‹ Les Parisiens chez euxChapitre 12 sur 22 · SULLY-PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY-PRUDHOMME

riiomme qui se sent fatalement poussas dans une voie directement opposée à la sienne.

Revenu à Paris pour faire son droit, il dut entrer chez un notaire. Le problème de la carrière lucrative continuait à le poursuivre. Il devait le poursuivre jusqu'à l'âge de trente ans.

C'est à cette époque, je crois, que M. Sully-Prudhomme eut l'occasion de lire quelques vers à la conférence Labruyère, aussi célèbre alors que la conférence Mole, et d'où sont sortis depuis beaucoup d'hommes d'État fort distingués.

Il fut acclamé naturellement. C'était une révélation pour tous ceux qui savaient apprécier la vraie poésie.

C'en fut une bien autre pour lui-même, lorsque, peu de temps après, il fut admis aux soirées parnassiennes de Leconte de Lisle.

«C'est là seulement, m'a-{-il dit sans emphase, que la poésie m'a été révélée, et que j'ai appris à connaître les beaux vers.» Tous les lettrés savent quelle brillante carrière a fournie depuis l'auteur du Vasehriséy — le plus jeune aujourd'hui de nos académiciens.

A propos de son discours de réception, j'ai pu constater une fois de plus que l'Institut entre décidément dans la voie des sages innovations. Il avait vingt-neuf pages à peine, ce discours. Celui do M. Maxime Du Camp en avait vingt-cinq. C'est assez direiju'on n'a pas eu le temps de bâiller.

Le temps est proche sans doute où l'on supprimera complètement les discours. On songerait même déjà, paraît-il, à les remplacer par autre chose.

Mais par quoi ?

A ce sujet, je crois devoir rappeler une proposition assez curieuse, que fit, en 1865, un de nos plus austères critiques. (Vous allez bien rire quand je vous dirai son nom.)

(( Je voudrais, disait-il, que les récipiendaires, au lieu de la trompette d'usage, fussent invités à jouer de l'instrument qui leur est familier ; M. Thiers raconterait une bataille, M. Berryer improviserait un plaidoyer, M. Mérimée dirait un conte espagnol, celui-ci jouerait une comédie, celui-là chanterait une chanson, etc.. »

Non, mais voyez-vous- Alexandre Dumas faisant par devant l'Institut un plaidoyer chimico-philosophique, Labiche jouant un vaudeville, Sardou charpentant un drame, Maxime Du Camp détaillant à la loupe une des verrues de Paris ou fulminant contre Jules Vallès et consorts, Sully-Prudhomme improvisant séance tenante une élégie, et Cherbuliez composant au pied levé un feuilleton de la Revue des Deux- Mondes?...

On ferait queue devant le palais Mazarin, huit jours à l'avance.

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Et maintenant, faut-il nommer l'auteur de cette boutade ? Pendez-vous, monsieur Edmond Schérer.

L'idée n'est peut-être pas si mauvaise, après tout. La serrurerie ne serait pas un art disparu aujourd'hui, si l'on avait conservé l'antique régime des corporations, imposant la confection d'un chef-d'œuvre aux aspirants compagnons.

M. Suily-Prudhomme échappe forcément au portraitiste. Le maintien est froidement correct, le regard étranger à tout ce qui est extérieur. Nature concentrée, modeste, l'homme ne se prodigue point au public. Une abondante chevelure bouclée, un front de poète, un teint un peu anémicpie, des yeux nuageux de penseur lui font, néanmoins, une physionomie très sympathique et bien propre à exciter les curiosités féminines.

Il a élu domicile dans les régions oflicielles, juste en face de l'Elysée. L'apparlement est situé au troisième étage du n° 82 du faubourg Saint-Honoré. Son ■cabinet de travail, peu décoré, semble refléter la tournure grave de son esprit. Il travaille sur un bureau, près de la fenêtre; avec derrière lui, au-dessus de sa itôte, son portrait par Garolus Uuran.

Un peu fatigué en ce moment, il a abandonné un poème ébauché, dans le genre do sa Jusli(X\ 11 l'achè-

vera cet été sans doute à la campagne, Paris n'étant pas propice à la poésie. Il n'y a que Victor Hugo, vous le savez, pour faire encore des vers en pleine Babylone.

Je ne veux pas, quand je mourrai, Que l'on me mette au cimetière :

Au milieu d'un champ labouré, Sous un sillon que l'on m'enterre I Vivant, je n'aurai rien su faire.

Mais je m'^n irai console Si, mort, je puis rendre à la terre De quoi produire un grain de blo.

Les vers qui précèdent constituent le testament

d'Alexandre Dumas fils. Je les ai copiés au bas d'un

portrait de l'auteur. Ils portent la date du 15 août 1803,

date qui d'ailleurs ne me rappelle rien de signifîcatii".

Mais j'avoue que je ne m'attendais pas un seul instant

à trouver chez M. Dumas des opinions si dénuées de

poésie à l'endroit de la mort. Vouloir, sous prétexte de

métempsycose, être enterré dans un champ labouré,

c'est là une idée peu folâtre, et qui, jusqu'à présent

du moins, a germé dans bien peu de cerveaux humains.

Mais, M. Dumas, lui, a sondé toutes les sciences, tous

les problèmes sociaux, toutes les choses humaines et

terrestres, et il a trouvé partout le néant. De là, sans

doute, ce besoin de se consoler avec l'idée que ce qui

restera de lui servira du moins à donner du pain aux

autres.

C'est dans un cabinet de travail, plein de somp-

lu

tueuses richesses artisliques, et dont les fenêtres ouvraient jadis sur l'avenue de Wagram, que M. Dumas fis a élaboré cette fantaisie funéraire.

Depuis, il a transporté ses pénates ailleurs. Ne pouv^ant se résoudre à quitter les avenues, il a troqué celle de Wagram, contre l'avenue de Villiers, — cette bizarre rue parisienne qui commence comme un faubourg excentrique et finit par ressembler au quartier européen d'une métropole orientale.

A son origine en effet f avenue de Villiers, avec ses épiceries et ses marchands de vin, annonce un de ces atroces faubourgs de banlieue qui, aux extrémités de Paris, vont se perdre dans des paysages gris rayés de grosses cheminées.

Mais subitement, un square tend sous les pas son ^pais tapis de verdure, la perspective s'élargit, des •cottages, des hôtels, des palais surgissent, qui vous transportent au centre d'un monde doré sur tranches et dont l'architecture cosmopolite accuse les origines étrangement ondoyantes.

L'hôtel de M. Alexandre Dumas occupe un des coins les plus gracieux de l'avenue (n° 98).

Dès le rez-de-chaussée, le visiteur est surpris par l'étonnante profusion d'œuvres d'art qui transforment le sanctuaire de M. Dumas en une sorte de musée.

De même que Jules Glaretie est débordé parleslivres, Alexandre Dumas est débordé par les chefs-d'œuvre

de la peinture et de la statuaire. Chezles deux on éprouve la même sensation de trop-plein, d'encombrement. Les galeries de la Bibliothèque nationale et les cimaises du Salon m'ont donné jadis de ces vertiges-là.

Mais , tandis que M. Claretie, lui, a casé son tropplein à Ville-d'Avray, Alexandre Dumas, plus heureux, a simplement transporté le sien dans son jardin, oîi certain pavillon flamand, acheté à l'Exposition universelle, remplit les fonctions d'une annexe de musée.

Cette annexe, située à deux pas de son cabinet de travail, joue un rôle plus important qu'on ne pourrait le croire dans la vie de l'auteur du Demi-Monde.

Car, M. Dumas éprouve à chaque instant le besoin ■de déplacer ses tableaux comme ses meubles, de les grouper d'après une fantaisie passagère, ou de s'en servir pour se créer, dans son cabinet d'étude même, des perspectives toujours variées. C'est là encore, je pense, une des manies sous lesquelles se manifeste «a conscience intime de l'instabilité des choses. Le cabinet situé au rez-de-chaussée, ainsi que le petit salon favori de l'écrivain, facilitent par leur emplacement même les petits remue-ménage nécessaires à son tempérament inquiet. C'est d'ailleurs Alexandre Dumas lui-même, ([ui a racont(! ces petits détails d'intérieur dans un article paru jadis dans le Musée .des Deux-Mondes, et où il a essavé de fixer d'une

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façon durable, avant de quitter l'avenue de Wagram, l'aspect de son cabinet d'autrefois.

Je serais donc bien embarrassé maintenant s'il me fallait classer par ordre les œuvres d'art qui ornent ses salons. Outre que la nomenclature tiendrait, comme les tableaux eux-mêmes, beaucoup trop de place, elle risquerait de dérouter le visiteur qui désirerait me contrôler et ne retrouverait plus les choses aux endroits que j'aurais désignés.

Aussi, est-ce au hasard de la plume que je cite simplement les nombreux Meissonier (portraits, tableaux, aquarelles), qu'on rencontre un peu partout, témoignage de l'étroite amitié qui unit le grand peintre à A. Dumas; les Tassaert, les Baudry, les Henner, les Vollon, les Rousseau, les Diaz, les Jongkind, les Corot, les Dupré, etc., etc., et toutes ces toiles rapprochées, serrées les unes contre les autres, ne laissant pas un espace vide, si bien que l'on conçoit immédiatement la nécessité où se trouve de temps en temps le maître d'en vendre quelques-unes pour faire de la place aux autres.

L'escalier lui-même apparaît hérissé d'œuvres d'art, et semblerait construit exprès pour cela, si son but plus évident, n'était de permettre l'accès de l'étage supérieur. Ce qu'il y a de ceitain, c'est qu'après avoir conquis l'escalier, les tableaux se son'i, répandus dans la chambre à coucher située au premier, et ont hni par

envahir la saile de billard, où leur mission la plus apparente est d'exciter l'admiration du professeur de carambolage de M. Dumas, qui est aussi, me suis-je laissé dire, celui du chef de l'Etat.

Je me hâte de redescendre au rez-de-chaussée, et, saluant au passage un buste de Jeannine qui fait face au buste en marbre d'Alexandre Dumas père, je pénètre discrètement dans le cabinet de ti-avail.

Un merveilleux coin de musée, comme je l'ai dit, ce cabinet (1). Là, dans un fauteuil cannelé du xviu^ siècle, et devant un grand bureau Louis XVI surchargé de livres, de paperasses, de bustes, de statuettes, trône le maître, avec, devant lui, le buste de M""* Alexandre Dumas par Garpeaux, et, au-dessus de sa tète, son portrait par Meissonnier qui s'est plu à représenter l'auteur de la Daine aux Camélias dans son attitude favorite de penseur, jambes et mains croisées, et avec son regard fier et franc d'homme parfaitement heureux.

Ce regard, lorsqu'il n'écrit pas, il le laisse errer sur les tableaux préférés qu'd a réunis là : quelques

(1) Le véritable cabinet de travail d'Alexandre Damas est situé à l'étage supérieur, tout près de sa chambre. « Là seulement, — a dit M. Jules Clarclie dans une lettre intime, — entouré de ses Tassaert dont il a autour de lui toute une collection des plus précieuses, il est réellement lui. Là, il s'appartient; on n'entre pas. Il est tout à son œuvre. Ln hiver, il allume lui-même son feu, ayant horreur d'appeler. — « Il y a vingt ans, me disait-il, que je n'ai sonné un domestique. >>

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copies de maîtres, des Meissonier, des VoUon, un cavalier de Delacroix, une femme de Corot, un paysage de Jules Dupré, enfin la superbe Tentation de Saint- Antoine, de Tassasrt.

On sait qu'Alexandre Dumas est un grand admirateur de ce pauvre Tassaert qu'il n'a jamais connu d'ailleurs, et qu'après le suicide de ce dernier il lui acheta une concession au cimetière Montparnasse.

Dans une encoignure apparaît un petit meuble en chêne sculpté, bondé de bibelots, de cristaux, de porcelaines, — le premier meuble, a écrit Dumas, qu'il ait eu à lui au sortir du collège. Il est, paraît-il, avec la tableoù figure la copie de la madone en cire de Raphaël, le seul qui lui reste de ce temps qu'il qualifie d'heureux.

Entre les deux fenêtres donnant sur le jardin, se ■développe la bibliothèque bondée dé classiques et de 'livres de science,de physiologie surtout oiî (Dumas le reconnaît lui-même) un curieux retrouverait en substance les théories physico-chimiques que l'écrivain aime à introduire dans le théâtre, dans le roman, dans les grandes questions de morale moderne, partout enfin, excepté dans sa propre vie dont il se déclare généralement satisfait sans y mettre ni science... ni malice.

Où il y met de la malice, c'est quand il nous apprend qu'il a par terre, sous ses pieds, c'est-à-dire sous son bureau, les dictionnaires de Littré, de Trévoux, de Lafaye, de Bouillet, de Vapereau, de Robin,

et jusqu'au petit dictionnaire des termes techniques de Souviron dont Théophile Gautier savait par cœur Jes quinze mille mots que personne ne sait aujourdhui. M, A. Dumas, qui recommande ce petit volume en passant, voudrait-il nous faire croire qu'il les sait, lui, les quinze mille mots? C'est une chose à éclaircir, car, de nos jours, un homme qui saurait quinze mille termes techniques et qui, avec cela, se contenterait d'écrire des romans et des pièces de théâtre comme celles de Dumas tils, dont je ne discute pas la haute valeur littéraire, mais o'i il n'y a pas lieu d'en caser une centaine seulement, serait au-dessus de toutes les admirations. Comme chez Maxime du Camp, un large divan figure non loin de la table de travail, sans cesse prêt à recevoir non pas les visiteurs mais les journaux, les brochures du jour, les manuscrits. Eiilin, sur le bureau où gît pêle-mêle tout le précieux attirail des choses que Scribe rangeait parmi les vulgaires accessoires de son théâtre en leur appliquant cette périphrase vague dont il est l'inventeur: « tout ce qu'il faut pour écrire », entre un buste de Diderot et une statuette de Dumas père, faite à l'époque de sa rayonnante jeunesse, disséminés au hasard sur tout l'espace libre, des papiers de tous les formats, blancs et bleus que M. Dumas répand à profusion, dit-t-il, pour se donner envie de travailler, eu* il ne trouve rien de plus ai)pétissant pour un écrivain que le beau papier. «C'est la sou-

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coupe pleine de lait des petilschats; c'est irrésistible.»

Soit. J'ai déjà constaté une manie analogue chez M, Jules Claretie. Et ceci nous prouve que si chez les héros de Scribe le « tout ce qu'il faut pour écrire » représente un nombre limité d'accessoires toujours les mêmes, il n'en est pas ainsi chez les écrivains de profession. Chez ceux-là, au contraire le tout ce qu'il faut pour écrire a un sens particulier qui varie avec chaque individu, et qui sous-entend parfois des choses très hétéroclites sinon très complexes.

Tout ce qu'il faut pour écrire, c'était pour Buffon, des manchettes de dentelles; pour Eugène Sue, des gants vert pomme ; pour Ponson du Tcrrail, des marionnettes; pour Victor Hugo, c'est un verre d'eau fraîche; pour Barbey d'Aurevilly, des encres sympathiques, rouges, bleues, etc. : pour Sarcey, une plume d'oie bien taillée, avec un appareil préservatif de la crampe des écrivains; pour Zola, un tricot de couleur et des pantoufles ; pour Maxime Du Camp, un chapelet oriental et une cigarette... Mais je n'en finirais pas.

Je rangerai volontiers dans le même ordre d'idées, la toquade de Haydn qui pour composer se mettait au doigt la bague de brillants que lui avait donnée le grand Frédéric, et la manie de Wagner, qui ne travaillait que dans des robes de chambre dont les couleurs parcouraient toute la gamme des tonalités.

J'ai d'ailleurs oublié de dire que ce qu'Alexandre

Dumas considère comme non moins important que le format et la couleur du papier; c'est d'avoir chaud aux pieds, ainsi qu'il appert de la présence constante sous son bureau d'une superbe peau d'ours noir, ornement hygiénique dont ses pieds ne se séparent pas un seul instant quand il est assis.

Et maintenant, représentez-vous bien cet auteur acclamé, ce puissant qui a des affabilités de camarade, des sévérités indulgentes et cordiales pour tous ceux qui viennent à lui, ce moraliste choyé dans les cercles féminins, assiégé par les femmes qu'il confesse volontiers et qu'il sauve au besoin, cet heureux héritier d'un nom illustre qu'il porte avec la plus parfaite aisance et sans rien lui devoir, si ce n'est l'opposé même des qualités de celui dont il le tient; — représentez-vous cet homme entouré de toutes les somptuosités de la vie parisienne, les pieds emmitouflés dans une belle peau d'ours, la main froissant du papier de tous les formats et de toutes les couleurs, la tête légèrement penchée, comme prêtant une oreille au travail mystérieux des vibrions et des microbes et l'autre aux éternelles divagations du cœur, le regard errant sur les chefs-d'œuvre de l'art moderne, et, par là-dessus, le poète qui est en lui rêvant d'être enterré dans un champ labouré afin de fournir un appoint sérieux aux moissons de l'année prochaine. — Vous aurez le portrait fidèle d'Alexandre Dumas chez lui.

Il convient, je crois, de placer à la suite de celte •esquisse intime d'Alexandre Dumas, celle du plus ardent de ses admirateurs, du plus dévoué, du plus sincère aussi de ses amis.

Il y a six mois — quand je commençais la première série de mes pérégrinations parisiennes — je ne songeais guère aux développements dont une étude de ce genre était susceptible, et je passai lestement devant le numéro 10 de la rue de Douai, oii demeure M. Jules Glaretie, me contentant de crayonner son intérieur en une vingtaine de lignes. Fermement convaincu d'ailleurs que M. Glaretie n'était — moralement — .jamais chez lui, j'avais grand'peur de commettre une indiscrétion en donnant un cadre plus large à sa physionomie.

Errave Imnmnum est. Je me suis ravisé depuis. J'ai trouvé à la place de l'austère silhouette que je devinais à travers les huis compliqués de son appartement, un homme charmant, franc d'accueil, tout en dehors par le cœur et par l'esprit, et sympathique au point

que quiconque l'a approché une seule fois est forcé de l'aimer.

Liber lihro, dit la devise de M. Claretie. « Libre par le livre. » Je n'hésitai plus à détourner à mon profit quelques instants de cette liberté qui, provenant du livre, retournerait d'ailleurs au livre, puisqu'elle allait servir à compléter le mien. Et, tandis que M. Claretie, Lénévolement, posait devant mon objectif, j'assistai, consterné, à la destruction successive des monumentales erreurs que j'avais accumulées dans mon premier article sur les Parisiens de la rue de Douai.

« M. Claretie est un travailleur féroce, disais-je, passant des journées sans désemparer dans son petit cabinet; au fond d'un couloir que les entassements symétriques de plusieurs milHers de volumes transforment en vraies catacombes littéraires. »

Mais non, M. Claretie n'est pas un travailleur, et jamais ses amis n'ont vu se manifester chez lui le moindre instinct de férocité. Il n'est pas davantage vrai qu'il passe des journées sans désemparer dans le petit cabinet situé au fond des susdites catacombes. Car M. Claretie ne travaille que trois heures par jour, et ces trois heures il préfère les passer dans un cabinet plus grand et plus élégant, quand il n'est pas absolument traqué par les visiteurs.

Oii avais-je pris que M. Claretie était un bûcheur ? Dans la rumeur publique? Mais la rumeur publique est

généralement aussi égarée ({ue l'opinion du même nom. M. Glaretie est, au contraire, un amoureux de celte flânerie douce et parisienne si chère autrefois à Charles Nodier. Le matin, sitôt levé, il fait des armes, puis, de neuf heures à midi, il travaille.

A midi, il déjeune et à partir de ce moment, l'écrivain se consacre uniquement aux douceurs de la famille. On le trouve alors chez lui, la tète recouverte d'une calotte de drap bleu croisé, et occupé à ne rien faire si ce n'est à se sentir heureux comme un prince, entre une femme charmante et un fils tout jeune qu'il adore tous deux.

Après le déjeuner, M. Glaretie va généralement se livrer à ses instincts de flânerie, puis, le soir, il se replonge dans le bien-être du foyer, à moins qu'il n'aille au théâtre. Voilà pour la vie privée — une vie aussi rigoureusement réglée qu'une pendule, comme on voit. Si bien réglée même qu'on ne conçoit pas comment M. Glaretie peut à la fois fréquenter le monde, les théâtres, remplir ses devoirs de père et de mari, écrire des romans, se prodiguer dans la presse, manier tour à tour la plume du critique et du chroniqueur, du biographe et de l'historien, effleurer la science et sonder la philosophie, visiter Paris dans ses lieux de plaisir comme dans ses lieux de souffrance, et tout cela avec des allures de Parisien musard qui vivrait de temps perdu.

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Et cependant cette façon invariablement mélhodique de composer son existence se trahit jusque dans la manière d'écrire de M. Glaretie et jusque dans les procédés mnémotechniques qui lui servent à fixer sa pensée. Ainsi, il a des formats de papier différents pour ses chroniques et pour ses romans. A son avis, la chronique tient plus facilement dans le petit format du papier à lettre ordinaire, un papier qui lui semble exprès coupé pour les alinéas et le style cursif du journalisme. Pour ses romans, au contraire, il lui faut le grand format, qui se prôte plus facilement à l'extension des phrases, aux rythmes allongés d'une œuvre de large envergure et aussi aux fusées des ratures que M. Glaretie ne marchande pas à ses manuscrits.

Pour conserver et classer ses notes el?ses souvenirs, il se sert d'agendas alphabétiques qui forment des volumes aujourd'hui et qui constituent un bien curieux dictionnaire contemporain des hommes et des choses. Les notes et réflexions personnelles sont classées sous la rubrique Ego. Les autres rubriques fourmillent de souvenirs divers, de citations, d'annotations curieuses, de plans de romans, de pièces, etc. C'est dans l'un de ces agendas que j'ai retrouvé, à la date de 1872-73, le plan de Monsieur le Ministre, et quelques traits épars de personnages divers qui ont servi à composer ceux du roman. J'en conclus que le public s'est bien trompé lorsi^u'il a cru reconnaître dans Monsieur le Ministre

la silhouette de M. Bardoux, dont il n'était guère question à cette époque.

Cette méprise néanmoins a beaucoup nui à M. Bardoux, l'an dernier, lorsqu'il se porta à la députation. Un journal fondé par des électeurs hostiles reproduisit à l'insu de l'auteur le roman de M. Glaretie avec force commentaires malveillants pour l'ancien ministre, et provoqua ainsi l'échec de sa candidature. La destinée, pour une fois équitable, a offert depuis à M. Bardoux une large compensation. L'ancien ministre occupe aujourd'hui au Sénat un fauteuil inamovible.

Quant au Ministre de M. Glaretie, il en est à sa cinquante-cinquième édition.

C'est l'admirable organisation de sa vie privée, jointe à une grande faculté d'improvisation qui ont fait à Jules Glaretie une place à part dans la littérature contemporaine. Il ne voulait rien tenir que de son travail, et justifier pleinement sa devise : liber libro. Mais le public ne comprend pas les travailleurs obstinés. On lui a fait un crime de ses labeurs, et on l'a traité d'écrivain fécond, — une épithète calomniatrice qu'on a jetée à la tête de bien des hommes célèbres, sans compter Balzac.

Jules Glaretie, à tort sans doute, en a ressenti un peu d'amertume. Et, ne pouvant cesser de travailler facilement, il a cessé de travailler beaucoup, pour paraître moins fécond. C'est donc précisément sa réputa-

JULES claretie 347

tion de bûcheur qui lui fait aujourd'hui les loisirs que j'ai signalés plus haut.

Jules Claretie est entré dans la littérature en 1860, à l'époque troublée où la bohème si brillante jadis, finissait misérablement dans la personne de Henry Miirger. Il a consigné lui-même quelque part, les lugubres impressions de cette journée. «Le jour oîi je vis pour la première fois mon nom imprimé, dit-il, on portait, je m'en souviens, Miirger au cimetière. Je revois encore ce ciel gris, cette boue liquide, ce cimetière plein de monde, la croix de bois noir avec le nom en lettres blanches : Henry Miirger, et les violettes du poêle, les dernières violettes qu'on allait lui jeter, et dont il tressait jadis tant de fraîches couronnes à ses pâles amours. J'entrais dans cette vie littéraire si heurtée, si bizarre, le jour où mourait la bohème. Jamais, d'ailleurs, cette bohème ne m'eût tenté. Ce qui lui manque, au fond, c'est la passion. Elle n'est pas l'amour de la liberté, elle n'en est que le caprice... »

La triste fin de Miïrger a depuis servi d'exemple et d'avertissement à bien d'autres. Jules Claretie débutait alors daTislepetitjournalismo, dans le i)/o^è72e(l) entre autres, où il avait pour collaborateurs Emile Faure, Ernest d'Hervilly, Alfred Assollant, Hector Pessard, Paul Saunière, Paul de Cassagnac, etc.. C'est qucl-

(11 Fondé i)ar Amédcc Rolland, Charles Bataille et Du Boys.

LKS l'AlilSIKNS CHKZ KUX

ques années plus tard seulement qu'on devait l'accuser de fécondité.

Aujourd'hui, persuadé que cette injuste accusation le suivra jusque dans la tombe, s'il ne donne gain do cause au public, il a résolu de limiter son labeur quotidien à trois heures de travail par jour, et de ne publier tout au plus qu'un roman tous les ans ou même tous les deux ans. C'est, je crois, le cas de dire : tant pis pour nous.

Comme romancier, M. Jules Claretie tient la vogue aujourd'hui. Il est en haute faveur auprès du grand public. Il suffit pour s'en assurer, de consulter les chiffres des éditions de ses derniers romans, le Ministre, le Million. Mais cette vogue, à la vérité, n'est venue que fort lentement, d'autant plus lentement qu'avant la guerre, M. Claretie s'était fourvoyé dans la politique, ce gouffre des vocations littéraires. Il y perdit en littérature un terrain précieux qu'il a mis près de dix ans à reconquérir.

Gomme auteur dramatique ses tentatives avaient été moins heureuses jusqu'à présent et, dans tous les cas, moins conséquentes. Il vient de remporter son premier grand et légitime succès avec sa pièce « Monsieur le M;? /s/re », remaniée par Alexandre Dumas. Mais il ne compte pass'entenir là. Je sais qu'il travaille à un grand drame romain en cinq actes intitulé Iniperia, du nom de la belle courtisane qui en sera l'hé-

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roïne. M. Glaretie croit à un art littéraire moderne qui ne serait ni le naturalisme ni le romantisme replâtré, mais une heureuse alliance de ces deux formes, et c'est cet art complexe, cette formule neuve dont il va essayer de donner, dans son drame, la plus juste expression possible.

Nous sommes donc sûrs dès maintenant d'assister à une vraie manifestation littéraire, reflétant les tendances intimes, les convictions sérieuses, définitives, d'un écrivain arrivé à la plénitude et à la maturité de son talent.

Gomme romancier, d'ailleurs, Jules Glaretie a déjà affirmé ces mêmes tendances dans ses études modernes, oi^i il s'efforce de faire marcher de pair l'élément dramatique et l'élément observateur ; — nous les retrouverons plus vivantes encore dans les deux œuvres qu'il prépare : « G il Blas en 1884 », et « La Direction B rocheux », scènes de la vie de théâtre , formant le complément du « Troisivnie dessous ■>■>.

G'est à peine si j'ai besoin de parler du journaliste. Les chroniques du Temps, lues de tout Paris, forment cha([ue année un livre qu'on retrouve ensuite dans la bibliothèque des mondains et sur la table de travail des lettres. Un livre qui offre à la fois l'attrait d'un roman, et le charme d'une poignée de souvenirs cueil-

lis au hasard des événements, racontés avec la note émue de l'homme qui les a vécus, avec la note philosophique du penseur, avec l'accumulation de faits et de documents qui servent à l'érudit à rattacher les choses actuelles aux choses de tous les temps.

La Vie à Pai'is est le Roman de l'année, un roman que nous avons tous vécu du l^' janvier au 31 décembre, et que nous lisons chaque année avec la sensation consolante que procure le récit des faits accomplis, avec lesquels on est sûr de ne plus rien avoir à démêler.

Un côté de M. Claretie parfaitement inconnu par exemple du public et dont l'écrivain se fait grande gloire, pourtant, c'est le dessinateur.il a beaucoup dessiné autrefois, parait-il, pendant la guerre surtout, où son crayon utilisait les moindres loisirs que lui laissait son grade d'officier dans la garde nationale. J'ai vu de lui, entre autres, un croquis magistral qui a paru dans VlUusti^alion. Il représente un maraudeur tué en pleins champs par les Prussiens. Le cadavre, déjà squelette, est étendu tout habillé sur un monceau de choux énormes que le maraudeur portait sans doute et qu'il a laissés crouler en tombant. Le visage décharné n'offre plus que l'ossature hideuse, aux trous béants, de la classique tête de mort.

M. Claretie ne s'est pas contenté de fixer par le crayon

cette lugubre découverte. 11 a emporté un des choux qui figurait dans le tas funèbre, et Dieu sait combien d'heureux et d'heureuses il a fait depuis, ave,: les feuilles de ce légume documentaire!

Une anecdocte entre mille sur cette guerre dont Jules Glaretie a suivi pas à pas les terribles péripéties, en sa double qualité de soldat et d'historien.

Pendant le siège de Paris, notre officier apprit par un ami, le docteur Georges Pouchet, que le Bourget venait d'être repris par nous.

Il se trouvait aloi's à la Suiferie, occupé à prendre un croquis de ce champ de bataille d'où nos marins venaient de chasser les Allemands à coups de liache d'abordage.

— Le Bourget, c'est à deux pas, se dit-il, je vais aller voir cela. Et il se met en route tranquillement. Il entre au Bourget. Pas de troupes, pas de bruil. Un grand silence.

Dès les premiers pas qu'il fait dans le village, et comme il s'étonnait de voir si mort un endroit que nous venions de reprendre, le voilà subitement entouré de Prussiens — un coup de scène merveilleux rappelant les embuscades des drames militaires. Et un officier s'avance, lui demandant du ton le plus simple ;

— Combien avez-vous de m.orts ?

M. Glaretie fort interloqué d'abord, no tarda pas à comprendre. L'officier du régiment Royal-Elisabeth

n'avait évidemment pas aperçu le bout du fourreau du sabre d'ordonnance qui dépassait de très peu le bas du long caban que portait Jules Claretie. Et il le prenait pour un médecin. Son képi d'ailleurs portait sur la bande rouge d'état-major deux foudres entrecroisées qui pouvaient avoir, à la rigueur, l'apparence de quelque caducée.

Jules Claretie risquait d'être fait prisonnier et emmené avec les marins du Bourget, ce qui était peu de chose ; mais il pouvait aussi être pris comme espion malgré son uniforme militaire, ce qui était plus grave.

11 manœuvra donc de façon à entretenir la méprise, et put ainsi repartir sans avoir été le moins du monde inquiété.

En attendant il avait observé toutes les dispositions prises par l'ennemi au Bourget, les ruelles et les jardins tendus de fds de fer, etc. Tous ces renseignements pouvaient devenir précieux pour nous en cas d'assaut. Jules Claretie les com.muniqua immédiatement au général Trochu, en lui narrant toute son aventure. Le général le félicita vivement et parla même de le faire décorer. Mais le motif naturellement défendait au jeune officier d'accepter.

Le gouverneur de Paris n'insista pas, mais il profila de l'occasion pour causer littérature avec Jules Claretie, pendant près de deux heures, au milieu d'un hourvan d'estafettes. Et l'on reconnaît bien là le singulier gêné-

JULES CLAHETIE 353

rai qui citait les bons auteurs en parlant aux soldats, et leur débitait des harangues ae ce genre : «...Vous ne serez donc que des ânes bâtés, comme dirait notre bon La Fontaine? »

Je reviens au home de M. Glaretie.

. Ce que j'ai dit, dans mon premier article, relativement aux catacombes littéraires, reste absolument vrai. L'écrivain est débordé par les livres, au point qu'il ne restera bientôt plus un coin dans son appartement, capable de le contenir, lui et sa famille. Ces livres font d'ailleurs le désespoir de M'"" Glaretie, en ce qu'ils encombrent la plupart des endroits qui seraient nécessaires aux choses d'intérieur. Dans le couloir en question, ils s'élèvent en gigantesques remparts, do façon à empêcher totalement deux personnes, même des plus minces, d'y passer de front. Dans le cabinet, au contraire, ils sont rangés et classés avec un ordre [)aifait, par séries, par époques, par branches littéraires, scientifiques, artistiques. Seulement ciia<|ue i-ayon déborde et laisse crouler son trop plein tout autour de lui.

Et notez bien que cette superfétaiion do livres dans son domicile de la rue de Douai n'empêche pas M. Glaretie de posséder encore une immense bibliothèque à sa villa de Virollay.

C'est pourtant grâce à ces livres, et grâce aussi à

une admirable mémoire des faits, que M. Glaretie est arrivé à la prodigieuse érudition qui double en lui le romancier d'un remarquable historien et d'un chroniqueur toujours attrayant.

A part le détail des « catacombes », la décoration de l'appartement révèle un goût exquis.

Le salon, meublé sans prétention, est plein de tableaux de maîtres modernes, de portraits de famille. Il donne, à gauche, sur le cabinet de travail, — pas celui des catacombes — mais un élégant réduit oiî est installée une bibliothèque de livres rares à reliures précieuses, la Morale en action, qui porte cette note sur la face interne de la couverture: ce livre appartient à Rilloii Honoré Balzac, 1804 ; un Cicéron ayant appartenu à Camille Desmoulins, avec des notes de sa main, un exemplaire de Y Affaire Clemenceau, qui est la reproduction d'un exemplaire unique appartenant à Alexandre Dumas et illustré par ses amis Cham, Messonier, Fortuny, etc.; un exemplaire de la. Dame aux camélias avec une lettre manuscrite où l'auteur fait des révélations curieuses sur l'interdiction de la pièce par la censure, et enfm une foule d'autres exemplaires d'œuvres modernes, richement reliés chacun, avec des lettres manuscrites, vrais documents littéraires...

Le reste de l'appartement est à l'avenant, et je crois bien que cet harmonieux milieu n'offrirait que des aspects agréables à l'œil, si de temps à autre M. Gla-

retie, qui a toujours manifesté une curiosité maladive à l'endroit des assassins, n'éprouvait le besoin original d'étaler quelque part, dans un endroit inusité, un des objets composant sa lugubre collection. j\Ianie qui a déjà coûté bien des angoisses burlesques aux êtres aimés de son entourage, mais qui n'empêche pas M. Claretie d'être, au triple point de vue littéraire, domestique et familial, un des hommes les plus heureux <ie son temps.

C'est en 1831, je crois que, pour la première fois, un élève d'Ingres remportait le grand prix de peinture. Cet élève s'appelait Hippolyte Flandrin. Le jeune lauréat avait vécu jusqu'alors dans une gêne si étroite, (ju'il dut refuser une invitation à dîner de Bertin, directeur des Di'hats, parcs qu'il n'avait qu'une cascjuette en fait de coiffure. Il se rendit à pied à Lyon, embrassa sa famille et partit pour Rome. En route, il se lia avec un jeune musicien plein de talent qui, lui aussi, allait faire son stage à Rome. C'était Ambroise Thomas. Une timidité commune et une égale modestie les rapprochaient. Leur amitié ne fat brisée que par la mort de l'un d'eux.

M. Ambroise Thomas se rappelle avec délices les bonnes soirées musicales qui se donnaient alors à la villa Médicis (il était dès cette époque un pianiste hors ligne), et où l'applaudissaient Flandrin, Ingres, Boulanger et tant d'autres. Mais ce souvenir est aujourd'hui voilé d'un crêpe. Quelque trente ans après, Flandrin mourait, et Ambroise Thomas, penché sur

l'orgue de la même église Saint-Germain-des-Prés que venait d'orner le talent du peintre, jouait en messe funèbre le fameux andante de la symphonie en la, de Beethoven, qui tant de fois les avait fait rêver tous deux sous le ciel languissant de Rome.

C'est à Ingres et à Flandrin que M. Ambroise Thomas doit en grande partie ses succès. Sans leurs encouragements constants, leur chaleureuse admiration, peut-être ne se fût-il jamais affranchi de l'excessive timidité qu'on luiconnaitencore aujourd'hui. En relisant la correspondance des deux peintres, il est facile de se rendre compte du caractère soucieux et timoré du musicien d'alors, par les exhortations qui y reviennent à chaque instant, et semblent uniquement écrites dans le but de lui inspirer un peu plus de confiance en luimême. Et d'abord voici comment Ingres, dans une lettre adressée à un ami, dépeignait alors le talent du musicien :

« Je sens que la musique me man(jue. Mes caisses n'étant pas arrivées encores, je ne puis prendre aucune distraction. Mais la Providence a eu pitié de moi en prolongeant le séjour à Rome d'un pensionnaire, musicien-compositeur, nommé Thomas : jeune homme excellent, du plus beau talent sur le piano, et ({ui a dans son cœur et dans sa tête tout ce que Mozart, Beethoven, Weber, etc., ont éciit. 11 dit la musique

358 LES PAnisiENs chez i;rx

comme noti-e admirable Benoit, et la plupart de nos soirées sont délicieuses. » (Rome, 25 mars 1835.)

Voici un fra.q-ment de la lettre ({ue lui adressait encore Ingres a}très son premier succès à l'Opéra-Comique [h Double Echelle) :

« A mon bien bon ami, mon cher monsieur Thomas.

<( ... Ah! cher ami, que de choses vous avez ravies par votre départ... Plus rien ou peu de choses depuis vous. Je vis, nous vivons des souvenirs du bon Tliomas, dont la personne m'est aussi chère que le beau talent... Nous avons su ici vos succès, non pas par vous qui êtes bien trop modeste, mais par d'autres. Vous avez du génie, mon brave. Ainsi donc un peu plus de confiance dans votive propre force, et produisez. Je isuis sûr de vous... Allons, mon cher, voilà un bien petit poème, rendez-le grand par l'excellence de votre musique. Faites-en un Cosi fan lutte (jui fasse courir tout Paris et vous mette à votre place. Après cela, nous arrivons à Don Juan. Voilà ce qu'il faut se dire comme émulation...»

Flandrin, de son côté, encourageait son ami en ces termes, le 30 avril 1836 :

« Hier, je me suis promené dans les galeries supérieures du Colisée... J'ai pensé à toi et je me suis rap-

pelé ce que tu me disais un jour en remontant le Pmcio, que nous serions heureux 'si notre nom pouvait avoir un jour quelque éclat, si nous pouvions enfin, comme artistes, mériter quelque estime... Je ne sais pas jusqu'à quel point je puis espérer pour toi une occasion de paraître. Je la désire bien vivement, croyant avec beaucoup d'autres personnes qu'il ne te manque que cela, et un peu plus de confiance en toi. »

Puis, après la première représentation de la Double Echelle, et la lecture du Courrier français, faite en commun dans la villa Médicis, Flandrin écrivait encore :

a Je crois mieux que jamais que tu es destiné à avoir un nom. »

Ambroise Thomas n'a pas démenti les espérances de son ami Flandrin. Il a un nom aujourd'hui. Il a aussi une haute situation officielle. Il est directeur du Conservatoire, oii il a remplacé le regretté Auber, dont il s'efforce de maintenir les traditions, comme il en a défendu jadis le cadavre contre les manifestations outrageantes de la Commune. Les jours de concours au Conservatoire on le voit trôner dans son fauteuil, calme, impassible, avec sa belle figure sculpturale, et ne fronçant les sourcils que lorsc[ue son regard vient à errer sur les dentelles et les bijoux cyni([ucs de quel-

3ti0 LES PAUISIENS CHEZ EUX

que belle ingénue trop lot émancipée. L'étalage impudent du vice parmi la jeunesse qu'il gouverne et qui lui rappelle si peu sa jeunesse à lui, toute de travail et de sacrilice, affecte péniblement sa nature foncièrement honnête. Aussi a-t-il décrété, il y a trois ans, que les élèves du Conservatoire (côté féminin) viendraient désormais aux concours dans une mise simple et rigoureusement décente. Et c'est grâce à lui que nous avons vu refleurir le règne de l'innocente mousseline, une mousseline bien transparente, il est vrai, mais qui sauvait les apparences, aux yeux de M. Ambroise Thomas, du moins.

Puisque je parle de ses yeux, je signalerai en passant une particularité assez curieuse. L'auleur de Françoise de Rimini est, parait-il, affecté de ce défaut d'optique singulier qu'on nomme le daltonisme. En d'autres termes, il ne distingue pas les couleurs entre elles, et cette affection fait de lui l'homme le plus malheureux du monde. Invité fort souvent à des diners officiels, il ne peut choisir lui-même, parmi la multitude d'ordres dont il est décoré, la rosette appropriée à la circonstance. Ce qui l'exposerait souvent à des situations fort désagréables, s'il n'appelait ces jours-là toute sa famille à son secours.

M. Ambroise Thomas demeure au Conservatoire,

dans une des ailes de ce vieux bâtiment gris dont l'aspect ext( rieur tient à la fois du lycée et de l'hospice. Il habite un pavillon à deux étages séparés par un escalier rigoureusement interdit aux profanes. Le deuxième étage, en effet, est réservé aux appartements privés du maître et à sa famille.

Le premier est plein d'implacables sonneries de timbres électriques, auxquelles le visiteur ne comprend rien. Il ne renferm e, d'ailleurs, qu'une antichambre, un petit salon et une salle à manger.

C'est dans sa petite maison d'Argenteuil que M. Ambroise Thomas a écrit une partie de Françoise de Ri' mini. L'autre partie a été écrite à la villa de la pointe Saint-Gildas — un petit château à tourelles et à girouettes, style quinzième siècle, que le compositeur appelle OMiphatiquement son castel de Bretagne. C'est là qu'il va généralement se délasser des fatigues de la vie parisienne.

A Paris, dans les loisirs que lui laissent ses triples charges de directeur du Conservatoire, de compositeur, et de père de famille, M. Ambroise Thomas cultive des goûts assez bizarres. Ses deux passions dominantes sont, ou ont été du moins, la serrurerie et les reptiles : accordez cola comme vous pourrez. Peut-être, appréciant toute l'iuiportance de sa mission avec tant de jeunesses turbulentes, confiées à sa garde, l'idée lui est-elle venue un jour d'étudier les divers systèmob de

serrures du globe pour en conseiller l'application ensuite à qui de droit; peut-être est-ce sa profonde passion pour la musique qui fut l'origine de sa prédilection pour les clefs et pour les serpents à sonnettes. Je ne sais, toujours est-il que sa petite villa d'Argenteuil est, au point de vue des serrures, un vrai chefd'œuvre d'art, et que jadis on ne pouvait faire un pas chez lui sans risquer de marcher sur un chélonien, un ophidien, un batracien ou un autre animal quelconque de l'ordre des reptiles. Un boa traînait habituellement sur son piano à queue, une tortue dormait sur une pédale de son orgue. Un beau jour, ces animaux, quoique très friands de musique, pensèrent à se nourrir d'une façon plus substantielle. Ils s'entre-dé vorèrent. Et je crois bien que c'est le boa qui eut le dernier mot.

J'ajouterai, pour finir, que le directeur du Conservatoire est adoré de tous ses pensionnaires.

Vous avez peut-être vu, dans la galerie silencieuse d'un de nos musées, éclairée par une lumière adoucie, quelqu'une de ces têtes blanches et graves, se détachant sur un fond de tentures sévères, visage artistement vieiUi, mais dont l'austère beauté invite au respect et à la méditation, type accompli de ces chefs intègres de notre ancienne bourgeoisie. Tel est M* Rousse, à qui l'Académie a décerné, l'an dernier, un brevet d'immortalité.

M* Rousse habite un entresol au boulevard Haussmann.

Son cabinet d'études , où il reçoit tout le monde sans la moindre formalité — ce qui nous apprend tout de suite qu'il met son titre d'avocat au-dessus de tout autre — est meublé simplement, avec quelque chose de cette sérénité, de cette inaltérable réserve qui semble émaner de sa propre personne. Quelques rayons surchargés de grands in-folios, quelques objets d'art presque dissimulés dans des latitudes extrêmes, un

grand bureau enfin, couvert de papiers d'affaires, et c'est tout.

On devine immédiatement l'homme d'étude qui cherche à soustraire sa pensée à toute préoccupation étrangère au labeur quotidien ; l'homme de cœur aussi frappé d'un deuil éternel, source d'une inconsolable douleur.

Il ne m'appartient point de raconter ici la vie intime de M* Rousse, toute de dévouement, comme sa vie publique a été toute de sacrifice et d'abnégalion.

Le défenseur des congrégations religieuses nous donne quelque part, dans un de ses propres écrits, la })lus juste appréciation tjui soit de sa personnalité morale. M. Rousse, sans doute, en écrivant ces lignes, ne songeait guère à lui, mais il est notoire que dans l'analyse de l'àme humaine les observateurs les plus précis prennent à leur insu exemijle sur euxmêmes.

« Il n'y a rien de plus terrible pour les causes douteuses, dit-il, comme ces grands esprits tranquilles et justes, quand, ayant bien assuré leur point de départ et leur but, ils se mettent à raisonner tout droit devant eux, ne suivant que leur conscience et la vérité. Ils ont on eux une règle sûre, à laquelle ils mesurent tout, et qui nivelle sans pitié les subtilités et les équivoques. L'intérêt privé n'a pas de retraites, l'égoïsme n'a pas de faux-lcyanls, les morales de convention

M* ROUSSK

n'ont pas de malentendus qui puissent dérouter ces lumineuses raisons... etc. »

Et c'est bien }à, la règle infaillible et droite dont >P Rousse n'a pas dévié un seul instant dans toute sa carrière.

M® Rousse a connu, comme tout autre, les amères désillusions du jeune âge, les défaillances et les découragements des premières luttes pour la vie. Et il nous a admirablement dépeint les mécomptes inattendus de cette profession où l'inégalité des intelligences amène dans les situations et dans les fortunes des contrastes pénibles, où la vanité publiquement humiliée n'a point de retraites, où la pauvreté est aux prises avec les plus poignantes épreuves et les plus héroïques scrupules.

Secrétaire de M" Chaix-d'Est-Ange, il fut lancé dans la carrière par ce dernier, devenu son protecteur et son ami. Chaix-d'Est-Ange, alors bâtonnier, s'efforçait de soutenir par son zèle, et par le prestige de son grand talent, les brillantes et glorieuses traditions du barreau. Son salon était ouvert à tout ce qui, en France, portait un grand nom dans les arts, dans les lettres ou dans la diplomatie. Quant aux avocats, ils étaient tous reçus sans distinction de rang ni de forlune.

C'est à cette large hospitalité de M. Chaix-d'Est-

366 LE3 PARISIEiNS CHEZ EUX

Ango, qui rapprochait les distances et mêlait les noms les plus obscurs aux réputations déjà célèbres, que M® Rousse dut ses premières et saines ambitions, et cette émulation noble et digne qui soutient dans le travail et liàte les triomphes de l'avenir.

Je me hâte d'ajouter que cette ambition s'est toujours arrêtée à la magistrature, à la juste récompense d'un talent honnête et des pratiijues d'une irréprochable vertu, à ce bâtonnat enfin qu'il considérait comme une gloire suprême.

Nul moins que lui ne s'attendait à se voir décerner les honneurs de l'Académie, et nul n'avait plus de droit à y prétendre. Mais l'Académie est venue d'elle-même au-devant de lui, et il a eu beau dire, comme autrefois, que les avocats sont des hommes que le monde connaît mal, (ju'il craint beaucoup, qu'il raille souvent, qu'il honore à regret, et dont il sollicite chaque jour les services sans se piquer d'en garder la mémoire, il a fallu en passer par là et se laisser sacrer immortel.

Dans l'excès de sa modestie, M* Rousse méjugeait, certes, la postérité, quand il pensait que les avocats et les orateurs ne pouvaient trop y prétendre à cause du fameux verba volant; c'est à tort que l'alliance des lettres et du barreau lui semblait une parenté incertaine et dont les titres ne sont pas clairs. M® Rousse a écrit — peu, si vous voulez, mais bien, ce qui vaut

mieux, à tout prendre — et telles de ses pages où le tour délicat, presque raffiné des idées vient rehausser encore l'élégance du style et l'harmonie de la forme, resteront des monuments solides et durables de notre langue française.

Je n'en veux pour preuve que cette page admirable entre toutes, pleine de périodes artistement ciselées, révélant au détour de chaque mot des chefsd'œuvre de finesse, de pénétrante observation et du meilleur humour. C'est un portrait du président Séguier, tiré de la Préface aux discours et plaidoyers de M. Chaix-d' E st-Ange.

a Je ne crois pas manquer de respect envers la mémoire de M. le président Séguier, en disant que d'autres ont porté plus loin que lui la gravité du maintien, la dignité du langage et cette solennité sereine qui semble un des attributs consacrés de la magistrature. Héritier d'un grand nom judiciaire, vieilli lui-même sous quatre règnes, dans l'exercice d'une charge éminente à l'ombre de laquelle avaient vécu ses ancêtres, il considérait le Palais comme sa maison. A l'audience, il était chez lui, et il y recevait la justice avec le sans-façon de son brusque caractère et de son esprit impétueux. Conseillers, avocats, avoués, les plaideurs, les huissiers et le public étaient pour lui comme une famille façonnée de longue main à ses habitudes, et vis-à-vis de laquelle il ne songeait pas à se contraindre.

a Je vois encore ce petit vieillard alerte, blotti et comme tapi sur un banc, ramassé dans les plis de sa robe, le mortier sur les yeux, l'air à la fois spirituel et chagrin, le regard inquiet, semblant guetter plutôt qu'attendre les plaidoiries. Il les écoutait, d'abord avec une sorte d'impatience résignée, puis bientôt s'y mêlait avec un entrain involontaire. Son front, ses yeux s'animaient, et sa familiarité turbulente débordait en interruptions et en saillies. Tantôt il approuvait l'avocat, et pour le lui faire bien voir il parlait avec lui, il le devinait ; il allait en avant, il le rappelait en arrière ; il l'escortait, il l'accompagnait des chuchotements incommodes de sa voix discordante. Tantôt l'orateur lui semblait lourd et diffus, la cause mauvaise, le plaideur déloyal. Alors, c'était une guerre à outrance ; il pressait l'avocat, il le poussait, il le talonnait, il l'éperonnait de s'es malices criardes ; il le gourmandait avec aigreur, lui, son client et son procès, jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à se fâcher ou à se taire. Jamais on ne vit un auditeur plus gênant dans sa bienveillance, ni plus insupportable dans son humeur. »

Le meilleur de l'œuvre littéraire de M'^ Rousse est dans le volume où j'ai puisé ces lignes. Il contient, outre la préface ci-dessus nommée, des études diverses publiées dans la Gazette des Tribunaux, une notice sur Charles Sapey, et le discours prononcé à la rentrée

des Cours en 1871. Il n'a qu'un tort, à mon avis, c'est que son édition, peu considérable, est trop peu répandue. Malheureusement, c'est là un défaut irrémédiable, puisque la responsabilité tout entière en incombe à la modestie de l'auteur. Que les délicats et les vrais lettrés se réjouissent, cependant. M" Rousse a l'mtention de faire paraître, sous peu, un nouveau volume renfermant les mêmes écrits, avec en plus quelques uns de ses meilleurs plaidoyers, entre autres celui pour les ouvrages d'André Chénier, et sori Discours de réception à r Académie française.

Enfin un dernier ouvrage de M* Rousso est destiné à paraître en librairie, mais cela dans un temps éloigné sans doute.

C'est un Journal du Siège de Paris, écrit au jour le jour, à cette époque sombre et troublée où chaque minute creusait une tombe et faisait couler des larmes. On sait l'admirable et périlleux rôle joué par M* Rousse pendant son triste consulat (c'est son mot) sous la Commune, les suprêmes consolations portées par lui aux otages qu'il ne pouvait sauver.

Dans son Discours de rentrée, prononcé en 1871, il a retracé quelques-unes des horreurs dont il fut témoin à cette époque néfaste, mais il n'a pas tout dit, il ne le pouvait pas, il ne le peut pas encore aujourd'hui. Il faut compter avec les acteurs survivants de cet hor-

â70 LES P.VHI3IEN3 CHEZ EUX

rible drame. L'histoire contemporaine nous impose ces étranges compromis , (}ui lèguent à la postérité des jugements posthumes et des châtiments rétroactifs.

M* Rousse se réserve donc de choisir le moment opportun pour faire paraître son Journal du Siège. L'ouvrage sera accompagné de nombreuses lettres écrites jiar lui et qui nous montreront, sans doute, sous un jour nouveau et plus intime, cet homme qui a consacré sa vie entière à défendre la cause du bien contre le mal, dans toutes les formes sous lesquelles il l'a rencontré.

M* Rousse est le premier élu que l'Académie française ait choisi dans le barreau, depuis la réception de Patru au xvn'' siècle, Berryer, Dupin, Jules Favre, Dufaure étaient avant tout des orateurs politiques, et c'est la tribune politique qui leur ouvrait les portes de l'Institut. Pour élire M® Rousse, l'Académie française a dû enfreindre un de ses propres arrêtés, en vigueur depuis cent cinquante-trois ans, comme il appert de l'article suivant extrait du Courrier de Paris du jeudi 21 juin 1752 :

« Le public et l'Académie ont été surpris de ce que, par ordre du roi , l'exclusion est donnée au sieur Piron, poète célèbre, et à tout avocat, déclarés par Sa

îilajesté inhabiles à concourir. On prétend qu'une pièce libertine, fruit de la jeunesse du sieur Piron, a occasionné l'ordre du roi. A l'égard des avocats, l'exclusion qui vient de leur être donnée n'est qu'une confirmation d'un arrêté de l'Académie, qui, au mois de mars 1730, déclara qu'elle n'admettrait aucun membre de ce corps dans la Société. Patru est le seul de tous les orateurs du barreau qui a joui de cet honneur. »

Les deux extrêmes se touchent.

Cette vérité connue appert directement d'un examen physiologique de la gare de l'Est et de ses environs.

Toute une petite colonie alsacienne s'est groupée autour du bâtiment gris, oîi défilent les voyageurs pour la frontière de l'Est; Et cette colonie est étroitement liée par le chemin de fer et les traditions, à la grande, celle qui est restée, à l'autre bout de la ligne, dans ses terres natales... allemandes, maintenant. Ce ne sont pas là, bien entendu, les Alsaciens de Paris". C'est une petite tribu, une tribu bohème, qu'un rail seulement sépare de son pays d'origine, et qui campe là sur l'un des points cardinaux de la capitale, heureux de se dire qu'à tout moment des gens lui passent devant le nez, qui vont à l'endroit d'oi^i elle procède, ou (jui en reviennent.

Etrange pays que ce coin do métropole ferrée. La bière qu'on y boit vient de Strasbourg, les horloges marquent l'heure de Strasbourg, les passants parlent un patois ininteUigible, les employés du chemin de fer

ERCKM.VNN-CHATRIAN 373

portent le soleil de là-bas sur les cheveux ou dans la figure ; il n'est pas jusqu'aux girouettes qui ne soient constamment tournées vers l'Alsace... Autant de symptômes de l'honorable maladie qui les travaille tous : la glorification du terroir, le triomphe du cloclier, l'amour de la couleur locale, un besoin continuel de retremper leur naturel alsacien dans la bière des souvenirs.

Eh ! bien cette maladie a fait la gloire d'Erckmann- Chatrian, et en particulier de Ghatrian, chef de la caisse des titres de la Compagnie de l'Est.

Personnellement, Ghatrian m'est très sympathique. G'est son genre de liUérature qui ne me plaît pas outre mesure. Je m'expli(]uerai tout à l'heure. L'homme est un enthousiaste, un rêveur naïf, un cœur d'or comme il en est tant là-bas.

Je me souviens d'être allé lui rendre une visite, un j our, à son bureau. Quel voyage, bon Dieu ! Des escaiers bizarres, des enfilades de portes s'ouvrant dans tous les sens, des galeries immenses oîi roulent, sous les toits vitres, d'interminables tonnerres. Je suis tombé, tout ahuri, dans une petite oasis, respirant un calme d'orage lointain, de tonnerre amorti. Deux ou trois kiosifues vitrés adossés à des colonnes, une atmosphère de coffre-fort. Un employé disait une litanie de chiffres, jetant, par moments, un regard en dessous vers le bureau du chef, à gauche, oîi une petite porte,

bien nue, bien mesquine, me semblait fermée sur des choses tragiques, épouvantables.

En effet, une voix grondait derrière cette porte, haletante, farouche, comme si elle appelait toutes les malédictions du ciel sur l'oasis, ou qu'elle accompagnât d'imprécations une série de gestes violents dont elle foudroyait en même temps un personnage invisible. C'était Ghatrian qui lisait à un ami une scène des Rantzau.

Dans le milieu où il m'apparut, milieu étroit et pauvre de bureaucrate, petite chambre laide et nue, avec pupitre, casiers et coffre-fort obligatoires, Ghatrian, avec sa veste râpée, ressemblait bien plus à un employé à dix- huit cents francs qu'à un monsieur qui garde les millions de la Gompagnie de l'Est et fait jouer des pièces à la Gomédie-Française.

Un peu froid d'accueil, comme tous les Alsaciens, Ghatrian est néanmoins le meilleur des hommes. Gela se voit tout de suite à sa bonne et franche figure militaire, qu'éclaire un fin sourire. A la ville, avec son profil énergique, sa petite taille, sa moustache hérissée et son pantalon collant, il a l'air d'un capitaine d'infanterie en retraite. G'est que, sans jamais avoir été soldat lui-même, il s'est beaucoup frotté aux soldats. En Alsace, le soldat est un dieu. Les gamins de là-bas se croyaient grandis de dix coudées jadis, quand ils avaient serré la main à un artilleur.

Chatrian a passé une partie de sa jeunesse dans des villes de garnison, à Phalsbourg notamment, où il fut, pendant trois ans, professeur d'histoire, après avoir essayé en Belgique du métier de verrier, et s'être enpagé de dépit dans une troupe de comédiens amlailants.

C'est à Phalsbourg qu'il se lia avec son collaborateur Erckmann, dont le frère était libraire en cette ville.

Quelques années plus tard, les deux amis se retrouvaient à Paris, Chatrian étant devenu simple employé à la caisse des titres de la Compagnie de l'Est, et Erckmann étudiant en droit.

Tous deux ayant mêmes goûts, mêmes idées, mémos souvenirs, mêmes impressions, la collaboration était tout indiquée. Ils avaient, du reste, déjà essayé l'association littéraire dans une pièce qui fut jouée sur le théâtre de Strasbourg, alors dirigé par M. Halanzior.

La raison sociale Erckmann-Chatrian est devenue célèbre depuis, et le public, bien des fois, s'est demandé comment ils s'y prenaient pour faire à deux dos romans où no se trahit qu'un seul style, une seule et môme tournure d'esprit.

Voici à ce sujet un fragment d'une lettre qu'ils écrivaient jadis à l'un de nos critiques les plus autorisés, et qui peut servir aujourd'hui de document à leur Jiistoire :

« La distribution du travail ne souffre pas de difficulté. La communauté des sentiments, les mêmes habitudes, les mêmes travaux pendant quiaze ans, ont établi chez nous une façon de penser et de dire tellement identique, que nous serions embarrassés nousmêmes d'indiquer dans nos ouvrages, les parties qui appartiennent plus spécialement à l'un qu'à l'autre. Tantôt, c'est l'un qui écrit, et l'autre qui dirige, tantôt les rôles changent , et le résultat est toujours le même. »

Ghatrian est un homme d'action. Logé dans une délicieuse villa, au Raincy, il se lève tous les matins en même temps que ses poules et travaille jusqu'à huit heures. Erckniann, lui, est, avant toiit, un rêveur. Fixé à Toul — une petite forteresse — ^, il a choisi le poste de sentinelle avancée, et passe son temps à tâter le pouls à la Lorraine et à l'Alsace.

Homme doux, à lunettes et à crâne poli, il ne déteste pas les haltes dans les cafés et les brasseries, les rêveuses béatitudes devant la chope mousseuse; aussi, Ghatrian, sachant son faible, lui a fait installer un billard dans l'appartement qui lui est réservé, au Raincy, lorsqu'il y vient aux époques d'incubation littéraire.

Amants enthousiastes de la nature, et en particulier des Vosges oîi ils sont nés, adorateurs de la bonne chère, et de tout ce qui constitue la poésie locale, ils

se sont créé une spécialité d'où on ne les a pas vus démordre depuis. Leur profession de foi tient en deux lignes que j'ai retrouvées dans une de leurs plus vieilles nouvelles : le Combat d'ours.

€ On nous assomme, dit un de leurs personnages, avec le grand style, le genre grave... Moi, je ne veux être d'aucune académie, et je suis Flamand. (Lisez Alsacien.) J'aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus. »

Tout est là. Ils n'ont jamais aimé que les andouilles cuites dans leur jus. Les andouilles, c'est l'élément fondamental de leurs plats littéraires. Le jus seul varie quelquefois. Et puis, toujours les mêmes accessoires, les mêmes sapins, les mêmes auberges ensoleillées au bord des mêmes routes poudreuses, les mêmes bois mystérieux, les mêmes ruisseaux où tremblent, tout au fond, l'azur du ciel et le goujon qui sent la friture.

Leur muse campagnarde trempe son aile dans la graisse des nudle, des pûitelo, des knœpfJe, et leur soleil n'est bon qu'à dorer la croûte des kugelhopf, — autant d'horribles vocables alsaciens dont on a plein la bouche quand on sort de lire leurs œuvres.

Dans tel de leurs romans l'indigestion vous guette au détour de chaque page ; on sent comme une vague anxiété précordiale, et l'on est heureux de s'en tirer avec une simple gastralgie.

Co n'est pas tout. Une trogne rougie les plonge dans l'admiration, une bedaine piriforme leur arrache des cris d'enthousiasme, et ils élèvent des autels poétiques à la servante GrétheJ, aux doigts gourdes, aux yeux bêtes de femelle destinée à blanchir sous le harnais de la servitude .

C'est là ce qui m'exaspère, c'est ce parti pris de s'énamourer de tout ce que l'Alsace a de prosaïque et de désagréable, de ses paysans retors et ivrognes, de ses lourdes filles de ferme, de sa passion immodérée pour la bière et la choucroute, de son horrible patois. Qu'on aime son clocher, soit, qu'on traduise en romans ou en pièces de théâtre les impressions et les souvenirs de sa jeunesse, cela n'a rien que de naturel ; mais qu'un Alsacien, un Auvergnat ou un Méridional, devenus Parisiens par la force du talent, de la supériorité intellectuelle, après de louables efforts pour se dégrossir, se civiliser, jeter la peau du provincial et oubher l'accent du terroir, que ces gens-là passent leur vie ensuite, l'un à nous parler de Banz, de Gréthel et des andouilles, l'autre à nous danser des bourrées et à dire fouchlrâ ! en roulant des yeux de charbonnier, le troisième enfin à nous décrire la Canebière et à assaisonner toutes ses phrases de troun de l'air, de bagasse, depécaïre, de que mon bon! c'est là ce qui me paraît une bien fâcheuse manie.

Et puis, il faut bien le dire, les Erckmann-Ghatrian

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ont VU l'Alsace à travers le prisme de leurs souvenirs, des illusions que la province laisse au cœur à tous ceux qui viennent jeunes à Paris. Le paysan alsacien est loin d'être aussi sympathique qu'il nous l'ont dépeint. Jl est avare, grossier, matois et entêté comme tous les paysans du globe. Son gilet rouge abrite un cœur de pierre, son bonnet fourré, une cervelle obtuse, fermée à toute idée de progrès. Aussi le père Mathis, du Juif polonais, serait-il le seul type vrai des romans d'Erckmann-Chatrian, si les auteurs n'avaient jugé à propos de le pousser au noir en en faisant un assassin, et par conséquent, une exception physiologicjue. Le reste de leur œuvre consiste en fausses idylles et en fausses pastorales racontées dans un charabia qui rappelle vaguement les traductions juxta-linéaires destinées auxapprentis bacheliers. Le public, sans doute, eût fait dès longtemps justice de cette littérature de clocher, si la guerre de 1870 n'était venue donner un regain de popularité à leurs œuvres. Mais vous m'accorderez qu'un succès littéraire qui s'appuie sur le chauvinisme, voire même sur le patriotisme, est un succès trop facile, et par conséquent, d'un ordre inférieur.

Ces vérités, sans doute, n'eussent pas été bonnes à dire, à l'heure où l'Alsace, intéressante par ses malheurs, devenait la proie d'un tas de faux martyrs qui la mettaient en coupe réglée. Mais douze ans ont passé

depuis sur la perte de notre chère province sans amoindrir le vrai patriotisme dans le cœur de ceux qui se sont exilés comme de ceux qui sont restés là-bas. Et si j'ai dit ces choses-là (style de madame Tliérèse) aux Erckmann-Chatrian, c'est que j'ai l'honneur d'être leur compatriote, et qu'en cette qualité, j'ai le droit de parler de l'Alsace sans ameuter contre moi les phraseurs et les amateurs de sonorités banales qui croient avoir tout dit, quand ils ont fait ronfler les r des mots : patrie, liberté, fraternité, etc.

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