‹ Les Parisiens chez euxChapitre 3 sur 22 · MONTMARTRE · texte numérisé non relu

MONTMARTRE

^lontmarire esl un p;iys à part dans Paris, slonlmarlre, au point de vue topographique, se npose de deux éléments : les buttes et leurs envis. Où finissent les buttes ? oii commencent les enons ? C'est ce qu'aucun Parisien n'a jamais pu dire,

Montmartre commence en une infinité d'endroits, initun peu partout. Ce pays, tant à mi-côte que sur

hauteurs, offre une si grande variété d'horizons il est impossible au promeneur de les noter tous. \.ulre bizarrerie : les rues de Montmartre montent ou icendent : il n'y a pas de milieu. Ne croyez pas à une étie ; la rue Lepic est une rue qui monte; la rue udon est une rue qui descend. Un escalier dérobé sert quement à descendre et non à monter. Telles rues Montmartre sont des escaliers dérobés, quand elles sont pas des escaliers qui se dérobent. Tant pis pour IX ([ui se servent de la rue Houdon pour monter, n'ont qu'à fermer ce livre.

^renons maintenant une rue (jui moute : elles se semblent i)resque toutes, l/i voilà (pii toin-ne trois

l'tO LES PAHISIENR CHEZ EUX

fois sur elle-même. A chaque tournant, c'est un aspe nouveau, inattendu, des coins de ciel bizarrement taillés, des lointains tourmentés, des échappées de jou où ce paysage parisien se fait subitement montagne ■dune, plage ou ruine antique !

De grands murs, ébréchés par endroits, barrent U vue, s'écartant, se resserrant pour s'ouvrir subitemen sur des perspectives maritimes, avec des pans coupés, des précipices, et en bas un amphithéâtre profonc de collines qui s'en vont rejoindre le ciel tout au loin dans les brumes extrêmes de Paris.

Çà et là, des ruelles solitaires, vierges de tout fiacre creusent dans la colline un sillon perpendiculaire, sem^ blables à des télescopes monstres braqués sur le ciel Au bout du télescope, c'est presque toujours le ga spectacle d'un mamelon vert surmonté d'un moulin quelquefois la perspective sévère d'un squelette d'église

Aux endroits où la pente est plus abrupte, des es caliers avec des marches raides montent tout droil entre des maisons hautes et sales, qui font plus rian le sommet final...

Peu de Parisiens sur les buttes. Un poète cependan: s'est logé là, à deux pieds du ciel, sur le point culmi nant de la colline. Il y a près d'un quart de siècle qu'i trempe dans les nuages et s'imbibe d'inlini. Un degr plus haut, il cessait d'appartenir à notre géograph:

MONTMARTRE 1 1 i

terrestre. Ea attendant, c'est l'homme le plus élevé de Paris, et sa situation de contribuable relève bien plus delà météorologie que du ministère des finances.

Gomment je l'ai découvert ? C'est toute une histoire.

Il y a queU[ues mois, dans un mariage d'humbles artisans de Montmartre, figurait comme témoin un bonhomme à cheveux blancs, mis avec cette correction surannée qui inspire le respect quand même, puisqu'elle parle d'un passé humble, modeste, sanctifié par toutes les vertus.

Au moment de la signature de l'acte, le vieillard dut décliner ses iiom et prénoms.

— Savinien Lai)ointe, lit-il simplement.

Savignia Lnpointe, Lapointe Savignien! Où était le

prénom ? Le vieillard prononçait mal sans doute. L'employé ne comprenait rien à ce nom parfaitement inconnn.

— Votre profession ? fit-il ajjrès avoir corrigé tant bien que mal.

— Employé, — Et le vieillard, ayant indiqué son domicile rue Saint-Eleuthère, 1, signa d'une main tremblante avec de gros caractères boiteux.

C'est cette histoire qui me mit on relations avec ceui qui fut le plus fidèle des amis de Bérangcr. L'em-

ployé Lapoiiitc Savignia ot l'ouvrier-poèle Savinien Lapointe devaient être un seul et même personnage.

Arrivé rue Saint-Eleulhùre, n" 1, la concierge m'apprit que je ne m'étais pas trompé.

Savinien Lapointe demeure au troisième. La maison occupe, ai-je dit, lo point culminant des buttes Montmartre. On y arrive par des petites rues grimpantes et tournantes ouvrant çà et là, cà de brusques détours, des perspectives de falaises, de rivages lointains où les lignes indécises de l'horizon se fondent dans la brume.

Le vieillard vint m'ouvrir lui-même.

C'était là, tout de suite en entrant, dans une cham-. bre de quelques pieds carrés, claire et propre avec ■ tout juste les meubles nécessaires. On s'y sent à son aise, comme dans une atmosphère plus sereine, où Hotte un passé de triomphes modestes, de labeurs persévérants, tout le cortège ému des rêves et des souvenirs d'une àme d'artiste sexagénaire.

Le chansonnier des Voix d'eu bas a aujourd'hui! soixante-dix ans. Son' visage, un peu grêlé, est trèsj ridé. Avec son pardessus gris, sa cravate blanche, sor bonnet de fourrure qui laisse déborder les boucles! llottantes de ses cheveux blancs, tout l'ensemble de sa personne respire la modestie, la franchise et l'affabi-' ité, ces exquises qualités du cœur.

La chambre, qui sert à la fois de cabinet de travail

MONTM.VRTRK ll^i

et d'alcôve, a une fenêtre unique, ouverte surlesplendide panorama de Paris, qui semble dormir dans un léî^er brouillard, à une centaine de pieds au-dessous de la butte.

La capitale tout entière tient, comme en raccourci, dans ce cadre étroit, avec son amphithéâtre de collines, ses coupoles lointaines, ses hautes maisons prismatiques oîi trament les ombres des nuages.

Point d'ornements sur les quatre murs qui nous entourent. Çà et là, un portrait, uncadre, accrochent dans un coin sombre quelque date marquante, un souvenir qui parle, une gravure du célèbre fronton du Panthéon avec une dédicace de. David d'Angers, une photographie de Béranger et une autre de sa tête, moulée après sa mort.

Savinien Lapointeme lit la préface qu'il vient d'écrire pour la nouvelle édition illustrée de ses œuvres. Elle est simple et modeste, comme l'homme, comme son intérieur.

J'y retrouve les éloges spontanés et sincères que lui adressaient jadis Victor Hugo, George Sand, Gozlan, Eugène Sue, Béranger et tant d'autres.

Il y raconte sa vie, ses débuts pénibles : n'ayant basse que dix-huit mois dans les écoles chrétiennes; il était apprenti dès l'âge de douze ans et ouvrier à quinze. Certes, une carrière pareille est un bel exemple, une touchante leçon.

Aujouid'liui, SavinionLapoinle est employé au Gaz. Il ne veut [jIus faire ni contes, ni chansons, ni politiqu*e. Son bagage littéraire lui suflit. Mais s'il n'a point d'orgueil, point d'anibitiol:!, il a d'dlustres amis qui en ont pour lui, et elle est légitime.

Ils ont fait l'an dernierrevivre son nom par la réédition de ses œuvres. Une souscription s'est ouverte. Les plus grands noms se sont inscrits en tête de la liste : Alexandre Dumas, Labiche, Emile Augier, Nisard, Octave Feuillet, Emile OUivier, baronne de Rothschild, la princesse Mathilde, la princesse Roland Bonaparte, M""^ veuve Isaac Pereire, etc., etc.

J'abrège la liste, mais ces quelques noms placés à côté de celui de Savinien Lapointe sufliront, je pense, à prouver qu'à Paris le vrai talent, même pauvre, sait rallier sous sa bannière les fortunes les plus enviées, les gloires les plus légitimes.

Un autre Parisien, dont la demeure domine l'un des versants de la colline Montmartre, c'est Ziem l'aquarelliste, — un des doyens de l'arrondissement. La maison que Ziem a fait bâtir jadis en pleine campagne, près du moulin de la Galette, a plus de trente ans d'existence. Malgré les nombreuses révolutions qu'ont subies les buttes depuis, révolutions qui ont transformé la campagne en une rue dont la maison de Ziem est

MON'TMARTRE l'I'S

aujourd'liui un des principaux ornements, l'artiste est resté fidèle à son pays d'adoption.

A propos d'un récent conflit artistique, M. Albert Wolff a fait de Ziem et de son home la description suivante :

« Figurez-vous une sorte de château-fort oii l'on ne pénètre pas aisément ; aucun domestique, quoique Ziem ait une jolie fortune. C'est un nerveux, que le moindre bruit trouble et qui a besoin do s'isolor pour produire. Quand on sonne à la porte de ce castel, une' lucarne s'ouvre sous le toit et une voix demande : « Que voulez-vous ? » Si c'est un visiteur, la voix le prie d'écrire le but de sa visite dans la rue ; elle luiassigne un rendez-vous pour un autre jour, ou elle répond que le maître de la maison ne peut pas recevoir le visiteur. Si c'est un fournisseur qui sonne à la porte du castel, un panier suspendu à une ficelle descend par la lucarne et la voix dit :

(c — Mettez votre facture dans le panier, et on vous retournera l'argent par la môme voie.

« C'est Ziem qui, sans quitter son atelier, règle ainsi sa vie et la met à l'abri des indiscrets. Les habitants de la rue Lepic le prennent pour un maniaque. Mais, en réalité, Ziem est un' artiste qui veut avoir la paix pour ses travaux; il a trouvé moyen de se créer dans-Paris un refuge inviolable ; les marchands et les amateurs sont forcés de lui demander une audience, avant do

pénétrer dans sa demeure. Ses amis respectent cette retraite et viennent rarement. Ziem, ne voulant même pas être dérangé par un domestique, fait lui-même son ménage, qui n'est pas bien compliqué, quoique la maison soit vaste. Mais, selon la saison, Ziem n'occupe qu'un des cinq ou six ateliers qu'il y a fait installer. »

Avouez que si j'avais été le moins du monde tenté d'étudier Ziem de plus près, les révélations de M. Albert Wolff m'en eussent ôté toute envie.

Un autre ermite de la rue Lepic, c'est Davyl, \m gai misanthrope que des revers de fortune ont sacré auteur dramatique api'ès avoir failli faire de lui un moine. M. Louis Davyl passe une grande partie de son temps à regarder les pierres qui roulent du haut des buttes, mais je ne voudrais pas en jeter une dans le joli jardin du n" 45 en affirmant que ce passe-temps empêche le propriétaire d'amasser de la mousse.

Il est un fait. notoire que j'aurais pu mentionner tout dj suite en commençait, c'est que la colline Montmartre, au triple point de vue topographique, géographique et social, est fatalement vouée à l'excentricité. Ce fait m'impose l'obligation d'omettre volontairement Jci tels de ses habitants dont la vie n'offre rien que de calme et d'ordinaire: MM. Emile Richebourg, Anatole de La Forge, Alexis Bouvi(?r entre autres. J'aurais pu

MO.NTM.VUTKE

parler à la rigueur de Paul Feval qui appartient bien un peu à Montmartre. Mais Féval aussi est loin d'être un excentrique, et je n'ai pu prendre sur moi d'entrer en curieux dans cette maison désolée oi^i l'on marche . encore sur les traces douloureuses laissées par des catastrophes successives, et que n'ont pu effacer ni le temps ni l'admirable élan de la confraternité littéraire.

Il me reste à examiner un phénomène d'ordre sociologique dont réclusion est toute récente, et qui a pour théâtre principal les bas côtés de la colline Montmartre. Je veux parler de cette sorte d'effervescence littéraire, quasi-romantique, un peu bohème surtout, qui a déterminé l'installation dans Montmartre, d'une foule de ces cabarets moyen âge qui y font aujourd'hui une si terrible concurrence au Rat Mort et à la Noiivellc Athènes.

Il n'y a pas bien longtemps, un clan de jeunes gens, que décourageait la lutte corps à corps avec le vrai Paris, s'est groupé autour d'une loque poussiéreuse et maculée, noire de la fumée des cigares à deux sous et trempée dans la bière falsifiée de Paris. Et ils ont donné à cette loque une signification symbolique. Ils prétendent que c'est le vieil étendard de la Bohème. Tant pis pour l'étendard : il faut à notre époque neuve des choses neuves.

Ils disent qu'ils ont pour mission déporter gaiement

le diable en terre. Soit. Ils disent aussi qu'ils sont jeunes.

Ceci est discutable. L'exhumation du falidisme à la . manière de Byron, du merveilleux tel que l'entendait Edg-ar Poë me paraît en désaccord avec les modernités de notre temps, et ne peut, dans tous les cas, constituer une originalité.

De qui, d'ailleurs, dans l'histoire littéraire, se réclamerait la bohème de Montmartre ?

De Miirger? L'ombre du chantre de Musette ne se consolerait point de voir aujourd'hui ériger en Code l'amer poème de ses misères de jeunesse. De Champfleury? Le compagnon de détresse de Miirger est aujourd'hui conservateur du musée de Sèvres, et, du haut de sa riante colline, il envoie à la bohème de Montmartre un sourire d'ineffable pitié.

Car, lui, il a dépensé les forces vives de sa jeunesse à sortir de la bohème, dont il avait hori'eur. Du temps de Miirger, Champfleury et Barbara— un autre bohème malgré lui — représentaient l'ordre dans un groupe fatalement voué au désordre.

« J'entrai dans la vie, a dit Ghamptleury avec cette idée : ne jamais avoir besoin de cent sous. Y a-t-il rien de plus sinistre qu'une bourse qui se ferme et surtout la grimace de l'homme qui en resserre les cordons ! L'argent qu'on gagne sonne gaiement, celui qu'on em-

MONTMAP.THK 111)

prunte est amer. Le positif de ia vie parisienne m'en^ seii^na vers l'àgede trente ans que la meilleure condition de l'art est le travail, et que le travail ne doit être coupé par aucune course à l'argent. »

Mais j'y songe, lis vont sourire peut-être là-bas, les habitués des cabarets moyen âge. « Ce sont des lieux connnuns, diront-ils, sur lesquels nous serions les premiers à trousser un vertueux article de cent lignes. Nous ne sommes pas cette bohème-là. Nous ne sommesni des imitateurs, ni des plagiaires; nous sommes la jeunesse d'aujourd'hui. »

Eh bien ! non, ils ne sont pas la jeunesse d'aujourd'hui, ils ne peuvent pas l'être, quel que soit, d'ailleurs,^ leur talent. Ils renient la bohème en paroles, ils la sont en action. Quelles sont leurs armes pour comtbattre le grand combat de la vie? lis n'en ont pas. Ils attendent, disent-ils, le moment propice pour descendre dans Paris, et révolutionner le monde,, mûr pour les arts et la littérature ({u'ils élaborent au fond des brasseries excenlri(iues. Ce n;ioment ne viendra pas, parce que les grandes choses de l'avenir se préparent secrètement, silencieusement, entre quatre murs, sur une table de travail.

Ils prétendent néanmoins qu'ils luttent pour liàLer le triomphe de leur école. Gomment luttent-ils ? En se nourrissant indistinctement de bière, de poésie et de cigarettes caporal. Et ([uand ils ont assez bu de bière

120 LES PAIUSIENS CHEZ KV\

et fumé de cigarettes, ils déclarenl que la société est à refaire.

Tel jeune s'im ngine avoir lutté parce qu'il vient de battre le pavé de Paris, au hasard de ses jambes, qu'il a coudoyé des gens affairés, des femmes fardées,qui avaient l'air de lutter en se promenant,etqu'ila passé indifférent devant un pauvre cheval de fiacre qui met un genou en terre, attestant qu'il n'en peut plus.

Ah! les malheureux, qui croient que la lutte parisienne tient dans les flâneries du rêve ou des jambes, dans les morsures de l'envi.j', les tracas du louis qui manque, dans les mille soucis qui assiègent un Jeune de Montmartre entre l'absinthe de quatre heures et le bock de minuit...

Et puis, à quel besoin répond cette façon de se grouper systématiquement, de n'être artiste qu'avec préméditation et devant témoins, et de ne se sentir quelqu'un que par les coudes des autres ?

De nos jours mallieureusement, les coalitions de talents paresseux, fiers, ou révoltés contre l'ordre des choses n'ont aucune chance de succès. Aucune idée moderne ne s'impose plus par le schisme et par les coteries. C'est fini des clans et des cénacles d'autrefois. La confraternité de l'art elle-même n'est plus qu'un vain mot. Il faut s'isoler, se défier de soi-même et des autres, se murer, se barricader, amasser des forces, puis battre le monde en brèche et aller de l'avant. Mais

Page 1