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XVIII

LEGOMTE DU NOUY

LONGTEMPS encore je le verrai comme il m'est apparu pour la première fois dans son atelier. Il était en train de peindre la Veillée Œ Austerlitz et achevait de placer ses personnag*es. A côté de l'artiste, un gros volume sur Napoléon, ouvert à une page où s'échafaudait le fameux chapeau représenté sous ses divers aspects. Au milieu du hall, une espèce de chambre en papier g-ris ; une des parois déchirée laisse voir l'empereur étendant une jambe devant le feu qui roug-it d'une lueur violente les uniformes des généraux. Procédé ingénieux qui permet à l'artiste, travaillant en pleine lumière, d'avoir les colorations justes de son effet de nuit. A droite, le plus admirable paravent chinois qu'il ait été donné à un Parisien de contempler occupe tout un panneau ; œuvre merveilleuse, composée de pierres précieuses de toutes les nuances et entourée de superbes sculptures sur bois. A gauche, une Vénus de Milo, de taille naturelle, se dresse sur un socle recouvert de velours rouge. A côté, une belle copie, d'un dessin

de Raphaël rappelle cette phrase que le maître de céans inscrivit un jour sur l'album d'une de ses admiratrices : « Gérôme est mon maître, et Raphaël mon Dieu. »

Au fond, les deux tableaux destinés au prochain Salon.

C'est d'abord un yig-oureux petit portrait où M. Cruppi est représenté dans la robe rouge d'avocat g*énéral à la Cour de cassation ; c'est ensuite une composition très fine de coloration et très serrée de dessin : la Fin du grand jeûne à Tanger. Sur une terrasse élevée de la capitale du Maroc, des hommes et des femmes, en brillants costumes, reg*ardent et font admirer aux enfants la scintillante étoile qui, lentement, s'élève au milieu du ciel bleu par une de ces belles nuits comme on en voit dans les seuls pays d'Orient.

Assis sur un tabouret bas, sa palette à la main, penché sur sa toile, vêtu d'un veston gris contre lequel, aux moments difficiles, il frotte son pinceau, d'un gros tricot de laine bleue et d'un pantalon marron où viennent se perdre des pantoufles en feutre, Lecomte du Nouy s'acharne après une jambe de son Napoléon, dont la pose n'est pas juste à son gré. L'artiste est un homme de cinquante deux ans, de taille moyenne, dont les cheveux grisonnent déjà. Une forte moustache donne à sa physionomie très fine une allure toute martiale, tandis que les yeux bleus, toujours un peu voilés, dénotent le poète et le rêveur.

LECOMTE DU NOUY

Bien que né à Paris en 1842, Lecomte du Nouy appartient à une ancienne famille du Midi, et de ses ancêtres les uns s'illustrèrent dans la carrière des armes, les autres dans les beaux-arts. S'il a choisi la seconde de ces deux vocations héréditaires, le peintre n'a pas néanmoins failli aux traditions g-uerrières à lui lég-uées par les siens, et en 1870 il s'eng^àg-eait comme volontaire pour la durée de la campag-ne.

Dès son enfance, Tartiste avait la passion de la peinture ; pour de multiples raisons il ne put s'adonner qu'assez tard à son penchant naturel.

En 1861, il entre à l'atelier de Gleyze, passe peu après à celui de Sig*nol et se fait enfin admettre le premier, en 1864, chez Gérôme. Là il obtient, durant deux années, le premier prix et remporte le prix Frémont que lui octroie l'Institut.

En 1865, le second grand prix de Rome lui est décerné pour sa Mort de Jocaste^ aujourd'hui au musée d'Arras.

Très passionné pour les études historiques, Lecomte du Nouy fait revivre les scènes antiques avec son pinceau comme l'historien avec sa plume et souvent, à l'aide de documents qu'il est allé recueillir sur place, il reconstitue des villes disparues et des mœurs antiques.

C'est ainsi qu'il a parcouru l'Eg-ypte, rapportant des vues, des études, des débris de cette belle civilisation et le cordon de commandeur du Medjidié, à la suite de l'exposition du Caire, en 1893. La

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Grèce lui fournit statues et statuettes ; l'Italie, la Perse, TArménie, TAlg-érie, le Maroc viennent enrichir sa collection d'objets, dont le dessin et la chaude coloration charment les yeux.

Ces pistolets ciselés viennent de Tanger; ce fond d'église, de Constantinople; cette selle de Constantine; cette belle amphore, qui pourrait encore aujourd'hui contenir de fines huiles ou de délicieux falerne, le peintre Ta déterrée à Adria, petite ville de Vénétie,

Et au milieu de tous ces souvenirs d'un âge disparu figurent nombre de bronzes chinois : ici, un Bouddha ; là, un autre Dieu ventru ; plus loin, une splendide coupe dans laquelle un gros crabe, apercevant une crevette, fait fuir un de ses frères plus petit, mais aussi vorace que lui; superbes vestiges de la campagne de 1858.

Imbu de cette idée si juste que l'œil subit une véritable éducation, et que pour avoir la notion exacte du beau il faut vivre au milieu des belles choses, Lecomte du Nouy a passé sa jeunesse, dès qu il avait vendu une toile, à acheter quelqu'une de ces œuvres orientales dont le travail bizarre et gracieux le séduisait.

Tout cela n'est d'ailleurs pas là pour le seul plaisir de la vue; ce sont autant de documents qu'il a sous la main et qu'il interroge à chaque instant, car, consciencieux à l'extrême, l'artiste, autant que possible, peint d'après nature ses accessoires même les plus secondaires.

LECOMTE DU NOUY I17

Je ne VOUS citerai pas les très nombreuses toiles que, depuis long-temps, il a envoyées au Salon des Champs-Elysées. Sur cette liste fort longue les portraits alterneraient avec les reconstitutions de l'antiquité ou les scènes orientales. Il vous suffira^ pour apprécier le talent de l'artiste, de vous arrêter devant les Porteurs de mauvaises nouvelles^ qui ont figuré au Salon de 1880 et sont actuellement au Luxembourg*.

Ce n'est pas seulement là, d'ailleurs, que vous pourrez voir des œuvres de ce peintre :

Au musée de Cette se trouve, de lui, La Malatesta ; à Boulog*ne, V Amour qui jpasse et V amour qui reste ; à Tours, Eros Cupido; à Grenoble, Homère; à Caen, les Orientales ; à Valence, portrait de M, le président Bêrenger^ père du sénateur; au musée des Offices, à Florence, l'artiste par lui-même. Enfin, son dernier Salon, le Souper de Beaucaire, est entré dans la collection du duc de Grammont.

L'ég-lise de la Trinité, à Paris, renferme deux belles œuvres de Lecomte du Nouy : Saint Vincent de Paul ramène les galériens à la foi et Saint Vincent de Paul secourt les Alsaciens et les Lorrains après leur réunion à la France, Enfin une excellente copie de Carpaccio, par notre peintre, est exposée à l'École des Beaux- Arts.

Médaillé aux Salons de 1866 et de 1869, Lecomte du Nouy recevait en 1872 une médaille de deuxième classe et en 1876 la croix de la Lég-ion d'honneur. Les expositions universelles de Londres en 1862,

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Lyon en 1872 et Vienne en 1873 lui valaient entre temps chacune une médaille.

Lecomte du Nouy n'est pas seulement un peintre ; il fut des heures douloureuses où il abandonna le pinceau pour le ciseau du sculpteur. C'est ainsi qu'il fit deux médaillons en marbre de morts qui lui étaient chers et qu'il sculpta au cimetière Montparnasse un tombeau, ne voulant pas laisser ce soin à une main profane.

Ce que j'ai dit de cet artiste vous a peut-être donné le désir de visiter son atelier, et il ne me reste plus qu'à vous rappeler qu'il est situé 20, boulevard Fiandrin. Je le fais, mais un peu à reg-ret, car, si jamais Lecomte du Nouy était dévalisé, si d'aimables cambrioleurs venaient lui enlever quelques-unes de ses belles études ou certaines pièces remarquables de sa collection, il en rendrait responsable mon coupable bavardage, et j'en serai désolé; chacun sait, en effet, que, par profession, le journaliste doit être la discrétion même.

17 janvier 1895.

DE BEAUFFORT

A l'annonce de la sortie de Ducrot sur Champig-ny, l'armée de ia Loire tenta de donner la main à l'armée de Paris et marcha sans hésiter à l'ennemi.

Le I^'* décembre commença la bataille. Nos troupes y furent superbes d'entrain et de coiirag*e. 11 s'ag-issait de sauver la patrie, chacun le sentait; aussi la première lig-ne allemande fut-elle rapidement enlevée. Les chefs payèrent de leur personne, et l'un d'eux est resté populaire parmi les troupiers.

Juché sur un petit cheval dont le trot le faisait sing-ulièrement rouler, raide comme une paire de pincettes sur ce coursier auquel il n'était g-uère habitué, l'amiral Jaurég-uiberry allait et venait, impassible sous le feu terrible de l'ennemi, encourageant ses hommes, veillant à l'enlèvement des blessés, excitant les valides et donnant à tous l'exemple du courage et du sang-froid. A un certain moment, un officier d'ordonnance du général Chanzy arrive au galop : — Où est l'amiral?

— Cherchez-le à l'endroit où le feu est le plus fort, répond le soldat auquel il s'est adressé.

De tels efforts furent récompensés et Tarmée coucha sur les positions ennemies. Mais, suivant leur tactique, les Prussiens reçurent des renforts pendant toute la nuit, et le lendemain la disproportion de nombre s'était encore aug-mentée.

Le début de la journée nous fut cependant favorable. Electrisées par leur succès de la veille, les troupes anéantirent à peu près le corps de Von der Thann ; mais Tarmée ennemie augmentait à chaque instant, et commençait à nous tourner.

Chanzy qui, depuis la veille, ne cessait de réclamer des renforts, vit enfin arriver, vers deux heures de Taprès-midi, Tavant-garde du 17® corps, qui venait de Patay . La bataille reprit plus violente que jamais. Il ne s'ag-issait plus alors de donner la main à Ducrot, de débloquer Paris, mais de protéger la retraite et de sauver Tarmée de la Loire, ff En avant, à la baïonnette! » crie le général de Sonis, qui charge à la tête des zouaves pontificaux; et, sans tirer, au milieu d'une fusillade terrible^ ces braves abordent un petit bois, en avant de Loigny, où sont établis les Prussiens.

Le général de Sonis, blessé dans cette attaque, est remplacé par le colonel Charette, et la position est enlevée de front. Le village de Loigny est pris après une terrible lutte corps à corps; mais là encore, le courage doit céder au nombre; Charette est blessé, sur trois cent cinquante hommes, les zouaves

DE BEAUFFORT 121

pontificaux en laissent deux cents sur le terrain; les survivants battent fièrement en retraite.

Parmi ces braves se trouvait un sous-lieutenant, le marquis de Beauffort, un pays et un artiste que je tenais, amis lecteurs, dût son extrême modestie en souffrir, à vous présenter sous un jour qui me paraît bien mettre en relief le caractère de rhomme.

Maintenant, voyons l'artiste. Rentré dans ses foyers après la guerre, de Beauffort s'adonna passionnément à la peinture. Il adopta le g-enre le plus difficile peut-être, l'aquarelle, qui exig*e, pour être parfaite, un art consommé et qui ne supporte pas la médiocrité.

Il est, d'ailleurs, facile de juger de l'habileté de main que ce genre demande. Après avoir légèrement indiqué d'un simple trait les contours de l'objet qu'il veut représenter, l'artiste humecte avec l'éponge son papier. Les valeurs se trouvent indiquées par les blancs de la feuille qui, en certaines places, sont laissés intacts. C'est là une première difficulté que l'on peut éviter avec la gouache; mais alors on n'obtient plus la même transparence ni la même finesse. Les couleurs s'échafaudent ensuite, se faisant valoir les unes les autres, appliquées largement sur la pâte mouillée. Jamais elles ne doivent être opaques et leur vigueur provient de la seule opposition des tonalités.

Inutile d'ajouter que dans de pareilles conditions

toute retouche est impossible ; Taquarelle doit être enlevée du premier coup.

De Beauffort aurait pu, comme son ami Simon, dont j'ai déjà entretenu les lecteurs de VEstafette, appliquer Taquarelle au paysag-e; il a préféré s'en tenir aux fleurs et aux oiseaux. Dans ses cartons se succèdent en de gracieuses reproductions la violette dont l'odeur si fine embaume la chambre de l'ouvrière comme le boudoir de la grande dame ; la rose si chère aux Parisiennes qui en admirent la forme et l'éclat; le chrysanthème aux mille pétales; la giroflée dont les chaudes colorations s'harmonisent si bien avec le gris des poteries ; les hortensias, les uns naturels, roses, les autres rendus bleus à l'aide de procédés chimiques ; le lilas, le chèvrefeuille 5 la rose trémière, Tiris, la tulipe, tout ce qui, dans la nature, charme l'œil, se retrouve là, frais et pimpant sous le pinceau de l'artiste.

Le Parisien, disons-le tout bas, car trop souvent il les dérobe, n'a pas de plus grande joie l'été que d'aller à la campagne cueillir des fleurs. Au grand dommage souvent de la veste et du pantalon, il se baisse dans le gazon pour en enlever les marguerites qui rémaillent çà et là ; il grimpe aux arbres comme dans sa prime jeunesse pour conquérir quelques branches d'acacia fleuri, ou s'attaque et se pique aux buissons épais pour remporter une touffe d'aubépine ; une vraie maraude. Le soir venu, fatigué, harassé de cette gymnastique

DE BEAUFFORT 12}

dont il n'a plus l'habitude, il rentre au log-is, un gros bouquet au bout de sa canne. En voilà pour huit jours, mais le parfum des fleurs pendant ce temps lui rappelle la campagne et la liberté.

De Beauffort, un Parisien de Paris, aime la campagne comme tous les habitants de la grande ville ; et, la semaine, enfermé dans notre chère cité, il y peint des fleurs.

Je disais, il y a un instant, qu'on trouvait aussi dans ses cartons des oiseaux.

Comment s'en étonner^ oiseaux et fleurs vont si bien ensemble ! Très simplement, sans apparat superflu, il les prend un à un, quelquefois deux réunis. Ici, c'est une pie, qui figurait au Salon des Champs-Elysées en 1879, une aile pendante, attachée par une patte ; là, une grive et un merle pendas à un clou ; les oiseaux les plus variés se succèdent, les uns bleus, les antres rouges, d'aucuns au plumage éclatant, d'autres de coloration plus terne, mais que nous aimons, car ils sont de nos pays.

Tel le moineau, cet hôte familier de nos jardins. 0 Miselle passer ! celui - là est étendu sur un coin de la table, il rappelle tristement les vers de Catulle :

« Pleurez, grâces, pleurez, amours; prenez le deuil, aimable cortège de Vénus. Il est mort le moineau de ma jeune amie, le moineau, délices de ma mignonne, lui qu'elle aimait plus que ses yeux. î)

Toutes ces compositions sont d'une coloration chaude et d'une pureté de dessin remarquable ; Tœil est charmé de tant de fraîcheur et de délicatesse.

Vous parlerai-je de l'atelier de l'artiste? Oui, car la première chose qui y frappe les yeux, c'est un paravent, œuvre du peintre, où se trouvent alternées deux scènes d'après des fresques de Pompéï, et deux autres copiées sur des esquisses japonaises. Il y a là un rapprochement heureux, et qui montre combien ces deux arts si différents ont cependant d'affinité lorsqu'on les ramène à leur pureté primitive.

Des poteries d'étain, des vases de porcelaine, des verreries de Venise, accessoires indispensables, garnissent la vaste salle; sur un autel un Bouddha; à ses pieds une fontaine en cuivre comme celles que copiait volontiers Chardin, des dieux ég-yptiens, de saintes icônes venues de Russie ; puis une belle panoplie d'armes; des études, souvenirs d'amis ; une superbe miniature sur vélin représentant un chevalier du Saint-Esprit prêtant serment à Henri IV; deux beaux bustes romains, une collection de pierres gravées, un groupe d'animaux de Barye, un coffret ancien en bois de cèdre curieusement sculpté, et partout des plantes apportant . leur note verte et se détachant, élégantes et sveltes, au milieu de vieilles tapisseries, tandis que sur tout un côté de l'atelier, au ras du plafond, court un rang de masques japonais aux physionomies étranges.

DE BEAUFFORT 12^

Et maintenant pourquoi de Beauffort s'est-il adonné à la peinture avec cet acharnement? La raison, je crois la connaître, et la voici : jeune encore il perdit s^, femme ; plus tard un enfant qu'il adorait suivit sa mère au tombeau. Isolé dans sa douleur, il chercha une occupation qui pût l'absorber complètement. Il aimait les beaux-arts qu'il avait déjà cultivés ; il s'y adonna sans réserve. La peinture, pour lui, fut une consolation ; il l'aime de tout son être et dans chacune de ses œuvres se retrouve un peu de son âme.

24 Janvier 1895.

LAISSEMENT

LES cloclies sonnent à toute volée et remplissent de leur joyeux carillon la commune entière. Les aubépines, sur le passag-e du cortèg-e, ont revêtu leur blanc manteau et embaument l'air ; les invités ont mis leurs plus beaux atours et la joie brille sur tous les visag*es,

Car un baptême, C'est une fête.

Et lorsque, suffisamment ondoyé, l'enfant revient à sa mère, celle-ci rêve pour le petit être débile que sa faiblesse retient à côté d'elle, un avenir éclatant de hauts faits, de bonheur et de gloire. Elle appelle sur lui les bénédictions du Seigneur, et, dans l'espérance de lui rendre la vie moins amère, elle le voue au bleu ; le petit garçon ne portera que des robes bleues, des mantes bleues, des bonnets bleus, des petits souliers que la mère tricotera en laine bleue, et cette couleur, agréable au Dieu des chrétiens, écartera de l'enfant les périls et les mauvaises pensées.

Si la mère peut choisir pour son fils la nuance

LAISSEMENT

à laquelle elle veut le vouer, les choses ne se passent pas aussi simplement dans la vie, et je connais tel artiste qui, voué au roug'e, voudrait bien envoyer cette-tonalité à tous les diables. Mais cela lui est impossible, car il est lié, par traité, avec un Américain qui lui a commandé un nombre incalculable d'archevêques à exécuter en tant d'années.

Le peintre cependant prend son mal en patience et compte que dans ce petit tableau que vous voyez là il y a neuf sortes de rongées différents, ce qui, si mes souvenirs sont exacts, constitue plus qu'une g-amme complète. Et cependant deux personnag-es seuls se trouvent dans cette toile : un cardinal tranquillement assis dans un excellent fauteuil :

Son menton sur son sein descend à double étage, Et son corps ramassé dans sa courte grosseur Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Debout à côté de lui, son secrétaire, un g*ros portefeuille à demi-ouvert sous le bras, lui tend les pièces à sig*ner.

Mais qu'est ceci ? Sa Grandeur vient de faire un pâté à la place d'un paraphe. Nom de nom ! s'exclamerait un vulg*aire mortel. Le cardinal ne dit rien, mais sa fig-ure exprime tout, à l'inverse de celle du secrétaire qui, rusé diplomate, ne laisse rien percer de son envie de rire un peu aux dépens de son cher supérieur. Malheureusement un juron ne fait pas partir un poil engagé dans une plume, et

Monseigneur de ses mains blanches et fines, de ses mains faites pour bénir, doit arracher le fil, auteur de tout le désastre. Il le saisit, tout au bout de ses doig-ts, entre le pouce et Tindex, mais deux marques noires sont le résultat de sa tentative, et la figure du cardinal exprime plus encore que tout à l'heure ce que Sa Grandeur ne dit pas.

La scène est vivante et les personnages très réussis; la salle d'abdication, à Fontainebleau, donne un fond harmonieux, et les meubles empire viennent jeter dans cette composition une note blanches des plus heureuses.

L'œuvre est intéressante à étudier, bien qu'inachevée encore, car l'artiste y montre à nu ses procédés habituels. Je ne parlerai pas de la maquette où il cherche à composer sa toile et fixe ses idées; cette période préparatoire est terminée, nous arrivons à l'exécution du tableau. Laissement fait d'abord un dessin au fusain, puis il précise à la mine de plomb ce que ce premier travail a forcément laissé d'un peu vague ; enfin il arrête à l'encre ses contours.

Cela lui donne un dessin qui reparaît sous la peinture, et lui permet d'arriver jusqu'au dernier coup de pinceau sans avoir perdu de vue les lignes de son œuvre. Mais cela ne suffit pas encore au peintre ; les couleurs dont il se sert, roses, violets et rouges, ne supportent pas les retouches ; les dessous reparaissent rapidement avec ces colorations. Si un clair venait à remplacer une ombre

LAISSEMENT I29

dans le drapé, cela pourrait aller quelque temps sans encombre, mais au bout de deux ou trois mois les dessous joueraient, ombres et clairs se fondraient, et tout, relief disparaîtrait. Il faut donc que chaque pli, et Dieu sait s'il y en a dans les vêtements flottants d'ecclésiastiques, vienne à sa place exacte et soit enlevé du premier coup. Aussi, pour éviter toute fausse interprétation d'un mouvement, Tartiste dessine vingt-cinq, trente fois s'il le faut le pli qu'imprime le coude à l'étoffe brillante ; puis c'est le tour du bras, de l'épaule, de la jambe ou du g-enou. Lorsque le peintre est devenu ainsi absolument maître de son drapé, il arrête ses lignes sur sa toile et exécute le morceau dont la coloration est d'autant plus vigoureuse que le dessin en est plus ferme.

Dow, dit-on, mettait huit jours à peindre un balai, mais quel balai ! Laissement met trois mois à faire un archevêque, mais quel archevêque ! Et combien je regrette que tous s'en aillent en Amérique une fois le Salon terminé.

La conscience extrême que l'artiste apporte dans ses œuvres, la rigueur du dessin qui en fait le caractère distinctif, sont le résultat de son éducation artistique.

Fils d'un honorable commerçant, qui avait amassé une assez jolie fortune à fabriquer des planches d'étain pour graver de la musique, Laissement faisait de la peinture comme passe-temps, son pèré désirant lui voir continuer son industrie.

Une de ses natures mortes, qui figurait chez son oncle, attira un jour Tattention de Brion. Il se fit présenter le jeune homme, trouva en lui Fétoffe d'un artiste, et décida son père à le laisser s'adonner sans réserve à son penchant naturel. Son volontariat fini, Laissement entra sans examen, et sur le simple vu de ses dessins, chez Cabanel ; il avait alors vingt et un ans. Il resta sept à huit années à cette saine et robuste école, devint premier dessinateur parmi les peintres de cet atelier et se consacra entièrement au portrait.

C'est ainsi que figuraient au Salon des Champs- Elysées Pradeau, l'ancien acteur du Gymsase ; Saint^Germain, dont la souriante physionomie valait au peintre une mention en 1882 ; Melchissédec, dans les Huguenots, et Fugère.

En 1888, Alexandre Dumas lisant une de ses pièces au comité de la Comédie française^ marque une nouvelle étape dans la vie du peintre. Ce sont encore des portraits, il est vrai, mais groupés à la manière des anciens, et l'on sent déjà percer le tableau de genre auquel arrive l'artiste en 1892, avec TJne histoire de garnison,

Laissement avait trouvé son chemin de Damas, et depuis il a conservé cette note. En 1893, il donne V Oncle et le Neveu; en 1894, Entre amis; en 1895, ce seront les Dernières Nouvelles^ scènes élégantes de composition, de dessin et de coloris, dont l'Empire fournit le cadre.

Ce n'est pas encore au Luxembourg que vous

LAÎSSEMENT I3 I

pourrez apprécier le talent de ce peintre. Que voulez-vous? Il est Parisien pur sang-, il est né à Paris en 1854, il a fait ses études scientifiques à Charlemag-ne et à Condorcet; il est membre de la Société des Parisiens de Paris et habite à Montmartre la villa des Arts; il est donc bien naturel que ses œuvres ne fîg-urent pas dans le musée de la capitale. Plus heureux, cependant, que beaucoup de ses pays, Laissement a un tableau exposé dans la g*rand'ville, sa Lecture à la Comédie française^ aujourd'hui dans la salle du comité de ce théâtre, qui en a fait l'acquisition.

Une autre de ses toiles. Un casseur de pierres^ qui fig-urait au Salon de 1887, a été achetée par l'Etat et orne quelque musée de province.

Une mention en 1882, une mention à l'Exposition universelle de 1889, voilà tout le bag*ag*e de récompenses de l'artiste. Si Ton se rappelle qu'il a failli, la première année où il exposa aux Champs- Elysées, enlever une médaille, on pourra reg-retter de voir ses efforts aussi peu couronnés de succès. Mais Laissement ne s'en préoccupe g*uère, car il a fait appel du jury au public, et le public lui a donné raison.

Au physique, c'est un grand garçon, un peu maig-re, auquel on donnerait à peine trente-cinq ans, bien qu'il en ait quarante. La figure pâle est animée par des yeux bleus qui fouillent et détaillent tout ce qu'ils voient; les cheveux blonds encadrent la tête ; la barbe est en pointe, et des moustaches

en brosse ombrag-ent la lèvre. Au demeurant, le meilleur fils du monde.

Dernier détail : Berthelon jure ses grands dieux que Laissement est d'une force stupéfiante au billard. Avec non moins d'énergie, Laissement proteste contre cette assertion. Comme je n'ai pas eu le temps de tirer la cbose au clair, je laisse à Berthelon la responsabilité de son affirmation.

6 février 1895.

ROLL

E Parisien qui visite une ville de province n'a

restant obstinément fermée durant la semaine, il se hasarde dans les petites rues avoisinantes et finit par trouver un écriteau qui lui apprend qu'il faut parler au concierge. L'infortuné voyag-eur se livre alors à une diplomatie que ne renierait pas un mandarin ; il adresse au cerbère son plus ai^ mable salut, fixe sur ses lèvres un bienveillant sourire, arg-ue de son titre d'étrang-er, et prononce au besoin quelques mots que l'on pourrait vag*uement prendre pour de l'anglais ou de l'allemand ; enfin, lorsqu'il n'a pas commencé par là, il tire de son porte-monnaie une pièce blanche d'une taille variable suivant les difficultés en présence desquelles il se trouve. Les portes tournent alors d'elles-mêmes sur leurs gonds et voilà notre homme dans la place. Souvent, il en est pour ses frais de diplomatie. Quelques toiles médiocres, une poignée

musée local, La porte en

de coquillages, un morceau de la canne de M. de Voltaire, un pied du fauteuil de Diderot, le tout dûment certifié et catalogué, une centaine de bouquins suffisent à remplir la pauvre salle du musée.

Quelquefois, comme à Honfleur, au milieu des médiocrités, une toile détonne : c'est une ébauche de Van Dyck plus belle que certaines des œuvres de ce maître qui figurent au Louvre, et le Parisien en excursion est satisfait de sa journée ; lui non plus ne l'a pas perdue.

D'autres fois, les salles contiennent de véritables richesses artistiques ; un goût sûr y a réuni des œuvres anciennes auxquelles s'adjoignent, chaque année, des toiles remarquables de maîtres modernes. C'est notamment le cas au Havre.

Parmi les tableaux ornant le musée de cette grande ville, il en est un qui, placé au-dessus du grand escalier, frappe le visiteur c'est Vlnondation^ de Roll.

Le fleuve, démesurément grossi, roule avec violence ses eaux bourbeuses et s'étend à perte de vue. Sa montée a été si rapide que tout le monde n'a pu s'échapper à temps des demeures envahies par le flot.

De courageux sauveteurs vont de maison en maison arracher à la mort les malheureux qui n'ont pa fuir. Déjà leur barque contient un homme dont l'asphyxie n'est peut-être pas complète et une vieille femme qui , épouvantée du danger.

ROLL

désespérée du désastre, pleure en se cachant la fig*ure. Mais cela ne suffit pas à ces ardents de dévouement, et bravant tous les périls, ils se dirig*ent vers le toit d'une ferme, dernier refug-e d'une famille. Un des sauveteurs, dont le torse magnifique émerg-e en pleine lumière, essaie avec son croc d'arrêter le mouvement de la barque, tandis qu'un autre, se servant habilement de sa godille, parvient à éviter un choc trop violent.

Du toit, un homme se cramponne au bateau, tandis que, debout, dans une pose superbe, la femme a saisi deux de ses enfants, prête à les jeter aux sauveteurs si le malheur veut que le flot écarte le bateau avant que tous puissent être sauvés. A ses genoux sont accroupis un autre enfant et la vieille mère. Un bœuf, emporté parle courant, passe à côté d'eux, et sa tête respire l'épouvante.

La scène se déroule, terrible dans sa simplicité, sous un ciel désespérément gris, et la pluie, qui depuis de longs jours n'a cessé de tomber, grossit encore le fleuve.

Cette toile, de dimensions considérables, saisit autant par le pathétique du sujet traité que par la solidité du dessin, la vigueur du coloris et la précision des détails.

C'est que RoU, dans ses toiles, ne livre rien au hasard. Lorsqu'il a fait choix d'uD sujet de tableau, il réfléchit durant de longues journées à l'arrangement de ses personnages; les maquettes succèdent

aux maquettes, jusqu'au moment où il en trouve enfin une qui lui donne satisfaction.

Alors, en possession de son ensemble, il s'occupe de rèxécution de chaque personnag-e ou de chaque groupe. S'ag-it-il, comme cela a lieu presque toujours, d'un effet de plein air, il se rend dans un parc obligeamment mis à sa disposition par un aimable Mécène, et là, sous la lumière du jour tamisée par les feuilles des grands arbres, il étudie son modèle, nu ou habillé. Et sous combien de formes? Ce sont d'abord des ébauches, puis des pastels de petite dimension, six, huit, parfois dix pour un personnage; enfin un dessin grandeur nature. Quelquefois l'artiste exécute ce dessin aux trois crayons, et l'on s'arrête, dans son atelier, saisi d'admiration devant ces hommes ou ces femmes aux muscles saillants, aux formes vigoureuses qui font songer aux fresques de Michel-Ange; c'est presque plus puissant que nature.

Lorsqu'il est en possession de tous ces documents, qu'il a étudié de même ses accessoires et son paysage, le peintre fait un fusain de la grandeur de sa future toile; il y réunit tous ses personnages, modifiant sa maquette dans les parties qui, à l'exécution, lui semblent défectueuses. Il reporte ce dessin sur sa toile, fait poser à nouveau ses modèles pour s'assurer de l'exactitude des mouvements, donne un dernier coup d'œil à la composition et commence enfin à peindre.

Il pousse la conscience à son extrême limite.

ROLL 13-7

N'a-t-il pas eu ridée, pour son inondation, d'aller acheter cent francs, aux abattoirs, la tête d'un bœuf qu'il fallut décapiter ! Trois jours durant'il en fit des études, et il la donna enfin à Pezon pour nourrir ses fauves. Cela n'a pas empêché des critiques bienveillants d'adresser à l'artiste de sévères admonestations au sujet de cette tête que, pour ma part, je trouve supérieurement rendue.

Dans la g*rande toile, les Joies de la vie, qu'il prépare pour le prochain Salon, fig'urent trois violonistes. Des modèles ordinaires ne sauraient tenir convenablement ces instruments ; que fait Roll ? Il invite à venir à son atelier trois musiciens d'un des grands concerts de Paris, et tandis qu'ils jouent du Beethoven ou du Berlioz, l'artiste étudie leurs mouvements.

Étonnez-vous, après cela, qu'un des immenses tableaux dont il est le puissant auteur lui demande trois ou quatre ans de travail et lui coûte 60 ou 80,000 francs ; et quand vous saurez qu'il le vend 25 ou 30,000 francs, vous comprendrez comment Eoll, qui avait autrefois une belle fortune, en a vu disparaître une partie ; et pourquoi aussi le g*rand art va s'éteig-nant. Aujourd'hui, les peintres qui s'y adonnent sont faciles à énumérer. Ils sont trois ou quatre : Puvis de Chavannes, dont les fresques du Panthéon resteront le chef-d'œuvre ; Cormon, Roll et son ami Forsberg*, ce Suédois qui fit la campagne de 1870 comme voloataire, demanda la naturalisation française au lendemain de nos désastres, et

sut faire revivre dans sa belle Fin d'un héros les souvenirs touchants de ces tristes années.

Que voulez-vous, ce n'est guère fin de siècle assurément, mais je trouve ces artistes admirables. Ils pourraient gag-ner une fortune considérable à peindre des tableaux de chevalet ; ils préfèrent rester pauvres par amour du grand art. Comme le dit RoU dans une phrase imagée : « Quand on se met à la peinture, on devient monstrueux et il le faut. On a l'air d'aimer sa famille, ses amis; erreur! On ne s'aime pas soi-même, on n'aime que la peinture. Le cerveau est toujours pris par elle; le reste, pour l'artiste, n'existe pas. »

Mais quels maîtres sont aussi populaires ? Qui ne se rappelle de Roll Don Juan et Haydée^ maintenaat au musée d'Avignon ; la Chasseresse^ au palais de l'ambassade de France, à Constantinople; V Inondation, au musée du Havre; cette exubérante Fête de Silène^ au musée de Gand ; la Grève des mineurs^ au musée de Valenciennes ; le 14 juillet^ à la Ville de Paris ; en Normandie, la Fermière et la Guerre qui sont au Luxembourg ; TJn chantier à Suresnes ; la Femme et le Taureau^ le Centenaire et combien d'autres grandes œuvres encore, sans parler des portraits de Jules Simon, de Damoye, d'Alphand et de Coquelin, si merveilleusement traités.

Né à Paris le 10 mars 1847, Roll, qui a débuté au Salon en 1870, obtenait une médaille de 3« classe

ROLL

en 1875 avec Halte-là^ une médaille de 1^'^ classe en 1877 avec V Inondation. Il était nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1883 et ofl3.cier à la suite de l'Exposition universelle de 1889.

Élève de Gérome et de Bonnat, il a beaucoup étudié les maîtres anciens, Rembrandt notamment, pour lequel il a une prédilection marquée. C'est le seul, dit-il, dont les tableaux soient assez puissants pour que la nature pâlisse à côté d'eux.

Roll voit g-rand ; entre lui et un autre maître de l'art français, Géricaiilt, il y a bien des points de ressemblance. Considérez plutôt ce g-rand cuirassier fièrement campé sur son cheval et pour Texécution duquel l'artiste, dédaig-nant ses brosses, ne s'est servi que du couteau. Mais c'est là un point que je dois simplement indiquer pour rester dans les limites normales d'un article, d'autant plus que je veux, avant de terminer, vous raconter une anecdote qui paraît avoir frappé Roll lui-même.

Il avait fait pour son Centenaire une étude très réussie du président Carnot et l'avait conservée pendant trois ans dans son atelier. Se trouvant un jour au dîner offert aux artistes par le Président de la République, il crut devoir offrir à Carnot l'étude qu'il avait g-ardée jusque-là. Elle accepta, et le dimanche suivant le peintre remettait à l'Élysée la toile promise. Quelques heures plus tard, on apprenait le crime de Lyon. L'étude de Roll fig-ure maintenant dans la chambre de la veuve du Pré-

sident de la République, et à chacun de ses déplacements elle l'emporte avec elle.

Il y avait là un épisode intime de la vie de l'artiste : ne valait-il pas la peine d'être conté ?

8 mars 1895.

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