MARCEL BASCHET
celui de M'"® Leroux-Ribeyre, celui de M™^Louis Legendre, et enfin le tableau Sarcey chez sa fllle^ qui, en 1893, attire Fattention de tous sur le jeune artiste et le met définitivement hors de pair.
Cette année, Baschet nous donne un portrait très remarqué d'Ambroise Thomas. C'est une belle toile où rillustre compositeur se détache vivant en pleine lumière. L'administration des Beaux-Arts a compris tout ce qu'il y avait de promesses et de qualités dans cette œuvre si fine et si larg-ement traitée à la fois, et elle en a fait, au nom de l'État, Tacquisition pour le Conservatoire.
N'est-il pas curieux, maintenant, de rapprocher de ce succès les notes que l'Académie décernait à son pensionnaire et dont la plus indulg-ente était rédigée en ces termes :
« M. Baschet, pour son envoi de troisième année, n'a soumis à l'examen de l'Académie que la copie d'un fragment d'une des fresques de la chapelle Sixtine. La copie qu'il a envoyée reproduit, avec une exactitude scrupuleuse et une finesse remarquable, le dessin, le style et la couleur de la peinture originale ; mais l'Académie eût préféré que ces qualités fussent employées à la reproduction d'une œuvre plus profitable, en raison de ses mérites propres, aux études et aux progrès du pensionnaire.»
Qui aime bien châtie bien, dit un vieux proverbe : Marcel Baschet était l'enfant chéri des dieux.
2 juillet 1895.
ON en revient toujours à ses premières amours, disaient nos ancêtres. Cela s'applique aussi bien aux artistes qu'aux belles, paraît-il, et avec Léon Glaize j'en reviens, moi aussi, à de vieilles amours.
Il y a de cela quelque quinze ans, alors que je commençais à m'initier aux beaux-arts, je vis un jour, dans un g*rand journal parisien, la reproduction de dessins de cet artiste. Les croquis étaient si joliment enlevés, les lig-nes en étaient si pures, Tallure si élég'ante, que je les découpai pour les conserver dans un de mes cartons où ils se trouvent encore aujourd'hui.
Malgré toute mon admiration pour le peintre, je n'ai fait sa connaissance qu'il y a peu de temps. C'est un homme dont l'extrême réserve frise singulièrement la timidité. S'adonnant entièrement à son art, il vit très retiré, et bien qu'il fasse partie
de la Société des Parisiens de Paris, je dois déclarer, pour sa plus g-rande confusion, que je ne Ty ai jamais rencontré.
Léon Glaize est né dans la capitale le 3 février 1842. Son père, Aug*uste Glaize, est un des artistes qui ont occupé une place considérable dans la période qui va de 1839 à nos jours. De ce peintre, la Décollation de saint Jean-Baptiste^ les Femmes gauloises, le Pilori et le Spectacle de la folie humaine^ après avoir été fort appréciés aux Salons de 1848, 1853, à l'Exposition universelle de 1855, et au Salon de 1872, sont entrés aux musées de Toulouse, d'Autun, de Marseille etd'Arras.Le musée d'Amiens a reçu VÈcueil; celui de Rouen, la Pourvoyeuse misère; celui de Tours, les Cendres, œuvres du même artiste.
Mais ce n'est pas seulement dans les musées qu'on peut apprécier le talent d'Aug-uste Glaize, et les murs de Saint-Sulpice, de Saint-Jacques du Haut-Pas, de Saint-Eustache et de Saint-Gervais nous rappellent le maître disparu.
Faut-il s'étonner qu'un homme de cette valeur ait réag*i sur son fils et ait façonné son talent par d'incessants conseils et de perpétuels exemples? Peut-être même cette influence sur le jeune homme eût-elle été trop g*rande s'il n'avait eu soin de le soumettre aux leçons de Gérome ?
Pour la première fois, Léon Glaize expose au Salon en 1859. Il avait alors dix-sept ans, et son tableau, Dalila^ lui vaut une mention honorablOo
Puis, les envois se succèdent rë^^ulièrement, et chaque année de nouveaux progrès témoignent du travail opiniâtre du peintre. Pour ne citer que ses toiles principales, c'est Samson'pris par les Philistins^ que Théophile Gautier qualifie de « bonne et solide pointure » ; c'est, en 1863, Ésope chez Xanchus, aujourd'hui au musée de Dijon et que récompense une mention honorable. En 1864, le jury, à l'unanimité, décerne à l'artiste une médaille pour son tableau Samsom rompant ses et l'État achète l'œuvre pour la placer au musée de Mulhouse.
En 1866, Léon Glaize concourt pour le prix de Rome et est reçu le premier en loge. Ici se place un incident que mon confrère et ami Hustin raconte en ces termes :
« Au jugement définitif il fut classé le second et dut céder le premier rang- à Regnault. Mais ce ne fut point sans discussion que ce deraier l'obtint. Il avait modifié d'une façon complète sa première esquisse, ce que le règlement défendait par une disposition formelle que Glaize, comme les autres concurrents, avait cru devoir respecter. Une bonne partie du jury fut pour Glaize.
« Ce fut celle qui s'était prononcée pour Regnault qui triompha. L'illégalité de cette décision était flagrante. Regnault se trouvait, par la complaisance du jury, placé dans une situation privilégiée qui compromettait l'avenir de ses concurrents plus soucieux des règlements. Son rival ne lui garda cependant pas rancune d'un passe-droit dont
le jury seul était responsable. Il resta même son camarade, son admirateur, et lui serra la main sur le champ de bataille de Buzenval, où le jeune maître devait trouver la mort. »
Au Salon de la même année, le jury, dans la mesure où cela lui était possible, réparait cet échec, si honorable d'ailleurs. Il accordait à Glaize une nouvelle médaille pour son Christ et les dix lépreux qui se trouve aujourd'hui dans l'ég-lise Notre-Damedes Blancs-Manteaux.
En 1867, l'artiste expose au Salon l'Égide actuellement au musée de Montauban ; en 1868, le portrait de sa mère, nouvelle médaille et mise hors concours; en 1870, Premier Duel; en 1875, Conjuration aux premiers temps de Rome ^ au Luxembourg* ; en 1876, Orphée et Eurydice^ à l'hôtel de ville de Saint-Dié; en 1877, les Fugitifs ; Léon Glaize est alors nommé chevalier de la Lég-ion d'honneur.
Une première médaille récompense ses envois à l'Exposition universelle de 1878, et les toiles se suivent chaque année au Salon des Champs- Elysées ; le portrait de son père, celui de Vacquerie; Victor Hugo sur son lit de mort; le Réveil^ au musée de Dijon; Fête en Vhonneur de Thésée^ au musée de Dunkerque ; le portrait de M^^^ Delna dans les Troyens; celui de M. Favre, et cette année même, une g-rande composition fort remarquée: les Limbes, — De son sépulcre^ Jésus-Christ vient délivrer les élus de V Ancien Testament que le péché originel retenait dans les limbes.
L'œuvre était intéressante, non seulement par l'habileté de la composition, la science du dessin et la facture, mais même par le choix du sujet. Il faut, en effet, un certain courag-e pour sortir de l'ornière où la mode et le désir d'arriver quand même poussent malheureusement beaucoup d'artistes. L'œuvre figurera probablement dans un musée, bien que la peinture relig*ieuse soit aujourd'hui quelque peu délaissée, et ce sera une excellente acquisition. C'est, en effet, une toile du g-enre classique dont Léon Glaize est chez nous l'un des derniers représentants.
« Personnellement^ nous dit-il, je trouve que la prétendue peinture moderne est faite toute d'affectation. Le goût varie évidemment avec les époques et les tableaux sont datés beaucoup plus sûrement par le faire que par les inscriptions apposées au bas; mais actuellement, il y a chez beaucoup d'artistes le désir d'éviter à tout prix ce qui a déjà été fait. De là des excentricités sans nom et la disparition de toute sincérité. Ce n'est pas, quoiqu'on en pense, le moyen d'être original au bon sens du mot. Quand un peintre est doué et qu'il a une personnalité, il fait du nouveau sans chercher à faire neuf.
« D'ailleurs, ce désir de l'inédit a d'autres conséquences déplorables. Au lieu de travailler à trouver de belles lig-nes, on s'ingénie à en découvrir de laides ; au lieu de s'appliquer à donner au
tableau tout le fini qu'il comporte, on cherche à bâcler la toile le plus vite possible. 7>
Ce sont là des réflexions singulièrement justes et qui dénotent chez Léon Glaize un observateur et un penseur. J'ajouterai, et c'est le plus grand éloge que je lui puisse adresser, qu'il a su éviter récueil qu'il signale si judicieusement.
Doué d'une puissance de travail extraordinaire, Léon Glaize est l'auteur du plafond du Théâtre des Arts, à Rouen, et il a décoré la salle des mariages à la mairie du vingtième arrondissement, ainsi que les frises du salon des Arts, à l'Hôtel de Ville de Paris. Ce sont là des œuvres qu'il sera trop facile à mes aimables lecteurs d'aller voir pour que je les décrive ici ; elles ont porté à son apogée la gloire de l'artiste et la rosette d'officier de la Légion d'honneur, déjà réclamée pour lui, ne tardera certainement pas à lui être décernée.
Ce ne sera d'ailleurs que justice, car outre les récompenses que j'ai indiquées plus haut, Léon Glaize a obtenu le grand prix de Rouen, une médaille à l'exposition d'Anvers, une médaille à Vienne, etc., il a été, à diverses reprises, membre du jury des Salons annuels et il fait partie du jury du prix de Rome
^ Mon père, dit tristement l'artiste, était un peu sauvage ; aussi n'a-t-il pas eu tout le succès auquel il avait droit. »
Le fils tient singulièrement du père sous ce rapport ; mais c'est l'honneur de la presse artistique
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de faire connaître ceux qui vivent sans quémander des faveurs de porte en porte, d'appeler sur les timides et les modestes Tattention de Tadministration des beaux-arts. C'est à elle, ainsi éclairée, qu'il convient d'ag*ir, et je suis certain qu'elle fera son devoir.
25 Juillet 1895.
THIVIER
MON excellent maître et ami Jean Desbrosses m'avait prié d'aller pendre la crémaillère dans sa nouvelle demeure de la rue de Lubeck. Je n'eus garde d'y manquer, et comme j'étais des premiers arrivés, nous fîmes, mon aimable bote et moi, un tour de jardin. A la porte de l'atelier, je m'arrêtai devant une belle statue de g*randeur naturelle. Assise dans un fauteuil, le reg-ard impitoyable, la physionomiedure,le bustepenché en avant, Locuste prépare le poison qui va faire périr Claude.
— Voilà une œuvre, dis-je à Desbrosses, et j'ai rarement vu rendre aussi complètement pareille expresbion de Êaine et de méchanceté.
— C'est d'un de mes camarades, Thivier, un Parisien de Paris, un pays, avec lequel vous pourrez faire connaissance, car ce sera votre voisin de table.
De nouveaux invités arrivèrent, Thivier fut du nombre ; Desbrosses nous présenta l'un à l'autre, et à la fin du repas nous étions les meilleurs amis du monde.
Eugène Thivier est un homme d'une cinquan-
taine d'années, gai, aimable, spirituel, sur la figure duquel se lit une g-rande énerg-ie. Il a fait la campag-ne de 1870 dans les bataillons de marche, et les déboires nombreux qu'il a, comme bien d'autres, éprouvés sur sa route, n'ont jamais pu le détourner de son art. « On a souvent, dit-il, des ennemis dans la sculpture; mais à travailler le marbre ou le plâtre, à donner une forme à l'idée qui vous hante, on éprouve une telle jouissance que l'on oublie toutes ses déceptions. »
Thivier a dû lutter long*temps contre sa famille pour s'adonner aux beaux arts, mais il a surmonté tous les obstacles car c'est un convaincu; d'ailleurs serait-il sans cela l'intime d'un passionné comme Desbrosses ?
Il exposa pour la première fois au Salon de 1866. Élève de Dumont, on retrouve dans ses œuvres de début l'influence de son maître; mais bientôt il s'en dégag*ea, tout en restant amoureux de la forme et du beau et en observant les traditions de Fart classique.
Son atelier, situé rue du Ranelag*h, 102, est d'autant plus intéressant à visiter qu'on y retrouve beaucoup de maquettes de ses principales œuvres. De plus, presque toutes ses statues ayant été achetées par des particuliers, et les musées de Paris ou de province n'en renfermant aucune, c'est à Passy qu'il faut aller pour apprécier le talent qu'il y a dépensé.
Quand je dis qu'il faut se rendre à son atelier
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pour jug-er Thivier, je me trompe, car une de ses œuvres fig-ure au théâtre de l'Odéon ; c'est le Passante
Sur un vieux banc de marbre, en une pose élég-ante, un adolescent est étendu pour délasser un peu ses membres fatig-ués. Â^ppuyé sur un bras^ il a sa g-uitare derrière lui, et sa tête expressive reflète les beaux rêves qui passent sous ses yeux.
Tout concourt merveilleusement à rendre cette œuvre charmante ; le sujet choisi, la pureté des lig-nes, le naturel de la pose et aussi ces fins basreliefs dont le sculpteur a orné le banc où repose le jeune homme.
Le plâtre de cette composition fig-ura au Salon des Champs-Elysées en 1890, le marbre en 1891. Il valut à son auteur une troisième médaille^ et l'État s'en rendit acquéreur pour le placer à rodéon, où malheureusement Ton ne peut voir qu'une partie des bas-reliefs.
Mais que d'efforts, que de travail avant d'arriver à ce succès. Depuis 1866, Thivier expose tous les ans. Pour ne citer que les œuvres dont le souvenir est resté le plus vivace parmi les amateurs d'art, en 1867 il donnait Séila célébrant la victoire de son père Josué et Isl Jeunesse de Bacchus; en 1869, Paris; en 1870, une Danseuse du ballet de Faust. Qui ne se rappelle avoir vu, au Salon de 1875, Pierrot musicien^ très amusant dans son costume Louis XV? Sous le bras, il tient une oie au lieu d'une g*uitare, et tandis que l'animal, offensé
des familiarités que prennent avec ses côtes les mains du jeune liommej'ette lesliauts cris, celui-ci, imperturbable dans sa haute collerette, chante tout en s'accompag^nant sur son étrang-e instrument. L'œuvre est vivante, et je serais bien surpris si ce n'était la reproduction d'une de ces bonnes plaisanteries qu'aimaient tant nos pères.
En 1876, l'artiste envoyait à l'Exposition une Chienne de race Saint-Germain; il reYendiit au grand art avec Locuste préparant le poison qui fit périr Claude y Germanicus^ le buste de Marguer ite de Navarre^ d'après une g*ravure de T époque, V Oracle d'amour, un Croyant russe^ qui va par les chemins, dans sa long*ue robe, son haut bonnet sur la tête, un bâton à la main, le chapelet à la ceinture ; Psyché sommeille^ qui valut au sculpteur une mention ; le Serment d'amour^ Amphitrite et la Misère. Comme elle étaitbien vraie la douleur peinte sur la fig-ure de cette femme en haillons qui, un enfant pendu à sa mamelle tarie, tendait la main aux passants et mendiait quelques sous pour sauver la chair de sa chair !
Mais la première chose qui frappe en entrant chez Thivier, c'est un beau marbre que nous espérons bien voir acheter par l'État. Étendue sur sa couche, une jeune fille aux formes séduisantes dort nue, un bras allongé le long* du corps; sa poitrine se soulève, les reins se cambrent, une impression d'effroi et de douleur se lit sur sa tête rejetée en arrière, et elle cherche à repousser un
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monstre ailé qui se dresse sur sa belle hanche. Mais rhorrible bête se cramponne, et ses g*riffes aig*uës pénètrent dans la chair de l'infortunée. C'est cette impression de cauchemar fug*itiye et presque insaisissable que Thivier a su rendre d'une façon véritablement remarquable.
Si, comme nous le demandons, l'État place cette œuvre au Luxembourg-, il est certain qu'elle y retrouvera le succès qu'elle a obtenu au Salon de 1893
Cette année, Thivier nous a donné V Espoir de la Patrie^ dont le souvenir est trop récent pour qu'il soit utile d'y insister.
Un dernier mot : Thivier fait de la peinture lorsque les chaleurs de l'été l'oblig-ent à abandonner la capitale. Elève de Desbrosses, il exécute très joliment le paysag-e, et son atelier renferme quelques toiles qu'an peintre de profession ne dédaig-nerait pas de sig-ner.
3 août 1895-