ZI0ZA
place du Théâtre-Français de l'avenue du Bois-de- Boulogne, et sonnons à la porte de l'hôtel de M, Adolphe d'Ennery. Certes, la distance est grande (au propre et au figuré) entre M. Becque et M. d'Ennery ; le cas, heureusement, est prévu par notre nouvelle rubrique, qui supprime toutes les distances en général.
Mais avant de présenter au lecteur le plus fécond de nos auteurs dramatiques, je demande la permission de m'arréter un instant dans l'avenue du Bois de Boulogne pour combler une lacune ayant trait à certains points de physiologie topographique qui ne peuvent trouver place ailleurs. Ce superbe coin de métropole mérite d'ailleurs une esquisse.
Notre Babylone moderne, qui compte tant de lieux impurs, où le vice aime à trôner tout nu, n'offre qu'un seul endroit où il s'exhibe au grand jour et sous les armes de la toilette : le Bois, et l'avenue qui est comme la préface du Bois.
L'avenue du Bois-de-Boulogne semble en effet un terrain neutre, affecté spécialement aux évolutions équestres ou à huit ressorts du high-life cosmopolite de Paris; une sorte de théâtre à ciel ouvert, où vient parader, à certaines heures, sous des formes éclatantes et diverses, tout ce (juc Paris renferme de luxe épars et de vices diffusés.
Les brillantes chevauchées de notre Rotten-Row figurent dans tous les romans parisiens, et je ne sau-
rais dire là-dessus un seul mot qui n'ait été dit déjà. Mais l'avenue, elle, offre, dans sa physiologie horaire» une particularité bien curieuse et absolument ignorée du public : c'est, à côté de l'heure des che\a.nx,V heure des chiens.
Je dis « à côté », car, en effet, ces deux manifestations parisiennes ont entre elles un rapport parfait de parallélisme et de simultanéité.
L'heure des chevaux, c'est de huit à dix, sur l'allée (le droite.
L'heure des chiens, c'est également de huit à dix, mais sur l'allée vis-à-vis, réservée aux piétons.
Ces deux « heures » qui ne semblent séparées que par une chaussée généralement vide, le sont en réalité par tout un monde.
A droite, on promène des chevaux pour des motifs tout à fait personnels à leurs propriétaires et que n'inspire pas généralement le souci de la santé de ces bêtes (les chevaux).
A gauche, on promène des chiens, et on les promène pour eux-mêmes.
Ceux qui promènent les chevaux sont montés dessus (une singulière façon de promener quelqu'un). Ce sont généralement des gentlemen bien mis, des désœuvrés, des gens haut placés — soit dit sans allusion à la taille de leurs montures.
Ceux qui promènent les chiens sont des individus de
condition inférieure, et portant, comme les chiens, la livrée de leur maître. C'est assez dire qu'ils appartiennent à la race des laquais.
Les chiens, eux, appartiennent à toutes les races du g'iobe : moutons, ij^riffons, kings-charles, terriers, carlins, lévriers d'Ecosse, barbets, épagneuls, etc., etc.. Ils sont généralement en liberté, et affectent une insouciance déplorable à l'égard des règlements de police concernant la propreté des plates-bandes environnantes. Tels grands lévriers s'y vautrent avec l'idée vague, en apparence, d'un droit de suzeraineté quelconque, l'hôtel du maitre étant juste en face. D'autres sont exclusivement occupés à faire des fêtes aux rares passants (jui se composent de misses anglaises et de bipèdes impersonnels, dans la proportion de 3 à 1. ils paraissent si joyeux, si exubérants, qu'une tristesse vague vous gagne à l'idée de l'effrayante solitude où ils doi- \ent passer le reste de la journée.
Seuls, les griffons, avares de leurs caresses, passent indifférents h tout ce qui est humain. (De là, sans doute, l'origine de l'expression : avare comme un griffon.)
Quelques-uns sont tenus en laisse; ils se ressemblent tous de caractère, ayant tous l'air d'avoir été élevés à l'école des chiens d'aveugle, que dislingue la manie collective de tirer sur le cordon qui les attache, comme
s'ils avaient derrière eux une charrette au lieu d'un homme.
Telle est la physionomie d'une des allées de l'avenue du bois de Boulogne, à l'heure matinale que j'ai appelée Vheure des chiens.
D'autres animaux encore hantent parfois, de huit à dix, ce coin parisien. J'y ai rencontré, l'autre jour, un superbe mouton, qu'une chaînette d'argent rattachait à une jeune demoiselle offrant tous les dehors caractéristiques du type américain.
Mais ce n'est là qu'une exception, et le tableau ne dégageait aucun sens particulier, si ce n'est le triste aspect qu'offre, en général, un mouton égaré parmi des chiens...
En somme, un spectacle touchant, je vous jure, que cette heure des chiens, qui promène là-bas, le long des caracolements et des galops brillants de la haute vie, les frétillements tendres, les ébats recueillis, les liesses bruyantes d'une section de jardin zoologique.
J'ajouterai que ce sont généralement les chiens de luxe, chiens d'appartements et chiens de chasse des habitants de l'avenue qui font seuls les frais du tableau quotidien. Et ceci n'étonnera personne quand j'aurai dit que M. d'Ennery en possède, à lui seul, une douzaine — tous carlins — qui forment déjà un groupe respectable.
Cette habile transition me ramène à mon point de départ.
M. Adolphe d'Ennery joint à une taille exiguë une complexion délicate, des traits empreints d'une mignardise faite pour surprendre chez un vieillard. Le visage rose et poupin est celui d'un petit Gupidon — un Amour de Boucher, à cheveux blancs.
Ses appartements sont meublés avec un luxe un peu somptueux. On traverse deux vestibules où travaille la domesticité féminine, mais oii régnent en maîtres les douze carlins déjà nommés. La chambre à coucher, où travaille M. d'Ennery quand il est seul, est moins décorée que le reste de l'appartement. La table de travail estpresque nue. Dans le fond, un lit d'ébène à filets d'or, avec les initiales A. E. ; des meubles en tapisserie. Ces derniers, au reste, se retrouvent en profusion dans toutes les pièces. Mme d'Ennery a, paraît-il, des doigts de fée, et c'est son seul travail qui a fait les frais de ce luxe de tapisserie. Ses goûts artistiques se traduisent, on outre, par une surabondance de bibelots japonais et chinois qui remplissent les étagères et les crédences de la superbe galerie où le maître du logis reçoit ses amis. Celle-ci emprunte un grand caractère à une cheminée monumentale, à colonnes de marbre, montrant au centre le buste de Molière, autour duquel semble planer une atmosphère
de trophées, une gloire solennelle d'arc de triomphe. Et c'est là une pure manifestation de l'humilité de M. d'Ennery, qui aurait pu décorer sa cheminée avec le buste d'une célébrité moins écrasante.
Un autre détail prouve que l'auteur dramatique n'est pas infatué de ses œuvres, comme tant d'autres. Sa bibliothèque ne renferme pas une seule de ses pièces, et il en a fait plus de deux cent cinquante! A cinquante près, d'ailleurs, il en ignore lui-même le chiffre.
Les débuts de M. d'Ennery n'ont pas été plus favorisés que ne le sont généralement ceux des jeune» gens qu'entraîne la vocation fatale de l'art. Ses parents, honnêtes négociants, lui mirent en leur temps le nombre voulu de bâtons dans les roues. Le manuscrit de sa première pièce, découvert par eux, fut servi un jour à table, sous une cloche, comme un morceau de fromage. Et les quolibets de pleuvoir sur le jeune auteur qui avait alors quinze ans. La lutte se corsait à mesure que sa vocation s'affirmait. Il en résulta une misère noire pour d'Ennery, qui dut se faire clerc d'avoué. Le journalisme le sauva pourtant. Ajoutons que les parents de d'Ennery, qui s'étaient si vivement opposés à ce qu'il galvaudât leur nom dans les promiscuités de la rampe, furent bien heureux plus tard de réchauffer leur vieillesse à sa gloire naissante.
Je laisse à d'autres le soin de reprocher à M. d'En-
nery ses nombreux voyag-es a travers l'impossible, voyag-es qui l'ont malheureusement écarté de la route qui mène aux purs sommets de l'art dramatique.
Traversons maintenant l'avenue, et descendons le long des massifs verts jusqu'à la rue Pergolèse, oii une délicieuse villa présente au soleil ses croisées ornées de jalousies vertes et encadrées de plantes grimpantes.
Au fond de l'allée, c'est la demeure de M. Jules Barbier.
Un fort bel homme h la chevelure blonde, aux larges ■épaules, au teint anémique, à la physionomie douce, un peu allemande. M. Jules Barbier a fait ses études au lycée Henri IV, où il s'est lié avec les princes d'Orléans d'une franche et solide amitié qui dure encore aujourd'hui. C'est avec eux, je crois, qu'il a fait ses premiers essais littéraires.
Une famille d'artistes, la famille Barbier. Les représentants des deux sexes y sont tous plus ou moins peintres, musiciens ou poètes.
Le librettiste Jules Barbier, qui se crut d'abord destiné à la peinture, a reporté cette erreur sur son fils Pierre, qu'il a confié à Bonnat. On je me trompe fort, ou le fils préfère l'art de son père. Il a déjà fait applaudir un apropos en vers, le Roi chez 3IoIièrc, et il a tout l'air de ne pas vouloir s'en tenir là. Quant à
la fille du librettiste, M"* Jeanne Barbier, elle a ramassé le pinceau de son grand-père. Quelques-unes de ses compositions, fort jolies ma foi, figurent dans le petit- salon de l'hôtel — un élégant réduit plein d'objets d'arts, de meubles en tapisserie ancienne et de tableaux de maîtres anciens, hollandais principalement. M. Jules Barbier a eu des commencements difficiles, A l'époque où il débutait aux Français avec VOmhre de Molière, toute une pléiade de jeunes gens abordait la scène : Ed. Foussier, Barrière, Michel Carré, Decourcelle, Mïirger, Cotlinet, Séjour, Victor Massé, Gounod, etc., et c'est là, dans ce groupe plein d'enthousiasme et de volonté, que furent ébauchées bien des amitiés durables, et fondées bien des collaborations célèbres depuis.
M. Jules Barbier était alors protégé par Emile Augier, qui recevait dans son salon toute la jeunesse littéraire et artistique de l'époque. Il y fit la connaissance de Gounod, qu'il voyait pour la première fois, et qui lui chanta Mon vieil habit. Ce jour-là, il devina en lui le futur auteur de Faust.
Des réceptions artistiques avaient lieu également chez un des fils du baron Thénard. M. Jules Barbier s'y rencontra avec Victor Massé. De ce choc jaillit Galatée.
Barbier ne crut l'aire alors qu'une excursion passagère dans le domaine lyrique. Hélas ! sous ses apparences bénignes le librettismc cachait un engrenage perfectionné, où l'imprudent devait laisser le meilleur de son talent. Aujourd'hui, outre le nombre incalculable de livrets dont il a le malheur d'être l'autour applaudi, il en a encore une jolie demi-douzaine en portefeuille, qui n'ont jamais été joués.
Toutes choses qui font de M. Jules Barbier un homme très heureux, mais un poète inconsolable .
Remontons vers l'Arc de Triomphe. La maquette du superbe groupe de Falguière domine fièrement le paysage, jetant comme une ombre de gloire sur le quartier Monceau qui est aujourd'hui le quartier riche par excellence, le quartier des artistes riches surtout, c'est-à-dire des artistes arrivés. A ce proposjemesuis demandé pourquoi Falguière, qui est monté là haut pour viser plus sûrement la coupole de l'Institut, habite encore, aujourd'hui qu'il est académicien et quo ses chefs-d'œuvre ont nos monuments pour piédestal, un quartier perdu du Luxembourg? Son devoir ne seraitil pas de demeurer dans le voisinage même de son chef-d'œuvre, dans cette belle avenue de Wagram, par exemple, qui compte déjà parmi ses habitants des artistes tels que Jacquet, Goubie, des écrivains comme
M. Auguste Vitu, et tant d'autres célébrités parisiennes, sans compter Jeanne Granier?
Au fond — j'en ai peur — les amoureux de la rive gauche se cramponnent à des traditions mortes.
Car à mesure que grandit la colonie d'artistes enrichis par leur art, et qui émigrent lentement vers les faubourgs aristocratii[ues de Paris, les anciens quartiers voués à la peinture et à la sculpture perdent leur couleur locale et par conséquent leur raison d'être. Au point de vue du mouvement et de la vie artistiques, Montmartre et le (juartier de l'Observatoire, ces deux points culminants de la grande colonie des peintres, n'apparaissent plus que comme deux étapes oii campent les intransigeants et les stagiaires de l'art. Le vrai centre où convergent les célébrités modernes est circonscrit dans la zone du parc Monceau, entre l'avenue de Villiers , la rue Legendre , l'avenue de Wagram, etc. Et soyez sûrs que ceux qui ont donné l'exemple, les premiers arrivés, comme Munkaczy, Jourdain, Leloir, Duez, Fichel, Détaille, de Neuville, Berne-Bellecour, Bastion Lepage, Jacob, Poilpot, Jacquet, elc, ne tarderont pas à entraîner les autres, les anciens de la rive gauche et ceux de la rive droite, Falguière et Henner, Mercié et Vibert, Lix et Goupil, Carolus Duran et Gervex, J.-P. Laurens et Lepic, Baudry et Guillemet, etc.
En attendant quelques jeunes, déjà, ont suivi le mou-
vement et nous les rencontrons à deux pas de l'avenue Wag-ram, tout en haut du faubourg Saint-Honoré.
Ils sont là une dizaine de peintres et de scidpteurs, vraies sentinelles avancées delà nouvelle colonie, qui ont loué les deux rangés d'ateliers symétriquement alignés derrière la grille de la cité de MM. Ghimène frères.
Entrons, si vous le voulez, à la suite du tout-Paris qui circule quotidiennement d'un atelier à l'autre et y consomme en bavardages les trois ou [quatre heures d'après-midi généralement vouées à ces sortes d'occupation.
Voici sur la gauche, l'atelier d'un peintre de genre, ■d'un talent moderne et fin, Robinson, un jeune Anglais dont on pense le plus grand bien d'un bout à l'autre de la colonie.
La porte voisine, qui refuse obstinément de céder à mes toc-toc réitérés, me donne à penser qu'il y a làderrière quelque existence mystérieuse dont le secret ne doit pas m'appartenir. Quelques indications obligeantes des voisins me permettent seules de noter que €et atelier est loué à deux dames étrangères, Suédoises, croit-on, très jeunes et très éprises de peinture. Agréez, mesdames, l'hommage de mes respects ; je suis un passant et je n'insiste pas.
J'admire rapidement 'iin superbe marronnier, l'or-
gueil de la cité, et je cogne à l'attjlier contign. Au milieu d'un fouillis de bibelots, au sein du désordre le plus élégant, se dresse la haute taille d'un superbe garçon. Je suis chez Princeteau, — un ancien celui-là — le peintre favori des horsemen, et qui, de l'avis commun, connaît le mieux l'anatomie compliquée du cheval moderne. Un gigantesque morceau de sculpture, une Brunehaut échevelée traînée par un endiablé cheval, me renseigne sur ce point qu'avant d'être l'habile peintre que l'on connaît , Princeteau débuta au Salon dans la section de statuaire. Il est aujourd'hui l'historiographe des grandes chasses et de tous les menus faits du sport hippique. Grand chasseur luimême et cavalier remarquable, il fait bonne figure parmi les assemblées les plus brillantes des vaillants amateurs de la vie en plein air. On connaît ses principales toiles vulgarisées par les éditions de Legoupy. Sa couleur quelque peu intransigeante stupéfie parfois le gros public du Salon et les poses fantastiques dans lesquelles il se plaît à observer et à représenter son animal favori font bien un peu crier les gens tranquilles, mais personne ne songe à contester la sincérité de son talent et sa connaissance parfaite du modèle.
Son voisin est également un peintre sporstman. Sous le pseudonyme transparent d'Elliur, il n'est personne qui ne reconnaisse un membre du Jockey-Club , grand amateur d'art. Jadis élève de Princeteau, il a voulu
Z1GZA09 197
conserver un pied-à-terre auprès de son ancien maître. Le visiteur n'est pas peu surpris, lorsque s'entr'ouvre la porte de l'atelier, de se voir saluer dès le seuil par un hennissement joyeux. C'est le modèle du jour, quelque délicieux poney irlandais qui flâne parmi les bibelots de l'atelier s'inquiélant fort peu, en vrai dandy du Nord qu'il est, des ravages que causent dans les collections de son maître ses flegmatiques mouvements de queue.
Je passe devant l'atelier du sculpteur Deloye, dont on connaît le buste de Littré et auquel un charmant « Page offrant une épée » a valu récemment une récompense fort recherchée, le prix du Jockey-Club. Le dernier atelier de la série gauche est occupé par un artiste étranger, M. Shelden - Smith. C'est encore un peintre de chevaux. Il présente avec orgueil un mors qui aurait habité, affirme-t-il gravement, la noble bouche du cheval favori de Napoléon 1"... M. Shelden-Smith professe un culte évident pour la physionomie de M. Mackensie, car ce sportsman est reproduit sur une vingtaine de toiles qui couvrent les murs de l'atelier. On l'y voit de profil, de face, de trois-quarts, et même de dos.
Le trottoir opposé est non moins artistiquement habité. Mais de même que le côté gauche est plus particulièrement cher aux peintres, de même les sculpteurs semblent avoir choisi de préférence le côté droit.
Je note l'atelier du sculpteur, peintre et poêle Zacharie Aslruc, auteur du buste de Manet qui fut très apprécié au dernier Salon, d'un grand nombre de gracieuses aquarelles et d'un volume de vers qui doit (Hre prochainement publié. Zacharie Astruc est également l'auteur d'un plâtre dont il a été beaucoup parlé l'an dernier, une allégorie gigantesque du siècle.
Un autre atelier, séparé du précédent par un coin de jardin, est habité par un peintre, M. de Coole. Récemment encore, la maison était occupée par M""' Delphine de Coole qui y faisait à des jeunes fdles un cours de peinture et de dessin très suivi.
Dans la série des ateliers de sculpteur, j'admire chez M. de Saint-Vidal, un fort beau morceau destiné au prochain Salon. C'est une allégorie non moins gigantesque que le Siècle de Zacharie Astruc, — une femme très agréablement drapée. Titre : <t La Nuit » .
Quelques pas plus loin je frappe à une petite porte rouge où le nom du locataire, signé à la craie, donne l'illusion d'une promenade de pattes de mouches au sortir d'un bol de lait.
C'est l'atelier de Forain.
La porte s'ouvre aux trois quarts, et deux yeux malins passent rapidement en revue la silhouette du visiteur. Ces deux yeux appartiennent à la personne de maître Paul Pouce, paysagiste adolescent auquel sa
connaissance très sûre des physionomies a valu l'honneur d'être préposé à l'éloignement des indiscrets et des empêcheurs de causer en rond. Paul Pouce est le cousin du poète Jean Richepin. Bien que très jeune encore, il possède déjà un art très raffiné et une façon très personnelle de comprendre et d'exprimer la poésie délicate de la banlieue parisienne. Je connais de lui des bords de la Seine et des vues de Saint-Ouen qui, quoique peints très simplement et sans recherche de l'effet, révèlent des aspects absolument nouveaux.
Forain nous apparaît, sous une tente douillettement aménagée, avec, autour de son chevalet, tout un groupe de charmants bavards.
Il se lève et vient cordialement au devant du visiteur. Car les formalités de la porte accomplies et l'accueil fait par Paul Pouce au nouveau venu étant considéré comme le meilleur contrôle, rien ne s'oppose plus à ce que l'on soit le très bien venu.
Une brève inspection des murs de l'atelier suffit à nous convaincre que le temps n'est plus où Forain se contentait de produire ces étranges et séduisantes croquades dont il a plu à M. de Goncourt de décorer la loge de sa Faustin. Il se donne maintenant avec plus de patience à de vastes études modernes largement conçues et consciencieusement menées à bonne fin.
Forain est d'ailleurs par excellence, un peintre de la vie moderne.. Nulle part ailleurs que sur ses toiles les vêtements de nos femmes ne s'adaptent mieux à des formes dont la beauté singulière ne saurait être approuvée dans une époque différente de la nôtre. Il a fixé avec une saisissante perfection l'allure de nos gommeux et sa connaissance complète de noire moment n'a pas dédaigné de s'étendre aux animaux et aux choses. Dans ses scènes de boudoir ou de théâtre, l'arrangement de la nature morte et la composition des accessoires suffisent à dater l'œuvre. Ses champs de courses sont peuplés de chevaux auxquels la plus sévère inspection reconnaîtrait les qualités et les défauts tels que les admettent nos modes et nos manies.
Les œuvres de Forain ne faisant qu'un bref séjour dans son atelier, je note au passage et pour lui dire adieu, car il vient d'être acquis et sera prochainement enlevé, « le champ de courses de Chantilly ». Une œuvre parfaite de coloration et de mise en scène. Au premier plan, le public élégant, tout un chaos de fiévreuses créatures. A droite, un pan de tribune. Au ' fond; la piste dominée par le château qui se noie dans l'horizon brumeux. Une fine vapeur brouille l'atmosphère et donne au paysage une singulière teinte de mélancolie britannique.
Çà et là d'autres compositions. Une déhcieuse figure de femme se détachant sur une foule d'hippodrome.
Un cabinet de toilette où les brosses, les glaces et les peignes forment un coin de nature morte d'un effet très neuf — un portrait d'Henriette Bepoix — l'ébauche d'un « Champ de courses de Longchamps, »— quelques études d'amazone d'après la toujours regrettée Loisset.
La grande préoccupation de Foram est en ce moment la préparation d'un morceau capital qui doit marquer une nouvelle étape dans sa carrière artistique. Rallié jusqu'à ce jour au groupe des indépendants dont il a été l'un des derniers fidèles, il sent que le départ des maîtres et l'invasion croissante des médiocres enlèvent à cette manifestation tout l'intérêt qui s'était attaché à ses débuts. Comme l'ont fait, les années précédentes, Renoir et Claude Monet, Forain compte s'affranchir cette année, et faire son envoi au Salon. Et il amasse dans ce but tout un trésor de croquis qui trouveront leur place dans une « Boutique de lingerie ».
Tout à l'heure, à propos de l'avenue do Wagram, j'ai nommé M. Auguste Vitu. Je profite de l'occasion pour tracer la silhouette d'une des ligures les plus intéressantes du journalisme contemporain. Charles Monselct, d'ailleurs, en a résumé les traits saillants dans le médaillon suivant :
« Auguste Vitu est resté fidèle aux moustaches eflilées du temps de l'Empire et de VKtcmhiril. Il est
resté fidèle à bien d'autres choses encore, par exemple à la saine langue française, à la critique judicieuse. De plus il est né bienveillant, ce dont il faut lui savoir gré par le temps de roquets impitoyables qui court.
« Très chatouilleux sur le chapitre de l'érudition littéraire. ^)
Très chatouilleux, en eîfet, et j'ajouterai qu'il a le droit de l'être. M. Vitu possède l'érudition la plus variée, connaît les dessous des pelits théâtres aussi bien que les cartons poudreux de nos archives, s'intéresse avec une égale passion aux menus faits de la vie boulevardière et aux obscures traditions des plus lointaines épopées , remue le passé, s'accommode du présent et ne laisse rien échapper qui vaille un peu d'attention. La vive affection qu'il portait à Murger, au temps de jeunesse oîi il n'avait guère encore produit qu'une Physiologie de la polka, il semble l'avoir aujourd'hui reportée sur la mémoire de Molière dont il est le plus fidèle dévot. Nul autre ne peut en effet prétendre au titre de moliériste avec plus d'autorité que le patient chercheur, qui, avec une ténacité d'amoureux, a étudié appartement par appartement la rue de Richelieu, pour établir, d'une façon indiscutable, la position de la maison où mourut l'auteur du Ma^ Jade imaginaire. Très expert en iaatière de finances, il pourrait mieux que personne ournir un Manuel du parfait spf'culateur. On connaît le beau livre qu'il a
écrit sur l'armée, et l'on sait le succès qu'obtint son volume d'études pittoresques, Ombres et vieux murs, ouvrage très digne de prendre place à côté des Gi'otesques, de Théophile Gautier, des Oublies et Dédaignés, de Monselet, et de la Littérature indépendante, de Victor Fournel.
Auguste Vitu occupe certainement, dans ;a critique dramatique actuelle, la situation la plus considérable. Il est aussi un diseur fort goûté, et personne n'a oublié certaine savante causerie sur l'auteur du Pédant joué, causerie dans laquelle il a réussi à prouver que l'on doit dire Cyrano Bergerac et non Cyrano de Bergerac. Molière n'a point absorbé d'ailleurs toutes ses richesses d'enthousiasme. Il se passionne en ce moment pour François Villon et nous fait espérer une prochaine réédition des poésies de notre grand primitif, avec des commentaires nouveaux sur certaines pièces obscures. Son rêve est de fournir enfin l'explication et peut-être aussi la traduction des fameuses chansons argotiques réputées indéchiffrables jusqu'à ce jour. — Son fds, élève de l'Ecole des chartes et secrétaire du Cercle de la critique dramatique, semble devoir marcher sur ses traces, et brille déjà, les soirs de première représentation, à la tête d'un groupe déjeunes lettrés qui s'inchnent devant les arrêts rendus par sa précoce compétence.
M. Vitu n'est pas le seul journaliste qui ait installé ses pénates dans l'aristocratique quartier Monceau.
En avançant du côté de la plaine, nous trouvons, disséminés dans les rues neuves qui environnent l'avenue de Villiers, et dans le voisinage de Sarah Bernhardt, d'Alexandre Dumas, la demeure de Jean Richepin, d'Arnold Mortier, de Philippe Gille.
Tout Paris a connu la superbe tête de Jupiter provençal du Jean Richepin d'avant la Glu, sa prestance de gladiateur, sa chevelure rebelle aux chapeaux cylindriques. Pendant bon nombre d'années, l'auteur de la Chausoii des gueux a défrayé simultanément la chronique bohème du quartier Latin et celle du quartier Pigalle. Entre tous les jeunes gens qui gravitaient alors autour de sa réputation naissante, il avait distingué Bouchor, qui a fait le Faust moderne, et Ponchon, qui pourrait l'avoir fait, et jamais ni la bonne ni la mauvaise Ibrtune n'eut raison de ce trio d'inséparables, auquel était venu se joindre le poète Paul Bourget. Les temps sont bien changés. Jean Richepin est aujourd'hui très confortablement installé rue Galvani. Sa tète n'est plus celle d'un Jupiter provençal, le chapeau haute forme a mis un frein aux rébelhons de sa chevelure, sa prestance disparaît sous la coupe correcte de l'habit des premières, — il est chroniqueur, il est critique dramatique, il est marié, il est père
de famille... la censure peut dormir tranquille : Jean Richepin ne refera pas la Chanson des gueux.
Notons pour mémoire que Richepin a un jeune fils charmant, dont le buste, qu'achève en ce moment Sarah Bernhardt , ligurera sans doute au prochain Salon.
M. Arnold Mortier a installé ses pénates rue Viette, au premier étage de l'hôtel, dont le rez-de-chaussée est occupé déjà par le célèbre atelier du peintre J. de Niltis. Une serre parfumée est en communication directe avec ses salons, et je suppose que les senteurs capiteuses de cette faune parisienne ont dû contribuer, dans une certaine mesure, à l'acclimatation du Hollandais Arnold Mortjé, devenu le spirituel Monsieur de Torchestre, et l'historien de ces mille petites co-médies des coulisses, aussi piquantes pour le moins que les pièces qu'elles accompagnent.
Le Napolitain Josej)!! de Niftis a prodigué au rezde-chaussée de l'hôtel les vitraux, les bahuts anciens, les tapis d'Orient, les bibelots japonais, les foukousas qu'on retrouve maintenant dans tous les vrais intérieurs parisiens. L'atelier lui-môme est richement orné, d'abord par les esquisses du maître, représentant en général des scènes de la vie i)arisienne ; au mur, une galerie aérienne qui disparaît sous les tentures; dans
:200 i.Ks T'ATasiK>s chez eux
le fond, un riclie vélum qui aln-ile la causerie ou le farniente des heures de loisir.
Uu vrai fanatique de la plaine Monceaux, c'est M. Philippe Gille. L'heureux gendre de M. Massé a abandonné son joli hôtel de la rue Duperré , tout exprès pour s'installer rue Jouffroy. Deux balcons, dont il est très (1er, ornent sa nouvelle résidence. Ces balcons appartiennent d'ailleurs à l'histoire. L'un d'eux a été enlevé à la maison de Maral, l'autre à celle où descendit Charlotte Corday en arrivant à Paris. La façon dont M. Philippe Gille est devenu propriétaire de ces deux pièces rares mérite d'être racontée. L'auteur des Charbonniers possédait déjà deux balcons de Marat, lorsqu'il apprit que M. Jules Glaretie venait d'acquérir deux balcons de Charlotte Corday. Des démarches furent faites de part et d'autre en vue d'un échange possible, et le résultat fut que bientôt après M. Philippe Gille se trouva possesseur d'un balcon de Marat et d'un balcon de Charlotte Corday. La postérité a pu tour à tour condamner et absoudre les deux acteurs du drame sanglant qu'ils évoquent. La nature, cette (lima mater, s'est montrée plus clémente. Elle a prodigué la ver lure et les fleurs sur les deux balcons qu'un berceau parfumé relie aujourd'hui entre eux. Ce gracieux décor encadrant une des notes les plus sombres de notre histoire a failli inspirer une ode à Victor Hugo. L'ode a-t-elle été écrite? Je l'ignore.
Dans tous les cas, je demande la permission à l'énidit bibliographe du Figaro de lui signaler une inscription qui ne déparerait pas ses balcons, et qui me semble merveilleusement appropriée à la circonstance. Ces ce passage de V Histoire de la Révolution française , par Garly le
« Ainsi furent en contact et périrent l'une par l'autre « la plus belle et la plus sale des créatures. 0 vous, « infortuné couple qui vous êtes éteints mutuellement, « la belle et le repoussant, dormez profondément dans « le sein de la mère qui vous porta tous deux! » {Traduit de l'anglais.)
L'examen du quartier et de ses eavirous amène deux autres noms encore sous ma plume : ceux de MM. Albert Wolff et Edmond Magnier, Je ne crois pas être loin de la vérité en considérant le récent changement de domicile de M. Albert Wolff comme une des manifestations particulières du mouvement qui tend à grouper autour du parc Monceaux les artistes et les écrivains maîtres de leur situation. M. Albert Wolff es t d'ailleurs à tel point dominé par sa passion pour la peinture, qu'il n'y a plus pour lui d'autre milieu possible que le centre même de la vie artistique.
M. Edmond Magnier est avant tout un actif, un remuant, un brasseur d'idées et d'affaires, sur qui des
préoccupations de ce genre doivent avoir peu de prise. Dans tous les cas, le directeur de VEvônement semble s'être arrêté en chemin, hésitant entre deux centres également parisiens. Nous le rencontrons au bas de la rue du Général Foy, un juste-milieu, à égale distance des quartiers élyséens et de la plaine Monceaux. L'hôtel qu'il habite là, et que son amour des bibelots et des meubles anciens a transformé en un vrai musée artistique, est de tous points superbe. Dès le vestibule, on devine l'amateur enthousiaste qui achète sans compter. Meubles et tapisseries anciennes, objets d'art de toutes les paroisses y préludent aux surprises de l'escalier, aux richesses décoratives qui vont jalonner les pas du visiteur, de la loge du concierge au palier du premier étage. Celui-ci d'ailleurs est bien digne de cette préface. Gardé à vue par une livrée vigilante, il renferme les appartements de prédilection de M. Magnier : un cabinet de travail, un salon, pleins de tableaux et d'objets précieux, une salle à manger dont le principal ornement est une énorme cheminée au revêtement de chêne, un vrai monument d'art. L'étage supérieur est en partie occupé par une vaste bibliothèque qui, tous les matins, sert de salle d'armes. M. Edmond Magnier y vient dès sept heures s'adonner à son sport favori, et je n'ai pas de peine à croire que cette pratique quotidienne a fait de lui un excellent tireur. Ce tribut payé à un art qui tend de plus en plus à passer
ziGz.vcs 209
dans nos mœurs, — dans les mœurs du journalisme surtout — M. Magnier troque l'épée contre la plume. Mais l'Evénement compte assez de lecteurs pour me dispenser de suivre son rédacteur en chef dans sa besogne quotidienne de leader, besogne où. il déploie une énergie, une activité rares chez les directeurs de journaux, et dont nous ne trouvons d'exemple que chez les leaders des nuances extrêmes : MM. Henri Rochefort et J. Cornély.
Il convient d'ajouter que Paris n'a pas absorbé tout entier le directeur de V Evénement. Ses fonctions de conseiller général du département du Var l'appellent fréquemment en province. Et il a acheté dans ce Midi qui lui est cher (à San Salvadour), un superbe château non moins artistiquement aménagé que son hôtel du quartier Malesherbes.