‹ Les Parisiens de ParisChapitre 20 sur 28 · FRÉDÉRIC RÉGAMEY I 7 I · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC RÉGAMEY I 7 I

une fenêtre tout juste assez larg-e pour le passage et élevée au-dessus du sol. Dans Taxe de ces deux fenêtres, une troisième, percée dans le mur de séparation, maintient dans le funèbre édifice un courant d'air constant. Un grillag-e en bois ferme le petit caveau, un volet plein le premier ; tous deux sont cadenassés. Par les vitres du grillage on voit le sol jonché d'ossements, de crânes surtout, d'une blancheur d'ivoire.

« Un père vient ouvrir le volet. Tout d'abord, les yeux, habitués au g*rand jour, disting-uent mal les spectres blafards dressés dans l'ombre contre les murailles. Il faut entrer la tête par l'étroite fenêtre ; alors tout se dessine. Ils sont là, une quarantaine devant vous, à droite, à gauche, entiers encore ou plus ou moins détruits , debout ou affaissés dans des effondrements étranges. Quelques-uns, les plus anciens, écroulés, forment un tas, une masse, se détachant du fouillis d'ossements qui recouvrent la terre, une terre noire dont on ne voit qu'un bien petit espace libre tout près de soi, sous la fenêtre.

« Aucun d'eux ne ressemble aux autres. La mort se montre ici ingénieuse à varier ses effets. Elle est aidée involontairement par les religieux dont les mains ont disposé là les cadavres. Tels ils les trouvèrent, tels ils les laissent, remplaçant seulement par un suaire le linceul de neige dans lequel ils s'étaient endormis. Eaidis par le froid, liés à une planche qui les maintient debout, la face

découverte, ils attendent, accotés à la muraille, pressés les uns contre les autres, la lente destruction des années. Le suaire s'entr'ouvre ; les vêtements paraissent, une manche, un bout de jupon, la g-uêtre de drap bleu foncé du journalier piémontais, de gros souliers montrant les semelles aux clous rouillés ; un bout de foulard que la moisissure n'a pas tout à fait rongé, et, ce qui fait éclater le fond roug*e, les raies jaunes d'un ou deux frag'ments.

« Puis les étoffes, se détruisant, découvrent la peau parcheminée, tendue sur le squelette ; les os saillissent, laissant par places pendre des choses sombres qui semblent les débris effilochés des vieux habits et qui sont peut-être des restes de chair, de muscles noircis. Quelquefois un membre se détache, puis un autre ; une corde qui s'use, laisse au bout de ving-t ans, trente ans, s'affaisser c le cadavre qu'elle maintenait. Encore quelques années et, de ce mélange indescriptible, il ne restera plus enfin que les os, seuls et nus, perdus au milieu de ceux qui étaient déjà là, couvrant le sol.

« Du reste, pas de pourriture. Grâce au froid constant qui les conserve comme dans une sorte d'appareil frigorifique, les pauvres corps retournent insensiblement à la poussière, ne laissant percevoir qu'une fade odeur de cave. »

Il y a, dans le volume, des pages plus gaies, mais celle-ci est saisissante.

29 Octobre 1895.

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