QUIGNON
C'ÉTAIT pendant le gTand hiver : sur Testacade Henri IV, la foule se pressait pour reg*arder un peintre qui, tout émerveillé du sujet qu'il avait sous les yeux, avait installé, au milieu de la Seine g-elée, son pliant et son chevalet. Le traditionnel parapluie blanc manquait bien, mais, outre que le soleil n'était guère gênant, il y avait dans la nature assez de notes claires sans y ajouter encore celle-là. Soudain, un remous se fait dans la foule, un ag-ent de police la traverse, il arrive sur la berg-e. Le délinquant est là devant lui; je dis délinquant, car une ordonnance de police a interdit au commun des mortels de se hasarder sur la surface g'elée du fleuve. L'ag^ent, tout à son devoir, saute sur le peintre, qui sursaute sur son tabouret. Cinq minutes, et l'artiste, charg-é de tout son attirail, comparaissait, toujours accompag-né du serg*ent de ville, devant la justice de son pays représentée par le commissaire de police, et contravention était dressée contre l'infortuné.
Voilà comment Quignon récolta un procès- verbah qui d'ailleurs n'eut pas de suite, et un bon rhume»
pour avoir fait une fort jolie étude sur la Seine embâclée à Paris.
Laissez-moi maintenant vous le présenter. Quig*non est un g-rand et robuste garçon de trente-huit ans, auquel on ne donnerait pas cet âge sans quelques cheveux blancs qui brillent çà et là sur les tempes et qu'il montre avec un certain org^ueil ; la barbe est noire, tirant quelque peu sur le roux; la physionomie ouverte et décidée.
Dans son vaste atelier du 83, boulevard Richard- Lenoir, au milieu de vieux meubles bretons et à côté d'un panneau composé d'outils aratoires que surmonte tristement un corbeau, sont accrochées çà et là ou figurent placées sur des chevalets quelques planches d'eaux-fortes, des pochades, des études et des toiles. Parmi celles-ci, il en est une qui attire d'autant plus l'attention qu'elle donne une note que Quignon a modifiée depuis ; c'est son premier Salon. Sur un ciel très clair, presque blanc, se détache une ferme entourée d'arbres et située sur le bord d'une route en zigzags, où des flaques d'eau, restes d'une récente ondée, réfléchissent une partie du cieL On reconnait l'influence de Pelouse dans cette petite toile.
Tous ceux qui sont allés au Luxembourg ont pu voir le tableau de Quignon intitulé : « Avoines en fleurs », un grand ciel légèrement nuageux, dans le lointain des coteaux que surmontent çà et là quelques arbres; entre ces coteaux et la large plaine couverte de blonds épis d'avoine qu'émaillent