par le doux rayonnement de la pensée, il avait là, même dans ce prosaïque rez-de-chaussée de librairie, l'air de braver des difficultés imaginaires et de commander à des vaisseaux invisibles... Ah! le triste spectacle que celui do la rue oiî la bourrasque chassait des silhouettes entortillées de Parisiennes, à mollets ronds, et ([ue le vent me paraissait ridicule, en ce moment, de s'acharner contre des jupons, alors que rien ne l'empêchait de lutter dans la haute mer contre des montagnes éeumantes.
Mais si le vent m'eût écouté, il pleuvrait encore, et nous serions restés prisonniers à la Librairie Nouvelle.
Qu'on me permette ici un aveu qui, perdu dans 400 pages in- 18, n'offre rien de trop brutal. J'adore Jules Verne. Il représente pour moi le type de l'écrivain romanesque, tel que je le concevais à une époque meilleure, où mon imagination, l)ourrée d'illusions, me permettait encore de croire au romanesque. Héros de
JULES VERNE ZO l
roman jusqu'au bout des ongles, jusque dans les moindres incidents de son existence pleine d'émotions délicieuses, de sensations tragiques, il est l'idéal même du romancier d'aventures qui écrit avec ses fièvres d'artiste amoureux d'esthétique grandiose, de réalité fantastique, de plasticité majestueuse, teri'ible parfois, et en joignant à toutes ces qualités l'expérience consommée du savant.
C'est à dessein que je le représente ici dans une attitude rêveuse. Son existence est une alternance de rêves traversés par des coups de vent, au propre et au ligure : coups de vent de l'aquilon et coups do vent d'audace parles({uels il se jette à travers les péripéties de l'inconnu et de l'incertain, seules propres à apaiser ce qu'il a en lui de remuant, de tourmenté, d'inassouvi. Tour à tour plongé dans les abîmes de la conception littéraire et dans ceux de l'Océan, son rêve ne s'interrompt pas une minute. Je ne me figure pas autrement l'auteur des Voyages extraordinaires, que debout dans la tempête, songeant à la situation émouvante qui vient de se révéler à lui, entre deux coups de foudre, — la foudre illuminant mieux les situations que tous les éclairs du cerveau.
Tel, cependant, il n'était pas autrefois, alors (lue dans les salons du musicien Talcxy, rue Louis-le- Grand, il récitjiit des poésies élégiacpies à un groupe de jeunes gens : Pierre Véron, Phyloxène Boycr, Lé-
258 LKs pAnisiENs cuKZ i-;rx
pine (Quatrelles), Henri d'Ideville, Hignard, rriistavc Nadaud, Charles Delioiix, Leveel, etc. Les souvenirs de ses amis de cette époque nous le représentent comme un beau garçon, à bai'biclie blonde, venu à Paris sous prétexte de droit, en réalité pour faire de la littérature, et se contentant, pour le moment, de faire des paroles pour la musique de son camarade Hignard.
Plus tard, le poète élégiaque s'incarne dans une fraction d'agent de change, étouffant sa sensibilité sous des cliifl'res, et ne songeant plus momentanément qu'à assurer sa vie matérielle. Les exigences de la vie matérielle lui coijtent dix ans, au bout desquels nous le retrouvons à Amiens, à la tète d'une famille aimable, d'une grande fortune, d'un yacht, et possesseur d'une mémoire farcie de nombreux souvenirs de voyages et de lectures scientiliques, de mille conditions indispensables, entin, quand on veut écrire des voyages extraor.linairos.
C'est en 1862 qu'il fait paraître le premier ouvrage de ce genre : Cinq semaines en ballon — un vrai ballon d'essai.
A défaut de la direction des ballons, il venait de trouver celle de ses aptitudes littéraires. La voie était ouverte.
Les émotions du yachting lui fournirent les Aventures du capitaine Ilafteras. Gomme il aimait la mer
JULES VERNE 259
pour elle-même, il la mit partout dans ses livres en y ajoutant parfois la note fantaisiste comme dans ^'ingl mille lieues sous les mers. A quoi tiennent les choses? Jules Verne n'a jamais eu le mal de mer. Son estomac résiste admind)lement à la sensation du vide. Sans ce détail, nous n'aurions pas aujourd'hui les romans scientifiques où la mer et ses émotions jonent un si grand rôle.
Sur sa façon de travailler, je ne sais que ce qu'il en (lit volontiers lui-même.
Jamais il ne travaille en voyageant. II accumule des connaissances sans s'en douter, et ne se sert de ses sensations de voyage que pour fouetter son imagination romanesque, qui transforme à son gré les images réelles ou virtuelles de sa mémoire. Son but essentiel est d'arriver, avec deux romans par an, à explorer le monde entier, sans laisser un coin vierge. Aussi a-t-il, dans son cabinet de travail, un grand planisphère qui ne (piitte pas le mur. Ce planisphère ressemble actuellement à un feu d'artifice, sillonné qu'il est de raies rouges, bleues, etc., indicjuant à Verne les trajets déjà parcourus, les contrées qui n'ont plus de mystère [lour sa plume. Veut-il aborder un nouveau roman, il cherche d'abord sur la carte un pays exempt de raies, et, le nouvel itinéraire choisi, il y plante sa tente d'explorateur, représentée, je suppose, par une épingle. Mais avant de rien entreprendre, il lit scrupuleusement
:263 I.K3 PAnisiEN's chez eux
tout ce qui a été publié sur la contrée en question, afin de se bien pénétrer des reliefs naturels propres au sujet.
Hàtons-nous de dire, cependant, que si la préoccupation scientifique transparait dans les livres de Verne, elle n'existe que pour l'auteur. Pour le lecteur, le rôle qu'y joue la science est un attrait de plus. Car c'est là un merveilleux nouveau qui repose délicieusement des anciennes ficelles des romans à péripéties. La science confine au merveilleux par les horizons immenses qu'elle ouvre sur l'inconnu, sur les mystères des choses ; elle touche à la fantaisie par les formidables hypothèses qu'elle engendre chez les cerveaux déductifs. C'est ce merveilleux, c'est cette fantaisie qui sont l'élément d'intérêt moderne introduit par Jules Verne dans le roman.
Si j'en crois M. Emile Hennequin, Edgard Poë aurait laissé à la postérité des pensées comme celle-ci : « Je suis toujours désagréablement frappé des choses dont je ne puis me rendre compte. » C'est contre cette même sensation désagréable que Jules Verne nous aide à lutter. Il nous porte au delà de la compréhension humaine, et recule si bien les limites de la science moderne, qu'il nous permet de deviner, même quand nous cessons de comprendre.
Aussi Emile Zola a-t-il eu tort de reprocher à Jules Verne ses Rouhins scientifiques et leurs nombreuses
j- Li:-^ VF.a.NK 2G1
éditions en attirant l'attention des lecteurs de laRtviie de Saint-Pétershourg, sur ce fait que les almanachs et les paroissiens se vendent bien aussi à cent mille exemplaires, et que cependant ni ces almanachs ni les Romans scientifiques n'ont i-ien de commun avec l'art. Eh ! quoi! condamner les romans de Jules Verne au nom de l'art, parce que la science en est l'élément principal ? Et cet humour particulier que le style de Verne emprunte aux bizarreries scientifiques qu'il sème dans ses livres, aux angles nouveaux sous lesquels elles nous font voir les choses, aux situations toujours originales oi^i elles placent les personnages? ces horizons fantastiques, insoupçonnés de Poë lui-même, trop subjectif dans ses fantaisies, toutes ces précieuses qualités qui ont fait du genre de Jules Verne un genre universel, à tel point que ses romans ont pénétré dans les milieux les plus humbles, les plus obscurs, voire jusque dans les prisons des jeunes détenus, et n'en figurent pas moins dans la bibliothèque de tout lettré, — autant d'éléments modernes qui ne seraient (pie la simple expression d'un industrialisme inférieur comparable à celui qui a créé les almanachs? Allons donc! A ce compte-là, M. Jules Verne aurait le droit do répondre cà Emile Zola qu'il n'est pas plus consciencieux quand il étudie ses confrères, que quand il fait des romans à séries dont la contexture scientificpie ne résisterait pas à l'examen du premier physiologiste venu.
« 0 vieux homme ! penché sur ton papier, grisonnant, presque chauve et courbé, est-ce bien toi qui as été si chevelu, si résistant, si actif? Est-ce toi qui voulais partir pour l'ile déserte ? Est-ce toi qui as tant voyagé, qui si souvent as dormi sous les étoiles du ciel d'Orient, qui as vécu avec les Arabes du bord de la mer Houge, qui as chassé l'autruche et le lion avec les hommes de grande tente?... etc. »
Ce n'est pas dans Chateaubriand que j'ai lu cela j c'est dans les Souvcnh's littéraires de Maxime Du Camp.
Voilà pourtant oiî mène l'amour de la période académique. Il y a un an, M. Maxime Du Camp, faisant un retour attendri sur lui-même, se serait contenté de s'apostropher en ces termes : « 0 homme ! penché sur ton papier, est-ce bien toi I... »
Aujourd'hui, l'écrivain s'entoure stoïquement des épilhotes : vieux, grisonnant, chauve, courbé, et tout cela par amour du rhythme et pour ne pas manquer à ses palmes d'immortel.
N'en croyez pas un mot. Voici son portrait exact : visage haut en couleur, physionomie distinguée, terminée par une barbiche grisonnante, tournure militaire, taille svelle dessinée dans un vêtement bleu marin très ample. Et pas une ride au front.
M. Maxime Du Camp a-t-il été, en cette circonstance, dupe de sa propre rhétori({ue, je ne le pense pas. Il n'est pas impossible, pourtant, que le type légendaire de Vacadénilcien ù cheveux blancs ait influencé son imagination au point de lui faire croire réellement à sa calvitie et à sa décrépitude. Le fait est que, jusqu'à ce jour, on ne s'est guère figuré un immortel que sous les traits d'un vieillard au chef branlant. Et cette légende avait malheureusement sa i-aison d'être. On n'entrait pas jeune à l'Académie. Depuis quelques années seulement, l'illustre compagnie se fait plus humaine. M. Sidly-Prudhomme, un des plus nouveaux venus, a quarante- deux ans. H'est donc presque un jeune homme, et je ne serais pas ('■tonné qu'il fût suivi bienlùt par d'autres, plus jeunes encore que lui.
« Je vais avoir l'air de Joad recevant Eliacin», disait M. Maxime Du Camp, la veille de la réception dr M. Sully-Prudhomme.
Cette boutade me fait penser que lui aussi a été un Eliacin, autrefois, un Eliacin cachant une ûme de lion sous une enveloppe frêle de poitrinaire. Les joues
204 LKS l'AHISIENS CHEZ EUX
creuses, le leint pâlot dénonçaient le tuberculeux ; une forêt de cheveux plantés dru et qui bravait toute espèce de coiffure, symbolisait la crinière du lion, l'esprit frondeur et intlépendant de l'insurgé. Car l'historien qui a flétri la Conimiuie, a été un insurgé dès sa tendre enfance, haïssant le lycée d'une haine féroce, comparable seulement à la haine de Jules Vallès. Cette haine est encore toute vivante dans le dernier ouvrage de l'académicien. Il y rappelle que trois élèves ont été autrefois renvoyés du collège Louis-le-Grand, pour cause d'indiscipline et de mauvaise conduite. Deux de ces élèves sont aujourd'hui, le général César Corot et l'amiral Mouchez. « J'étonnerais bien les anciens maîtres du troisième, ajoute-t-il, si je leur disais qu'il est de l'Académie française. »
Le troisième, c'e.-^t j\Iaxime Du Camp lui-mêm3,bien entendu .
Ce sont les odieux souvenirs de sa vie de collège qui lui ont fait entreprendre plus tard une vraie campagne contre les tortures stupides et abominables infligées aux collégiens.
Il faut dire qu'il n'a jamais eu gain de cause, malgré l'appui du ministère de l'instruction publique.
J'ai dénoncé le révolté. Je reviens à la tête pâle, dont Ziegler fit autrefois un saint Jean. Le portrait, fait, en quatre coups d'aquarelle, pendant que Maxime Du Camp s'était renversé sur un fauteuil, dans l'aban-
don nonchalant d'une visite d'ami, a été conservé précieusement par l'académicien, (jui le montre aujourd'hui avec un certain orgueil, — à cause de la forêt de cheveux sans doute. Certain buste de Pradier, daté de la môme époque, en dit, du reste, tout aussi long sur ce luxe capillaire.
C'est peut-être à cause de tous ces cheveux que Maxime Du Camp s'est cru poète au sortir du collège. Car il se crut poète un moment. Il envoya même des vers à Victor Hugo, qui lui répondit par une lettre pleine de douceurs et finissant ainsi :
« Je ne sais pas si je suis un poète, mais je sais que vous en êtes un. Courage, monsieur, étudiez, rêvez, apprenez, grandissez de toute façon. Vous êtes déjà un poète, devenez un homme. Je vous remercie de vos très beaux vers.
«r Victor Hugo. »
Silhouette parisienne, qu'on trace en deux coups de crayon, tant elle possède la fameuse ligne rêvée par les artistes ; homme d'action qui travaille dix heures par jour dans un cabinet grand comme un musée, et se repose sur une couchette toute Spartiate, Maxime Du Camp est avant tout un chercheur et un curieux. Crand chasseur aussi, il préfère les chevreuils de la forêt Noire aux lapins de la banlieue parisienne, et
(juitterait son plus cher ami pour aller faire le coup double de bécassine dans les vertes campagnes du duché de I3ade.
Il n'est qu'une chose que n'a jamais cherchée cet infatigable chercheur, ce sont les honneurs de l'Académie. Un beau jour, le secrétaire perpétuel de celte honorable corporation est venu le trouver chez lui et lui a dit simplement: « IMonsieur Maxime Du Camp, vous êtes nommé Immortel à l'unanimité. »
Là-dessus, Maxime Du Camp a allumé une cigarette — il ne fume pas le cigare — et s'est dit : « C'est bon,, nous verrons de quoi il retourne. »
Le cabinet de travail de M. Maxime Du Camp est, comme je l'ai dit plus haut, quelque chose d'immense et d'interminable, cubant des eentainote de mètres et tenant à la fois du salon, du musée, de la bibliothèque, du magasin d'antiquités et du hall anglais. Placé au centre de ce vaste local, on se sent tout petit et on se demande avec curiosité comment s'y prend le propriétaire pour occuper à la fois les trois énormes tables qui mettent sous les profondeurs du plafond les tons crus de leur lapis vert. En haut, tout en haut, une bibliothèque conttmant près de 9,000 volumes fait le tour des murs, avec une galerie où l'on pénètre par un escalier invisible.
Dans l'appartement même, mille objets disparates frappent la vue, accrochés aux murs, calés dans des
MAXIMK DU CAMP 267
encoignures, ou couvrant des meubles et des consoles.
La raison de cette diffusion et de cette profusion est vite expliquée. De vingt et un ans à trente ans, la vie de Maxime Du Camp a été plus nomade que celle d'un Bédouin. Il a parcouru tout l'Orient, la Palestine, l'Egypte, la Syrie, Gonstantinople, l' Asie-Mineure, et les pièces de sa collection sont, pour la plupart, des épaves de ses innombrables voyages.
Notre académicien, du reste, confesse qu'il a horreur de la muraille nue. Au temps où il portait l'épée et couchait en rase campagne, sitôt sa tente dressée, il n'avait cesse qu'il n'eût accroché aux toiles képi, tunique, armes, pour orner son intérieur. Ce sont des surfaces brillantes qu'il lui faut, dit-il, pour ne pas permettre à la rêverie de se fixer, car la rêverie tue le travail.
Ne supposez pas cependant qu'un désordre romantique quelconque règne dans le musée. Malgré l'accouplement bizarre de certains objets que la fantaisie seule du maître semble avoir rapprochés, toute chose a sa place et sa raison d'être, et M. Maxime Du Camp peut se promener dans son intérieur avec l'assurance intrépide d'un aveugle qui ne se lie (pi'à son toucher. Personnellement il n'a pas plus d'ordre que d'autres Immortels, mais il est admirablement servi par son entourage, parce qu'il a pris bénévolement les habitu-
508 I.K.-^ r'AHISlKNS CHE7, KfX
des de ses domestiques, au lieu de leur imposer les siennes. Je recommande ce système aux Parisiens que le ciel a doués d'utie domesticité intraitable.
La causerie de M. Maxime Du Camp est agréable, fine, essentiellement parisienne et sceptique, et ne dédaigne pas le trait piquant, même gaulois. Naturellement, l'auteur de Paris et ses organes parle de toutes choses avec la sûreté d'un encyclopédiste.
Les sciences qui l'ont charmé le plus et qu'il possède le mieux, ce sont : la chirurgie, la médecine, l'astronomie et la micrographie. Il a, du reste, l'étoffe du vrai savant, se livrant avec la même passion à l'étude de l'infmiment grand et de l'infiniment petit. Dans sa campagne à Bade, un télescope est toujours dressé à côté d'un microscope ; et ces deux instruments défrayent ses meilleures heures de loisir.
Aussi peu répandu à Paris qu'à Bade, il fréquente fort peu le monde, ne met jamais les pieds au théâtre, et se couche à dix heures du soir pour se lever à sept heures du matin.
Bien que le cabinet de travail de l'académicien me soit familier, il me paraît difficile de dépeindre fidèlement le milieu qui encadre sa personne, les mille bibelots précieux et objets d'art avec lesquels il est en contact intime et quotidien. Ils sont si nombreux, ces bibelots, qu'ils débordent jusque sur sa table de travail, où l'on retrouve parmi les dorades chinoises, les
mandarins, les chapelets musulmans, un encrier japonais ayant appartenu au duc d'Orléans, et la photographie de Flaubert dont Maxime du Camp fut le plus intime ami.
Au mur parmi les poteries chinoises je remarque un déhcieux pastel de Th. Gautier, suspendu dans le voisinage d'un sablier du quatorzième siècle qui mar- <[ue les quarts d'heure.
Plus loin, c'est une collection d'armes d'une richesse et d'une rareté extraordinaires : des pistolets ciselés Louis XÎV, ayant appartenu à un prince de la maison de Savoie; le couteau circassien de Schamyl, échangé, chez Kosrew-Pacha, contre une carabine de Lepage. Sur la cheminée, le dieu hindou Ganèsa, protecteur des lettres et des accouchements. Il est en porphyre violet et placé entre deux nymphes ou fibsahrns.
Quelques curiosités : des médailles de l'Inde et du Thibet, le collier d'une femme d'Abd-el-Kader, pris à la Smalah, le poignard du célèbre Eude, la main de Lacenaire, conservée par Jules Cloquet ; le bastringue do Tibert, un des derniers curonbleurs de cambrouse (brigands de grands chemins). Le bastringue est un étui en argent renfermant une scie, une vrille, un poignard, et tous les objets de première nécessité d'un forçat. Son nom lui vient du cliquetis que produisent ces objets dans l'étui quand le porteur, qui le cache
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généralement dans une cavité innommable du corps, se livre à un mouvement violent.
Vous ne serez pas médiocrement étonnés si je vous apprends maintenant ce que Maxime Du Camp considère comme un des plus beaux fleurons de sa couronne d'immortel (pardon!). Ce sont les })hotographies qu'il a faites lui-même. L'écrivain se lai-gue de cette prétention qu'il est V incunable de la photographie. Il avait remarqué, dans ses nombreux voyages, que toutes ses descriptions écrites ne lui rappelaient que vaguement les objets dont il désirait conserver le souvenir. D'autre j)art, il dessinait mal. Alors il imagina d'apprendre la photographie. Il s'assimila cet art très rapidement Ce fut lui qui, le premier, employa certain procédé à l'albumine qui, depuis, lui a jiermis de réunir la plus belle collection d'épreuves du monde et de constituer ainsi comme le procès-verbal photographié de rhistoire des ruines égyptiennes, syriaques et autres. Une anecdote assez curieuse se place ici à propos de son apprentissage comme photographe.
En août 1849, Maxime Du Camp était entré comme élève chez le photographe Legrais. Un jour que notre jeune artiste, seul dans l'atelier, se livrait à ses petites manipulations, on introduit deux étr;mgers, dont un Anglais, fort bel homme au visage parfaitement glabre. Ce dernier, toisant l'apprenti avec pas mal
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(le raideur, lui ordonna de faire sur-le-champ sa photographie. Il faut dire que la faron bizarre dont Maxime Du Camp était accoutré à ce moment n'avait rien de prestigieux. Un bonnet de papier, une blouse blanche et un pantalon de toile composaient son costume d'artiste-photographe. Le jeune apprenti sortit un instant pour préparer son cliché. Quand il revint, l'Anglais était nu comme un ver, et av;iil pris la pose du Gladiateur de Thésée, c'est-à-dire le bras droit replié devant le front et le bras gauche collé dans les reins. Maxime Du Camp lui fit remarquer que cette pose ne pouvait réussir en photographie. L'Anglais alors prit celle du Gladiateur de Canova (pose favorite du boxeur anglais). L'épreuve réussit à merveille.
Quelques jours après, Maxime Du Gamp dînait à l'hôtel Beauvau, chez un personnage dont je passe le nom. Parmi les personnes présentes à tal)lo, il reconnut, non sans stupéfaction, son client insulaire qui, de son côté, le dévisageait avec la même stupeur. C'était lord Douglas, duc de llamilton, le boulevardier bien connu. Ce furent île cordiales excuses de paît et d'autres, et lord Douglas invita le jeune écrivain à dîner. Mais il était dit (lu'ils no se revorraiont jamais. Quelque temps après, le duc mourait à la suite d'un souper à la Maison-d'Or, — une de ces folles fêtes comme on en savait faire encore à cette époque.
Je n'ai rien à ajouter à ce portrait. On a reproché
27^ LES PAniRIENS CHEZ El'X
à M. Maxime du Camp d'avoir l'ait du reportage politique. La question n'est pas de mon ressort, l'homme privé seul ayant posé ici. Et d'ailleurs je considère la politique en général comme une déplorable inlirmité, que j'ai écartée du cadre des Parisiens chez eux sous peine de voir tourner cet ouvrage en un traité de nosologie. Il convient de le dire une fois pour toutes : — en matière de portraits je partage l'opinon de cet artiste de l'antiquité qui peignit Attila de profil parce qu'il était borgne.
On a aussi reproché à l'auteur des Souvenirs littéraires d'avoir manqué d'égards envers des amis défunts. M. Maxime du Camp était de tadle à se défendre lui-même, s'il ne l'a pas fait c'est qu'il a trouvé ce reproche mal fondé.
Une faudrait pas connaître l'homme pour en juger | autrement.
En quelques lignes émaillées de dates importantes, Alphonse Daudet a noté jadis lui-même (dans une lettre) les étapes de sa carrière littéraire. Je ne crois pouvoir mieux faire que de les transcrire en tète de cet article consacré à une étude intime du romancier.
« Je suis ne à Nîmes en 18i0. J'ai été élevé au lycée de Lyon, c[ue j'ai ([uilté à seize ans, en 1856, pour entrer comme maitre d'études au col.ôge d'Alais.
«J'en suis sorti en 1857, pour venir me « lancer dans la littérature » et pultlier à Paris, chez Tardieu, à cette date de 185", un petit volume de vers : Lrs Amoureuses, qui eut du succès et me valut d'entrer, en 1860, chez M. de Morny, qui me prit comme secrétaire ou plutôt me lit des loisii-s et des appointements pour me permettre d'écrire.
« A jiarlir de ce momeiil, la vie a été assez douce
l.KS PAIIISIKNS CHEZ EUX
pour moi 1 mais, de seize à vingt et un ans, j'ai eu une •existence de privations et de tristesses (jue je ne souhaite à personne!
« Je me suis marié en 18(37, et mon vrai travail, mes vrais livres datent de ce jour-là!
« J'ai publié depuis celte époque les Lettres de mon moiiljn, le Petit (lliose, Tnrtarin de Tavascon, les Lettres à un absent, les Contes du Lundi, Robert Helmonf, les Femmes d'artistes, Froment Jeune; plus Je Frère aine, un acte au Vaudeville, le Sacrifice, trois actes au Vaudeville, Lise Tavernier, sept actes à l'Ambigu, V Arlésienne, cinq actes au Vaudeville.
«J'avais publié auparavant ou î-à\i ]ù\iqy les Amoureuses (vers), la Double Couronne (vers), le Floman du Chaperon-Rouge, la Dernière Idole, un acte à rOdéon, r Œillet blanc, un acte aux Français, les Ab" sents, un acte à l'Opéra-Comique.
« En somme, après de longues années de lutte, de misères, de courses, de voyages, j'ai pu me mettre ■sérieusement à l'ouvrage. J'ai été décoré il y a six .ans. »
Alphonse Daudet offre cette particularité heureuse, excessivement rare chez les hommes de lettres, qu'il est bien l'homme de ses livres. Celui quia lu le Nabah,
ALPHONSE DAlliET 2/0
Fronionl jeune et Risler aîné, ot qui se trouve subitement mis en présence de l'auteur, doit puiser une satisfaction intime dans l'examen de la personne d'Alphonse Daudet. Cette belle le Le brunie, aux traits fins, à la chevelure romantitjue, ces yeux un peu humides, pleins des brumes do la pensée, ce parler lent, aux résonances musicales, tout cela que font ressortir encore la matité d'un teint fiévreux et l'empreinte d'une virilité tempérée par les excès de travail, caractérise bien le rêveur poétique et doux qui fut le Petit Chose, le Parisien aux sensibilités maladives qui a écrit Fromont Jeune, Jack, les Rois en exil et le NahaJj, le Méridional enllanniié qui a créé iVunia Roumeslan.
Il n'est pas jusqu'au nom même d'Alphonse Daudet qui ne me paraisse exprimer aujourd'hui un peu de cette émotion intime et douce qui éclate à chaque page de ses livres.
Alphonse Daudet, j'en suis sur, ne s'insurgera pas contre celte subtilité d'observation, lui qui a écrit quelque part qu'il trouvait aux noms mêmes une physionomie, Fempreinte ressemblante des gens qui les portent.
Le talent du romancier considéré comme psychologue repose d'ailleurs précisément sur ce sentiment très vif qu'il a des rapports intimes cuire l'homme et
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sa persormalilé extérieure, de la faculté d'assimilation qui crée des liens indissolubles entre un personnage et les choses qui font ses coutumes, ses habitudes, de l'assujettissement fatal de la créature aux milieux qui lui sont propres. Emile Zola n'a pas inventé l'influence des milieux comme élément romanesque. Alphonse Daudet s'en sert au même, titre. Seulement, tandis que Zola la fait triompher dans ses personnages, l'étudié dans ses manifestations physiques et morales avec un parti-pris engendrant fatalement, à côté du grossissement poétique et magistral du principe, l'invraisemblance et l'inexactitude scientillques, Daudet, hii, plus circonspect, la laisse eu dehors de ses œuvres et ne s'en sert que comme méthode de travail. D'oîi il résulte que Daudet est plus vrai, plus humain que Zola, car, tout en tenant compte de l'influence des miheux, il ne la laisse point transparaître dans ses créations; il traduit simplement la nature qui n'afiîrme pas cette influence d'une façon immédiate dans les manifestations de la vie extérieure. Avec la méthode du travail de Daudet, où le romancier nous apparaît avant tout préoccupé des milieux où il va faire vivre ses personnages, je rentre dir-ectement dans m.on sujet qui consiste dans la description humble et sans prétention du home de l'écrivain, des paysages qui lui sont familiers, de ses entours, de ses habitudes. « Rien do sain, de montant, a-t-il dit dans son His-
toive de mes livres, comme de travailler dans l'atmosphère même de son sujet, le milieu où l'on sent se mouvoir ses jtersonnages. »
Alphonse Daudet, en effel., a presque toujours vécu dans l'atmosphère de ses livres, autant du moins que la chose était possible.
« Fronioiit jeune, dit-il, fut fait ainsi dans un des plus vieux hôtels du Marais, oii mon cabinet, aux vastes fenêtres claires, donnait sur les verdures, les treillages noircis du jardin. Mais au delà de cette zone de calme et de pépiements d'oiseaux, c'était la vie ouvrière des faubourgs, la fumée droite des usines, le roulement des camions, et j'entends encore sur le pavé d'une cour voisine les cahots d'une petite brouette do commerce, qui, au moment des étrennes, trimballait des tambours d'enfants jusque dans la nuit de sejil heures.
« La rentrée, la sortie des ateliers, les cloches des fabriques passaient sur mes pages à heure fixe. Pas le moindre effort pour trouver la couleur, ratmosphèrc ambiante ; j'en élais envahi. »
Fidèle en tout à sa méthode, Alphonse Daudet ne se laisse pas rebuter par les déi)lacements qu'elle entraîne à chaque instant.
Veut-il décrire une jironienade ijubliciuo, il va étudier sa physionomie, se pénétrer de son as|)ect, il de-
278 LKS p.vnisiENs cmcz eix
vient un des promeneur^, il cherche à faire partie intégrante du tableau. Lui faut-il un détail lointain, il n'épargne pas les courses, il entraînera sa famille au hesoin à la recherche de l'impression, soumettra au milieu trouvé tout le monde qu'il aura sous la main et ne manquera pas de n.oler tous les effets obtenus. Et c'est ainsi qu'il en arrive à illustrer — c'est sa propre expression — le drame qu'il met en scène de ses i»ronienades, de ses souvenirs, de ses sensations.
Le décor et les personnages une fois installés dans son cerveau, fixés dans ses carnets d'impressions (je parlerai tout à l'hiure de ces carnets), la hantise des milieux devenue inutile, c'est le plein air, les solitudes reposées de la campagne qu'Alphonse Daudet préfère pour travailler.
« A la campagne, l'espace est vaste, l'air libre, le temps long et disposant à son gré de sa personne et de ses heures, on a surtout la sécurité de cette indépendance, la sensation d'être bien seul avec son idée. C'est une ivresse de pensée et de ti-avail. Je ne l'ai jamais mieux sentie cpi'en écrivant xJack.
«Ces temjis de production folle m'ont laissé des souvenir sdélicieux. xle me vois, bien avant le jour, installé à une table en bois blanc, à deux pas de mon lit, dans le cabinet de toilette. J'écrivais à la lampe, sous une fenêtre en lab.itière, froide de rosée, qui me ra]qielait les années de misère du début. »
ALPHONSE DAUDICT 279
Ses meilleures pages, Daudet les a écrites à Ghamprosay où il passait autrefois huit mois de l'année. Tout cela est changé aujourd'hui. La campagne n'est plus praticable que deux mois dans l'année, parce que Daudet a un fils au collège. Quant aux temps de production folle, l'écrivain me l'a avoué avec tristesse, ils sont à jamais passés. Non pas que les ardeurs de travail soient diminuées chez lui. Il a toujours le même tempérament de tzigane ou de lazzarone, plus enclin que tout autre aux extrêmes et qui l'oMige à s'entraîner violemment pour stimuler un cerveau capable d'élans, de foucades, de besogne acharnée, mais également facile aux assoupissements du n'-ve, aux indolentes paresses de la pensée.
Mais, comme tant d'autres, il lui faut compter aujourd'hui avec la névrose, — ce terrible Protée moderne qui s'attaque de préférence aux Travailleurs de la pensée. Au temps où il reculait chaque jour les limites du travail, ne laissant qu'une toute petite part aux actes nécessaires de la vie, ne se donnant même plus le temps de manger, une protestation énergique de sa santé l'arrêtait net.
Il tomlia malade en plein coup de feu, c'est-à-dire en pleine larturition des Rois on exil. 11 n'y vil d'abord qu'un prétexte à études sur lui-même, et se hâta de mettre la maladie dans son livi-e, heureux de travailler en toute commodité, — on n'a pas toujours une
maladie SOUS la main... Les médecins l'averlirent à temps qu'il i'al'ail enrayer. Et il enraya, bien (ju'à regret.
En fin (le compte, dégag'é do ses fièvres et de ses exaltations, le romancier parisien qu'on a comparé, non sans quelque raison, à Dickens, nous apparaît aujourd'hui comme un assouvi, un tendre, doublé d'un inquiet. Inquiet des autres et de lui-même. Inquiet des autres : en ce qu'il se sent profondément attiré vers tous ceux qu'il ne connaît pas, remué par les sensations, les joies, les souffrances cachées des passants, des indifférents; inquiet de lui-même : dans sa personnalité mobile et ondoyante dont il surveille les moindres modifications en observateur scrupuleux, dans la tension perpétuelle d'esprit, les facultés réflexes communes à tous les profonds analystes, dans les doutes et les défaillances de l'artiste, dans des puérilités d'effroi physique, des peurs d'hypocondriaque, la crainte de tomber malade, de devenir obèse, que saisje... L'obésité, surtout, c'est la béte noire d'Alphonse Daudet.
Il fut un temps où le romancier passait des heures en communion intime avec des appareils de g-ymnaslique, s'acharnanl à [aire\a grenouille et un tas d'autres exercices plus ou moins compliqués. Et l'ardeur qu'd dépensait là comme en toutes choses contribua certainement à miner sa santé. D'habitude il entrait tout seul
ALPHONSE DAUnZT 281
au hall. Un matin, sa surprenant, dans cette solitude d'appareils inertes, suspendu en l'air quelque part, dans l'attitude horriblement disloquée et contorsionnée de la grenouille — son exercice favori — il se prit à réfléchir sur l'esthétique du corps en général, et se trouva subitement très ridicule.
A dater de ce jour il ab mdonna la gymnastique, qu'il remplaça aussitôt par l'escrime. Gela ne changea d'ailleurs rien à ses habitudes, car l'escrime, ce sport gracieux, devint, entre ses mains, une batterie féroce, fui'ibonde, où il se démenait des heures et d'oii il sortait haletant, épuisé, bras et jambes cassés. Le mal subsistait donc, Daudet continuait à se miner la constitution, seulement il mettait des gants...
Il ne fallut rien moins qu'une maladie grave pour calmer des effervescences aussi dangereuses. Aujourd'hui Daudet, arrivé à la pleine maturité de son talent, fait à la fois moins d'escrime et moins de copie, et ne va presque plus dans le monde. Il ne s'en porte pas plus mal, et son physique est loin d'accuser aucun symptôme d'obésité. Un peu de névropathie, sans doute, mais c'est le sort de tous les travailleurs de la pensée. Un tempérament comme celui d'Alphonse Daudet était fatalement prédestiné à l'état nerveux. Ce sont d'ailleurs uniquement les conséquences de cet état qui chagrinent tant soit peu le romancier. Le médecin lui a défendu la mer. Vous voyez cela d'ici. I)é-
282 LES PARISIENS CHEZ El'X
fendre la mer à cet amoureux des grands spectacles, à cet assoiffé d'émotions, à cet affamé d'idéal sensuel, d'infini tangible !... Il paraît c|ue l'Oiiéan, reconnu physiquementjCommo le prince des toniques, le régénérateur suprême, le purificateur breveté, est tout simplement, quant au moral, l'ennemi personnel des névropathes.
Vous conviendrez que c'est bien fâcheux.
Sevré d'océan de par la Faculté, Alphonse Daudet s'est rabattu sur les villes d'eaux. Dans le cosmopolitisme provincial des stations balnéaires, ipji rapproche des nations diverses, mélange les types, groupe ensemble des débris variés d'humanité, isolés commesur un paquebot; dans le silence triste ([ui entoure les maladies chroniques, la petite rouiine des traitements invariables, le bonheur expansif et doux des convalescences riches, le romancier a trouvé, en même temps que la paix de l'âme et le repos des nerfs, un, fertile sujet d'études. Car il est doué d'un tempérament tel que tout ce qui l'entoure devient aussitôt prétexte à analyse et à critique.
Ceux qui ont lu Numa Roumeslan savent comment l'auteur a utilisé, au point de vue Httéraire, son séjour forcé dans les villes d'eaux.
J'ai dit qu'on a comparé, non sans raison, Alphonse Daudet à Charles D'ckens. Le romancier populaire an-
glais et l'auteur du Petit CJwse, deFromunt Jeune, du. Xahab, offrent en effet de nombreux points de contact. Un goût très vif des choses familières; une certaine négligenceaimable, une sponttméité qu ; i m cœ
pour aller au cœur, un bonheur d'expression qui arrive à condenser dans les phrases les plus simples du monde des aperçus insolites, des contrastes éloignés, de ces choses que d'ordinaire on devine sans pouvoir les déhnir, une vague tendresse qui déborde entre leslignes, affleurant les hommes et les choses, une émotion soutenue et cornmunicative enveloppant ce qui est inerte et ce qui est animé, une préoccupation continuelle des modifications morales des personnages mis en scène, une humanité indulgente qui s'intéresse à tout, déplorant les travers de la société bien plus qu'elle ne les raille, la nécessité inévitable chez l'auteur de seraconter et de se traduire en racontant et en traduisant la nature, tout cela qui est Tapanage d'une sensibilité très vive doublée d'une implaca])le faculté analytique, constitue le tempérament et les dons communs de Charles Dickens et d'Alphonse Daudet.
Il y a de l'humoriste dans Alphonse Daudet, et l'humour est, on le sait, une qualité spirituelle essentiellement anglaise.
C'est surtout dans les mystérieux carnets dont je parlais tout à l'heure qu'éclate — en traits de critique
284 I.KS PAniSIEN'8 CHKZ MI X
fine, observations vécues, réflexions intimes, dégac^ées de toute mise en scène, — la note purement humoristique do l'écrivain.
Ces carnets, à reliure sombre, sont en quelque sorte des mémoires au jour le jour, écrits en vue du livre à faii'e, où il jette pêle-mêle tout ce qui passe d'humain et (le vivant sous ses yeux, une silhouette, un geste, un groupement de lignes, des souvenirs de lecture, les réflexions des autres mêlées aux siennes, les impressions reçues des choses, impressions traduites avec l'optique personnelle de l'écrivain, qui, malgré sa myopie invraisemblable , est un admirable presbyte dans le domaine des sensations. Pris dans l'ensemble, ces carnets sont de la vie parisienne, pnssée à travers la vie de Daudet ; le romancier nous y apparaît comme un merveilleux instrument vibrant au contact des moindres impressions, mais conservant dans ses vibrations l'harmonie complexe qui lui est propre. Les plus belles pages qu'il a écriles se retrouvent en germe dans ces carnets, toujours ouverts devant lui quand il est au travail.
Le roman, jeté en première épreuve sur des feuillets minuscules, en caractères terriblement fins, l'auteur passe ces feuillets à sa collaboratrice, M™^ Alphonse Daudet. Mais il ne m'appartient pas de définir la tâche de M'"® Daudet, encore moins de lui attribuer de mon
propre chef le grain de sensibilité féminine qu'on rencontre çà et là dans l'œuvre du romancier. Je ne puis que reproduire, à titre de document, l'hommage touchant et réservé que lui a consacré Alphonse Daudet lui-même dans l'histoire de ses livres.
Parlant de Vinciihntion de ses romans, fort laborieuse chez lui, de la manie de les raconter tout haut, avec une exubérance toute méridionale, d'en essayer les passages à effet sur les amis, les visiteurs, il ajoute, avec une fine pointe d'émotion :
« Mais c'est ma femme qui a le plus supporté les redites du travail parlé, du sujqt tourné et retourné vingt fois de suite... Ah ! pauvres femmes d'artistes ! Il est vrai que la mienne est tellement artiste ellemême, elle a pris une telle part à tout ce que j'ai écrit ! Pas une page qu'elle n'ait revue , retouchée , où elle n'ait jeté un peu de sa belle poudre azur et or. Kl si modeste, si simple, si peu femme de lettres ! J'avais exprimé un jour tout cela, et le témoignage d'une tendre collaboration infatigable, dans la dédicace du Aa/^,-;/; ; ma femme n'a pas permis que cette dédicace parût, et je l'ai conservée seulement sur une dizaine d'exemplaires d'amis, très rares maintenant, que je recommande aux amateurs. »
Il y a tout un cùti' de la vie d'Alphonse Daudet dont
!;2S() LES PARISIENS CHEZ Kl X
je n'ai pas parlé ici. Dans un livre plein de cette émotion douce ot triste que donnent les souvenirs d'une jeunesse tourmentée, M. Ernest Daudet nous a initiéaux misères des années de début, où Alphonse Daudet trouva constamment, pour le protéger contre les mille dangers d'une existence hasardeuse, la touchante sollicitude d'un frère aine, pratiquant tous les dévouements et tous les sacrifices avec une rare modestie et une abnégation incomparable.
En arrivant à Paris, M. Einest Daudet était descendu vue de Tournon, dans une maison meublée,. « vaste caserne d'étudiants, désignée sons le nom pompeux de Gnmd hôlel du Scnat ». Il laut citer là toute une page que le frère aîné a écrite avec cette amertume délicieuse (|ue laissent les souvenirs les plus misérables.
«■ C'est là que je louai, au cincjuième étage, une misérable petite chambre, en mansarde, quinze francs par mois ; ce chiffre a son éloquence. Une couchette en fer, une mauvaise commode servant de table de toilette, un secrétaire, deux chaises, un poèle en faïence tout ébréché, un lambeau de tapis sur les carreaux rouges, voilà mon ameublement. Par mon unique croisée, je ne voyais que toits, cheminées, lucarnes et dressant sur mon étroit horizon leur banale architecture, les tours rondes de Saint-Sulpice.
« Lors([ue pour la première fois, ]jar un triste soir
d'octobre, je me trouvai seul dans ce logement de pauvre, en quittant le moelleux appartement de Clau- ■dius Hébrard,la transition fut si cruelle, si profond le sentiment de ma misère, que ma jeunesse prit peur, affaiblie par l'isolement, par la tension de mon esprit, par l'excès du travail. Le père sans position, la mère si loin, dans une maison qui n'était pas sa maison; mon frère malheureux dans son collège, autant de visions douloureuses , brusquement ramenées devant mes yeux par l'aspect sinistre de ces murs, sur lesquels le papier peint, destiné à en cacher la nudité, flottait en longues déchirures. Je fus épouvanté par l'étendue de ma tâche, par le poids de ma responsabilité, et silencieusement je pleurai.
« L'impression fut passagère, et ce fut le souvenir de mon frère, du bon compagnon dont je connaissais le talent, en qui j'avais foi comme en moi-même, ce fut ce souvenir qui la dissipa. »
Peu de temps après l'installation du frère aîné, Alphonse Daudet débarquait à son tour au Grand Hôtel du Sénat.
« Je le vois encore, exténué de fatigue et de besoin, mourant de froid, enveloppé dans un vieux pardessus usé, défraîchi, démodé, et, pour donner à son équipement une physionomie tout à fait originale, chaussé, sur ses bas de coton bleu, de socques ou caoutchouc — ces caoutchoucs qui ont conquis quel-
que notoriété dans le monde depuis qu'ils ont inspiré l'un des chapitres du Petit Chose.
« Heureusement, le tailleur de Lyon était là. Grâce à lui, Alphonse Daudet fut bientôt métamorphosé, ainsi qu'il convient à un Jeune poète qui ne croit pas que des haillons et des bottes éculées soient nécessaires pour marcher à la conquête de la renommée. »
C'est au troisième d'une élégante maison de l'avenue de l'Observatoire, n° 3, qu'Alphonse Daudet a ■ installé depuis peu d'années ses pénates d'écrivain célèbre. L'appartement, un peu trop petit, car on s'y élouiTo aux réceptions du vendredi, a ses trois pièces principales sur le jardin du Luxembourg — une véritable oasis dans le dé&ert bruyant et encombré de Paris. On y respire l'élégance et la propreté, ces vertus dominantes d'un intérieur parisien. Toute la famille Daudet y marche dans un silence recueilli, sur des tapis discrets ((ui font comme un apaisement autour de la petite pièce (jui sert de cabinet de travail au maître. Là, point d'ornements. Des murs tendus de cuir de Cordoue, uncorps de bibliothèque, bondé jusqu'aux frises, quelques fauteuils, et, devant la fenêtre, la table surmontée d'une complication de pupitres, où gisent épars, les carnets, les petites feuilles volantes, les cahiers cartonnés renfermant, on des textes diversement condensés ou développés, la précieuse copie.
Tout cela dans une saine atmosphère de travail, oîi le décor d'une vue charmante sur la verdure et les fleurs . du Luxembourg semble mettre un peu de la paix silencieuse de ses plates-bandes, et de sa bonne odeur de parc princier.
Le salon est de la môme couleur sobre que le cabi-
« net de travail. Meubles tendus d'étoffes algériennes.
Contre le mur, entre les deux fenêtres, un piano, à
l'usage exclusif de M""' Daudet. Devant la cheminée,
un merveilleux écran japonais offert par Edmond de
Goncourt. Un autre souvenir de Concourt, son portrait
à l'eau-forte (par Bracquemont) figure au mur parmi
quelques toiles modernes, signées J. de Nittis, Feyen-
Perrin, J.-L. Brown, Jules Héreau, etc., etc. Les
portraits de famille, bien entendu, ne manquent pas.
Un chevalet supportant un petit cadre voilé de gaze pose au milieu de la pièce. C'est un tableau encore inachevé, dû au pinceau du cousin de M. Alphonse Daudet, un jeune qui s'annonce bien. Sujet : Alphonse Daudet lisant son prochain roman à M"° Daudet.
Le salon s'ouvre sur une salle à manger provençale, un chef-d'œuvre de couleur locale. Le pétrin, la huche, la pannetière, — le tout en vieux chêne ouvré — vous transportent subitement dans un intérieur provençal des plus authentiques. Alphonse Daudet, qui adore sa Provence, rayonne de bonne humeur toutes les fois qu'il pas:ie le seuil de ce réduit patriarcal. Jusqu'à l'anti-
chambre, qui a son cachet particuher, illustrée qu'elle est par les gravures originales qui ont servi pour les illustrations de ses romans.
C'est dans cet intérieur charmant, où l'amour du vrai labeur littéraire, de toutes les belles et grandes choses de la pensée, fait bonne garde autour du mailre et le protège contre les envahissements du dehors, que M. Alphonse Daudet vient d'achever sa nouvelle œuvre : TEvangéliste.
OCTAVE FEUSLLET
M. Octave B'euillet demeure au n" 8 de la rue de Tournon, — une grande maison antique, au portail solennel, aux escaliers vastes, tenant presque autant de place que nos cours modernes. La rue est d'ailleurs pleine de ces monuments d'un autre âge, qui furent d'anciens hôtels aristocratiques, ayant abrité tour à tour Louis de Bourbon, Concini, M. de Luynes, le duc de Brancas, le duc de Bellefonds, et plus tard Théroigne de Méricourt, et tout le clan Muscius Scœvola de la Révolution. Ils -ont été transformés depuis en casernes et en hôtels garnis : — tel l'hôtel du Sénat, presque en face du n" 8, qui eut un moment pour locataires Gambetta, les deux frères Alphonse et Ernest Daudet, et toute une génération d'étudiants pauvres, aujourd'hui célèbres et riches.
La vie intime de M, Octave Feuillet échappe un peu à la plume du chroniqueur. Chez lui, le mur do la vie privée,d'une épaisseur et d'une élévation inusitées, re-
bute d'abord lo biographe. Octave Feuillet nous apparaît retranché au fond d'une double retraite : la campagne et la famille, destinées, l'une à isoler l'écrivain, l'autre à isoler l'homme. Aujourd'hui, il est vrai, la campagne est à peu près délaissée. Ceci a tué cela.
La famille, subitement grandie, a réclamé la i)résence du chef, guide indispensable aux débuts dans le monde. M. Octave Feuillet, qui a charge d'âmes, s'est décidé à habiter Paris — pour le plus grand bien de ses deux lils, prêts à devenir des hommes. L'un est au Crédit lyonnais, l'autre se prépare à Saint-Gyr. Le père, lui, contrairement aux habitudes consacrées par plusieurs générations de parents, se tient sur la brèche, prêt à repousser tout ce qui pourrait contrarier leurs vocations.
Donc, Octave Feuillet est aujourd'hui Parisien, ce qu'il n'a jamais été au temps où il mettait dans ses livres tant de parisianisme et de mondanité — (c'est le jargon du jour). Mais comme on ne devient pas Parisien du jour au lendemain. Octave Feuillet est resté par excellence l'homme de l'intimité bourgeoise, de la paix domestique, du home provincial et campagnard. Lui-même, il revendique avec un certain orgueil le titre de campagnard et celui de provincial, qu'il confond volontiers. Son amour du coin du feu, des choses domestiques, sa tendresse aux bêtes d'appartement, sa sensibilité fidèle aux traditions, aux souvenirs, aux
routines même, le trahiraient au besoin s'il ne l'était déjà par son peu d'assurance dans le monde. Ceux qui chercheraient en lui Vhomme de salon de ses livres, se tromperaient fort. Octave Feuillet est éloquent et spirituel devant sa table de travail, avec une page blanche sous la plume. Là, il se promène volontiers parmi le monde fictif qu'il a façonné au tour de son esprit délicat. Mais supprimez les quatre murs qui font la solitude autour de son imagination et lui épargnent le contact troublant, brutal parfois, de la réalité, vous vous trouvez en présence d'un homme bien désemparé, à qui l'esprit, habitué à trop d'intimité, tournera obstinément les talons, et qui s'exprimera mal, faute de l'organe habituel, doux aux esprits pudiques, qui est la plume.
J'insiste sur ce point, car c'est un trait caractéristique de la personnalité d'Octave Feuillet, en même temps qu'un exemple frappant du contraste qu'on découvre si souvent entre l'homme et le personnage accusé par ses livres. Un de nos confrères qui étudiait récemment les diverses façons dont nos auteurs dramatiques lisent leurs pièces aux acteurs, signalait chez M. Feuillet cette même hésitation, qui a toutes les allures de la timidité. Pour être juste, j'ajouterai qu'une cause toute physique est venue compliquer chez lui cette manière d'être. Gomme Goncourt, comme Alphonse Daudet, comme tant d'autres, M. Octave
Feuillet est un névropathe. Une névralgie obstinée, qui a déjà provoqué un commencement de paralysie faciale, lui occasionne, outre la difficulté de parler, des surdités fréquentes et difficiles à combattre.
Je ne dirai pas qu'il se console de ces petites infirmités par le travail. Outre qu'il travaille très difficilement, corrigeant et recorrigeant sans cesse ses manuscrits, avec les tortures, les halètements de l'esprit remplaçant une faculté d'improvisation absente, M. Feuillet est paresseux avec délices, grand liseur aussi, car la lecture procure les extases spirituelles si chères aux âmes sensibles, enclines aux rêveries intérieures. Et, d'ailleurs, lui qui aime tant à remonter dans ses souvenirs, il se souvient parfaitement qu'il n'a jamais été un travailleur bien assidu, môme à l'époque de la vingtième année, où cette qualité tient lieu, en quelque sorte, de position sociale. Au temps où Octave Feuillet, échappé avec bonheur au lycée Louis-le-Grand, promenait son béret d'étudiant rue Racine et aux environs, il étudiait bien un peu le mur mitoyen. Mais il l'étudiait au point de vue particulier du théâtre, qui se dressait alors au fond de toutes ses aspirations secrètes, sous la forme tangible de l'Odéon, fermant de son péristyle à coloimes le paysage oi!i il avait élu domicile. Alors déjà, comme aujourd'hui, il voyait la vie à travers un prisme romanesque et sentimental, où défilaient, dans la magie des décors, ses
principaux sujets d'étude : les comédiens et les comédiennes — ces dernières, cependant, toujours tenues à distance. Car les actrices, grandes ou petites, représentaient pour lui la vie de tapage ou de bohème. Et il n'avait de sympathie ni pour l'une ni pour l'autre.
Il aimait le théâtre pour ses affabulations romanesques et romantiques ; — la queue du romantisme défilait alors sur la scène avec les dernières représentations de Ruy Blas et de la Tour de Aesle. C'est autour de ces mondes fictifs qu'il tournoyait comme un pauvre papillon, fasciné par les lumières, jusqu'à ce qu'un jour, il s'y brûlât les ailes. Mais n'anticipons pas.
L'Odéon était alors voué au chant sous la rubrique : Théâtre italien. Octave Feuillet aimait aussi la musique, et il se souvient encore des queues interminables dont il fit souvent partie intégrante, armé d'un pain de doux sous destiné à tromper la soif pendant les entr'actes.
11 s'était lié avec Paul Bocage, son camarade de collège, un peu parce qu'il était son camarade de collège, mais surtout parce qu'il était le neveu de Bocage l'acteur. On avait fait ensemble les premiers essais de versification — qui ne réussirent jamais, ceux-là. Mais bien des collaborations consacrées, reposent sur des rimes boiteuses de jeunesse. L'ancienne raison sociale Feuillet et Bocage, datait de là.
C'est pour({uoi l'acteur Bocage vit entrer un jour
chez lui son neveu, accompagné d'un jeune inconnu tremblant et timide : — c'était Octave Feuillet. Sa timidité cacliail un piège redoutable pour Bocage : j'entends un drame en cinq actes, fait exprès à la taille du comédien. Dans l'oubli de tous scrupules, on en proposa la lecture séance tenante. Le titre de la pièce était la Reine et le Bourrenu. Elle mettait en scène les amours de Marie Stuart. Une odeur de sang planait, comme à la Tour de Nesle. Vous voyez cela d'ici. Bocage demanda à se recueillir. Le résultat de ce recueillement fut qu'on soumettrait la pièce à Félix Pyat. L'auteur accepta.
Pourquoi Félix Pyat déménagea-t-il quelque temps après? Pour nul motif connu, sinon que la destinée du drame d'Octave Feuillet était de n'être pas joué. Car il fut égaré dans le déménagement, et jamais personne depuis n'en a entendu parler.
Octave Feuillet a pu se convaincre, plus tard, qu'on ne fait jamais jouer sa première pièce, ni sa seconde, ni sa troisième. La première de l'auteur du Roman parisien était peut-être la dixième.
La raison sociale Feuillet et Bocage, à lacjuelle étaient venus s'adjoindre d'autres associés encore, finit par trouver un débouché au rez-de-chaussée du National. On y écoula une production non moins romantique que le drame destiné à Bocage. A la suite de quoi, Octave Feuillet, sentant que le roman-feuilleton
n'était pas sa voie, revint au théâtre, avec la ferme résolution de ne plus s'en laisser détourner...
Un de ses premiers succès fut, on le sait, la pièce Échec et Mat. Octave Feuillet demeurait alors chez son collaborateur Bocage, sur la limite extrême du faubourg Saint-Jacques, tout près des fortifications. Les deux amis n'étaient pas riches. Vous dire leur joie lorsqu'ils virent entrer chez eux, un matin, la fortune en personne sous les traits de Michel Lévy, qui venait d'ouvrir une petite boutique rue Vivienne, près des grilles de la Bibliothèque nationale. L'éditeur, à peine connu alors, sollicitait la faveur d'imprimer la pièce d'Octave F'euillet. Il avait deviné quelqu'un sous le débutant. Et, de fait, Michel Lcvy, qui venait de recruter aussi Emile Augier, avait dès ce moment la main heureuse.
Octave Feuillet a dû être le premier surpris quand Edouard Thierry a dit de lui qu'il avait hérité de la plume d'Alfred de Musset. Le parallèle était uti peu forcé, je pense. Alfred de Musset a passé sa vie à saigner du cœur — ce cœur toujours fouillé par des ongles roses, souvent par les siens. Et il trempait sa plume dans ce sang-là. Octave Feuillet, lui, n'est pas de nature à se saigner coraiu populo. A part la Reine et le Bourremi, je ne sache pas qu'il ait jamais trempé sa plume dans le sang. Il a trop la pudeur de ses souf-
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frauees intimes pour los éparpillei". Et d'ailleurs, c'est un anémique. C'est un nerveux aussi, ai- je dit. Tous les personnages qu'il a créés, — copiés depuis par bien des héros et des héroïnes do salon, — sont ané-i miquos et nerveux comme lui.
Dans ses Scf-nes et Proverbes, il a inventé pour ce monde-là un petit parlage sentimental, évaporé, raffiné. Et il excelle dans ce genre. Si bien que M. Edmond Schérer l'a appelé un jour le Marivaux du pi'overhe. J'admets que ses autres œuvres sont soufllées d'un grain de levure romantique, et ({ue l'auteur y saigne aussi tant soit peu, mais soyez bien certains que le cerveau seul d'Octave Feuillet est l'agent actif de ces hémorragies , comme il l'est aussi exclusivement de toutes ses conceptions littéraires. Son cœur n'y figure que par ses faiblesses, faiblesses exquises, mais que d'autres, moins délicats, désavoueraient ou feindraient de ne pas comprendre.
J'ai dit que ce raffiné, qui sait descendre aux tendresses les plus humbles, aimait les bêtes — pour elles-mêmes. Il ne s'en cache pas dans ses livres. Dans le Village, par exemple, il apitoie ses lecteurs sur une petite chatte, victime de l'exil ; dans le début de VErmiiage — ce petit chef-d'œuvre, — \\ met une baronne aux prises avec un mouton, un vrai mouton qui bêle, et qui n le 1 eau rôle parce (ju'on le soupçonne à tort
d'être enragé. Et j'ai surpris, l'autre jour, l'auteur du Roman parisien tenant sur ses genoux une petite chienne qu'il caressait avec amour. La petite chienne ronronnait de bonheur — une particularité de sa race. Elle est mexicaine. Elle a dans l'appartement même do ^jme Octave Feuillet, un petit panier capitonné qui lui sert de niche. Deux fois cette petite favorite a eu les honneurs du pinceau. Son premier portrait, par Lambert, figure dans le salon, au-dessus de la niche. L'autre, peint par Hébert, orne le mur d'un salon contigu, oi^i il se trouve d'ailleurs en fort bonne compagnie. Le portrait d'Octave Feuillet, jeune, par Bonvin, des Relir/ieuses, du même, une Sapho de Gustave Moreau, des Gustave Doré, etc., et des bibelots en quantité ornent cette même pièce.
Un long couloir relie cette partie de l'appartement au cabinet de travail du maître, ainsi complètement isolé. Quatre rayons de bibliothèque, disposés en encoignures, dissimulent les quatre angles de ce petit réduit, où tout est simple, propre, méticuleusement rangé. Ni encombrement, ni désordre, sur la petite table placée devant la cheminée. Un manuscrit, une main de papier vierge, un encrier et c'est tout. Sur la main de papier repose une superbe défense d'éléphant polie.
Dens l'antichambre, j'ai reconnu de ces bizarres meubles d'origine provençale (pannctière,pétrin, huche) dont
les pareils ont servi h M. Alphonse Daudet à meubler toute une salle à manger. Octave Feuillet n'est pas Provençal, pourtant. Il descend d'une famille de magistrats normands. Certain portrait d'aïeul ou de bisaïeul accroché au mur donne une vague idée de ce qu'étaient les Feuillet d'autrefois. La présence de ce portrait et de quelques bibelots normands, a fait croire depuis à M. Octave Feuillet que les meubles en question étaient normands aussi.
J'ai trouvé M. Octave Feuillet un peu triste, — c'était la veille de sa première au Gymnase. Autrefois, il dissipait tous les petits soucis quotidiens en fumant avec acharnement. Il fumait autant qu'Emile Augier. Aujourd'hui, le tabac leur est défendu à tous les deux. Toujours la névrose, qui multiplie ses vetos avec l'âge. Et M. Octave Feuillet a soixante ans ! — soixante-dix pour ce terrible Vapereau, qui a la manie d'avancer.
ARSENE HOUSSAYE
Un certain Jacquot, dit Eugène de Mirecoiirt, a jeté autrefois dans la librairie et le colportage une quantité considérable de petites brochures jaunes, à 50 centimes, qui traitaient des hommes du jour, et les maltraitaient le plus souvent.
Tout ce papier est venu finalement s'échouer, à Paris sur les quais, en province chez les libraires d'occasion, 011, pour mon malheur, j'en découvris tout un stock jadis et m'en assimilai la substance avec une ferveur que je n'ai plus retrouvée depuis. Il eût mieux valu, ce jour-là, que mes parents me missent une meule au cou et me jetassent à la rivière, selon le précepte évangélique. Car j'étais perdu pour eux. La vie littéraire à Paris m'était subitement apparue sous un jour bizarre, troublant, et ma pensée ne vécut plus dès lors qu'avec tous les hommes de lettres extraordinaires qui foulaient le sol de la capitale.
Mais ceci est étranger à mon article, et ne sert qu'à expliquer au lecteur pourquoi j'hésite au moment do pénétrer dans l'intimité d'Arsène Houssaye.
J'ai toutes les peines du monde à me persuader qu'Arsène Houssayc demeure rue du Bel-Respiro, dans l'appartement magnifique où il m'exposait l'autre jour sa fameuse théorie sur le Champagne considéré comme panacée morale et physique. En réalité, il demeure pour moi dans un des opuscules jaunes signés Eugène de Mirecourt. C'est par là que j'ai pénétré autrefois dans sa vie privée, m'associant de cœur à toutes les péripéties de sa carrière. C'est là que j'ai retrouvé, l'autre jour, sa silhouette protéiforme, telle qu'elle était restée dans mes souvenirs de lecture, c'est-à-dire composée de reliefs représentés par un certain nombre de pages qui m'avaient plus particulièrement frappé. Telle la page quatre-vingt-quatorze que je reproduis dans son intégrité entière :
« Un ami d'Arsène Houssaye, attaché à l'école de peinture de Rome, vient àParis tous les dix-huit mois. Il l'a vu tour à tour étudiant à l'hôtel de Malte, bohémien rue du Doyenné, romancier à tous crins rue des Beaux-Arts, philosophe studieux à l'extrémité déseite de la rue de Lille, poète plus ou moins inspiré dans les bois de Bruyères, homme du monde et donnant des fêtes quai Voltaire, dans le salon même du patriarche de Ferney, puis rephilosophant tout en haut d'un logis à cinq étages, et enfin meublé comme un prince dans son magnifiqne hôtel.
(( Cet ami dit, en riant, qu'il n'a jamais vu d'homme
plus variable en littérature, en finances et... en politique. »
Jug-ez, si j'avais le droit d'être perplexe, le jour où ma plume me mettait en demeure de rechercher les côtés intimes, familiers, homogènes d'un littérateur qui réalise si bien le type de l'homme caméléon et de l'oisean sur la branche.
Dans mon for intérieur, je décidai néanmoins que je prendrais le taureau par les cornes, c'est-à-dire qu'au premier jour j'irais voir Arsène Houssaye, chez lui, dans son Bel-Respiro, — car ce nom de rue bizarre, j'en avais fait ime villa. Or, ce premier jour, ce fut peut-être le trentième. Car, à la première tentative, j'appris avec désespoir qu'Arsène Houssaye habitait à la fois Paris et la campagne ; qu'on le trouvait parfois à Paris, souvent à la campagne, mais jilus souvent encore dans des lieux transitoires, vagues et intermédiaires, résultant de ses trop fréquents déplacements.
Un jour, un ami eharital)le m'envoya une dépêche pour me prévenirqu'il venait de rencontrer, en sleepingcar, Arsène Houssaye qui se rendait à Paris. Eperdu, je sautai dans un liacre en jetant ma bourse au cocher comme dans les romans do Moiitépin.Ruedu Bel-Respiro, je trouvai visage de bois, bien entendu. Le temps d'aller, Arsène Houssaye était retourné à la campagne.
J'allais me décider à le suivre à la campagne, où je pensais qu'il m'échapperait plus difficilement qu'à Paris, quand mes yeux tombèrent sur un vieux numéro de la collection de V Artiste. Le numéro contenait une étude de Théodore de Banville, sur Arsène Houssaye. Je fus tout de suite frappé par le passage suivant :
« A Beaujon, il a bâti sept hôtels, et il les a habités tous les sept ; aussi c'était un labeur effrayant que de l'aller voir. On vous renvoyait d'une maison à l'autre, on ne savait jamais au juste son vrai logis. Lui-même ne le savait pas ou ne le voulait pas savoir. Il y a un conte à faire sous ce titre : les Sept Châteaux du roi de Beaujon, — je veux dire d'Arsène Houssaye, »
Du coup je fus atterré, et peu s'en fallut que je renonçasse à jamais à mon article. Je n'ignorais pas cependant qu'Arsène Houssaye liabitait alors le seul château de Parisis. Mais je tremblais que cette adresse ne cachât encore un piège. En désespoir de cause, je résolus de finir par où j'aurais dû commencer. Je chargeai la poste de transmettre à Arsène Houssaye les secrètes postulations de ma plume. Ma lettre était adressée à Bel-Respiro. Le lendemain, ô prodige, je reçois une réponse des plus gracieuses, datée du château de Parisis. Et ceci passait les bornes, — la réponse m'assignait un rendez-vous pour le même jour à Paris. L'étrangeté même de ce détail me rendit toute confiance, et je trouvai en effet Arsène Houssaye qui
m'attendait dans son appartement de la rue du Bel- Respiro. Seulement, une voiture l'attendait luimême, à la porte, pour le ramener sitôt notre entrevue terminée, à la gare du Nord,
Tel est l'historique des faits qui m'ont amené à ne faire ici qu'une description succincte du milieu où m'ap- })arut Arsène Houssaye ; au moment où paraîtront ces lignes, à moins d'un miracle, l'écrivain nomade aura transporte ses pénates à l'autre bout de Paris,
Arsène Houssaye est par excellence le tzigane de la vie littéraire et de la vie domestique. Le plein air est la note dominante de sa vie privée et de son bagage littéraire, — un bagage qui a fait connaissance avec toutes les frontières de l'art. Un Rothschild s'est fait récemment meubler un appartement dans un sleepingcar. Arsène Houssaye lui est de beaucoup supérieur en ceci : sa personnalité habite un camp volant, N'a-t-il pas dit de lui-même :
« Je suis allé au bout du monde — visible et invisible ; — j'ai fait le tour de la Vénus de Milo, tout l'art antique ; j'ai adoré les figures de Léonard de Vinci, de Corrège et de Prudhon, tout l'art moderne. — J'ai parcouru les sphères radieuses do Platon, le monde ancien. — J'ai monté jusqu'au Calvaire, lo monde nouveau. — Je suis allé partout et plus loin ; j'ai même fait le tour de moi-même, mais je ne me connais pas. »
A plus forte raison, serait-il difficile à un biographe
de dire la vérité exacte sur son compte. Aussi, quand Théodore de Banville, dans l'étude déjà citée, rapporte témérairement les faits suivants :
« M. Arsène Houssaye a toujours fait vingt choses à la fois, en ayant l'air de vivre de temps perdu. Il aime mieux être que paraître, il a horreur du tapage et de l'importance. Il a écrit sur sa porte ces belles paroles do Pytlmgore : Tais-loi, ou dis quelque chose qui vaille mieux que le silence. » j'ai le droit de conclure, après avoir constaté que la porte d'Arsène Houssaye est vierge de toute inscription, que Théodore de Banville est un grand poète et un grand rhéloricien devant l'Eternel, mais un biographe peu scrupuleux, au moins en ce qui concerne la description d'une porte. (Car rien n'empêche de prendre cette porte à sentences au pied de la lettre.)
De crainte d'encourir le même reproche, je me bornerai à répéter sans métaphores ce que j'ai vu et entendu.
L'appartement d'Arsène Houssaye ressemble à ceux qu'il a si souvent décrits dans ses romans, en ce qu'il est plein de meubles de toutes les paroisses. Divans et fauteuils en tapisserie, guéridons incrustés, crédences Louis XIII, tables laquées à placages d'émail, d'or, de marbre, d'ébène, plafonds à moulures précieuses ar-tistement découpées, vitrines à bibelots, faïences, vieux
Sèvres, tableaux de maîtres anciens, Rubens, Léonard de Vinci, Prudhon, Watteau, Greuze, Boucher, — ces derniers surtout donnent au grand salon, qui se retrouve dans tous les donaiciles d'Arsène Houssaye, l'aspect d'un sanctuaire artistique, d'une galerie de musée universel.
C'est au centre de cette galerie que m'est apparue, pour la première fois, la silhouette d'Arsène Houssaye, rapelissée par les proportions énormes de la pièce, que termine une baie vitrée avec balcon en façade sur les Champs-Elysées.
Il était coiffé d'un de ces feutres rouges de campagne, à treize sous, qui s'adaptent à toutes les tètes, prennent toutes les formes et se laissent froisser comme des chiffons. II sifflotait un air d'opéra-comique qu'il interrompit quand il me vit venir à lui ; ■ — depuis, je n'ai jamais pu me représenter Arsène Houssaye autrement que coiffé d'un chiflon de feutre rouge et sifflotant des airs d'opéra-comique.
De même que les salons parisiens servent généralement de cadres aux romans d'Arsène Houssaye, de même son salon, à lui, apparaît comme le cadre naturel de sa personnalité de romancier. II est plein de coins délicieux où la vue aime à s'arrêter, et qui semblent ménagés à dessein pour nicher les rêveries papillonnantes du poète.
308 LES r.vnisiENS chez eux
Qu'on me permette, h ce propos, un rapprochement qui flatte mes fantaisies intimes.
« Entre ses récits,a dit Paul de Saint-Victor, parlant des romans d'Arsène Houssayo, s'intercalent des causeries brillantes, des coins de'salon esquissés comme à l'aquarelle d'une main légère qui n'aurait pas quitté son gant paille, des profils célèbres finement retracés, de g-racieuses silhouettes dessinées au vol. Il y a comme des cigares fumés, de l'entr'acte d'un intermède au lever de rideau ou à la comédie qui va suivre. Sans languir jamais, l'action flâne, et cette flânerie est un charme dans un roman parisien. »
Il y a de tout cela aussi dans le salon d'Arsène Houssaye. Avec un peu d'imagination on peut reconstituer les causeries brillantes que ses murs ont entendues. Les «proffls célèbres », les « gracieuses silhouettes », y figurent sous la forme de bustes, — ceux de la princesse Mathilde, de Rachel, de la Clairon, etc., — et de portraits de femme en toilette, ou dans un déshabillé voluptueux, depuis la nuditécomplète jusqu'au « simple appareil «classique, en passant parla feuille de vigne. Les « cigaresfumés », c'est Arsène Houssaye lui-même qui s'en charge, quant à l'idée de a l'entr'acte d'un intermède », elle est là sous la forme tangible d'une es" trade exhaussant le fond de l'appartement, du côté du balcon, une estrade dont les marches sont tendues de velours ponceau, comme le reste du parquet, et où
Arsène Houssaye fait donner la comédie aux invités de ses brillantes redoutes. Enfin, la flânerie de l'œil aidant, l'illusion produite par le salon du maître me parait à peu près identique à celle attribuée par Paul de Saint-Victor à ses romans.
Le hasard semble s'en être mêlé pour achever ce curieux parallèle. Le monde armorié et blasonné qui défile dans la Comédie Pavisienno se trouve représenté dans le môme salon par une foule d'écussons en miniature décorant les murs à hauteur d'appui. Ce genre d'ornements y fut importé par leslocatairesprécédenls; un noble couple étranger dont je n'ai pas à retenir le nom. Ces écussons ne sont pas d'ailleurs la seule trace qu'ils aient laissée de leurs goûts intimes.
L'appartement d'Arsène Houssaye leur doit un élément particulier qui se retrouve également dans la plupart de ses romans. Le noble couple, paraît-il, adorait le mystère : de là, les escaliers dérobés tapis dans tous les coins comme dans un drame romantique ou dans une comédie à tiroirs. M. Ludovic Halévy, dans une récente visite faite à Arsène Houssaye, a trouvé cet agencement délicieux, et il n'est pas improbable que les deux écrivains se décident un de ces jours à transporter ces escaliers dérobés et leur histoire plus ou moins parisianisée sur la scène d'un de nos théâtres.
310 LES pAuisiens chez eux
l'arnii les autres onieineats de la pièce, peu «le choses qui n'aient leur histoire, et qui n'aient tenu à un moment donné, une place grande ou petite dans la vie d'Arsène Houssaye, et, par conséquent, dans ses romans.
Tel portrait de femme, par exemple, étalant une nudité sculpturale, et dont la pudeur n'est habillée que d'un loup noir, est celui d'une femme du monde, ange déchu aujourd'hui et dont les secrètes perversions se trahissaient alors déjà par des fantaisies bizarres. L'une de ces fantaisies la poussa un jour à soutenir devant Arsène Houssaye que le courage de livrer sa nudité au pinceau ne lui paraissait pas difficile même pour une femme honnête.
Arsène Houssaye la prit au mot. Elle accepta le défi crânement, et posa, sans voile aucun, sur le lit même de l'auteur. La séance se passa sans que la femme parût éprouver la moindre émotion. Mais ce fut autre chose quand il fallut se lever pour se rhabiller. Au premier mouvement de son corps, elle eut conscience de sa nudité et son visage, bien que masqué, devint pourpre.
« J'en ai conclu depuis, m'a dit à ce propos Arsène Houssayej que c'est le mouvement seul du corps qui trahit véritablement le nu. Une femme nue^ assise ou couchée peut à la rigueur s'exposer aux regards, sans que sa pudeur ait à en souffrir. »
ARSÈNE HOUSSAYE âil
Je suppose que cet axiome n'est vrai que pour les femmes belles, car la beauté peut, en effet, servir en quelque sorte de voile à la nudité qui s'efface sous des lignes pleines et harmonieuses. La laideur loin de cacher des charmes absents, fait au contraire ressortir le nu. C'est du reste là un point d'esthétique que je soumets à des plumes plus autorisées que la mienne.
J'ai noté au hasard quelques souvenirs de Rachel : sur im divan, un coussin en tapisserie faite par die, dans une vitrine, sa main, moulée en cire, une main mignonne, aux phalanges imperceptibles, sa photographie, etc..
D'autres souvenirs sont personnels à Arsène Houssaye, et indiquent assez l'universalité de ce talent fécond et remuant, universalité dont il ne se cache pas d'ailleurs et qu'il traduit dans son langage énergique en disant qu'il a mangé à toutes les gamelles. Des gamelles artistiques, bien entendu. J'ai vu des tableaux dus au pinceau d'Arsène Houssaye, un violon, instrument favori du musicien Arsène Houssaye, des gravures, que sais-je? Peintre, graveur, musicien, poète, historien, journaliste, Arsène Houssaye est tout cela, et beaucoup d'autres choses encore.
Sa théorie sur le Champagne considéré comme médicament semble indiquer aussi (ju'il se i)i(iu!3 d'être
médecin. C'est dans sa chambre à coucher qu'il m'a exposé cette théorie, le coude appuyé sur un meuble chargé de ces précieuses bouteilles au goulot argenté ou doré. On arrive à cette chambre, après avoir traversé une salle à manger aux murs ornés des chefs-d'œuvre du xvui* siècle, et dont le fond s'ouvre sur une galerie vitrée.
Pour ceux qui connaissent leur Arsène Houssaye, sur la question appartement et qui pourraient croire à une sorte de boudoir enrubanné, plein d'élégances mystérieuses et de parfums, je me hâte de dire que la pièce est strictement meublée du nécessaire, et cela sans la moindre recherche. Un lit à rideaux de soie jaune, quelques meubles de toilette et c'est tout.
La théorie d'Arsène Houssaye sur le Champagne consiste à considérer ce vin, français par excellence, comme le régénérateur suprême des forces morales, et par conséquent aussi des forces physiques. Cette théorie, dans le cas spécial d'Arsène Houssaye, semble devoir se déduire logiquement des premières œuvres de l'auteur, car la muse de sa jeunesse trempe hardiment son aile dans le vin de Champagne. Elle s'est même développée plus tard jusqu'à percer sous forme de sentences dans maint endroit de ses romans. Aussi n'ai-je pas été étonné de la voir s'affirmer au cours d'une conversation où Arsène Houssaye était en quelque sorte mis en demeure de dire tout ce qu'il
savait sur lui-même. Cette théorie est devenue aujourd'hui une idée fixe. Arsène Houssaye ne croit plus qu'à deux choses, au Champagne et à l'immortalité de l'àme, destinées l'une et l'autre à le soutenir dans toutes les défaillances de la vie. En conséquence, il a écrit un livre sur les Destinées de F Ame, et, entre temps, il a bu une quantité considérable de Rœderer. Aussi olfre-t-il aujourd'hui le type de l'homme parfaitement heureux.
Si M. Théodore de Banville ne m'eût ouvert les yeux sur les dangers d'un parler trop métaphorique, j'aurais dit d'Arsène Houssaye qu'il a écrit sur sa porte ce singulier aphorisme : « La seule vraie tisane, c'est la tisane de Champagne. » Car tel est l'unique axiome que j'aie entendu tomber de ses lèvres, et qui sert de base à son hygiène.
Tous ses maux, soit de l'âme, soit du corps, il les traite par le Champagne, comme d'autres traitent les leurs par l'indifférence. Et c'est là une inconséquence bizarre chez un spirituahste, de prétendre calmer les doutes de son âme immortelle avec de la tisane frappée J. Munmi.
Toujours est-il qu'il ne boit jamais d'autre vin ni d'autre tisane, et que ce régime lui réussit bien, car il a aujourd'hui soixante-huit ans, et il se porte à merveille. Pour le lecteur que cette cure au
cluunpagne séduirait, j'ajouterai qu'il est indispensable de faire énergiqnement frapper le breuvage et de le boire lentement, à très petites gorgées. Ces deux conditions indispensables étant observées, l'autour de la théorie garantit des guérisons miraculeuses.
Je ne referai pas ici la biographie d'Arsène Houssaye. On la retrouvera, je suppose, amplement détaillée, dans les Mémoires qu'il va publier chez Dentu. Ces Mémoires seront certainement un des documents les plus curieux de cette fin de siècle, car Arsène Houssaye est aujourd'hui l'homme qui a le mieux connu les mondes divers qui, depuis quarante ans, tiennent les sommets de la chronique parisienne.
En attendant, ses côtés purement famiUers, si difficiles à saisir, m'ont paru assez intéressants pour que je me sois attaché à les faire seuls ressortir dans cette trop courte esquisse.
PIERRE VERON
M. Pierre Véron demeure au 182 de la rue de Rivoli, juste en face des Tuileries.
Un rang d'arcades — de ces arcades qui font à la rue de Rivoli une physionomie toute particulière — porte les étages en surplomb du coté pair de la rue. Les Parisiens ne connaissent ce coté-là que par les magasins du Louvre, les bazars algériens et les vitrines des photographes. Ils s'imaginent naïvement que la rue n'est faite que de ces vitrines, et ne se doutent pas, lorsqu'ils passent sous les arcades, que d'honorables concitoyens grouillent au-dessus de leurs têtes, superposés par couches, j'entends par étages.
M. Pierre Véron, lui, demeure au troisième, où un alignement de douze fenêtres dont il assume les contributions, fait face aux ruines rectilignes et muettes des Tuileries.
Du haut de ces fenêtres, la vue est magnifique. En bas, la grande rue parisienne avec le roulement créliilant des voilures. Au delà de cette houle le calme plat, les taches vertes du jardin des Tuileries, des espaces sablés, ratissc^s. Les Champs-Elysées dérou-
lent un ruban interminable de macadam entre les ramures touffues. Et le ruban monte jusqu'à l'Arc-de- Triomphe qui fait là subitement une trouée lumineuse, où les horizons suburbains apparaissent, immenses, dans un raccourci fantastique.
Ce tableau qui donnerait des palpitations à un peintre et à un poète, peut-être môme à des individualités moins glorieuses mais sujettes au vertige, repose au contraire les facultés de M. Pierre Véron, quand il sort, haletant, de ses cinq cents hgnes quotidiennes.
Car il écrit cinq cents lignes par jour. Ni plus ni moins. Et cela au saut du lit, dans sa chambre à coucher qui fait régulièrement l'office d'un cabinet de travail, de huit heures du matin à midi. Que d'encre répandue dans cette chambre à coucher, que de délicieuses silhouettes esquissées, que de lances rompues spirituellement en faveur de telle idée politique, de tel paradoxe social.
A midi juste, M. Pierre Véron cosse d'être le d'Artagnan de la plume. 11 endosse l'habit de ville correct pour passer dans la salle à manger. Le déjeuner fini, il dépouille l'homme privé, et devient, dès l'instant, le Parisien répandu qu'on sait. C'est tour à tour le journal, le théâtre, les salons qui le réclament. Et l'on rencontre à toutes les premières sa silhouette élégante, au vaste front, au profil chevaleresque terminé par une impériale savamment taillée.
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Pierre Véron a fait du parisianisme littéraire un culte... en une infinité de volumes tous édités avec succès. Je me hâte d'ajouter qu'il doit sa plume facile aux fortes études de sa jeunesse qui l'ont, de bonne heure, habitué à se jouer avec toutes les difficultés et l'ont rompu à toutes les fatig'ues de l'esprit. C'est un normalien, je crois. Dans tous les cas, son titre de lauréat du concours général l'avait fait destiner tout d'abord au professorat.
Il a quitté tout cela pour le Charivari.
Il y a vingt-cinq ou trente ans, Pierre Véron apportait, tout tremblant, son premier article k l'ancien directeur de cette feuille. 11 fut accepté d'emblée. Depuis cette époque, il ne s'est pas passé un jour — pas un — que Pierre Véron n'ait écrit un article pour le Clmrivari.
Il y a vingt ans qu'il y signe régulièrement les premiers-Paris, en qualité de rédacteur en chef.
Ce travail excessif, cette situation doublement épuisante d'écrivain et de chroniciueur toujours sur la brèclie n'ont pas empoché Pieri'e Véron d'être un homme du monde des plus ré[)an(lus, comme je viens de le dire.
On se souvient des fêtes brillantes qu'il a données jadis. Il y a des clichés tout faits pour ces choseslà : le mélange des sphères les plus brillaiiles de la société, les arts, la politique, la finance ; la ren-
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contre pacifique, sur le terrain conciliant de la littérature, d'ennemis irréconciliables dans la vie publique, etc., etc.
Si ces clichés n'existaient pas, il eût fallu les inventer pour la description des salons de Pierre Véron. Ces mêmes salons ont, de plus, mis en lumière un grand nombre d'artistes célèbres depuis, et qui ont débuté là, obscurs, devant le tout-Paris dispensateur de toutes les renommées. Sans compter les habitués des réceptions intimes du mardi où les personnalités littéraires les plus en vue viennent tour à tour s'asseoir à la table Iiospitalière du journaliste.
L'été venu, Pierre Véron respire un peu. Et comme on ne peut pas respirer à Paris, il se réfuii;io à Bellevuo, où il possède une délicieuse villa qui devient à partir de ce moment l'objet de plus d'un gai pèlerinage. On laisse de côté l'étiquette et ses ennuis guindés. On voisine librement, avec l'aimable simplicité, le laisseraller, l'abandon r('joni qui l'ait de la vie du Parisien en villégiature une perpétuelle partie de campagne.
L'appartement de la rue de Rivoli est meublé avec une élégance coquette. Presque point de glaces dans le salon, — comme dans tous les salons où il y a beaucoup de tableaux. Çà et là des girandoles de cristal garnies d'irmombrables bougies vertes. Le meuble est en vieux cbène et en la|jisserie.
Aux murs des Feyen-Perrin, des Jules Breton, des
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Pelouze, des Duez, des Jacquet, des Vollon, des Neuville, des Détaille, un délicieux Orient de Teller, un Portraif de femme signé Van Beers, etc.
Rien que de la peinture contemporaine, comme on voit, mais qui — je le confesse en toute barbarie — décore mieux l'appartement que ne le foraient de ces vieilles toiles sombres dont les Rembrandt, lesRubens et autres avaient le secret.
Tout cela est lumineux, net, vrai, propre, moderne, cbarmant, — des sensations d'hier et d'aujourd'hui, des silhouettes de tous les jours : — pour la première fois, mis en tète-à-tête avec une galerie de tableaux, je me trouvais en pays de connaissance.
Dans le petit salon contigu, mêmes motifs : rien que des modernités. Un Grévin de race, un Gham désopilant, des Monginot, des Guillemet, Louis Leroy, le portrait de Pierre Véron par Goupil, une a([uarelle de Heilbuth, une statuette de Falguières, le portrait de feu Moustache, le chien de Pierre Véron. La pauvre bête a été écrasée par un omnibus. Son maître avait les larmes aux yeux en me narrant sa fin. Je comprends ces douleurs-lii.
Les panneaux de la salle à manger, aux hautes boiseries, sont ornés de peintures à l'huile : décoration fort originale ot du meilleur olï'et. L'un de ces j)anneaux a jjour sujet une délicieuse Jlirondolle do Freric, par Grévin. C'est la seule peinture à l'huilo que G'J'évin
ait faite. Les autres panneaux sont sii,'nés Gham, Monginot, Feyen-Perrin, etc..
lime semble que cet article serait incomplet si je ne donnais ici la liste des personnages qui ont fréquenté, à des époques diverses, la maison de M. Pierre Véron. Cette liste peut servir de document en quelque sorte pour l'histoire d'un salon parisien au xix" siècle.
Notabilités de la politique et du barreau :
MM. Arago, Louis Blanc, Brisson, Ferdinand de Lesseps, Duclerc, Bardoux, de Ghoiseul, Andrieux, Bethmont, Jules et Charles Ferry, général Pittié, Rampon, Floquet, de Marcère, Anatole de la Forge, Magnin, de la Fayette, Hérisson, Victor Lefranc, Hébrard, Emile Durier, Liouville, de Lacretelle, Ed. Lockroy, Schœlcher, Pelletan, Léon Renault, Camille Sée, Noël Parfait, Mollard, duc de Montebello, général de Wimpfen, Jourde, etc.
Littérateurs, auteurs dramatiques, journalistes etc. :
Victor Hugo, Emile Augier, Jules Sandeau, Labiche, Pailleron, Camille Doucet, Théodore de Banville, Gondinet, de Bornier, Emmanuel Gonzalès, Charles Edmond, Ludovic Halévy, Arsène et Henri Houssaye, Eugène Manuel, Henri Rivière, Auguste Vacquerie, delaRounat, Paul Meurice, Edouard Thierry, Vitu, Ratisbonne, Altaroche, etc., etc.
PIERRE VERON
Musiciens :
Charles Gounod, Léo Delibes, Nadaucl, Ravina, Faure, Halanzier, etc., etc.
Célébrités de la médecine et de la science :
Les docteurs Sée, Potain, Marey,Labbé, Galezowski, Oniinus, etc..
Peintres, sculpteurs, etc. :
Jules Breton, Feyen-Perrin, Gustave Doré , Falguière, Bartholdi, Gautherin, Franceschi, Duez, Benjamin Constant, Guillemet, Harpignies, Heilbuth, Jacquet, de Neuville, Détaille, Jundt, Monginot, Lalanne, Pelouzo, Mouillon, Van Beers, RoU, Vernier, etc.
C'est à dessein que je ne nomme pas les comédiens et les actrices qui prêtaient leur concours à ces fêtes brillantes. Il oùt fallu citer toutes les sommités de théâtre contemporaines.
Qui s'en serait douté? Le théâtre a failli avoir une raison sociale : Labiche et Aubryet, comme il a eu Labiche et Lefranc, Labiche et Marc-Michel, etc.
Un jour que l'auteur du Chapeau de paille d'Italie s'apprêtait à sortir, tout de noir vêtu, pour assister à un enterrement, un monsieur (jui lui était parfaitement inconnu entre comme une trombe dans son cabinet.
— Monsieur Labiche, dit-il, je viens vous exposer un sujet de comédie qui me paraît appelé à un immense succès.
Labiche était visiblement embarrassé. Mais, plein de bienveillance et de bonhomie , il a toujours ignoré l'art d'éconduire quelqu'un.
— C'est regrettable, monsieur, ])albutia-t-il. Justement je me rends à l'enterrement d'un ami.
— Qu'importe ! je vous accompagne.
Et, ce disant, Aubryet monte dans la voiture qui altendait Labiche et commcmce l'exposé de son scénario.
Labiche, qui eût désiré se recueillir un instant, ne
protesta pas, pensant, comme de raison, qile cet importun le quitterait à l'église. Mais point. Pendant qu'on récitait la messe des morts, Xavier Aubryet continuait à développer son sujet avec une volubilité de geste compromettante...
Pauvre Aubryet ! Quelque vingt années plus tard, il expiait durement ce manque de respect pour les tristesses humaines. Cloué sur un lit de douleur, il dut lui-même le subir, il le retrouva dans la nature inexorable aussi bien que dans les usages du monde. Et c'est à ce souvenir sans doute qu'il s'écriait dans sa Philosophie mondaine — ce, livre dédié k ceux qui souffrent:— « A Paris le décès est une faute qu'on ne vous pardonne pas ! »
La pièce, bien entendu, ne fut jamais écrite.
J'étais allé voir M. Labiche peu de jours avant sa réception à l'Académie. Notre entrevue fut courte, car ['aimable vaudevilliste devait, quelques heures plus tard, lire son discours à M. le duc d'Aumale et à MM. Renan, Boissier, H. ^lartin.
Un discours de Labiche sur Silvestre de Sacy, lu par l'auteur du Cliapcau do paille par-devant l'auteur de l'Histoire du grand Condc, et l'auteur de la Vie de Jésus, etc. , vous voyez cela d'ici , mais l'Académie depuis quelque temps est prodigue de ces sortes de contrastes.
En attendant, M. Labiche me parlait des difficultés de
cet éloge d'un homme qu'il n'avait rencontré (ju'une fois dans sa vie, à un dîner de Legouvé, où Silvestre de Sacy lui avait promis sa voix pour le prochain fauteuil vacant. J\I. de Sacy, en effet, n'a laissé que deux volumes renfermant les meilleures pages qu'il a écrites au Journal des Débats^ et l'on comprend que le joyeux vaudevilliste alléguât de sa modestie bien connue avantd'entreprcndre l'éloge d'un écrivain dont M.Thiers disait : « C'est lui qui écrit le mieux. »
Du reste, le nouvel académicien ajoutait en riant que dans ses jeunes années il n'avait jamais été un potachfihien assidu et qu'il fut même renvoyé du lycée Bourbon au bout de deux ans. — C'est que je n'étais pas une hête à concours, a-t-il dit, et mon professeur, qui ne craignait que ma turbulence, me répétait sans cesse : « Monsieur Labiche, ne faites pas de bruit, et l'on ne vous demandera ni devoirs ni leçons. »
Ce qui n'a pas empêché Labiche d'être plus tard licencié eu droit et aujourd'hui membre de V immortelle 1 Anerie, comme Victor Hugo appelait l'Institut.
Et, tandis que le vaudevilliste causait de tout cela en bon enfant, avec le clignement de l'œil droit qui lui est familier, je me plaisais à examiner sa haute taille, drapée dans une robe de chambre, la mèche de cheveux argentée correctement ramenée sur le front, et qui lui donnait un air docte et modeste ; l'ampleur et
l'aisance de ses mouvements, qu'il a plutôt apprise dans sa profession actuelle de fermier que dans le monde guindé des théâtres.
L'appartement de la rue Gaumartin est tort simple. Un grand salon sert de cabinet de travail. Une bibliothèque dresse dans la pénombre ses rayons symétriques; à gauche, un secrétaire ; la table de travail placée au centre et littéralement couverte de papiers, quelques tableaux et objets d'art complètent l'ameublement. Au plafond un ornement bizarre frappe la vue, évoquant vaguement certain souvenir des Mille et une Nuits, — un oiseau de proie, frappé au vol, et qui développe sous les ornementations de la rosace l'envergure sinistre de ses ailes. C'est une houdrée (sorte de grande buse) que M. Labiche a tuée jadis sur ses terres en Sologne. Ces oiseaux, doués d'une grande puissance de fascination, sont les plus redoutables ennemis du gibier de ce pays.
Je fus frappé de cette idée que la vilaine bêle devait être bien dépaysée dans cet intérieur calme où elle faisait tache, oîi ses ailes jetaient la seule ombre mauvaise. Mais le contraste me fit saisir mieux encore les influences douces, béates, de cet intérieur, le reflet de franche sympathie qui illumine le visage jovial du maître, tous indices d'une carrière uniment heureuse et exempte de soucis. Et, en effet, Labiche le dit très simplement : jamais il n'a connu les heures sombres
qui attendent aujourd'hui les débutants. Sa première œuvre — un roman — a trouvé un éditeur comme sa première pièce a trouvé un théâtre, et c'est à peine si ses premières luttes à la rampe l'ont un peu retardé dans ses examens de droit. Aussi, aujourd'hui, M. Labiche est-il bienveillant pour tout le monde.
Depuis huit ans qu'il est retiré du théâtre, il s'impose encore journellemeut l'ennui de lire un tas de manuscrits qu'on lui envoie de tous les coins de France et même d'Algérie. Il m'a supplié pourtant de n'en rien dire, de peur qu'il ne lui advienne ce qui est arrivé à Gondinet, qui fut accablé de tragédies le jour oiî un journaliste facétieux annonça qu'il avait accepté une collaboration pour ce genre littéraire. Mais c'est dans l'intérêt même du vaudevilliste que je transgresse ses ordres, et j'espère que cette note lui épargnera désormais les élucubrations de quelques provinciaux inavisés.
SULLY-PRUDHOIVIME
A propos de M. Sully-Prudhomme, j'ai trouvé l'observation suivante dans un volume de critique d'Emile Zola:
« Je suis très frappé, dit le grand maître du naturalisme, de l'obsession que produisent en lui les idées philosophiques, et je vois là le travail sourd de l'esprit moderne... M. Sully-Prudhomme est pour moi le poète touché par la science; et qui en meurt. Il s'agite en pleine évolution naturaliste. »
Tout Zola est dans ces quelques lignes. Il est naturaliste avec préméditation. Son observation découle d'une idée fixe, il en fait une théorie, qu'il accroche à la première branche venue, et tout est dit: il y a de par le monde un homme de plus qui se débat dans les affres de l'évolution.
Et cependant, pour peu que M. Zola eût voulu aller m fond des choses, — ce qui lui arrive quelquefois,
il eût trouvé l'origine vraie des tendances du poète, — une origine peu naturaliste, mais très naturelle.
Ces tendances tiennent à une circonstance bien )anale de sa jeunesse.
Comme tous les poètes en général, M. SuUy-Prudhomme fut contrarié dans sa vocation par sa famille, qui rêvait pour lui un avenir lucratif, el le forçait, au seuil de sa rhétorique, à opter pour les sciences. Le jeune poète commença donc par se rompre l'esprit à la cabale des chiffres, et se familiariser avec les sinus et les cosinus, ces ennemis jurés de la rêverie.
Soumettez un cerveau, si poétique soit-il, à l'horrible tension des mathématiques, alors surtout qu'il a pour elles une répulsion instinctive, il en restera toujours quelque chose. C'est ce quelque chose qui constitue aujourd'hui la qualité-mère du jeune académicien, c'est-à-dire, la sobriété de la pensée, l'expressionjuste, le terme exact, l'horreur de l'épithète qui n'ajoute rien à l'idée ou qui la dénature.
Vous voyez qu'il n'y a rien de bien évohUionniste dans tout cela.
Avant d'être bachelier es lettres, M. Sully-Prudhomme a passé le baccalauréat es sciences et a préparé l'École polytechnique. Puis, toujours pour obéir à sa famille, il a tâté de l'industrie. Il est allé passer quelques années au Creuzot. Il pe faut point chercher d'autres causes à son besoin de précision et d'exactitude, à sa note dominante habituellement grave, à ses élans de philosophie raisonnée.
Le poète ne se rappelle qu'avec tristesse cette période des incertitudes stériles, des prostrations de