‹ Les Parisiens chez euxChapitre 19 sur 22 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

réapparition, quelle serait ce jour-là la physionomie du Palais-Royal?.... Non, il y a de quoi frémir à cette idée. Voyez-vous le premier noyau des visiteurs venant doubler le groupe du lendemain, et ainsi de suite, leur nombre augmentant en progression arithmétique, puis un beau jour une légion envahissant le Palais- Royal, comme aux anciens jours d'émeute, et ce simple fait précipitant peut-être le gouvernement, trompé par les apparences, dans une aventure?...

J'appelle cela « le cauchemar Dentu » — une hallucination familière, toute parisienne, on le voit, et qui doit hanter bien des cerveaux d'auteurs. Elle se déduit logiquement d'ailleurs de ce fait que M. Dentu s'est habitué à venir tous les jours consacrer quelques heures aux vingt volumes qu'il fait marcher de front, que les auteurs savent cela et se foraient plutôt hacher menu que de laisser passer un jour sans l'entretenir de leurs affaires.

C'est du fond d'un cabinet grand comme la main, et toujours ouvert sur la pièce principale, que M. Dentu dirige toute cette formidable besogne, au milieu d'un désordre apparent qui sert de contrepoids à l'ordre de sa prodigieuse mémoire, et qui s'affirme dans une pièce contiguë par des entassements de livres et de manuscrits couvrant toutes les saillies, effaçant tous les angles, donnant l'impression lugubre de ces éboule-

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inents volcaniques sous lesquels on ne devine plus rien du paysage englouti.

Avant d'être au rez-de-chaussée, le cabinet de M. Dentu était installé au premier étage, et l'on y arrivait par le petit escalier en colimaçon déjà mentionné. Les livres l'ayant chassé du premier, il se réfugia dans la petite pièce aux éboulements volcaniques qu'il dut quitter à son tour, sous peine de s'y voir enterrer un jour sous les manuscrits. Quand le Ilot montant des paperasses l'aura banni du cabinet qu'il occupe actuel^ lement, il ne restera d'autre ressource à l'éditeur que de s'emparer de la galerie d'Orléans elle-même, — et je crois bien que ce serait là, en définitive, la meilleure affectation possible de ce passage vitré.

On sait comment M. Edouard Dentu, ayant pris tout jeune la direction de la librairie de son père, lui donna un essor consiilérable au temps de la vogue des brochures, et, cette période passée, sut se créer un genre tout spécial avec le roman parisien. Ce genre, d'ailleurs, flattait ses goûts intimes. Car l'éditeur est doublé d'un Parisien parisiennant qui a fait de sa \ie deux parts, l'une exclusivement consacrée à des travaux dé lettré, dont il défraie ses heures de loisir dans sa villa de Passy, l'autre vouée tout entière au culte de Paris qu'd aime en artiste et en homme du monde. Les éminents écrivains qui font partie du Dîner Dentu ont pu dès longtemps l'apprécier à ce double point de vue.

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