L A RUE
(conte vrai)
La vanité humaine, ondoyante et diverse comme 'homme hii-mème, se manifeste sous les aspects les plus variés, s'incarne dans les plus extraordinaires fantaisies.
Z... (je dois à sa mémoire de ne pas le désigner autrement) s'était aperçu un jour que l'assemblage de syllabes sonores qui lui servait de nom patronymique avait été le plus bel ornement d'une race jadis célèbre, dans les arts et dans la polilique.
Cette importante découverte qui le revêtait à ses propres yeux d'une dignité rétrospective, ne lui laissa plus ni trêve ni repos.
Ce st à cette épo([ue que remonte l'origine des pénibles recherches qu'il fit pour trouverdans une ville de France la rue à laquelle son nom devait servir d'étiquette. Car il était assuré que nos divers conseils nmnicipaux ne pouvaient avoir manqué cette occasion de doter leurs
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communes respectives d'un nom de rue célèbre. S'il parvenait à se loger dans cette rue, il deviendrait, par ce rapprochement aux conséquences incalculables, un homme vraiment extraordinaire.
Le hasard, qui est souvent l'entremetteur des plus dangereuses convoitises, comme dit cet autre, voulut qu'il rencontrât unjour, dans l'unique café de son cheflieu, un gros livre dont il avait ignoré jusqu'alors l'existence.
C'était l'almanach Bottin.
Gomme il le feuilletait ,il devint blême, puis cramoisi, avec les transitions d'usage. Son doigt venait de tourner une page au sommet de laquelle se prélassait son nom à lui, porté par une rue parisienne, longue de cent numéros.
Il lui fallut un mois pour liquider sa situation et mettre ordre à ses affaires.
C'était en janvier dernier, je crois, époque à laquelle notre conseil municipal était en pleine fureur de débaplisation de rues.
Le 15 du même mois, Z... débarquait à la gare de Lyon, suivi de tout son ménage et muni d'un plan détaillé de Paris.
Il no voulut point abandonner à un vulgaire cocher le soin précieux de découvrir la rue qui lui était chère.
Après douze heures d'une course insensée à travers les rues et les ruelles de la rive droite, oii il n'avait
échappé qu'au prix de mille peines h une mort ignominieuse sous une roue d'omnibus, il se laissa tomber sur un banc de boulevard, avec la certitude entrevue d'une atroce vérité: sa rue était introuvable.
En désespoir de cause, il descendit dans un hôtel garni.
Pendant les dix jours qui suivirent, on le vit errer par tous les chemins, les traits avachis, pleurant do fatigue, questionnant tout venant sur le sort de sa rue, do la rue qui portait son nom, de la rue à laquelle on avait donné son nom. Car telles étaient les formules hautaines et infiniment variées dont il se servait pour désigner l'objet de ses investigations.
A la fin, un reporter — cette espèce a l'âme tendre, — rencontré au cours de ses voyages, eut pitié de lui et voulut bien lui apprendre qu'une décision récente du conseil municipal avait fait échanger le nom de sa rue contre celui d'une autre, et que la sienne se trouvait maintenant à plusieurs kilomètres de son emplacement primitif.
Quelques jours après, Z..., amplement dédommagé de ses peines, était logé à l'entresol de la rue nouvelle à laquelle, disait-t-il, on avait fait la faveur spéciale de donner son nom.
Z... ignorait, hélas! l'existence éphéihère et nomade créée par la civilisation moderne aux noms de rue.
Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que sa rue
(■tait encore débaptisée et transportée, en la personne de son titre, dans un des quartiers les plus excentriques et les plus mal famés de Paris.
Z... la suivit, sans murmurer,dans cet exil dont il ne chercha même pas à démêler la rigueur et l'injustice. Mais ce fat pour lui un coup terrible quand il apprit une semaine après que la rue entière, obéissant à une fantaisie aussi arbitraire que municipale, allait être expropriée avant le commencement d'avril, et son nom retiré provisoirement du catalogue des étiquettes de voirie.
Il ne se laissa pas abattre pourtant. On pouvait démolir et supprimer des rues, on ne supprimerait pas son nom à lui. Pour donner à sa protestation un caractère plus saisissant, il fréta une voiture de déménagement qu'il fit amarrer à l'un des bouts extrêmes de la frontière parisienne, en dehors des fortifications. De cette demeure extra-mnros, il data une pétition qui rappelait le conseil municipal au respect de la dignité humaine etpatronymique en des termes d'une éloquence irrésistible. Il y jurait de ne rentrer dans Paris (jue si on restituait à son nom son caractère do haute importance topographique.
Le conseil municipal de Paris n'est pas sourd aux accents de la vraie vertu civique. Ne trouvant pas un coin de rue à baptiser, vu le bouleversement géographique auciuel il s'était livré les jours précédents,
nos édiles déclarèrent d'un commun accord qu'en raison des nombreux services rendus au plan de Paris par le nom sacrifié, ce dernier servirait désormais d'étiquette à une voie particulièrement populeuse du Père-Lachaise.
Cette décision fut immédiatement signifiée à Z...,par l'intermédiaire d'une estafette de la préfecture, qui lit plusieurs fois au galop le tour de Paris avant de découvrir le domicile extravai;ant du destinataire.
C'est à peine si j'ose écrire sans trembler ce lugubre dénouement.
Z...,ne pouvant habiter sa rue d'une façon normale, se brûla la cervelle. Inutile d'ajouter que son testament notifiait sa volonté expresse d'être enterré au Père- Lachaise, rue Z...
C'est pourtant cette véridique histoire (jui m'a fait suspendre mon voyage d'exploration au moment oii il promettait les plus beaux résultats. Car, je ne dois plus vous le cacher, cher monsieur ou madame, nous allons abandonner définitivement la méthode d'investigation qui nous a servi jusqu'à présent. Nous donnerons désormais un cadre plus large à chaque silhouette contenue dans la deuxième partie de ce volume, et que la sélection du hasard aura fait sortir de son jour
ordinaire. Après une si longue promenade, après le défilé giratoire des contemporains dans le kaléidoscope de leurs rues, l'observation du lecteur a besoin, comme lanôtre, de se recueillir, de se concentrer, de se particulariser. Nous nous arrêtons au beau milieu de nos zigzags pour répondre à ce besoin. Que ceux qui n'ont jamais éprouvé, en express, la tentation de prendre un train-omnibus nous jettent la première pierre.
Pour leur être agréable, nous retirons volontiers les belles théories philosophiques sur lesquelles nous avions échafaudé notre premier système d'études, et nous avouons humblement que ces articles de journaux, écrits au jour le jour, à la diable, n'ont aucune portée transcendante.
L'idée même de donner du relief à un volume en y mettant beaucoup d'adresses et de noms n'est pas de nous. Restif de la Bretonne n'a-t-il pas obtenu un succès colossal en donnant dans ses romans les vrais noms et les adresses de ses héros et héroïnes? Parti de la donnée fort simple de portraicturer les principaux contribuables d'une rue et de rehausser ces esqufsses en y ajoutant la description des milieux, nous nous sommes aperçu tout à coup que nous accouchions d'un Bottin littéraire, et l'idée de nous voir seul à la tête d'une aussi formidable encyclopédie nous a enlevé le courage nécessaire pour continuer. D'ailleurs, n'eùt-il pas
fallu, coinrne pour le dictionnaire de l'Académie, des siècles pourmener l'entreprise à bonne lin? Dans dix ans peut-être, hélas ! on nous eût retrouvé expirant au coin d'une rue, à un kilomètre à peine de l'endroit d'où nous étions parti. D'autre part, la fureur d'expropriation et de débaptisation qui sévit en ce moment, datait celte œuvre à base topographique en la subordonnant à l'élément éphémère et périssable d'une édilité versatile, et lui laissait ainsi peu de chances de survivre aux rues mêmes dont elle eût voulu perpétuer la physionomie.
L'histoire de Z... peut donner une idée au lecteur de l'infernale situation où se placerait, dans vingt ans, celui qui essaierait de contrôler le côté topographique de nos esquisses.
D'où la nécessité, je le répète, d'abandonner notre méthode première, et de transporter nos études sur un terrain plus stable, plus indépendant surtout des questions de voirie et d'édilité publique. La préoccupation des milieux ne nous quittera pas néanmoins, nous continuerons à grouper autour de nos silhouettes des documents humains puisés uniquement dans les choses intimes et familières, les coutumes, leshabitudes, les détails ambiants. Et nous ne perdrons pas de vue 1( but que nous nous sommes fixé en écrivant sur la cou-^ verture de notre livre celte pensée d'Edmond de Concourt: « En ce temps où les choses, dont le poète latin
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a signalé la mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description littéraire moderne ;i l'histoire de l'humanité, pourquoi n'écrirait-on pas les mémoires des choses au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme?»
Vl^ D'A LA Pr.EMIHRK l'AKTIL-: