AVENUE TRUDAINE
y attire de temps en temps Aurélien Scholl dont la gouaillerie affecte à l'endroit des Belges des tendresses toutes spéciales.
Au point de vue de la géographie parisienne, l'emplacement d'une future colonie belge me semble d'ailleurs tout indiqué dans cette avenue Trudaine qui possède déjà un square d^ Anvers. Quelques kilomètres séparent ce square de la rue de Bruxelles, mais ce n'est là qu'un des nombreux contre-sens du plan de Paris qui, d'autre part, laisse traîner sur la rive gauche des noms comme celui de la rue de Lille, appartenant de droit aux frontières nord délimitées par les rues de Dunkerque, de Calais, de Douai, de Boulogne, etc.
Un autre fait encore semble appuyer mes prévisions à ce sujet. La Belgique a planté récemment, en signe d'occupation, au centre même du square d'Anvers, un jalon significatif. C'est un reliquat de son exposition de 1878, affectant la forme d'une colonnelte, mais qui, en réalité, ressemble si bien à une cheminée de fabrique, que tous les passants s'arrêtent involontairement dans l'espoir d'en voir sortir d'un moment à l'autre un panache de fumée. Aussi, depuis l'érection de ce petit monument décoratif, tout le quartier est-il convaincu (jue les cheminées belges ne fument pas.
Peu de Parisiens, naturellement, dans l'avenue Tru-
daine. Seul, le romancier Georges Ohnet a eu le courage de s'installer au n» 14 qui fait le coin de la rue- Bochard de Sarron, et il s'est meublé là un délicieux rez-de-chaussée, dont les vitraux de couleur, aux dehors mystérieux, intriguent tous les externes du collège Rûllin. Mais je crains fort que M. Georges Ohnet ne se décide à résilier son bail, sitôt que cet article l'aura renseigné sur les tendances de la Belgique. Dans quelques années il serait. trop tard, et l'auteur du Maître de Forges risquerait d'être confondu parmi les écrivains belges de la future colonie.
Plus heureux que lui est le chevalier A. de Knyff, que l'évolution du quartier rendra en quelque sorte à son pays d'origine. Le jour oii le peintre entendra de nouveau dans ses entours l'accent familier de Bruxelles, et l'incisif « savez-vous » de ses compatriotes, toutes choses qu'il a eu le temps d'oublier un peu depuis 1850, il se demandera s'il est retourné en Belgique sans s'en douter ou si la Belgique est venue le relancer à Paris. C'est au n" 3, dans une maison tout entière vouée à la peinture et dont un des angles est vitré du haut en bas, que M. A. de Knyff a installé son atelier, — juste en face de la cheminée belge qui a pour arrière-plan le paysage perpendiculaire des buttes dominé par l'église du Sacré-Cœur, un tableau qui a dû tenter plus d'un pinceau dans la maison.
Un dernier habitant égaré dans ce quartier paisible, à
AVEM'E tuudat:^!.: 127
l'extrémité de l'avenue, c'est notre confrère Alexandre Ilepp. Un amoureux des élégances parisiennes pourtant, de tout ce qui compose le mouvement bruyant, nerveux de la vie de Paris. Un virtuose de la plume aussi, et qui donne fréquemment le la dans le vaillant journal de M. Jules Laffitte.
Au reste, l'absorbante besogne du journalisme quotidien n'empêche pas Alexandre Hepp d'écrire des romans comme VAmie de Madame Alice, — une étude plus pensée que vécue, je suppose, — et d'être en même temps une des physionomies les plus remuantes du tout Paris littéraire.
Rue et place Bréda
Pays légendaire que ce quartier Bréda, qui ne se compose plus que d'une rue et d'une place.
Pays aux nuances douces et aux mœurs aimables, 011 l'on passe sa vie à dormir et à aimer, pays destrompel'œil et des tolérances universelles, oi^i tout est fardé, depuis les femmes de chambre jusqu'aux king-s'charles, où les charbonniers sentent l'opoponax, oi^i les persiennes mi-closes laissent passer des bouffées de poudre d'iris... C'est ce pays-là qui compte parmi ses habitants un des jeunes hommes les plus sérieux de notre temps, et, pour préciser, une des personnalités les plus sympathiques de la presse parisienne.
M. J. Cornély demeure au premier étoge du n° 5 de la rue Bréda, juste en face d'une station de fiacres, dont le kiosque ne paraît avoir d'autre but que d'indiquer l'heure qu'il est aux élégantes qui passent sur le trottoir opposé.
QUAKTIEIl BRKDA 121)
M, J. Cornély est directeur du Clairon. Son passé, son présent, son avenir tiennent dans ces deux mots. Ce titre lui suffit pleinement, d'ailleurs, et il le dit lui-même à qui veut l'entendre : « Je ne vis que par mon journal et pour mon journal. »
C'est qu'en effef, chez lui, le travail du cerveau, d'un cerveau dont toutes les facultés sont mises au service de son journal, a acquis une telle intensité, que le jeune directeur s'est vu obligé de réduire à leur plus simple expression toutes les autres fonctions purement physiques de la vie quotidienne. Sortant du journal à trois heures du matin, il consacre encore deux heures à la lecture, se couche à cinq heures, se lève vers deux heures de l'après-midi, mange fort peu, ne boit ({ue de l'eau et retourne immédiatement au journal.
M. Cornély a eu des commencements durs, terriblement durs. Au temps de ses débuts, le journalisme n'était pas accessible aux jeunes comme aujourd'hui. La presse a subi depuis, dans l'espace d'une quinzaine d'années, une évolution complète dans ce sens. M. Cornély y est entré au commencement même de cette crise, aloi's que les farouches imprécations de Jules Vallès frappaient encore juste. Et la jiosition qu'il occupe aujourd'hui, il l'a conquise à la pointe de sa plume, c'est le cas do le dire.
Après un apprentissage à la Friincc et une campa-
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gne dans le journalisme de province, M. Cornély entra à V Estafette d'oiî Villernessant le fit passer au Figaro. C'est après la mort de Villernessant qu'il entra au Gaulois en qualité de secrétaire de la rédaclion.
On sait à la suite de quel bouleversement financier tendant à changer la ligne politique du journal, M. Cornély, fidèle à ses principes royalistes, quittait le Gaulois le 0 marsl881, entraînant à sa suite toute la rédaction, et faisait paraître vingt-quatre heures après un nouveau journal « le Clairon ». Ce tour de force qui consistait à fonder du jour au lendemain un journal quotidien grand format, restera dans l'histoire de la presse.
M. J. Cornély, dont l'abord froid, la parole brève, au timbre un peu dur, rebutent à tort ceux qui le voient pour la première fois, est l'homme le plus affable (jue je connaisse. Jamais en dehors de son journal je ne l'ai vu parler de ses affaires, ou chercher à faire triompher dans une conversation d'amis ses opinions politiques, comme le font tant d'autres journalistes leaders que cette manie rend pertinemment assommants. La sincérité même de ses convictions le rend tolérant pour celles des antres, et celle tolérance il l'apporte jusque dans ses relations avec les collaborateurs purement littéraires de son journal, auxquels il n'a jamais demandé compte de leurs opinions.
QUARTIER BRÉD\ 131
Au Clairon, entouré déjeunes gens qui lui sont tous très dévoués, il se montre volontiers accessible aux plaisanteries courantes, à ce bagout intermittent qui caractérise la gaieté parisienne, sans cependant se départir jamais de la réserve naturelle à son tempérament. Il est l'homme sobre par excellence, et celte même particularité que j'ai relevée dans ses repas, toujours d'une excessive frugalité, se retrouve d"ans toutes les manifestations physiques ou morales de sa personnalité. Sobre il est de pensée, sobre de paroles, sobre de style. De pensée, car la sienne a la netteté d'un syllogisme et la concision d'un axiome, de paroles, parce qu'il pèse les mots pour être sûr de n'en jamais dire un de trop, de style, parce qu'il écrit comme il parle, par périodes courtes, séparées pour plus de clarté par un grand nombre de points et d'alinéas, et où les mots inutiles sont impitoyablement écartés .
Grattez ce Parisien, vous trouverez un Spartiate.
Et cette double essence éclate jusque dans l'expression, le genre de sa physionomie, aux méplats accusés, au regard clair, au front haut, aux cheveux toujours coupés en brosse, aux traits brefs, énergiques, dont la bonhomie cache souvent un petit sourire amer sinon sarcastique.
Spartiate il est devenu à l'école du malheur, à force
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de ne pas dormir sur un lit do roses, Spartiate il est resté quand la fortune lui a été plus favorable.
Aussi retrouvons-nous sa qualité maîtresse, la sobriété, jusque dans les dispositions intérieures do son appartement. Pas de luxe, pas d'ornements, ni tableaux, ni bibelots, excepté dans la salle de bains, (jue décorent des armes japonaises et des chinoiseries diverses. La chambre à coucher, elle, n'a d'autre ornement ({ue le lit, un superbe lit Henri III, à colonnes sculptées et à baldaquin. Non loin du lit, c'est la bibliothèque, dans une proximité destinée à faciliter l'empiétement de la lecture sur le sommeil.
Une petite table à support mobile, rapprochée tout contre le lit, sert d'ailleurs de trait d'union entre les deux meubles. Elle est surchargée des lectures de la nuit : brochures politiques, romans du jour, livres de voyage, de science, et parmi eux les auteurs préférés, ceux que le journaliste étudie sans cesse avec amour : les Doni Guéranger, les Le Play, etc.
Esprit très sensitif, M. Gornély adore la musique et les parfums. Il adore aussi le cigare, et c'est la seule passion en l'honneur de laquelle il veuille bien faire litière de ses habitudes Spartiates. Le cigare se montre d'ailleurs digne de ces égards en stimulant le journaliste dans son labeur quotidien. Chaque fois que M. Gornély fume un bon cigare il fait un bon article. Inutile de dire (ju'il en fume toujours d'excellents. Le cigare e^t même
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si bien entré dans sa vie, qu'il lui a servi à jalonner dans sa mémoire les diverses phases de sa carrière. Les points de repère sont naturellement le prix et la qualité du cigare. Telle époque correspond à telle variété de cigare. La carrière s'aplanit-elle, le londrès se substitue au manille, comme le manille avait antérieurement succédé au cigare à deux sous.
C'est le cigare innômotechniqiie , comme vous voyez.
De bordelais en londrès, et de londrès en impériales ]\L J. Gornély m'a un jour fait son autobiographie complète. C'était d'un dramatique charmant. Ce que j'en ai tiré de plus clair d'ailleurs c'est que sa vie ne s'est pas consumée en cigares stériles.
Sa situation actuelle en est la preuve évidente.
Remontons maintenant la rue Bréda. Nous voici devant une porte cochère que franchissent chaque jour les plus belles filles du quartier — circonstance suffisamment expliquée par une grosse lanterne bleue servant d'enseigne et qui porte le mot : Bains. Le mot et la lanterne jettent comme une clarté dans la rue.
L'établissement en question, qu'on voit fumer au fond d'un jardin, n'empêche pas le corps de logis en façade sur la rue d'être une demeure fort agréable. A en juger du moins, par les existences emphytéotiques qu'il renferme, par ses locataires inamovibles, par la
présence de M. Emmanuel Gonzalès entre autres, qui y demeure depuis trente-deux ans.
Le délégué de la Société des gens de lettres habite le troisième étage avec sa fille, M"*^ Jeanne Gonzalès, une artiste-peintre de mérite, élève de sa sœur aînée, M""* Guérard, dont l'atelier est installé dans la maison voisine avec celui de son mari, le g-raveur Henri Guérard.
Trente-deux ans de souvenirs littéraires logés au troisième du n° H de la rue Bréda! Près d'un demisiècle de mémoires sur ce quartier si romantique autrefois, mémoires (jue ]\I. Gonzalès s'est toujours refusé à écrire pour ne pas froisser quelques contemporains. Nous pourrions tracer ici même, au courant de la plume, le canevas de ces mémoires en reproduisant simplement la causerie alerte et spirituelle du délégué de la Société des gens de lettres. Mais ceux qui connaissent M. Gonzalès savent combien cette tâche est impossible. Sa conversation a la rapidité d'un train express : elle brûle le passé. Aux fenêtres du train, c'est un défilé rotatoire et continu d'hommes et de choses qui se courent après comme les arbres d'un talus de chemin de fer, — émergeant des brumes du temps pour disparaître aussitôt et faire place à d'autres. Le classique kaléidoscope des souvenirs est considérablement distancé par cette magie évocatrice ; à chaque pas, ce sont des horizons nouveaux à travers les piels M. Gon-
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zalès zigzague avec l'aisance d'un Thésée moderne lissant lui-même son fil, et sans se préoccuper des nombreuses portes ouvertes ou fermées qu'il laisse derrière lui.
C'est le matin, entre dix et onze heures, qu'il faut surprendre M. Gonzalès, dans le déshabillé familier de la journée qui commence, penché sur une petite tableprés de la fenêtre, avec sa calotte de drap noir campée sur le sommet de la tête — la même calotte qu'il arbore l'après-midi dans son cabinet de la rue Geoffroy- Marie — et ses yeux battus de travailleur levé trop tôt.
Car c'est une chose à remarquer : les anciens sont, en général, plus matineux que les jeunes. Chaque génération nouvelle se lève un peu plus tard que la génération qui l'a précédée. Le terme de cet état de choses est facile à prévou*, l'évolution de nos habitudes intimes tournant dans un cercle fatal... celui du cadran. Après deux tours complets gagnés par l'aiguille à travers les années, nos petits-neveux retarderont de vingtquatre heures juste sur la marche des siècles et, par conséquent, recommenceront à se lever le matin. Seulement comme les vingt-quatre heures perdues individuellement, multipliées par tous les dormeurs parisiens (au nombre d'un million peut-être) représenteront tous comptes faits dfux niille sept cent quarante ans et que le temps, c'est de l'argent, Paris sera ruiné. Et ce sera indubitablement la (in du monde.
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Il y a une seule chance de salut. Avant d'en venir là, les dormeurs devront passer par une époque intermédiaire où on se réveillera au milieu de la nuit. Les Parisiens parisiennants se rebifferont. On décommandera les dormeurs, et ce sera Je signal d'une réaction qui nous préservera du cataclysme final. Ainsi soit-il.
Mais j'allais oublier que nous venons de franchir le seuil du modeste et laborieux intérieur de M. Gonzalès avec l'intention bien arrêtée de remuer avec lui, en les groupant autour de sa propre silhouette, les souvenirs de ce quartierBréda, demi centenaire à peine, mais que l'histoire de la dernière période romantique semble reculer déjà dans un passé légendaire oi^i flotte dans des plans supérieurs, la grande ombre de Diiiochaux.
— Dinochaux! s'est écrié M. Gonzalès. C'était juste en face. Et tandis que je regrettais cette exclamation qui ne laissait plus que l'espace d'une rue entre le passé légendaire et moi, le romancier me montrait du doigt une banale devanture de mastroquet parisien qui fait le coin de la rue de Navarin.
Oui, c'était là, Dinochaux le Père. Mûrger, disait Dinochaux le Père, comme on dit Dieu le Père. Et il avait ses raisons pour cela. Le chantre de Musette devait 14,000 francs à Dinochaux, quand il est mort. Le père nourricier de la nouvelle Athènes, ne s'en est jamais plaint d'ailleurs, et n'en a pas moins continué d'être la Providence des gens de lettres. Baudelaire et
Léo Lespès le savaient assez. Cliampileury, Tony Révillon et tant d'autres portent encore Dinochaux dans leur cœur; Monselet lui a gardé la reconnaissance de restoniac.
Le quartier Bréda était tout flambant neuf alors, offrant çà et là des zones non défrichées recouvertes de forêts vierges avec des coins de cités lacustres qui recelaient (aux yeux du Parisien ébloui) les mystères de !a période aniidéluvienne. La nouvelle Athènes vint et s'installa en conquérante sur ces magnifiques domaines auxquels il ne manqua plus dès lors qu'un Ovide pour en chanter les joyeux avatars. A défaut du latin, l'historien moderne pourrait emprunter à nos faiseurs do féeries leur pimpante mythologie allégorique.
Une virginité quelconque, subsistant au centre du nouveau quartier Bréda, parut un contre-sens. Les arbres furent frappés au cœur, et les maisons meublées s'élevèrent aux coins des bois. D'oi!i l'analogie de nos modernes coins de rue avec ces derniers. De la brillante faune du pays il reste à peine aujourd'hui quelques échantillons dépareillés généralement utilisés par l'industrie ou les passions privées ; des ailes d'oiseaux morts dont les femmes du quartier ont orné leurs coiffures à l'instar des guerriers indiens qui se parent de la chevelure de leurs ennemis; des chats d'appartement — tigres dégénérés; des perroquets tombés dans le gâtisme , des griffons, — carnassiers
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abâtardis résumant toute l'avarice do leurs ascen'dants, et des lapins, — humbles porteurs de fourrures sophistiquées qui introduisent un élément d'éternelle duperie dans les transactions sociales du pays.
Seuls deux genres amis, les poissons et les grues, — nous ont été transmis à travers les âges. L'ichtyologie parisienne sait oîi retrouver les premiers. Quant aux grues, une radieuse métempsycose a transfiguré ces volatiles mystiques. Leurs ailes repliées ont moulé leurs poitrines rondes dans des corsets-cuirasses, la robe d'innocence de leur fin duvet a fait place au velours, au satin, aux dentelles, et elles sont apparues haut gantées et cambrant leurs allures nerveuses d'échassiers sur des talons cerclés d'or. Ce sont aujourd'hui des nymphes modernes, frappées au coin de la bonne faiseuse— parfois au coin du quai, mais la marque de fabrique se ressemble : les dessous seuls difièi ent. Filles émancipées de notre industrieuse civilisation, elles campent sur l'endroit môme oîi s'élevaient jadis les chênes et les marronniers séculaires qu'elles utilisent comme bois de lit. Destinées affligeantes dont l'abbé Prévost avait dès longtemps tiré l'horoscope.
Telle est pourtant l'Jiistoire naturelle et sociale des origines du quartier Bréda. Les forêts vierges disparues ont laissé quelques vestiges infimes : frêles branches d'arbres dégénérés, ratatinés eux aussi par le
QUAIITIER BUÉDA 139
strugyle for life — lambeaux de jardins dont les végétations factices et maladives attestent que les allures artificielles y ont succédé immédiatement à la dévirginisation, comme dans le règne animal. Voyez plutôt les arbres qui ombragent aujourd'hui la demeure de M. Paul Meurice, avenue Frochot, ceux qui égaient les horizons domestiques de Rochefort, cité Malesherbes, ceux qui baignaient leurs racines dans la rivière du fameux jardin deStevens... Avec les cimes désolées des arbres de l'ancien hôtel Bolhorel, rue de Navarin, c'est tout ce qui reste de la faune et de la flore romantique, et ces trois ou quatre débris ne peuvent même pas se consoler entre eux, séparés qu'ils sont par des mai" sons à six étages, des murs mitoyens et mille convenances et obstacles modernes. Peut-être même serontils morts au moment où paraîtra ce volume, morts et enterrés dans des cimetières de banlieue, avec des dépouilles de contemporains défunts.
Encore une maison célèbre, dans l'histoire littéraire, que ce vieil hôtel Botherel, où demeuraient alors, unis parles mêmes goûts artistiques : Amédée Achard, Th. Gautier, Louis Desnoyers, E, de LabédoUière, Nicolle, Fargueil, et je crois Arsène Houssaye, qu'on retrouve dans tous les cénacles de l'époque.
C'était le beau temps de la fraternité littéraire et du roman-feuilleton. Le journal à quarante francs donnait un nouvel essor au journalisme. Girardin créait la
140 m:s parisiens chez eux
Presse. Armand Dutacq fondait le Siècle, dont le rédacteur en chef, Louis Desnoyers, fondait à son tour la Société des gens de lettres avec Charles de Bernard, Emmanuel Gonzalès, A. de Lavergne, André Delrieu, Marco de Saint-Hilaire, Altaroche, Louis Heybaud, Elle Berlhet, etc.
Emmanuel Gonzalès demeurait alors rue de Laval et ses fenêtres ouvraient sur un superbe tronçon de forêt vierge, qui n'a disparu que quelques années plus tard.
Tout jeune, il avait lûché le droit pour débuter dans la Presse et, sa fortune littéraire, grandissant rapidement, l'avait mis à la tête de la (Uiricaturc dont les rédacteurs étaient Balzac, Gautier, Alphonse Karr, Desnoyers, Laurent-Jean, et le dessinateur Gavarni.
La Caricature marchait très bien, seulement la copie, comme toujours, se faisait tirer l'oreille. Gonzalès était obligé de la cueillir à domicile. Et il le faisait avec l'indéfectible ténacité d'un Buloz première m;inière. Une anecdote dos plus drôles se rattache aux visites domiciliaires auxquelles les collaborateurs de la Caricature astreignaient leur rédacteur en chef.
Un jour qu'Emmanuel Gonzalès se présentait chez Alphonse Karr, rue de la Tour-d'Auvergne, il trouva la concierge dans un état de surexcitation indescriptible.
A la question qu'il fit en prononçant le nom d'Alphonse Karr, elle répondit par un torrent d'injures à
QUARTIER BRKDA 141
l'adresse de ce dernier. — ... Oui, ce brigand, ce chenapan, ce voleur, ce faussaire!... Gonzalùs tombait des nues. Très perplexe, il entre chez Alphonse Karr. La porte ouverte, l'appai'tement apparut noir comme un four. C'était en été, par quarante degrés : on avait fermé les contrevents et muré le soleil.
Gonzalès trébucha contre des corps étendus par terre. Il crie au secours, la voix de Karr répond, les volets s'ouvrent, le soleil éclate dans le salon et montre, vautrés sur des tapis, dans les attitudes affaissées de la sieste, Arsène Houssaye vêtu en Chinois et Théophile Gautier mi enseveli dans une cuirasse en carton.
Après les explications nécessaires, Gonzalès risqua un mot sur les imprécations de la concierge.
Alphonse Karr était violent à cette épocpie. A peine eùt-il compris de quoi il s'agissait, qu'il se précipita dehors, empoigna la concierge, la renversa sur le carreau et lui administra une roulée effroyable. La pauvre femme criait au meurtre. Il fallut l'arracher des mains de son bourreau
Alphonse Karr avait pris l'habitude de donner cinquante francs à sa concierge pour n'être pas dénoncé à la garde nationale. Un jour, il eut la bonne fortune de dîner avec le général Bugeaud, à qui il raconta ses tribulations. Le général le lit exemi)ter du service. Dès lors, Knrr supprima les cinquante
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francs, et la concierge, comme de juste, le prit en horreur.
Telle était l'orig-ine des insultes dont elle avait imprudemment slupélié Gonzalès et qui venaient de lui attirer de si terribles représailles.
Autres temps, autres mœurs : aujourd'hui, sans doute, Alphonse Karr se contenterait d'actionner sa concierge en dommages-intérêts.
Mais profitons de ce que nous sommes dans la rue de la Tour-d'Auvergne pour réduire à néant une erreur populaire. On s'imagine généralement que cette rue doit son nom au célèbre grenadier La Tour-d'Auvergne dont on pouvait voir l'image jadis sur un tableau placé à l'angle de la rue Rodier. Voici la vérité historique. Vers 1730, la rue de La Tour-d'Auvergne n'était qu'un sentier appelé chemin de la Nouvelle- France et qui passait près du moulin des Champs, appartenant aux religieuses de Montmartre. Le chemin devenu rue, changea de nom et fut baptisé en l'honneur de M"'° Louise Emilie de La Tour-d'Auvergne, abbesse de Montmartre, fille de Frédéric La Tour, comte d'Auvergne et d'Henriette Françoise d'Hohenzollern.
L'histoire des rues parisiennes fourmille d'erreurs de ce genre, et puis'jue l'occasion se présente, je vais en signaler deux encore qu'un confrère très lettré (M, E. . Lepelletier) a mis dernièrement sur le dos d'Alexandre
iJUARTIER BRKD.V 113
Dumas en la partageant d'ailleurs lai-même avec la meilleure grâce du monde. L'anecdote me paraît de source ancienne, mais l'érudition de M. Lepelletier ne pouvam. être sujette à caution, je la cite directement d'après lui.
Vers je ne sais trop quelle épof[ue, Alexandre Dumas habitait la rue Bleue. Le nom coloré de cette rue l'intriguait fort. Je conçois, dit-il, la rue Blanche, une rue neuve où toutes les maisons étaient blanches; la rue Verte, où il y avait de l'herbe à la place où sont à présenties trottoirs; mais en (^uoi la rue Bleue a-t-elle mérité son nom?
Il voulut en avoir le cœur net et interrogea un antiquaire distingué, membre de plusieurs sociétés savantes. Celui-ci revint au bout d'un mois avec un volumineux mémoire dans lequel il était prouvé que la rue Bleue avait autrefois été habitée par de nombreux teinturiers qui, en faisant couler leurs matières colorantes dans le ruisseau, avaient donné à la rue l'aspect d'une rivière d'indigo.
Tout heureux de cette découverte, Alexandre Dumas la colportait partout..
Le concierge de la maison; qui l'entendit un jour, hocha la tète et dit :
— Les teinturiers, c'est bien possible, monsieur Dumas, cependant voilà vingt ans (jue j'habite la rue et je n'en ai jamais connu.
1 i i I.KS PAUISIKNS Cm\Z Kt'X
— PiaMo! tu Piuuas iniorKviuo, ôles-vous hioii sur do i-ola y
— Très sur. mais si monsieur vont on savoir plus lonj;' là-dossus. ([u'il aillo dono au :^2 bis, c'osl là quo doniouro rontrojnonour qui a oouslruil toutes les maisons par ioi...
— El oonnnont se nonnno-t-il i.'ol ontropronour".''
— M, nieul...
Dumas lit \\n bond ilo surprise et d'effarement, et courant au nionunio du savant, d'un ooup de pied, l'envoya rouler dans le fou.
L'histoire des rues de Paris est à lairo, ajoutait notre oonfrore. Le conseil municipal devrait provoquer et encourager cette œuvre éminemment parisienne.
Certes, oui. ot, pour ma part, je no serais pas fâché de recevoir de nos édiles un encouragement quelconque, ne serailn^e qu'une souscription à une édition illustrée des Parisiens chez eux. Malheureusement, eomnio le lecteur pourra s'en rendre compte dans un prochain chapitre intitulé Juteriucde, le conseil municipal, loin d'encourager les ouvrages historiques en général et celui-ci en particulier, fait au contraire tout ce qu'il peut pour nous dépister ot nous décourager en nudt phanl les changements do noms sur le plan des rues de Paris.
En ce qui concerne Alexandre Pumas, j'ai le regret de constater qu'il s'est conduit avec une déplorable lé-
QUAliTIBR BBÉDA 145
gcielé en envoyant promener la science ëur la loi d'un simple propos de concierge.
Car il y a eu, en effet, dans la rue, un établissement de boules bleues. 11 y fut installé précisément à l'épo^jue du blocus continental, lequel offrait entre autres inconvénients, celui de priver la France d'indi{^o. Seulement la rue Bleue portait avant cette date déjà sa dénomination actuelle dont voici, d'après un historien des plus sérieux, la véritable ori(fine.
En 1714, celte rue s'appelait rue d'Knfer, h cause du voisinante des Porcherons, d'une caserne et de quelques lieux de plaisance qu'y avaient établis des gens de qualité. Plus tard, ce nom, parait-il, déplut à la comtesse de IJulfon, bru de l'illustre écrivain dont on a immortalisé l(;s manclietles. Celle-ci demeurait au n' 11 de la rue quand elle devint la maîtresse de Philippe-Egalité. — Comtesse, lui dit un jour le petit-lils du rég^ent, vos beaux yeux savent changer l'enfer en paradis et ils sont bleus. Voulex-vous que la rue prenne la même couleur? L'enfer en sera jaloux comme le diable, mais j'ai par là, grâce à Caghostro, assez de crédit pour ai ranger l'affaire.
lût le duc d'Orléans tint parole. Quant au mari tronipé, qui ne manquait pas de cœur, il ne tarda pas à apprendre que la comtesse était la maîtresse affichée du prince, et rendit immédiatement à ce dernier le réjjiment des dragons d'Orléans dont il l'avait fait co-
lonel. Plus tai'd Philippe-Egalité, dépulé de la Goiivenlioii, se montra promoteur ardent de la loi du divorce. La loi passa et le citoyen Buffon fils en profita pour convoler avec la jeune Betzy d'Aubenton. Ce second mariage ne lui porta pas bonheur, car, peu de temps après, il périt sur i'échafaud, laissant à la fille du savant d'Aubenton toute la fortune de son père, y compris la terre de Montbard, où cette seconde comtesse de Buffon est morte vers la fin du règne de Louis-Phdippe.
Avouez que l'histoire de cette rue Bleue qui semble rouvrir pour la postérité les yeux émerillonnés d'une des plus jolies pécheresses du xviii^ siècle, était plutôt faite pour lui attirer des poètes que des teinturiers. Mais parions qu'Alexandre Dumas eût embrassé de joie celui qui lui aurait conté cette charmante histoire.
Pour ce qui est de la rue Blanche, dont l'auteur de Monte-Cristo s'expliquait le nom parla couleur de ses maisons, c'était encore une erreur, plus poétique cette fois que la vérité. Le nom de la rue Blanche n'est qu'une abréviation du nom primitif : rue de la Croix-Blanche. Et la rue conduisait autrefois à la barrière Blanche. Celte couleur se retrouve dans toutes les dénominations ancionncsdes rues du quartier, et la chose s'explique, puisqu'il était exclusivement habité dans l'origine par H corporation des plâtriers, — détail qui se trouvé
mentionné dé à au chapitre « quartier Pigalle », page 45.
Mais il y aurait des volumes à écrire sur cette matière, car l'érudition courante du Parisien est pleine d'anachronismes et d'erreurs de ce genre. En fait d'étymologie,il accroche ses explications à la première trouvaille venue sans se donner la peine de remonter au fait originel, beaucoup plus éloigné, dont il n'est souvent que la conséquence. En 1857, il y avait au coin de la rue Papillon et delà rue Bleue, un restaurant qui avait pour enseigne (l'enseigne existe encore) un papillon bleu fixé sur un bouchon, — triple allusion. Eh bien, parions que les historiens du xx^ siècle •— ceux du moins assez abandonnés du ciel et de la terre pour n'avoir pas cet ouvrage^ précieux alors, dans leur bibliothèque — jureront à leurs contemporains que les noms de la rue Papillon et de la rue Bleue n'ont pas eu d'autre origine que cette enseigne, — ce qui est tout juste le contraire de la vérité.
Les auteurs anciens ne sont pas d'ailleurs plus consciencieux. Aussi quand Sauvai et tous ses compilateurs après lui, affirment que les enseignes industrielles suivantes : à ÏEpée de bois, quartier Mouffetard; de T Eperon, au quartier Saint- André-des-Arts ; du Croissant, au quartier des Jeûneurs ; de V Homme arméi quartier de l'Hôtel-de- Ville; do 7a Femme sans têtc^ en l'île Saint-Louis ; de la Licorne^ en la Cité ; du
i'IuL d'ÂiUdn, à la Porte Saint-Martin; de r Arbre sec, quartier Saint-Germain-l'Auxerrois ; du Pot de fei-, à Saint-Sulpice, etc., — que toutes ces vieilles enseignes ont donné leurs noms aux rues où on les voyait, on ne peut s'empêcher de penser aussitôt au grenadier de la rue de La Tour-d'Auvergne et au papillon décoratif de la rue Bleue... et de hausser les épaules.
]\Iais puisque je me suis laissé ghsser sur la pente des digressions, je ne vois pas pourquoi je ne consacrerais pas ici quelques lignes de monographie à la rue de la Tour-d'Auvergne, — ce bel échantillon du x\i\f siècle, qui fut comme le berceau du quartier Bréda. Gela me paraît d'autant plus utile que notre époque moderne semble prendre à tâche d'en faire disparaître les plus aimables souvenirs, tel ce petit théàtrede la Tour-d'Auvergne (autrefois -È^coyeZ/W^ye, placée sous la direction de Moreau-Sainti, le célèbre artiste de l'ancien Opéra-Comique) qu'on a démoli sans égards pour Talbot et ses jolies élèves, sans respect pour la mémoire du feu duc de Gramont- Gaderousse qui avait mis ce théâtre à la mode en inaugurant du même coup la science de l'astronomie théâtrale dans laquelle M. Bischoffsheim est passé maître depuis.
Jean Richepin, Pierre Elzéar,Victorin Joncières, qui y ont fait jouer leurs œuvres de début, ont pu verser un pleur sur ses ruines, mais personne ne nous a rappelé
QUARTIER BRKDA 119
les temps fameux où débulaient là tour à tour Anna Deslions (ou Descliiens), lancée par Boudeville, Juliette Beau, Céline Ghaumont, une étoile aujourd'hui, Aimée Desclée, Agar, Saint-Germain, Talien, Dieudonné, Paul Deshayes, et, parmi les grotesques, Bosco, le fameux bossu de la Maison-Dorée, un garçon de café qui avait confondu sa gibbosité avec la iosse dramatique et qui, parait-il, fut loin d'avoir le succès du Ghaillier de nos cafés-concerts actuels.
On s'est peut-être demandé quelquefois pourquoi l'Ecole lyrique, fatalement destinée à grouper dans les quartiers avoisinants les générations successives des petites débutantes et des filles de théâtre "par vocation, avait choisi pour emplacement cette petite rue sale et triste, bossue d'ailleurs et très mai pavée.
G'est que,' dès son origine, vers la fin du xvni' siècle, la rue semble avoir été le chez soi de prédilection des femmes de théâtre et particulièrement des danseuses de l'Opéra. Quatre de ces demoiselles (les sœurs d'Hautavoine et les sœurs Vadé de Lisle) y ont demeuré côte à côte. Les deux premières étaient même mineures quand elles acquirent l'hôtel Roussin, si bien qu'on les força de faire figurer dans l'acte d'acquisition les noms de leurs père et mère. L'hôtel Roussin est précisément la maison n" 81 où Alphonse Karr cultivait ses tulipes et rossait sa concierge, le tout sous l'œil paternel du propriétaire, l'historien MortimerTerneaux,
de la maison Ternoaux, si célèbre par ses châles. Après Alphonse Karr, le colonel Langlois l'habita un certain temps, puis la maison devint en 1871 la propriété de l'Assistance publique.
D'autres maisons encore ont été célèbres dans la rue. Le n° 37, où demeurait Victor Hugo au temps militant de sa phase d'homme politique, — len° 30, oii Déranger recevait tous les poètes illustres de l'époque, Chateaubriand en tête, — le n° 13 qui fut la demeure du général Derton, une victime de la Restauration, — la maison n° 23, au coin de la rue Neuve-Goquenard, habitée successivement par les deux Cavaignac, père et fils, et qui met dans l'histoire comme un trait d'union entre la révolution de 93 et celle de 1848, — enfin la maison où se cacha M. Ranc sous l'empire, et où demeura plus lard Francisque Sarcey, une maison dont les fenêtres ouvraient juste sur le théâtre de la Tour-d'Auvergne, — aimable perspective que le critique du Temps doit regretter aujourd'hui, car son hôtel actuel donne sur un couvent.
La rue de la Tour-d'Auvergne n'en était ni plus bruyante ni plus animée alors qu'elle ne l'est aujourd'hui. Les fiacres y étaient rares, et les équipages encore bien plus. Ce qui explique jusqu'à un certain point la sensation énorme que produisit un jour certain landau à laquais poudrés qui s'arrêta devant le n° 31. C'était bien avant l'anecdote que j'ai contée plus haut
QUARTIER BRÉD\ 151
et la Caricature n'existait pas encore. Trois jeunes firens descendirent du landau, c'étaient Gonzalès, Molé- Gentilhomme et un de leur amis, tous trois encore étudiants et faisant leurs premières armes littéraires au Voleur. Le directeur de cette publication, à défaut d'argent, leur donnait de temps en temps d'excellents avis. C'est ainsi qu'ils avaient appris de sa bouche qu'Alphonse Karr demandait un secrétaire. Secrétaire d'Alphonse Karr, quelle aubaine ! Gela rapporterait beaucoup d'honneur et assez d'argent pour se payer de temps en temps des cigares. A cette époque-là, on n'était pas exigeant et la plupart des jewwes travaillaient uniquement pour la gloire.
Alphonse Karr fut bien ému quand on lui annonça qu'un landau princier venait de s'arrêter à sa porte. (Le landau appartenait à un cousin millionnaire de Molé-Gentilhomme.) Il alla lui-même ouvrir aux trois jeunes gens, qu'il prenait pour des grands seigneurs, et se confondant en excuses, leur demanda ce qui pouvait lui procurer l'honneur d'une telle visite. Ils le prièrent simplement de choisir parmi eux le secrétaire qu'il lui fallait. Alphonse Karr rougit, balbutia, terriblement décontenancé, croyant être la victime d'une mystification. L'emploi dont il disposait était un emploi de rien : quarante francs d'appointements à peine. C'était bon tout au plus pour un meurt-de-faim. Mais les jeunes gens se montraient enthousiastes, et
Alphonse Karr finit par les congédier nn peu brusquement, ne sachant trop s'il devait se fâcher ou rire.
— Quel changement depuis dans nos mœurs littéraires, m'a dit Emmanuel Gonzalès en Unissant de me narrer ses souvenirs de jeunesse. De mon temps on se dérangeait pour quarante francs, pourvu que ce fût quelque chose de littéraire, — tout pour la gloire. Aujourd'hui tout le monde veut gagner de l'argent, et tout le monde en gagne, et tout le monde a son heure de célébrité. Chaque semaine met en lumière deux ou trois grands talents.
Et le délégué de la Société des gens de lettres avait bien raison. Autrefois c'était la seule vocation qui décidait la carrière littéraire ; aujourd'hui c'est une foule de causes indépendantes de toute vocation. Le métier, devenu lucratif par suite du nombre grossissant des liseurs, a tenté un tas de gens qui, cinquante ans auparavant, se fussent contentés d'êtres d'honnêtes épiciers. Le capital, diffusé comme la célébrité ellemême, vient corroborer encore le flot montant des nullités. Les individualités se multiplient, portées sur les ondes sonores de la publicité. La renommée avait cent mille trompettes autrefois; elle en a 500,000 aujourd'hui, fit les talents se sont multipliés dans la même proportion.
De même, quand le bronze aura baissé de valeur et qu'il sera coté au prix de la mie de pain, tout le monde
aura sa statue. Mais il n'y aura plus de différence alors entre une statue en bronze et une statue en mie de pain, et chacun sera prophète dans son pays.
Ce qui nous dégoûtera tout ensemble des prophètes et des statues.
Une des trois ou quatre rues parallèles qui'mettent le quartier Bréda en communication avec les grands boulevards.
Avec la rue Drouot nous pénétrons au cœur même du quartier de l'Hôtel des Ventes, qui est certainement dans Paris ce qu'on pourrait appeler le coin de l'amateur.
De même que certains restaurants sont autour des Halles Centrales comme un rempart circulaire du royaume de la bonne chère, de même, toute la portion du IX° arrondissement qui comprend les fractions boulevardières des rues Taitbout, Laffitte, Lepelletier et Drouot, me paraît être la douane du commerça des bibelots. Il semble que la fleur des ventes artistiques soit cueillie au passage par ce peuple de commerçants intelligents, et que cestrente ou quarante vitrines prélèvent sur les exportations quotidiennes une dîme considérable.
D'autres ont écrit des physiologies de l'antiquaire et cette silhouette a été tracée d'une façon définitive un
trop grand nombre de fois pour que j'y insiste. Ces marchands d'art restent cependant de bien curieux personnages ; beaucoup d'entre eux sont des artistes manques que tantôt de grosses déceptions, tantôt des défaillances funestes ont fait dévier au début de leur carrière et qui, las de lutter pour leur propre compte, trouvent une joie amère dans l'exercice de leur ironique métier. D'autres sont de vulgaires trafiquants, auxquels les hasards d'une succession ont jeté ce commerce sur les bras. D'autres sont de braves gens, qu'une profession quelconque a mis en contact avec des peintres, avec des collectionneurs, et qui ont gagné à ce frottement une petite érudition qu'ils exploitent sur le tard.
C'est ainsi que, rue Drouot, un intéressant petit magasin de curiosités est tenu par un vieillard qui fut, vers 1840, l'un des plus beaux hommes de Paris. M. Ruff est un ancien modèle qui a eu son heure de célébrité artistique et qu'on admira longtemps dans l'ateher de Paul Delaroche. Celui-ci l'aimait beaucoup et lui a laissé de nombreux souvenirs. Il existe un très beau portrait de Ruff, encore jeune et vraiment superbe, peint par M. Auguste Marc, aujourd'hui directeur de VlUustrntion.
Mais les marchands d'antiquités en général comptent pour bien peu dans les éléments de célébrité qui ont donné à la rue Drouot un renom européen. | Il faut
reconnaître que la première moitié de la rue tire son animation de l'Hôtel des Ventes, d'abord, — une maison trop connue pour que je m'y arrête; — et de la mairie du IX" arrondissement, administrée par M. Emile Ferry, le plus parisien des maires de la capitale. Quant à la seconde moitié, sa note éminemment élégante et parisienne, appartient presque toute entière à l'original petit élifice oii s'imprime le plus envieusement critiqué et le plus avidement lu de tous les journaux modernes.
La monographie de lliôtel du Figaro n'étant plus à faire, je me contente de noter un détail qui entre directement dans mon programme : c'est qu'aucun des rédacteurs de ce journal ne demeure dans le voisinage, sauf peut-être M. Albert Millaud, qui a acheté récemment l'hôtel de Jeanne André, rue de Calais. La plupart ont suivi l'exemple de feu Hippolyte de Villemessant, dont on connaît l'hôtel de l'avenue du bois de Boulogne, et se sont rejetés, les uns sur la banlieue-ouest, les autres sur la plaine Monceau.
C'est au numéro 14 de la rue Berton, à Passy, qu'il faut aller chercher le chef de la rédaction, et l'on reste bien étonné de trouver un homme d'étude, un recueilli, un solitaire, au lieu du personnage que l'imagination se plaisait à dessiner sous ce nom si parisien, Francis Magnard. Grand amateur de voyages, très ami de la campagne, et ne haïssant rien tant que la rumeur,
le rédacteur en chef du Figaro esiun tendre, presque un timide. L'homme qui sait le mieux la veille l'air que Paris chantera le lendemain, se mêle, le moins possible, au mouvement quotidien. C'est un spectateur. Très littéraire, styliste même, il résume' chaque jour, en une dizaine de lignes, la philosophie amèreet hautaine qu'il dégage des événements parlementaires. C'est souvent un peu sévère, mais ce n'est jamais banal, et ces courts échos, très soigneusement écrits, comportent presque toujours une moralité bien autrement saisissante que la plupart des ridicules tartines auxquelles les journaux politiques croient devoir sacrifier leur premier-Paris.
Je n'ai pas un mot à ajouter, la critique ou l'éloge étant également suspects, lorsqu'ils s'adressent à un homme à qui sa situation considérable fait quotidiennement autant d'ennemis que d'amis.
Je redescends la rue Drouot, du côté des numéros impairs, pour y signaler, au numéro 7, le bureauagence de l'auteur dramatique Edouard Philippe. Agence de quoi? Il me serait aussi difficile de l'expliquer qu'à M. Edouard Philippe lui-même. Je suppose que ce Parisien de fine race, tenait à avoir un pied-àterre rue Drouot, à deux pas du boulevard, que ce pied~à-terre devait être à forigine un simple bureau , — bureau de travail et bureau d'esprit — et que ce
158 ^ LES PAniSIENS CHEZ EUX
sont les nombreuses relations de l'auteur, sa vogue naissante, qui ont fini par transformer ce bureau en une sorte d'agence oîi affluent maintenant les visiteurs de toutes qualités: artistes, auteurs, comédiens, grands et petits rôles, collaborateurs surnuméraires, célébrités parisiennes et célébrités de province, porteurs do manuscrits etc.. En sa qualité de pyrotechnicien remarquable , Edouard Philippe a perfectionné l a science des feux d'artifice appliqués à l'esprit, et cette dualité sans doute lui permet d'avoir un pied dans tous les mondes.
L'agence de la rue Drouot n'est pas d'ailleurs la seule originalité de ce Parisien exubérant. Son nid de garçon a des secrets fantastiques bien faits pour interloquer les curiosités profanes. Je passe sous silence les ustensiles harmonieux de son cabinet de toilette (où la musique va-t-elle se nicher ?) et je n'accorde qu'une simple mention à l'étrange décoration du meuble principal de sa chambre à coucher. Au ciel du lit est suspendu à un fil un poids énorme dont la position perpendiculaire au-dessus des oreillers donnerait le cauchemar aux plus braves. Mais il ne faut décourager personne, et je me hâte d'ajouter que le susdit poids est en carton pâte. Ce renseignement, je l'espère, me fera pardonner mon indiscrétion.
La maison n° 5, contiguë à celle oii est installée l'agence Philippe, compte parmi ses locataires M. A.
Dumont. Le directeur du Gil-Blas occupe là de fort beaux appartements.
Dans sa carrière déjà longue, M. Dumont a participé à la création d'un grand nombre de journaux parisiens, en pleine vogue aujourd'hui. Il en fondera certainement bien d'autres encore s'il se conforme aux prescriptions hygiéniques que lui rédige hebdomadairement son médecin ordinaire, l'excellent docteur Ernest Monin.
Avant de quitter la rue Drouot, je reviens au numéro 6, où est installée la mairie du IX'' arrondissement. Des confrères ayant tout récemment publié beaucoup d'erreurs sur cet immeuble et sur son passé, il me paraît indispensable d'en refaire ici l'historique exact, d'ailleurs fort intéressant.
Au commencement du xvin^ siècle, tous les terrains utilisés depuis par l'emplacement de la rue Drouot, de la rue Rossini et de la rue Grange-Batelière formaient un seul fief dit de la Grange-Batelirrc . Le même nom servait à désigner la maison champêtre de Louis Vivien, sieur de la Grange-Batelière, suzerain de tout le quartier, au temps où le peuple de Paris venait encore pêcher et se baigner dans l'eau des fossés de l'ancienne ceinture Sainte-Opportune.
Le président Pinon s'installa plus tard dans cette maison champêtre et la transforma en un manoir qui devint Vhôlel de la Grange-BnlrUdrc, véritable rési-
dence de souverain, où le président donnait au Parlement des l'êtes superbes. Les revenus de cette seigneurie s'élevaient à près d'un million lorsque Law en prit possession à son tour.
Pendant la Révolution, la Grange-Batelière fut ocoupée par des représentants montagnards. Quelques années plus tard, l'Empire la vit transformer en une superbe hôtellerie qui eut des princes pour hôtes, le duc d'Orléans entre autres. La Ville acheta l'hôtel en 1820, et y établit la mairie du Ile arrondissement, puis l'immeuble dispai'ut en partie pour faire place à l'Hôtel des Ventes et à quelques autres maisons de la rue Neuve- G range- Batelière (rue Drouot prolongée).
A côté de l'hôtel Pinon s'élevait à la même époque un hôtel non moins superbe, aux salons décorés par Boucher, Eisen, Vanloo , et oh le fermier général d'Augny entretenait M™' Bellecour de la Comédie- Française. Sous la Révolution, l'hôtel, tombé dans la dépendance de l'administration des Jeux qui y installe le trente-et-un et les bals masqués, prend le nom de Salon des Etrangers. Brillât-Savarin a légué à la postérité quelques-uns des menus des fameux soupers qu'on y faisait alors.
Avec la Restauration, le Salon des Etrangers disparut et l'hôtel passa entre les mains de M. Aguado, marquisde las Marismas, un ancien marchand de cornes-
tiblos, devenu banquier, mais qui sut se faire pardonner son origine en devenant le Mécène des arts et des lettres de l'époque. Balzac, Ed. Ourliac, Briffant, rédacteur du Temps, le critique Merle, qui épousa M™« Dorval, et beaucoup d'autres étaient ses commensaux habituels. Un déjeuner intime les réunissait en outre tous les jeudis à la table du banquier, et Balzac profitait de sa supériorité évidente sur ce milieu pour lâcher la bonde à sa vanité d'homme de génie, s'appliquant à démontrer, chiffres en main, que les contrefaçons de la Belgique lui coûtaient des millions.
L'ex-marchand de comestibles n'avait pas non plus négligé la peinture. Sa merveilleuse galerie de tableaux fut malheureusement vendue et dispersée après sa mort. Mais l'hôtel est resté debout, et, dès 1848, la Ville y a réinstallé la mairie, à laquelle il ne manque aujourd'hui que l'hôtel Binon.
Une autre des plus anciennes maisons de cette portion de la rue Drouot est l'hôtel dont furent successivement propriétaires M. de Louvois, Joseph de La Borde, le comte de Talleyrand-Périgord, neveu du célèbre ministre, et l'agent de change Debruge-Duménil, qui y avait installé un petit musée de curiosités dont il n'est resté qu'un cabinet tout entier décoré de laque. La maison qu'ont laissée à la rue les démolitions des principaux bâtiments de l'hôtel a servi pendant
vingt ans (de 183G à 1856) de siège au Jockey-Club.
Arnal, Jules Gloquet, le célèbre chirurgien, le restaurateur Laiter, et le facteur de pianos Pleyel l'ont habitée tour à tour.
Quant à l'autre moitié de la rue Drouot, son histoire, comme celle de la plupart des quartiers groupés autour de Notre-Dame-de-Lorette, ne remonte guère à plus d'un demi-siècle.
Une rue qui s'est bien rangée depuis l'époque oii l'habitaient en même temps Lola Montés, propriétaire du n° 40, Céleste Magador, locataire du n" 52, et je ne sais quelle aventurière qui exploitait dans ces parages sa ressemblance avec la Malibran. Mais, pour l'historique compliqué de cette rue, je renvoie le lecteur aux ouvrages spéciaux, en le priant d'abandonner pour le moment toute préoccupation étrangère aux choses contemporaines, et de pénétrer avec nous au n° 5, oii un locataire très parisien va nous fournir l'occasion d'ouvrir ce chapitre par une anecdote.
C'était aux funérailles de l'empereur Napoléon III.
Le général Pajol allait prendre rang dans le cortège, lorsque apercevant un personnage de haute stature, aux moustaches grisonnantes, à l'impériale correcte, il se jeta dans ses bras, s'écriant :
— Mon cher maréchal!
Ce n'était pas Lebœuf, cependant, c'était Albéric Second, qui reçut avec autant d'émotion que de surprise, cette accolade imprévue.
Ifii LEH PAniSIKNS CHEZ EUX
Albéric Second ressemble, en effet, comme deux gouttes d'eau, au maréchal Lebœuf. Mais jamais il n'a voulu en convenir, ni le maréchal, d'ailleurs, non plus.
On les a mis aux prises quelquefois, devant des glaces, chez la princesse Mathilde, rien n'a pu les décider à accepter comme un fait acquis cette ressemblance qui frfippait tout le monde, excepté eux.
Et, de fait, une similitude de traits échappe toujours à ceux qui la portent, parce qu'ils ne se connaissent personnellement que sous un seul aspect, tandis que le visage qu'on leur compare leur en présente plusieurs.
Albéric Second demeure rue Laffitte, n° 5, au troisième, et de même qu'il ressemble de visage au maréchal Lebœuf, il ressemble de nom à son propriétaire, circonstance fâcheuse qui explique la persistance des autres locataires de la maison h lui apporter, au terme, le prix de leur loyer qu'il retourne à son homonyme en y ajoutant le sien. Le propriétaire reconnaît-il ces bons offices en corrigeant les épreuves du journaliste? je l'ignore, et ne le pense pas, d'ailleurs, les propriétaires n'étant pas généralement d'une complaisance à toute épreuve... (Tant pis pour ceux qui cherchent des mots partout.)
L'intérieur de la maison est assez étrange. Une grande cour découverte y forme un carré parfait. Elle est mitoyenne. Quatre énormes façades de derrière,
dont deux appartenant à des maisons contiguës eu figurent les côtés. Des balcons régnent sans discontinuité le long de ces façades, se rejoignant aux quatre angles, formant, à des hauteurs prodigieuses, des galeries aériennes du plus curieux eflet. Elle serait curieuse l'étude de tous ces intérieurs recevant le même jour incliné sous le même angle, l'histoire des existences diverses massées dans ce parallélipipède formé par l'envers de quatre maisons parisiennes.
Voyez-vous la géométrie dans l'espace appliquée aux murs mitoyens, arrivant à fixer côte à côte les silhouettes les plus hétéroclites, par le rabattement, la rotation ou la simple projection d'un plan quelconque ? La vie privée de murs se substituant aux murs de la vie privée ! Quel rêve pour le journalisme de l'avenir 1
Ne voulant pas faire ici de la géométrie descriptive, je me contente d'iudiquer le procédé, en y joignant un exemple :
Vous savez déjà qu'Albéric Second habite un petit appartement au troisième, dont les fenêtres s'ouvrent sur la cour en question. Or, AuréUen Scholl a habité jadis sur la même cour un étage quelconque compris dans une des façades attenantes. Les deux façades se coupant à angle droit, rabattez leurs deux plans perpendiculaires sur un même plan horizontal. Vous obtiendrez deux projections qui se couperont en un point donné : vous arrivez ainsi à représenter la rencoatre
de deux exisLences, le voisinage de deux esprits par deux lignes qui se coupent, ce qui est prodigieux. Le reste n'est plus qu'une affaire de cotes, et nous avons vu qu'il est tout aussi intéressant de coter deux individualités au point de vue du degré qu'ils habitent audessus du niveau de la mer, que de les coter d'après
leur valeur personnelle, souvent aléatoire Je sais
que celte théorie va affliger les hommes de science et ahurir les imbéciles, mais ça m'est égal.
Ce qu'il y a de certain, c'est que sans mes préoccupations géométriques j'ignorerais aujourd'hui (et ne serais pas, par conséquent, à même d'en instruire la postérité) qu'Aurélien SchoU a occupé au n° 5 de la rue Laffitte deux appartements divers, celui qui vient de figurer dans ma démonstration, et celui qui est actuellement occupé par Albéric Second. Ce dernier, un petit appartement de garçon, n'a que deux pièces. Il y a vingt ans, SchoU mettait dans ces deux pièces ses allures exubérantes de Bordelais qui brûle la vie parisienne. Il finit, en réalité, par y mettre le feu. Le feu y a laissé des traces ; Aurélien Scholl, point. C'est toujours comme ça.
Avant Aurélien Scholl, l'appartement avait été occupé déjà par un autre homme de lettres, Nérée Desarbres, un vaudevilliste qui fut quelque temps secrétaire du Grand-Opéra. Je suppose que le propriétaire se sera habitué depuis à l'idée de ces deux pièces
Iranslormées en une concession à perpétuité, devenues la propriété exclusive d'une poignée de littérateurs se les transmettant à travers les siècles.
Sur la porte extérieure qui ferme l'appartement, on remarque aujourd'hui une tablette de faïence offrant dans un dessin en mosaïque les initiales A. S. C'est à la fois un avertissement, une carte de visite, un prélude, ou, pour mieux dire, une préface. Avec cette différence qu'une préface parle de tout, excepté de ce que contient le livre, tandis que la tablette en mosaïque annonce réellement la note dominante de l'appartement : la faïencerie.
J'ai éprouvé un bien-être vague, intraduisible, lorsqu'après la surprise de la tablette aux initiales, Albéric Second lui-même m'est apparu dans un milieu de vieilles potiches et d'assiettes à fleurs. Gela s'enchaînait correctement comme les prémisses et la conclusion d'un syllogisme. Grâce à ce rapport simple entre l'homme et le décor, j'ai pu en un rien de temps m'assimiler les détails ambiants. Les potiches, les assiettes tapissant les murs , quelques bêtes extravagantes iixées sur des socles de bois, deux lions, un singe jouant du piano, un cachepot remontant au xvn° siècle, tout cela qui constitue le côté faïence du monomane Albéric Second venait harmonieusement se caser dans ma tête, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Le cabinet de travail renferme à lui seul de quoi re-
constituer tout le passé dujournalisle et du romancier, passé revivant successivement dans la vieille table, meuble d'enfance cher à sa mémoire et sur lequel il a écrit depuis son meilleur roman : la Semaine des Quatre Jeudis; dans les gravures d'Angoulème qui lui rappellent sa ville natale telle qu'elle était autrefois, à l'époque oii il eut le bonheur d'y faire la connaissance de Balzac, dans les vues pittoresques de Gastellane, un coin perdu des Basses-Alpes où, après les événements de 1848, il fit un stage de deux ans comme sous-préfet ; enfin, dans les photographies qui figurent au premier plan sur le marbre de la cheminée et qui rappellent son vieux et fidèle attachement pour la famille impériale.
A propos de Gastellane, je rappellerai ici une anecdote qu'Albéric Second a racontée lui-même, dans l'espoir qu'elle servirait d'avertissement aux nombreux journalistes qui envient les honneurs officiels, les postes diplomatiques.
Albéric Second était sous-préfet depuis quelques mois déjà et déplorait le peu d'occasion qu'il avait d'exercer sa plume de journaliste parisien, lorsqu'il reçut de la préfecture une lettre l'informant que le ministre demandait aux sous-préfets des rapports trimestriels. On lui donnait à entendre en même temps que c'était une occasion de se faire valoir et on le
priait de soigner son travail. Je laisse ici la parole à l'ancien sous-préfet de Castellane.
« Or, mon arrondissement était un des plus pauvres de France, sa route nationale, ses chemins vicinaux étaient dans un état pitoyable ; les maisons d'école et les presbytères menaçaient ruine ; le reboisement de ses montagnes était une question de vie ou de mort... Inutile de dire si je m'appliquai î
« Recopié de mon écriture des dimanches, j'expédiai mon manuscrit et déjà, sancta simplicitas,ie me voyais promu à une classe supérieure. Le rêve ne fut pas de longue durée et se termina par un coup de tonnerre. J'ai conservé l'autographe du préfet : « Votre rapport et ceux de vos collègues ont été examinés par le ministre. J'ai le regret de vous communiquer le passage qui vous concerne : informez M. le sous-préfet de Castellane qu'un sous-préfet n'a pas besoin d'être éloquent. » Et le ministre de qui émanait ce conseil comminatoire était Léon Faucher, un rédacteur de la Revue des Deux-Mondes,V ancien, directeur du Courrier français !
« Le rapport que j'envoyai trois mois après fut-il examiné ? Chi lo sa.
« En tous cas, il ne m'attira ni éloges, ni blâme. On doit croire que sa rédaction ne me coûta pas de grands efforts et que je ne me foulai point la rate. Loin de là, je m'inspirai des rapports hebdomadaires que m'adres-
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sait le maréchal des logis de gendarmerie, invariablement rédigés avec cette sage concision à la Tacite : « Rien de nouveau, monsieur le sous-prél'et ; que je m'en réfère à la précédente. »
On sait qu'Albéric Second se vengea de ses deux années de sous-préfecture en faisant une peinture en charge et poussée au noir des mœurs et des habitants de cette ville de Castellane, qui figure dans un de ses romans, Les Demoiselles du Ronçay, sous le nom peu élégant de Grognac.
En remontant la rue Laffitte nous nous arrêtons au n" 47 pour déposer notre carte de visite chez M"^ Louise Abbema, à qui nous réservons dès maintenant, ainsi qu'à sa grande amie, Sarah Bernhardt, une place dans notre prochain volume : Les Parisiennes chez elles, un pendant tout indiqué.
Notons pour mémoire également la maison n° 58 qui fait le coin de la rue, en face de l'église Notre-Dame-de- Lorette, et où demeurait récemment encore M. Albert Wolff . Le lecteur retrouvera ce dernier dans la deuxième partie de ce volume et dans son nouvel appartement de la rue du Rocher.
Une rue très longue, faite de tronçons auxquels l'édilité n'est pas parvenue encore à donner une direction uniforme. L'un de ses bouts rejoint le boulevard par un coude très prononcé. L'autre monte perpendiculairement à la rue d'Aumale, dont les blanches maisons dominent ce plan incliné, et semblent un de ces décors exhaussés qui terminent les perspectives de théâtre.
Le premier coude, qui est aussi le plus ancien, est plein de souvenirs historiques. Bougainville était du nombre de ses habitants, à l'époque où y demeurait encore la famille des greffiers Taitbout, qui avaient donné leur nom à la rue. M. de Talleyrand, alors ministre démissionnaire du Directoire, habitait le numéro 30 avec sa maîtresse. M™" Grandt, une Indienne. J'emprunte ici un document à l'historien Lefouvc, mort l'an dernier, et dont le style atteignait des effets prodigieux de cocasserie quand par hasard il n'était pas diffus et obscur. Le 18 brumaire avait ramené M. de Talleyrand aux affaires. « Le premier
consul, dit M. Lefeuve, vit d'abord avec l'indifférence d'un Athénien que l'ancien évoque d'Autun donnât à des femmes en public le bras auquel était confié le portefeuille des relations extérieures; il ne dit qu'après réflexion à son ministre : « Finissez-en avec M""^ Grandt. » M. de Talleyrand n'étant pas homme à se complaire aux longs attachements, se proposait précisément de rompre ; mais dans le désir qu'il avait de n'obéir et de ne désobéir qu'incomplètement à l'ordre ainsi reçu, il trouva un biais : le mariage. » Le contrat fut signé rue Taitbout.
Dans la même rue, au n° 25, mourut un peu plus tard un poète plus connu par ses poèmes erotiques que par ses élégies, le chevalier de Parnyque pensionnait Napoléon, son collègue à l'Institut. Remarquons en passant que c'est le troisième académicien que nous trouvons installé rue Taitbout. En voici un quatrième, M. de J^ouy, un ami de Tissot, de Jay (l'auteur du Car. dinal des mers) et qui habitait le n° 67 quand on vint le prier d'accepter le fauteuil du chevalier de Parny. Le nouvel académicien avait alors pour concierge un tailleur du nom de Miirger, un bon et honnête bourgeois dont le nom n'a pourtant passé à la postérité que grâce à son fils, le bohème Henry Miirger.
Au même n° 25, où avait demeuré le chevalier de Parny, venait s'installer quelque trente ou quarante ans plus tard un Parisien de Paris, Nestor Roqueplan.
L'auteur de Parisine eût bien fait d'inculquer un peu de son parisianisme à son voisin éphémère du n" 44, le pauvre Phyloxène Boyer qui, fraîchement débarqué de Grenoble, croyait conquérir Paris en tenant table ouverte avec les cent mille francs d'ane succession inespérée.
Dans les salons de Phyloxène Nous étions quatre-vingts rimeurs...
Le poète Banville, à qui nous devons ce morceau resté célèbre, ne fait plus aujourd'hui de poèmes héroïcomiques. 11 continue cependant à ciseler le vers et à faire dans la Presse œuvre de lettré et d'artiste, en attendant que l'Académie aille le chercher dans son viel hôtel de la rue de l'Eperon.
Si on a tracé mainte fois depuis la silhouette de Phyloxène Boyer, en revanche on a peu parlé de ce n° 44 de la rue Taitbout, qui est cependant une des rares maisons historiques que le temps ait respectées. Sa grande porte cochère au cintre sculpté ferme sur une cour à vestibule. C'était au dix-huitième siècle une petite maison à boudoirs formant rotonde à l'angle des rues Taitbout et de Provence. Je ne sais si l'aménagement intérieur a été conservé, toujours est-il qu'on ne devinerait plus les boudon's en rotonde sous le tableau qui sert d'enseigne au marchand de vins qui occupe actuellement l'angle du rez-de-chaus-
sée. La maison s'est élevée depuis de plusieurs étages et s'est enrichie, aux croisées, de beaux bas-reliefs dus à un architecte moderne, Ed. Renaud, qui fut contrôleur en chef des grands travaux de la ville. Celui-ci, paraît-il, y avait succédé comme propriétaire à une danseuse qui tenait l'hôtel des libéralités du banquier Aguado, dont le nom se retrouve à chaque pas dans les souvenirs du quartier.
Le n° 5, contigu a l'hôtel oii le député Bischoffsheim occupe actuellement les anciens appartements de Khalil-Bey, a été pendant très longtemps le nidd'amour de la sémillante Déjazet. L'ancien hôtel de Brancas, qui fait l'angle du boulevard, en face de Tortonia servi de retraite dernière au lion do nos anciens carnavals parisiens, lord Seymour, plus connu sous le nom de milord l'Arsouille.
Remontons la rue, en nous occupant cette fois exclusivement des contemporains.
Voici, au n<* 13, la rédaction de la Vie Moderne, une publication artistique jeune encore, mais bien vivante, fondée par M. Emile Bergerat, le fm critique du Voltaire, qui depuis, en a abandonné la direction à l'éditeur Charpentier.
Au n" 20, je signale en passant la demeure du consul de Grèce, M. le baron d'Erlanger. La maison est d'ailleurs le siège du consulat de Grèce, et compte,
parmi ses autres locataires, le comte et la comtesse Saint-Roman.
N° 29, au quatrième, M. Henry de Pêne, un des doyens du journalisme et de la critique dramatique. Un homme d'esprit doublé d'un homme de cœur, à la loyauté duquel ses confrères de tous les partis font appel toutes les fois qu'il s'agit de trancher une délicate question d'honneur. M. Henry de Pêne, dont la brillante carrière estuniversellement connue, est aujourd'hui à la tête de la rédaction du Gaulois et du Paris-xJournnl réunis sous l'habile direction de M. Arthur Meyer.
Le n° 47 est habité par M. Albert Delpitqui y occuppe un fort joli appartement au deuxième. L'auteur du Fils de Coralie est un romancier dans les teintes douces, dont le succès me semble devoir marcher de pair avec celui de M. Georges Ohnet.
Signalons au n° 74 la retraite d'un publicistedes plus érudits : M. Gucheval-Clarigny, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
N» 80 : Square d'Orlcans, dit le Bottin, dans son substantiel laconisme. Le square est à l'intérieur, et ses nombreux locataires sont répartis dans les cinq ou six maisons groupés autour et dont la succession doit revenir un jour à M. Jacques Normand, l'auteur des Ecrevisses.
Un des pins anciens habitants du square est M. Louis
Enault, un romancier fécond doublé d'un infatigable voyageur.
Le Paris jeune, spirituel, boulevardier, y est représenté par M. Raoul Toché, le collaborateur d'Ernest Blum. M. Raoul Toché s'est meublé là, au rez-de-chaussée et à l'entresol, un délicieux petit appartement de garçon dont les fenêtres donnent sur la rue. En entrant, une petite porte mystérieuse ouvre à droite sur une sorte de buen-retiro à vitraux de couleur et aux murs capitonnés de nattes de jonc du plus original effet. Un escalier qui disparaît sous des tentures de prix, aboutit à un salon coquet et douillet, qui sert de cabinet de travail. Aux murs, des tableaux, des esquisses, signés Détaille, Vibert, Lepic, Louise Abbema, Béraut. Quelques statuettes de Grévin complètent la note toute parisienne de l'intérieur. J'allais oublier un portrait au pastel de Jules, le fidèle caniche de Raoul Toché. Jules règne en despote dans la maison et me paraît d'ailleurs y avoir quelque droit. Il entend à merveille la langue parisienne et la parlerait au besoin. Mais en caniche modeste qu'il est, il ne se sert de sa voix que pour accompagner les brillantes fantaisies que Raoul Toché exécute au piano pour l'édification de ses rimes. Son seul regret, j'ensuis sw, est de ne pouvoir aussi accompagner son maître aux répétitions de théâtre. Il s'en console facilement du reste pendant les cinq moisde villégiature annuelle à Croissy
OÙ M. Toché possède une fort jolie villa, voisine de celle de Judic.
Donnons, en quittant la rue, un souvenir ému au deuxième étage de la maison, n° 74. C'est là que nous avons eu la douleur de voir s'éteindre, après dix ans de torture, un des esprits les plus délicats, les plus finement humoristiques de Paris : Xavier Aubryet.
Le lecteur, qui vient de parcourir en quelques minutes les 177 pages qui précèdent, ne se doute guère du temps qu'il a fallu pour en rassembler les documents. C'est le moment de lui ouvrir les yeux.
Depuis que je me suis mis en route, la terre a eu le temps de tourner une centaine de fois sur elle-même. Des jours, des semaines, des mois se sont écoulés.
Oui, des mois.... Et je vous jure qu'il y a quelque mérite à rester jovial dans ce métier... Je noircis des pages blanches et des paillassons étrangers. Je monte et je descends des milliers d'étages. J'explore des carrefours ; je tourne des coins do rue en attendant de leur tourner le dos, je regarde passer les omnibus du soir qui me rendent mélancoliques. Je me sens devenir aussi vieux que les maisons qui sont là à regarder les unes par-dessus les autres, — un défaut qu'elles avaient quand elles étaient jeunes et qui leur est resté. Et il y a des moments oii je me croirais voué pour jamais aux monographies, si l'idée confuse d'une page 400 ne faisait dès maintenant briller à tra-
vers mes feuillets compacts les majuscules propices du mot : Fin, — dénouement d'apothéose après lequel il y aura entre les monographies et moi incompatibilité d'humeur.
En attendant, je suis las de remonter des trottoirs et des années ; et pour éviter un désastre qui replongerait les Parisiens chez eux dans les limbes des choses incréées, je m'embarque sans préambule dans une série de zizags défiant tout itinéraire logique, laissant au hasard seul le soin de marquer les étapes. • ••••••• •«• ••• •• ••••••••
Nous voici chez M. Henri Becque, rue Pasquier, 8,
Figurez- vous que ce Parisien de Paris, qu'on rencontre tous les jours, inévitablement, entre Tortoni et l'Opéra, habite, sous des prétextes divers, un local des plus mode&les, perché au cinquième étage. Et c'est là, sur une petite table en bois pas sculpté, entre quatre murs, qui seraient entièrement nus n'étaient les deux rayons fixés contre et chargés de qtielques bouquins simulant une bibliothèque, c'est là iqUe Henri Becque confectionne des pièces en quatre actes pour le Théâtre-Français.
Non pas que le théâtre soit précisément le but suprême de sa vie. Il est le premier à confesser qu'avec un peu de fortune, il n'eût peut-être jamais fait de pièces. Mais, dès lors qu'on eu fait, dit-il, il est nulu-
rel qu'on cherche à les faire jouer, quitte à s'en repentir après.
Faire du théâtre parce qu'on n'est pas riche, le prétexte est neuf, mais je ne sais pas trop si Henri Becque est bien d'accord avec lui-même sur ce point. L'examen de son passé ne nous montre pas l'auteur des Corbeaux sous les traits d'un jouisseur précoce. Sa jeunesse se passe dans des administrations ; il accepte plus tard un poste de secrétaire auprès du comte Potowski, puis essaie de ia critique tliéàtrale. Il ne tarde pas à quitter le journahsme, qui rapporte de l'argent mais qui absorbe trop. Et ce renoncement volontaire à une source de gains faciles, n'est pas, je pense, le fait d'un homme affamé de richesses. N'y aurait-il pas plutôt un peu d'amertume chez cet auteur, affirmant qu'une fortune convenable l'eût facilement détourné du théâtre, alors que toute sa carrière de luttes courageuses dément cette indifférence affectée?
D'autre part, l'histoire de M. Becque ressemble un peu à celle de M. Delair, un autre travailleur obstiné, celui-là, et victime de sa conscience artistique. Ces deux jeunes, presque du même âge, qui ont eu des commencements semblables, ont suivi, sans se connaître, d'ailleurs, des routes parallèles, menant toutes deux à la Comédie-Française.
Une chose cependant est fort grave dans le cas de
M. Becque. Le jeune auteur porte dans son sein un terrible germe de soif-destruction. Gomme tant d'autres, il nourrit en secret une passion d'autant plus dangereuse qu'elle est plus cachée : celle de faire des vers. L'auteur des Corbeaux est poète ; de là sans doute son désintéressement pour le reste des choses. Ne se propose-t-il pas de nous donner prochainement un volume de poésie, pour changer?
Au fond il n'y a rien à lui reprocher. C'est par les vers qu'il est arrivé au théâtre. Son premier ouvrage était un livret d'opéra (Sardanapale). De même que son talent de poète lui aidait alors à conquérir la scène, sa situation au théâtre lui aidera demain à faire valoir le poète. Ce sont là de ces petits services qu'on ne saurait se refuser à soi-même.
Tout le monde sait aujourd'hui l'histoire de ces Corbeaux qui ont failli faire revivre au Théâtre-Français les fameuses batailles d'Hernani.
La pièce coûta à M. Becque huit mois de travail, après lesquels l'auteur et son œuvre s'en allèrent, l'un portant l'autre, faire le tour des théâtres de Paris. Bono Deus! Avec quel enthousiasme on leur ferma la porte sur le bec, à ces Corbeaux. Partout ils furent refusés à l'unanimité. En certains endroits même, ils furent refusés deux fois, au Gymnase, entre autres, par M. Montigny, avant et après la Navette, et à l'O-
déon, par M. Daquesnel, d'abord, par M. de La Rounat, ensuite.
Enfin, lorsqu'on désespoir de cause, M. Becque allait se décider à faire imprimer sa pièce non jouée, il se trouva que M. Edouard Thierry, l'ex-directeur de la Comédie-Française, lui donna le conseil de la porter à M. Perrin. Elle fut reçue sans coup férir, et tous les artistes sans exception lui prédirent un grand succès.
M. Perrin, sans doute, ne se souvint pas, en cette circonstance, qu'à l'époque où Henri Becque entrait tout jeune dans la commission des auteurs dramatiques, il entamait aussitôt, avec une ardeur incroyable, la lutte contre les théâtres subventionnés, et fhonorable directeur ignore peut-être encore que c'est ce môme Becque, des Corbeaux d'aujourd'hui, dont on le menaçait alors jusque dans son cabinet.
Profitons de l'occasion qui nous a conduit dans la maison de Molière pour crayonner rapidement la silhouette de son directeur.
Au physique, M. Perrin est un homme vieux déjà, atteint d'une légère calvitie que semblent cependant démentir les boucles grises qui retombent de chaque côté de la tête, quand il a son chaj)eau. Un air débile, malingre, des traits effacés, un œil qui semble regarder l'autre avec dédain, lui donnent une physionomie toute
particulière et dont le premier aspect serait plutôt affligeant.
Mais prenez-le sur la scène, dans l'exercice de ses fonctions d'administrateur, il se métamorphose avec une agilité, un talent qui tiennent du comédien, et qu'il semble avoir copiés dans le milieu artistique qui l'entoure.
Une volonté surhumaine semble alors commander à tous les ressorts de son être. L'œil, qui paraissait ne pas voir, devient d'une pénétration étonnante ; la voix est vibrante, le geste énergique : un autre homme semble avoir pris la place de celui qui, tout à l'heure, était affaissé dans son fauteuil d'administrateur.
Pris dans l'intimité, M. Perrin est un tendre. C'est là un côté de sa personnalité que le public ignore, d'autant plus que la sensibilité n'est pas généralement l'apanage des directeurs de théâtre, trop rompus aux ficelles du cabotinage.
M. Perrin, qui a dirigé successivement avec un succès presque égal trois théâtres, l'Opéra-Gomique, l'Opéra et les Français, sans jjarlcr du Lyrique, est doué de cette étincelle sacrée qui, en d'autres circonstances, eût peut-être fait jaillir de lui un poète. Car c'est une àme de poète, qu'il dissimule sous les dehors froids, volontairement frustes de l'administrateur.
Ne me suis-je pas laissé dire que M. l'erriu, en fouil-
IHi LES PARISIENS CHEZ EUX
lant dans les cendres de son passé, y retrouverait celles d'un volume de vers, premier péché d'une âme tendre, qui depuis, aurait reculé devant une récidive ?
Quoi qu'il en soit, ceux mêmes qui ne connaissent M. Perrin que par ouï dire, savent que c'est vers la peinture que le poussa touf d'abord sa vocation artistique, et que s'il ne figure pas aujourd'hui sur les catalogues du Salon, c'est aux caprices de sa destinée seule qu'il faut s'en prendre.
Une àme sensible, ai-je dit, mais susceptible aussi. Gomme tous les tendres, M. Perrin ne sait opposer aucune force d'inertie aux diflicultés de ce monde. La moindre ombre l'attriste, la moindre contrariété le froisse, le blesse ouïe chagrine. D'où, peut-être, cette habitude de se replier sur lui-même en présence des indifférents.
Quant au reste, sa tentative des Corbeaux nous le montre assez comme un hardi et un oseur en matière artistique.
Dans le monde, M. Perrin, avec sa physionomie peu prévenante, qu'un sourire, paraît-il, sufht à illuminer, est considéré comme un sympathique et, qui plus est, comme un homme à succès.
M. Perrin jouant les Arsène Houssaye! on ne s'en douterait guère.
Franchissons les quelques kilomètres qui séparent la