DEUXIÈME PARTIE
Depuis un nombre incalculable d'années, tout ce qui porte un nom dans les lettres, tout ce qui, de près ou de loin, louche à ce monde littéraire dont la copie alimente les revues, grandes et petites, les journaux de tout format et de toute opinion; tout ce mondelà, depuis les écrivains cotés jusqu'aux simples dilettantes littéraires, réunit silencieusement, dans le recueillement des souvenirs encore vivants, des documents sur Victor Hugo. Je pourrais même citer par leur nom bon nombre d'hommes de lettres qui ont des volumes tout prêts sur le grand poète, qu'ils ont tous fréquenté, ou au moins coudoyé. Et c'est là un zèle que personne ne songera à critiquer, car ces volumes, encore inédits, forment dès aujoud'hui la base du njonument que la postérité élèvera à la gloire de Victor Hugo.
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Après cela, je n'éprouve plus aucune fausse honte à dire que, moi aussi, trop humble pour approcher de près le maître, j'ai réuni quelques souvenirs éparsque notre époque eût peut-être laissé perdre, — et cela non pas dans le but ridicule et vain d'apporter ma pierre au glorieux édilice, mais tout simplement pour permettre aux profanes de se faire une idée nette de Victor Hugo, à travers l'auréole légendaire dont l'entoure, dès aujourd'hui, l'admiration de ses contemporains.
Et d'ailleurs Victor Hugo, quoique entré vivant dansla postérité, comme dit le cliché, n'appartient à cette postérité que par son génie universel. Par le côté intime de sa personnalité il appartient à la chronique parisienne, et sa grande figure rentre dans le cadre des Parisiens chez eux. Mais trop jeune pour juger le poète, et ne croyant pas devoir me permettre de soumettre son austère vieillesse à des procédés d'étude frivoles, je me contente d'assembler ici quelques documents glanés dans les souvenirs des maîtres qui l'ont connu.
C'est un Victor Hugo presque inédit qui nous apparaît à travers ces souvenirs, un Victor Hugo avant la lettre, c'est-à-dire avant l'époque de sa déification, un Victor Hugo plus intime, plus humain, n'ayant encore ni ces traits austères et majestueux qu'ont imprimés depuis sur son front les sillons de la pensée et les rides
de la vie, ni cette barbe blanche, que des dessinateurspeu scrupuleux ont confondue, de chaque côté des tempes, avec sa puissante chevelure, en faisant du tout une crinière de lion, la même crinière fantastique que d'obstinées photographies nous montrent depuis, hérissée, affectant des striures d'auréole.
C'est donc à une époque bien reculée que je voudrais vous ramener, à l'époque où Victor Hugo demeurait place Royale, n° 8, dans une maison en retour d'équerre dont les fenêtres faisaient presque face à' celle du n° 6, oii venait précisément de s'installer le tout jeune Théophile Gautier — circonstance qui a influé grandement sur la vie de ce dernier, comme il l'a dit lui-même.
Un biographe de ce temps-là nous a laissé une description très fidèle de l'appartement qu'occupait alors le maître.
On entrait chez Victor Hugo par une immense antichambre donnant sur la place. Cette antichambre conduisait à une salle à manger tendue de tapisseries et pleine de bahuts antiques. Le poêle se trouvait dissimulé derrière une splendide panoplie dont vingt siècles semblaient avoir été tributaires... De cette pièce, on passait dans le grand salon tendu de rouge,, avec une merveilleuse tapisserie dont le sujet avait été tiré du Roman de In Ro^e...
En face, s'élevait une large estrade sur laquelle était
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un divan recouveit d'une espèce de dais. Au fond se déployait un étendard rouge brodé d'or, pris en 1830 à la casbah" d'Alger. Le salon était d'un caractère grandiose. Deux portraits en pied représentant l'un ^me Hugo, l'autre Victor Hugo, avaient été suspendus là par Louis Boulanger. Non loin, on voyait le tableau de Saint-Evre envoyé au poète par le duc d'Orléans.
Au bout d'un long corridor, on arrivait à la chambre à coucher, puis au cabinet de travail, admirable muséum. Le jour y entrait par une fenêtre en ogive garnie de vitraux qui jetaient une lumière étrange sur les fauteuils de chêne sculpté, les tentures à ramage, les laques et les vieux Sèvres.
Les anciens, comme Méry, Saint-Beuve, Dumas auxquels étaient venus se joindre Musset, Alphonse Karr, Meurice, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, Félix Pyat, Vacquerie, Gautier, formaient alors le cénocle intime qui tenait ses assises place Royale.
Aucun écrivain, que je sache, ne nous a laissé de Mémoires sur le i cénacle de la place Royale » où se réunissaient pourtant les plus grands talents de l'époque. M""* Hugo en parle peu dans son ouvrage.
Alphonse Karr, lui, s'est contenté de dépeindre plus tard le Victor Hugo d'alors dans les notes intimes qu'il a semées au quatre coins de la presse. Dans un article du Figaro d'il y a dix ans, j'ai retrouvé le curieux passage qui suit :
VICTOR HUGO 2!2o
« ... J'eus ce bonheur enfin dele connaître, à propos d'un article que j'écrivis dans un journal : il m'apporta sa carte avec quelques mots de remerciement, — j'allai bien vite le voir. — Ce fut le commencement d'une longue amitié dont le souvenir me reste bien précieux.
« C'était alors la plus charmante, laplushospitalière, la plus patriarcale maison, que cette maison de la place Royale, oi^i Victor Hugo demeurait en ce tempslà.
« Le soir, les deux garçons revenaient du lycée, où ils cueillaient ce qu'on peut cueillir de palmes au lycée.
« La mère était restée avec ses deux filles : l'une, Léopoldine, fine, gracieuse, joUe, à la façon d'une jolie Parisienne ; l'autre, Adèle, belle comme une statue antique, n'ayant rien à reprendre aux dons de la nature, que trop de cheveux noirs, que leur poids, bravant peignes et épingles, entraînait et développait tout à coup, comme un manteau sur ses épaules, à la grande confusion de la pauvre Dédé, qui n'avait pas encore assez la conscience de la beauté féminine, pour ne pas se plaindre de cette chevelure « incommode, ridicule », qui lui rendait impossible l'usage des « jolis chapeaux à la mode. »
« La mère avait une beauté étrange et un peu sauvage, et une sérénité apparente qui venait de ses
fréquentes distractions, distractions qui faisaient paris.
fois, à rimaginalion, abandonner ce beau corps pour aller errer, on ne sait où, mais probablement plus haut que le pavé des rues.
« Charles était, un assez beau jeune homme, vivant, bruyant, très épanoui, effarouché, effarouchant, la parole allant souvent plus vite que la pensée, ressemblant à la fois et à sa mère, qui était très belle, et à son oncle Foucher, qui était extrêmement laid, — lesquels, le frère et la sœur, se ressemblaient, au grand étonnement de ceux qui s'en apercevaient.
(c Toto, plus distingué d'aspect et d'esprit, réfléchi, studieux, plein de tact et de mesure.
« Charles plus brillant, Toto ayant plus de charme, comme Didine en avait plus que Dédé, qui était cependant beaucoup plus belle.
« Quant à Hugo ses cheveux, longs alors, rejetés en arrière, découvraient entièrement un vaste et beau front un peu bombé — rasé, le mentonbleu comme un prêtre ou un avocat, les yeux petits, brillants par moments, regardant souvent en dedans.
« Je me souviens que lors de sa réception à l'Académie, oi^i il récita très bien un beau discours, Toto faisait celte remarque dont j'ai observé la justesse :
« — Papa, dit-il, a un grand avantage dans les situations embarrassantes, il rougit,., en blanc. »
Dans un numéro des Guêpes, un peu plus ancien, Alphonse Karr raconte comment, arrivant un beau
soir avec Gatayes chez Victor Hugo, ils trouvèrent jyjme Hugo à table, entre ses deux filles, et Hugo sur le point de sortir. Ils demandèrent à dîner :
« — Mais, malheureux, c'est aujourd'hui vendredi saint, s'écria M™* Hugo ; j'envoie Victor diner dehors et je n'ai que trois poissons rouges, des grondins, pour mes filles et pour moi.
« — Ah ! c'est comme ça, dit Hugo, en posant son chapeau et ôtant ses gants, il n'y a pas à manger pour mes amis. Eh bien, je le partagerai avec eux. — Je m'embarque avec eux sur ce radeau de la Méduse.
« M"" Hugo envoie en toute hâte un domestique cher-^ cher si, par impossible, on ne trouverait pas quelque chose dans le faubourg, — le domestique ne revint qu'à, dix heures et demie, — mais nous ne l'avions pasattendu, nous avions fouillé les armoires où on entassait toute sorte de présents, parfois anonymes, qu'on envoyait à Hugo ; — nous trouvons de vieilles bouteilles de vins, plus ou moins inconnus, — une bouteille de vin chinois, entre autres, que nous vidâmesentièrement, parce que Gatayes voulait emporter la-' bou-teille.
« Nous exhumons du fromage, des pommes, des figues de Smyrne, des raisins de Malaga, des biscuits, desr bonbons, et nous faisons le plus gai et le meilleui* dîner qu'on puisse imaginer. »
Voilà certes des souvenirs qui n'ont pas dû dispa-
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raître de la mémoire de Victor Hugo, — souvenirs des beaux jours où son Iront ne s'était pas courhé encore sous les deuils et les malheurs successifs, et qui doivent lui être plus chers que ceux de toutes les fêtes célébrées depuis en l'honneur du poète ou de l'homme politique.
Alphonse Karr a fait de Victor Ilugo un portrait physique tout à fait sommaire, comme on a vu plus haut. En voici un de la même époque, fait par Théophile Gautier.
« Ce qi-îi frappait dans Victor Hugo, c'était le front vraiment monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas sans doute les proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines : les plus vastes pensées pouvaient s'y écriî'e, les couronnes d'or et de lauriers s'y poser comme sur le front d'un dieu ou d'un César. Le signe delà puissance y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un peu longs. Du reste, ni moustaches, ni favoris, ni royale; une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une bouche à lèvres sinueuses, à coins surbaissés, d'un dessin ferme et volontaire, qui, en s'en-
ti'ouvrant pour sourire , découvrait des dents d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un pantalon gris, un petit col de chemise rabattu — la tenue la plus exacte et la plus correcte. .. y>
Voici maintenant un trait anecdotique (1), que je classerais volontiers sous cette rubrique: Victor Hugo père do famille, si le titre n'avait déjà servi.
Vers 1843, une stricte économie présidait, paraît-il, aux choses d'intérieur chez Victor Hugo. Cette économie ne tarda pas à frapper au cœur un des plus jeunes membres de la famille, Charles Hugo. Charles, qui était alors dans toute la gloire de sa jeunesse, apprit un jour avec consternation, de la bouche de sa mère, qu'il n'avait droit qu'à trois chemises blanches par semaines. Trois chemises par semaine ! Et lui qui était follement amoureux de la belle Augustine Brohan. Il se voyait déjà, soupirant aux pieds de la belle actrice, avec des manchettes sales.
En désespoir de cause, il résolut tout simplement de tromper la surveillance maternelle. Mais c'était là une
(1) L'aulhenticilé de celle anecdote ne me paraît pas absolumenl démontrée. Les avis sont très différents. D'aucuns prétendent qu'Augustine Brohan aurait elle-même inventé et raconté cette histoire dans sa campagne faite ilans le Figaro d'il y a vingt ans. Ce qui fit que Dumas, le père, — par dévouement pour Victor Hugo, — retira tous les rôles de son répertoire à la comédienne. (J. H.)
tâche au-dessus de ses forces. Ses larcins ne tardèrent pas à être découverts.
Il y eut un conseil de famille. Gomment punirait-on le coupable?
On décida qu'il serait privé d'une côtelette par jour.
Charles dut se résigner, non sans douleur, à ce carême forcé. Mais, plein de rancune, il ne tarda pas à confier son infortune à Augustine Brohan, qui s'étonnait de le voir maigrir à vue d'oeil.
On jouait les Burgraves, je crois, au Théâtre-Français. La première fut un vrai triomphe pour la jeune actrice.
Pendant un entr'acte, Victor Hugo se précipita tout ému dans sa loge, l'embrassa à plusieurs reprises et lui dit :
— Ma chère Augustine. Tu as été superbe. Je ne sais comment t'exprimer le plaisir que tu viens de me faire. Laisse-moi te remercier, te faire un cadeau... Parle... Demande-moi tout ce que tu voudras.
Augustine Brohan restait indécise. Elle savait le poète si économe.
— Veux-tu un collier... une rivière en diamants ? continuait Victor Hugo.
— Alors c'est donc bien vrai ? Tu m'accorderas tout ce que je demande?
— Tout, puisque je te le dis. Tu n'as qu'à parler.
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Et l'actrice restait toujours perplexe.
— A propos, fit-elle subitement, ce pauvre Charles me fait bien de la peine. Je le vois maigrir de jour en jour. Je soupçonne que tu dois être trop dur pour lui.
— Il ne s'agit pas maintenant de cela. Parle donc... demande-moi quelque chose.
— Me l'accorderas-tu, bien sûr?
— Je te donne ma parole.
— Eh bien, rends-lui sa côtelette.
On n'a jamais pu savoir si Victor Hugo s'est exécuté.
Dans tous les cas, l'histoire devrait enregistrer de semblables actes d'héroïsme, bien rares chez les comédiennes en général.
A propos d'Hernanj, je rappellerai ici une piquante accusation de plagiat lancée contre Victor Hugo par un de ses détracteurs acharnés, l'académicien Jay, dont le nom peu connu a reparu dans les journaux l'an dernier à propos de la fameuse bourde du cardinal des mers.
M. Jay a eu le courage de léguer à la postérité, amoureuse de documents littéraires, les lignes suivantes écrites dans le Co7is/i7;///o;j«6?7 au lendemain de la première à'Hernani:
« Je n'hésite plus maintenant à le déclarer, il n'y a
(le nouveau clans Hernajii (\n un langage qui n'a pas de nom. L'idée première de ce drame appartient à Prior, auteur d'un charmant poème intitulé : Henry and Emma... Le sentiment passionné d'Emma pour un inconnu n'a rien qui blesse les convenances et paraisse invraisemblable. Le poète anglais a pris soin d'en marquer la naissance et les progrès ; le lecteur est préparé à l'énergique résolution que prend la jeune Fdle d'unir sa destinée à celle d'un homme rejeté par la société et en guerre avec elle. Après un dialogue admirable de naturel et de poésie, Henry, touché de tant de sacrifices et de dévouement, se fait connaître pour le noble héritier du comte Edgard; alors, la voix du poète s'élève et le souvenir d'un illustre et puissant guerrier lui inspire un chant de gloire et de patriotisme. »
Le cas, je crois, est curieux à rappeler parle temps qui court, ne serait-ce que pour montrer à quel degré d'égarement peuvent être poussées, sous l'empire des passions littéraires, les consciences les plus simples sinon les plus égales. Peut-être aussi que sans ce détail, et sans la pittoresque définition du homard, le nom de M. Jay n'eût jamais passé à la postérité.
On a souvent mis en doute, ces dernières années, la sincérité des croyances religieuses de Victor Hugo. Voici ce que le Maître disait il y a trois ans à MM. Pa-
rodi et Deschanel qui le questionnaient à ce sujet :
« Dieu est, je le sens. Et la mort me rapprochera de Lui et me permettra de le mieux comprendre et de le mieux sentir. Car l'homme ne meurt que pour renaître.
« — Oii et sur quel point de l'Univers ?
« — Dans le plus haut des cieux, dans les régions audessus des planètes. Les planètes sont autant d'enfers. Et là-haut je rencontrerai Socrate et Jésus-Christ, les liommes divins. Mais tous les hommes sont des diminutifs de Dieu.
a — Il y en a de microscopiques, des divinités en doses homéopatiques.
(c — Sans compter les nullités.
« — Qu'appelez-vous les nullités?
« — Je vais vous dire. Un jour que je me promenais avec le député G..., un athée, comme vous, Deschanel, je lui dis : — Je me sens immortel. — Et moi, répondit-il, je me sens mortel. Qui de nous a raison? — Peut-être tous les deux, dis-je. — Ah! très bien, mais comment? — Écoutez-moi, mon cher C... Savezvous ce qui va arriver? Dante est dans son étude. Il a pris une feuille de papier, écrit deux vers puis il est sorti. Laissés seuls, les deux vers se parlent entre eux comme deux bergers de Virgile. Amant alterna camense : Et le premier dit d'un air triomphant au second : Je suis immortel; je vivrai éternellement. L'autre répond : — Je périrai. — Œuvre d'un fils du
ciel, je durerai toujours. — Fait avec la pointe d'une goutte d'encre, je passerai. — Là-dessus querelle. Dante revient, approche, prend la feuille de papier, relit les deux vers, et... je m'arrêtai. — Que iit-il ? demanda C... avec impatience. —Il effaça le second vers. — Diable, je comprends, s'écria-t-il avec mépris. Alors vous croyez que je serai effacé ? — Soyez-en certain. Le Créateur est maître de sa créature. Celui qui aspire à l'immortalité et qui la mérite, l'aura : pour le reste, néant. »
Les quelques milliers de Parisiens qui, à une époque quelconque, ont coudoyé Victor Hugo, ceux même qui ne lui ont parlé qu'une fois dans leur vie sont généralement intarrissables sur le chapitre de sa vie privée. Leurs racontars pleins d'erreurs volontaires ou involontaires, nous montrent un Victor Hugo légendaire que ses contemporains connaissent mieux aujourd'hui qu'il ne se connaît peut-être lui-même. Une légende des plus accréditées entre autres, nous le représentait, il y a quelques années, comme un vieillard taciturne, mélancolique, promenant ses rêveries distraites dans les quartiers excentriques de Paris. Il hantait obstinémant, disait-on, les impériales de tramways et d'omnibus, et l'on retrouvailles traces quotidiennes de cette fable jusque dans les chroniques des journaux de l'époque. Que n'eussè-je pas donné alors pour me rencon-
trer avec Victor Hugo dans un de ces véhicules, — l'omnibus étant un terrain neutre, égalitaire, enveloppant son monde dans une même situation banale et ennuyeuse, une chose enfin qui supprime les distances... entre voyageurs surtout. L'homme le plus illustre, une fois dans la rue, cesse de l'être. Le premier badaud qui le rencontrera pourra lui demander effrontément du feu, s'il est armé d'un cigare. Il n'y a pas de célébrité qui résiste à cela. En omnibus, c'est bien pis. L'intérieur comme l'impériale ont des compromissions inévitables. Rien ne vous empêche de vousemparer des trois sous de votre voisin pour les passer au conducteur, ce voisin fût-il le bon Dieu en personne. J'aurais donné une année de mon existence pour faire circuler les trois sous de Victor Hugo.
Avec un courage et une persévérance dont je m'étonne encore aujourd'hui, j'explorai successivement toutes les lignes d'omnibus de la capitale. Les impériales devinrent une invention destinée à mon usage personnel. Voiture du matin au soir par les deux mille et quelques cochers de la capitale, je m'imaginai avoir tout ce peuple à ma discrétion. Me connaissant tous, ils étaient, du reste, devenus familiers, et ce fut là comme une seconde existence que je me créai dans Paris, en plein air, à une hauteur d'étage. Je puis affirmer aujourd'hui que ce train de vie roulante et secouée est préjudiciable à la notion exacte des
choses. Quand, après six mois, je repris pied sur le sol piétiné par mes semblables, ce niveau égalitaire me retrouva tout dépaysé, et d'autant plus chagrin de l'aventure que je n'avais jamais rencontré Victor Hugo.
J'ajouterai que bon nombre de conducteurs, gagnés à ma confiance, m'ont avoué qu'ils ne soupçonnaient même pas l'existence du grand poète.
Or, le fait de ne pas se rencontrer à un moment donné, en un point quelconque, quand on fréquente assidûment les omnibus, étant mathématiquement inconcevable, j'en ai conclu que le bruit répandu sur les habitudes de Victor Hugo, était une fable absurde.
Dont acte
Les habitués du Sénat savent fort bien d'ailleurs que Victor Hugo ne sort plus aujourd'hui qu'en voiture, et se fait presque toujours accompagner par M'"''Drouet.
Tout le monde connaît la jolie maisonnette qui porte le n" 130 de l'avenue Victor Hugo et qui communique avec un pavillon contigu habité par la famille Lockroy. La petite façade blanche, à deux étages, la porte verte, la marquise vitrée, tout cela a été, si je ne me trompe, l'objet de longues et minutieuses descriptions.
Le salon rouge, avec son lustre vénitien, son atmosphère d'apothéose, où il n'est pas difficile d'imaginer un groupe d'adorateurs prosternés dans d'éternelles
génuflexions, mettant des effarements ou dos extases de sauvages autour de leur idole ; la baie de la pièce voisine, ouverte comme une bouche d'ombre sur la salle à manger, dont les panneaux portent encore les armes de la propriétaire, la princesse de Lusignan, autant de détails qui ne sont aujourd'hui que d'un intérêt médiocre. 11 faut dire pourtant que Victor Hugo porte sa gloire de demi-dieu avec une infinie affabilité, et que cette attitude d'idole planant sur des salamalecs et des confusions de simples mortels, lui est prêtée à tort par l'imagination du naïf populaire. La réalité est cent fois plus aimable. \'ictor Hugo aussi. •J'en appelle à tous ceux qui l'ont approché et qui n'ont eu qu'à se louer de sa simple et franche cordialité.
Les curieux me sauront gré d'ajouter à ces documents l'arbre généalogique de Victor Hugo, quine sera pas sans intérêt pour la postérité. Je l'ai retrouvé dans un vieil Annuaire de la noblesse, de Boreld'Hauterive.
Hugo (^'ictor). Seine. — Des recherclies faites par nos soins nous ont permis d'établir ainsi sa généalogie, d'après les actes de l'état civil, publiés dans les archives de Nancy, par M Lepage, archiviste de Meurtheet-Moselle :
L Joseph Hugo, maître menuisier, père du général et fils de Jean-Philippe Hugo et de Catherine Grand-
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maire, n'avait aucune parenté connue avec la famille noble de ce nom. Il épousa : 1" le 1" juillet 1755, Dieudonnée Béchet, fille d'un maitre cordonnier; 2° le 22 janvier 1770, Jeanne-Marguerite Michaud, gouvernante des enfants du comte do Rosières.
Du second lit était issu, entre autres enfants :
IL Joseph-Sigisbert Hugo, lieutenant général, chevalier de Saint-Louis, né à Nancy, le 15 novembre 1773, et père du célèbre poète.
Il épousa : 1° en 1797, Sophie Trébuchet; 2° en juillet 1821, Marie-Catherine Thornaty-Sacloins, veuve d'Anaclet d'Almet, et mourut en janvier 18:28, laissant de sa première femme :
1° Abel Hugo, décédé, et représenté par deux fds;
2" Eugène Hugo, mort sans alliance;
3° Victor Hugo, ancien pair de France.
Le général Hugo ayant, à cause de son grade, pris le titre de comte, aurait pu le rendre héréditaire, en constituant un majorât; mais il n'a pas rempli cette condition et, d'ailleurs, l'aurait-il fait, son fils aîné, Abel Hugo, eût seul recueilli ce titre et les cadets n'auraient eu droit à aucune qualification nobiliaire. »
D'oîi il appert que Victor Hugo n'est pas comte, comme on le croit généralement.