JULIEN DUPRÉ
MONSIEUR Ravaisson, le très aimable vice-président de l'Académie des sciences morales et politiques, donne chaque année, dans ses salons du quai Voltaire, de charmantes soirées musicales auxquelles il convie, outre de nombreux amis, les artistes et les littérateurs les plus célèbres. Sa bienveillance y admet aussi paternellement quelques étourdis, dont je suis. A la dernière de ces réceptions, mon excellent pays Iwill, gendre du maître de céans, m'entraînait dans un g*roupe de peintres et leur disait, avec ce ton mi-cérémonieux, mi-plaisant qui lui est familier : « Je vous présente M. Guénin. »
Puis, en aparté, mais assez haut pour que chacun l'entendît : ^ Méfiez-vous, c'est un homme dang-ereux.
— Un anarchiste? demanda ce brave Delafontaine, en riant.
— Non, un journaliste, répliqua Iwill, et indiscret ; pesez bien vos paroles ! »
Mais, à ce moment, M^^^ Iwill, qui faisait les
honneurs de la soirée avec sa parfaite bonne g-râce, se mettait au piano, et le paysag'iste — comme les gens qui travaillent seuls sont bavards! — ne pouvait continuer ses révélations sur mon compte.
Présenté de la sorte, je n'avais plus qu'à justifier ma mauvaise réputation. J'avisai le plus grand de la bande : c'était Dupré. Les dieux avaient désigné la victime. Je l'avais déjà rencontré aux Parisiens de Paris et je profitai de l'occasion pour renouveler connaissance. Je lui demandai, au bout de quelques minutes de conversation, la permission de visiter son atelier, ce qu'il m'accorda volontiers, et nous prîmes date pour samedi dernier.
A l'heure dite, je me trouvais 10, boulevard Flandrin, chez le peintre, que je questionnais fort indiscrètement pendant toute la matinée.
Il y a, en peinture, plusieurs Dupré; celui dont nous nous occupons, Julien Dupré, est un animalier. Comment l'idée de peindre des bœufs et des vaches lui est-elle venue?
Oh! d'une façon bien simple. Il a été, aux Beaux- Arts, l'élève de Pils, le peintre militaire, auquel nous devons le Passage de VAlma. Si Dupré était né à la campagne, il aurait probablement dessiné des troupiers et se serait acquitté de cette besogne tout aussi bien qu'un autre; mais l'artiste, ayant vu le jour dans la capitale, s'est mis à copier les champs qu'il aimait, les animaux qui les peuplent et les paysans qui les cultivent. « La première fois où je me suis trouvé dans les plaines, dit le
JULIEN DUPRé
peintre lui-même, tout ce que j'ai vu m'a semblé nouveau et les scènes qui se déroulaient sous mes yeux m'ont empoig-né au delà de toute expression. » Le coup de foudre, quoi !
Et depuis lors, errant par monts et par vaux, Dupré voit la campagne en amoureux; ses paysannes sont assurément de vraies paysannes, mais elles paraissent plus affinées que dans la réalité, et, pour elles, il choisit les plus brillantes couleurs de sa palette; ses animaux sont ressemblants, et cependant ils sont plus élégants que ceux que nous rencontrons dans les prairies. C'est que l'artiste épure en quelque sorte la nature; il en prend la substance et y ajoute ce qu'il a de meilleur en lui; au matérialisme de la forme il joint ce que l'art a de plus fin; aimant la campagùe et ses habitants, il les rend intéressants et nous les fait aimer.
Vous rappelez-vous cette superbe vache après laquelle court désespérément un gamin qui voit déjà le garde champêtre lui dresser un procès- verbal pour les dégâts occasionnés par l'animal échappé, et son père lui administrer une râclée soignée pour se payer sur sa peau des écus qu'il sera obligé de sortir de son bas? Comme c'était vrai d'expression et juste de ton! Voilà une belle toile, qui est heureusement à l'abri des fluctuations. Le Luxembourg l'abrite ainsi que sa sœur jumelle, la Vache au soleil^ une des plus puissantes compositions du peintre,
Mais si nous pouvons admirer en France ces deux tableaux, et les Lieurs de blés qui sont au musée du Mans, combien, hélas, des œuvres de Dupré sont en Amérique! Il en est plusieurs qui figurent dans les musées du Nouveau-Monde. A Saint-Louis, c'est la magnifique toile intitulée Au pâturage^ exposée au Salon de 1882. Vous la voyez encore, cette grosse paysanne, qui tire de toutes ses forces sur la corde, mais qu'entraîne, malgré ses efforts, une vache au superbe pelage que l'amour ou la haine — les extrêmes se touchent — attire invinciblement vers ses congénères.
En Amérique aussi, au musée métropolitain, le Luxembourg de New-York, le Ballon^ que nous avons vu au Salon de 1884. Nobel, qui est allé là-bas, a tenu, à son retour en France, à féliciter Dupré du succès de sa toile auprès des Yankees, ff Tu n'as pas idée de cela, dit-il à l'artiste un peu surpris de la nouvelle; les bonnes d'enfants s'amassent en foule devant ton tableau, et les cochers abandonnent cab et cocotte pour faire comme tes paysans et regarder le Ballon. »
Heureux l'homme dont les œuvres produisent une telle impression sur le peuple aux masses profondes. Et notez, s'il vous plaît, que cette auréole de gloire brille sur une tête infiniment moins chauve que celle d'un sous-préfet. Julien Dupré a commencé, en effet, à prendre place au banquet de la vie en 1851, à Paris ; entré aux Beaux-Arts en 1871, il expose régulièrement chaque année depuis 1876