QUIGNON
de place en place des touffes de coquelicots aux vives couleurs, on sent un ravin où se perd un villag-e dont les premières maisons' sont seules visibles. A travers la plaine, dans laquelle un pommier au grêle -feuillag-e arrête les regards, serpente un étroit sentier qui conduit au village.
Dans cette toile, Quig^non est visiblement en pleine possession de lui-même. Il a donné une grande personnalité à son talent, qui reste toujours — c'est là son caractère essentiel — très lumineux*
Sa peinture est faite, que Ton me passe l'expression, à chaux et à sable ; ce sont des dessous plats, assez ternes et presque uniformes, sur lesquels viennent se plaquer ensuite des empâtements aux colorations chaudes et harmonieuses. Néanmoins, le peintre a su se garder de tomber dans cette sorte de réclame tapageuse que Ton décore du nom d'impressionnisme, et dont il ne faut pas confondre les résultats outrageusement ridicules avec les efforts de certains artistes qui, séduits surtout par la difficulté à vaincre, se placent devant la nature et cherchent à en rendre les côtés bizarres.
Ce sont, en peinture, des paradoxes analogues à ceux de Jean- Jacques Rousseau en littérature, mais ils n'en constituent pas moins des œuvres de maîtres, et Ton ne saurait les assimiler aux esquisses grossières d'impuissants qui, ne pouvant faire une toile complète, essaient de masquer leur manque de talent et d'études derrière un débordement de couleurs brutales. Quignon a toujours
SU se défendre contre la réclame impressionniste ; son talent lui rendait d'ailleurs la tâche facile. C'est avec plaisir que j'ai pu le constater encore dans les deux toiles qu'il enverra cette année aux Champs-Elysées, dont l'une est intitulée : « Blés en fleurs * et l'autre...
Mais chut! soyons au moins à moitié discret et espérons que cette dernière œuvre, qui représente un coin de la bonne capitale, ne ramènera pas son auteur devant la sévère Thémis.
6 mars 1894.
YONNE je reçois du monde ce soir dans mon
JL atelier ; vous aurez l'oblig-eance d'épousseter tous les cadres.
— Oui, monsieur !
Le maître était à peine parti que la bonne, sautant sur son plumeau et profitant d'une liberté qu'on lui refusait généralement, faisait voler au plafond une fine poussière que le soleil caressait de ses rayons d'or. Non seulement elle s'attaquait aux cadres, mais elle frottait aussi les toiles.
— Eh bien ! en voilà une qui est sale ! Quelle poussière, mon Dieu !
Et le plumeau allait et venait, passait et repassait, une buée bizarrement colorée s'élevait dans les airs, et plus Yvonne s'acharnait, plus la poussière aug-mentait.
— Misérable, mon pastel ! rug-it l'artiste, qui revenait chercher un objet oublié.
A ces mots, la bonne s'arrête et demeure abasourdie du résultat qu'elle a obtenu. L'œuvre si fraîche qui figurait sur le chevalet quelques mi-
IWILl
nutes auparavant avait disparu ; il n'y avait plus de poussière, mais une teinte uniformément g*rise s'étalait sur la toile.
La domestique, qui était depuis peu au service de l'artiste avait mal compris Tordre de son maître et avait confondu cadre et pastel.
Le peintre était philosophe ; se lamenter n'eut servi de rien ; il se remit au travail ; deux jours après le mal était réparé et l'œuvre pouvait figurer au Champ~de«Mars sous la signature dlwill.
L'accident qui lui était arrivé tenait à ce fait que jamais Iwill ne fixe ses pastels, car cela leur ferait perdre leur fraîcheur; et si l'accident put être réparé, la raison en est que l'artiste^ procédant, pour éviter le fixage, par superposition de tons, ce qui restait de couleur tint lieu de dessous.
C'est grâce d'ailleurs à ces procédés très personnels qu'Iwill obtient ces œuvres charmantes devant lesquelles la foule s'amasse chaque année à l'Exposition. L'opinion publique a quelquefois du bon et souvent l'administration se rend à son verdict ; aussi voyez-vous au musée du Luxembourg un pastel intitulé La Hague. Une côte dénudée que bat la mer blanche d'écume se détache sur un ciel sombre où glissent, semblables à de grands oiseaux, d'immenses nuages tordus par le vent- Sur la dune un arbrisseau se courbe secoué par la tempête et perd ses dernières feuilles tandis qu'un rayon de soleil éclaire au loin la terre.
Mais Iwill n'est pas seulement un pastelliste, les
IWILL
reproductions de Boussod et Valadon ont rendu populaires certaines de ses toiles.
Dans son bel atelier du quai Voltaire, véritable salon où se voient réunis de splendides tableaux de vieux maîtres et d'antiques meubles gothiques, sont suspendues à côté de pastels, de nombreuses peintures représentant les pays les plus divers. Ici, c'est Sèvres, que l'artiste habite une partie de l'année, puis la Hague et Saint- Vast, plus loin Aix et ses environs; voici Venise avec ses vives colorations, non pas la Venise conventionnelle où le bleu le plus violent côtoie le jaune et le roug-e purs, mais une Venise plus vraie, plus simple, que l'artiste veut nous faire aimer et apprécier dans sa sincérité, comme il l'a fait pour la Hollande aux brouillards transparents.
Au milieu de cette véritable débauche de couleurs joyeuses, une chose attire l'attention du visiteur, c'est la palette du peintre. A tort ou à raison, je crois que la palette reflète la note de l'artiste. Prenons celle d'Iwill. Au milieu, du blanc, beaucoup de blanc; à droite les jaunes, à g*auche les roug-es et les bleus ; les couleurs se suivent ainsi, allant du clair au sombre jusqu'aux extrémités, où l'on rencontre les verts et les jaunes foncés. De noir peu ou point ; tout est clair sur cette palette.
Ses couleurs ainsi mises en ordre, voici comment procède l'artiste. Il cherche laborieusement son sujet , contemple long-uement celui qu'il a choisi ; puis, après avoir dessiné rapidement son
paysage, il commence à en peindre la partie qui lui paraît la plus claire quelle qu'elle puisse être d'ailleurs. Cela lui donne une première note autour de laquelle les touches se succèdent en se faisant valoir mutuellement. Son étude se termine ainsi sans retouches, et elle sort de ses mains fraîche et accorte comme une bergère de Watteau ou de Boucher.
Il est inutile, après cela de vous dire qu'Iwill ne peint que d'après nature.
Vous présenter l'artiste n'est pas nécessaire ; la peinture et l'homme ne font qu'un. Eegardez ce paysage de Hollande si fin dans les gris de sa brume, si lumineux en même temps, si vigoureux de facture, et vous pourrez facilement pourtraire le peintre.
Mais au moment de terminer cet article je m'aperçois que j'ai oublié de parler de la nationalité d'Iwill. Est-ce un Anglais, comme beaucoup le croient, ou un Hollandais? Ni l'un ni l'autre; Léon Clavel est Français et, qui plus est, Parisien. ^
Quant au pseudonyme d'Iwill, sous lequel il est aujourd'hui célèbre, il a une histoire et la voici :
Destiné par son père à la carrière administrative, Clavel sentant bien que sa voie était tout autre, se lança dans les beaux-arts, travailla d'abord seul devant la nature, devint ensuite élève de Lansyer, et enfin exposa une première toile qu'il signa fièrement de ces deux mots anglais qui sont devenus sa devise : I toill^ je veux.
On peut ce qu'on veut, dit un vieux proverbe; il faut croire qu'il est quelquefois vrai.
Un dernier mot. Iwill est de ceux qui ont porté le plus haut à l'étrang-er le renom de Técole paysagiste française. Metabre sociétaire du Champ-de- Mars, il a obtenu à TExposition universelle de 1889 une seconde médaille : les Expositions de Melbourne et de Barcelone lui ont valu chacune une médaille d'arg*ent. Espérons que la Direction des beaux-arts tiendra à réparer un oubli regrettable en le comprenant dans une de ses prochaines promotions de la Légion d'honneur. Il y a des hommes qui honorent un ordre, et Iwill est de ceux-là.
26 mars 1894.
NOZAL
Tous les soirs, en revenant de son travail, l'ouvrier ou le petit employé, qui traverse la Seine pour rentrer chez lui reg*arde d'un œil d'envie les coteaux de Meudon, couverts de bois que masque déjà la brume qui s'élève du fleuve, et derrière lesquels le soleil, sur le point de disparaître, semble, dans un dernier éclat de prodigalité, jeter à pleines mains l'or et la pourpre sur le ciel qu'il abandonne. Comme le pauvre Parisien voudrait pouvoir respirer une beure dans ce paysag^e au sortir de l'étuve de l'usine ou du bureau !
Aussi, lorsque le dimanche est arrivé et que, pour se reposer des labeurs de la semaine, il peut enfin aller à la campagne, se bâte-t-il, dès le matin, de prendre le bateau qui doit le mettre à même de réaliser son rêve. Plein de bonne humeur, d'une joie même quelque peu enfantine, il regarde les moindres objets qui défilent sous ses yeux. Ici, c'est le Trocadéro, là la tour Eiffel, puis Passy et l'île de Grenelle : voici, à gauche, la statue de la République éclairant le monde, don
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généreux des brayes Américains qui, toujours pratiques, nous ont rendu en très petit ce que nous leur avions donné en très grand; à droite, c'est une usine où sont entassées des masses de fer et de charbon; les chalands, sur trois ou quatre rangs, attendent patiemment leur tour de déchargement; dominant tout cela, fixée aux toits des hangars, une grande affiche blanche force l'attention des flâneurs. Elle porte ces simples mots : « Nozal père et fils » .
Laissons les voyageurs du bateau qui veulent aller à Meudon continuer leur course vers les coteaux et les bois, et profitons de la station du pont de Grenelle pour descendre sur la terre ferme et visiter l'atelier qui surmonte la maison d'habitation située en avant de l'usine.
Les peuples heureux, dit-on, n'ont pas d'histoire; c'est un peu le cas de Nozal.
A l'inverse de tous ceux que j'ai pu faire défiler jusqu'ici devant vous, ami lecteur, Nozal n'a pas eu, pour s'adonner à la peinture, à supporter les foudres d'un père impitoyable. Il n'a pas eu non plus à lutter âprement contre la fortune rebelle pour obtenir un de ces disques d'argent, produits néfastes de la civilisation, en échange desquels l'épicier du coin ou le boulanger d'en face fait au pauvre artiste l'honneur de lui céder sa marchandise.
Nozal commença par être employé dans la maison de son père; mais cela ne lui allait qu'à
moitié. Il regardait en rêvant le ciel tantôt bleu, tantôt charg-éde gros nuages dont il apercevait un petit coin de son bureau; il s'efforçait de le reproduire en y ajoutant un paysage de sa composition, jusqu'au moment où la pendule, qui sonnait dix heures, le rappelait aux tristes réalités de ce monde et au courrier qu'il oubliait d'expédier. Alors, comme Chénier devant la guillotine, il se frappait le front avec désespoir et répétait : Cependant j'ai quelque chose là !
Est-ce le courrier trop souvent en retard, est-ce le geste imité d'André Chénier qui attira l'attention de M. Nozal père, nul ne le sait; toujours est-il qu'il appela un matin son fils dans son bureau et lui tint à peu près ce langage :
— Tu fais ce que tu peux pour devenir un employé passable, mon pauvre enfant, mais tu n'as pas le feu sacré, et puisque la peinture te tient si à cœur, tu as un an devant toi pour essayer.
Et voilà comment Nozal quitta la maison de commerce de son père pour entrer dans l'atelier de Luminais. Le grand peintre de la Gaule et des Gaulois ne comprit pas tout d'abord qu'il avait entre les mains un garçon doué des plus heureuses dispositions artistiques, et au bout de quinze jours, trouvant les progrès de son élève insuffisants, il voulut le mettre à la porte. Cela ne faisait pas l'affaire de Nozal; ce fut pour lui un véritable coup de fouet, il se mit sérieusement à l'œuvre.
NOZAL 29
et Luminais renonça bientôt à son idée première.
Aujourd'hui Nozal, qui a obtenu successivement aux Champs-Elysées où il expose une mention en 1880, une troisième médaille en 1881 et une seconde en 1883, arbore fièrement sur ses toiles le fameux H. C. qui faillit allumer, il y a quelque temps, une nouvelle g-uerre de Troie parmi les artistes^ et qui a amené le fameux schisme dont nous jouissons encore aujourd'hui. L'Exposition universelle de 1889 lui a valu une troisième médaille, et enfin, à Toccasion de l'Exposition de Chicago, Nozal est proposé pour la décoration de la Lég-ion d'honneur, distinction bien méritée et à laquelle applaudiront tous les artistes.
Quant au portrait du peintre, je ne pourrai mieux faire que dé vous donner, sous le sceau du secret, les indications portées sur son livret militaire :
ff Nozal, Alexandre, né à Paris le 7 août 1852, front haut, bouche moyenne, nez moyen, yeux bleus, visag-e long, barbe et cheveux noirs, taille 1 m. 65; signes particuliers : néant. « ^ Nul doute qu'avec de pareils renseig-nements vous ne reconnaissiez l'artiste partout où vous pourrez le rencontrer.
Le catalogue du Luxembourg* vous apprendra qu'un pastel de lui fig-ure dans ce musée. C'est un effet de neige, une allée du parc de Saint-Cloud en hiver. Les arbres séculaires couverts de givre
laissent voir çà et là leur écorce, qui paraît d'autant plus noire qu'elle fait tache sur la blancheur du sol et le g-ris du ciel.
Le procédé de l'artiste est curieux; il s'est servi de g-ros papier d'emballag*e légèrement teinté, a fait un dessin au Conté extrêmement serré et très poussé, puis a relevé ce dessin de couleurs. Ce pastel de Nozal est d'autant plus intéressant à étudier pour le public que Ton en voit rarement. Membre fondateur des pastellistes français, il est en etfet tenu, de par les règlements de cette association, de ne pas faire figurer d'œuvres de ce genre ailleurs que dans l'exposition organisée annuellement par cette société.
Mais, me direz-vous, j'ai cependant remarqué aux Champs-Elysées des pastels signés Nozal. Erreur profonde; ce que vous avez pris pour des pastels, ce sont des gouaches, genre un peu délaissé aujourd'hui et dans lequel excelle Nozal.
Là encore, l'artiste se sert de gros papier teinté; il fait un dessin très soigné, le recouvre de couleurs transparentes d'aquarelle; puis se servant du seul blanc de gouache, il le mêle aux autres tons d'aquarelle pour obtenir ses épaisseurs et revient avec ce mélange sur les dessous en laissant à nu le papier, lorsque sa tonalité peut être utilisée. Enfin, par un jeu d'éponge des plus curieux, il arrive, dans les grandes masses, à donner l'impression du velouté du pastel.
Tout cela, d'ailleurs, ne l'empêche pas de par-
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faire à rhuile de charmantes études ou de grandes toiles. C'est ainsi qu'au salon de cette année nous aurons de lui une yue de la Manche prise de Cabourg*. En premier plan, une plag*e de sable où se reflète un ciel tourmenté et sur laquelle sont échouées de g-rosses méduses bleues. Plus loin la mer immense qui vient mourir mollement sur la côte après avoir battu une grande bouée; à droite, dans Tombre, Yillers et Trouville, puis le vide de la baie de Seine, et enfin, tout au fond, éclairées par le soleil couchant, les hautes falaises de Sainte-Adresse.
L'autre tableau nous transporte dans une prairie aux environs de Beuzeval : au bord d'un ruisseau, le Drochon, à l'ombre des saules encore tout couverts de rosée du matin, se reposent, mollement étendues sur l'herbe, les vaches que vient traire la fermière; au fond, de g-rands peupliers et la cabane où le bétail se retire la nuit. C'est une toile charmante de fraîcheur et de rendu.
Mais ce dont Nozal fait assurément le plus de cas, ce sont ses innombrables dessins au Conté rehaussés ou non de couleurs, et je le quitte sur ces mots qui peig*nent bien l'homme :
a Alors même que mon atelier brûlerait, je n'en serais pas autrement désolé si mes dessins étaient sauvés, car j'aurais dans ce cas-là des bases pour recommencer tout mon travail. »
31 mars 1894.
HENRI ALLOUARD
Nous allons aujourd'hui, ami lecteur, quitter le monde des peintres où vous avez bien voulu m'accompag^ner jusqu'ici, et nous rendre ensemble au 28 bis de la rue Vavin, dans l'atelier du sculpteur Âllouard.
— Ah, mais non, monsieur le critique^ vous irez bien tout seul. Fi! nous mener dans une grande pièce sale, poussiéreuse, remplie de toiles d'araignées, nous présenter à un monsieur dont les vêtements seront couverts de terre ou en désordre, dont les mains seront maculées de plâtre, pour nous faire admirer de confiance un tas de chiffons mouillés recouvrant quelques mottes de glaise plus ou moins façonnées, mais qui deviendront assurément un chef-d'œuvre, à en croire l'artiste; pour nous montrer des blocs de marbre ou de pierre à peine équarris; vous n'y pensez pas!
— Mon cher lecteur, croyez-moi, laissez-vous tenter et allons surprendre l'artiste.
D'abord, je dois vous présenter Allouard. Cinquante ans environ, grand, élancé, de longs che-
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veux blancs rejetés en arrière, une forte moustache et une petite mouche, la figure énerg-ique et franche, il incarne bien le type de Tofficier de l'ancienne armée. Une grande distinction naturelle, que l'on retrouve, d'ailleurs, dans ses œuvres, sa mise élégante, quoique simple, et le ruban de la Légion d'honneur qui orne sa boutonnière ne font qu'accentuer encore la ressemblance.
Nous entrons dans une première pièce tendue d'une superbe tapisserie ; puis nous traversons un couloir où un torse antique attire le regard, et nous arrivons à une première salle dans laquelle l'artiste a réuni une série de maquettes.
Sur la cheminée, une composition nouvelle dont il essaie Teffet sur ses visiteurs : une jeune fille au corps souple est mollement étendue sur un croissant de lune; les jambes sont croisées, un bras soutient la tête, l'autre est ramené sur le buste. La pose est très gracieuse et l'œuvre charmante.
Dans les armoires vitrées qui font le tour de la pièce, au milieu de centaines d'esquisses en terre, se remarquent les maquettes de statues devenues célèbres, la Marguerite au Sahhat^ Mélanthos^ la Charmeuse de pigeons^ dont l'État s'est rendu acquéreur; Bacchus enfant^ qui est actuellement au musée de Saint-Brieuc ; Beaumarchais^ au musée de Rouen; Héloïse au Paraclet^ qui figure dans deux musées, à Rouen et à Marseille; Molière mourant^ le superbe marbre du foyer de TOdéon ; Souviens-toi^ au musée de Dunkerque; Lutinerie^ au musée de
Bordeaux. On ne peut exprimer qu'un regret, c'est qu'aucune œuvre de cet artiste, qui est Parisien, ne figure dans sa ville natale, au Luxembourg*, et que ses compatriotes soient obligés, pour admirer ses productions^ d'aller visiter des musées de province.
AUouard est un travailleur infatigable; c'est ainsi que passant du plâtre au marbre et au bronze, du buste au groupe, de la statuette au médaillon, appliquant toutes les ressources de son art à l'exécution de travaux à lui demandés par de riches particuliers et notamment à une superbe cheminée Renaissance en marbre et pierre^ il a obtenu successivement :
Au concours Beaumarchais, un troisième prix; au concours Lakanal, un deuxième; au concours àu Figaro, un deuxième; au concours Bouley, un premier prix; aux Arts décoratifs, une première médaille.
Au Salon de 1875^ son Ossian lui valait une troisième médaille; en 1882, le plâtre de Molière mourant était récompensé par une seconde médaille et acheté par l'État; en 1889, les palmes académiques et la croix venaient couronner la série de ses triomphes.
Cette année nous aurons de lui, au Salon, une œuvre remarquable par une austère simplicité, intitulée Loin du monde, marbre polychrome et pierre, et le buste de Brunetière, d'une ressemblance frappante.
HENRI ALLOUARD ^5
Complétant rameublement de la pièce, çà et là sont suspendues au mur des toiles signées de noms célèbres, des paysag-es de Desbrosses, des soldats de Beauquesne, une aquarelle d'Allongé, des études de Cicéri, et surtout des dessins et des tableaux de Guillaumet.
Et l'atelier, me demanderez-vous? Une porte à ouvrir et nous y sommes. On y trouve les morceaux de glaise entourés de chiffons, les blocs de marbre ébauchés, c'est inhérent au métier, cela; seulement on y voit aussi sur une planchette Une leçon d'escrime^ charge spirituelle destinée à Yigeant, dont l'artiste est l'élève, et une copie en cire du fameux buste de femme attribué à Raphaël et dont Allouard a cherché à rendre le merveilleux fini.
Notre sculpteur a eu une existence assez singulière; jusqu'à vingt-huit ans, il s'occupait de librairie. Après la guerre, à laquelle il prit part, il se lança définitivement dans les beaux-arts. Trop âgé pour passer par l'École, il en fut réduit à ses propres moyens pour achever son éducation artistique. Cela fut, au fond, heureux pour lui, car il lui est resté un talent très personnel, et Ton sent que nul maître n'a influé sur ses œuvres à la fois gracieuses et puissantes.il n'a jamais appris à tourner la difficulté comme cela a lieu trop souvent dans les ateliers, il l'aborde de face et cherche à la vaincre par les seules ressources de son art. Le procédé est inconnu pour lui; la recherche de la grâce et de la vérité est son seul but et il l'atteint souvent. Il a
eu, assurément, à souffrir à ses débuts comme artiste, mais sa personnalité a gdigné à cette lutte, et, d'ailleurs, son opiniâtreté au travail était telle que, dès 1870, il exposait son Réveil^ qui fut remarqué des connaisseurs.
Ingres, dit-on, n'était jamais aussi content que lorsqu'on le complimentait de son talent de violoniste; Doré s'occupait peu de ce que l'on pouvait penser de ses admirables dessins, mais prisait fort les applaudissements provoqués par les exercices de g-ymnastique qu'il se permettait quelquefois après un dîner entre amis; AUouard, lui^ a un faible pour l'aquarelle, qu'il exécute d'ailleurs fort bien, et il y trouve un agréable passe-temps qui le repose du ciseau et du marteau.
16 avril 1894.
ERNEST SIMON
NOUS étions au commencement de février. La neig*e n'avait cessé de tomber pendant la nuit ; elle avait couvert la terre d'un tapis d'une blancheur éclatante et semblait vouloir tout niveler dans la campagne ; les flocons gros et drus tourbillonnaient dans l'air. Enveloppé dans un gros capuchon qui lui cache entièrement la figure, le facteur va, sous les rafales de vent, de maison en maison, portant aux uns des lettres de deuil, aux autres de joyeuses nouvelles. Dans le courrier qu'il remit à mon adresse, une enveloppe dont l'écriture m'était inconnue attira mon attention. Je l'ouvris immédiatement. Elle contenait une double feuille. La page de droite portait :
« Paris, février 1893.
« M. Ernest Simon vous prie de lui faire Thonneur de visiter l'exposition de ses aquarelles (Martinique, Egypte, Tunisie, Algérie, Maroc, Espagne, Venise), qui aura lieu tous les jours, du jeudi
22 février au samedi 16 mars, de 10 heures à 6 heures, dimanches exceptés.
4 Galerie Georg-es Petit,
« 22; rue Godot-de-Mauroi.
« La présente invitation servira de carte d'entrée. 9
Sur la pag*e de g-auche se trouvait la reproduction d'une aquarelle intitulée : U^ie rue à Fayoïcm.
Martinique, Ég-ypte, Tunisie, Alg*érie, Maroc, Espag-ne, Venise ; quel doux rêve par la température g*laciale dont nous jouissions ! J'entrevoyais des palmiers verdoyants, un ciel bleu, le soleil éblouissant, des cases grises d'indigènes, et au milieu de tout cela, allant et venant, des Arabes aux burnous éclatants, des méharis, de petits ânes du Caire, que sais-je?
Deux heures après j'étais rue Godot-de-Mauroi, et de cette exposition ressortait une impression si joyeuse, si réconfortante, que le lendemain j'allais rendre visite à l'artiste dans son atelier, 4, rue Coëtlogon.
Fig'urez-vous une vaste pièce encombrée de bibelots ; des toiles, des études de peintres célèbres et une série de masques japonais ornent les murs. Au milieu de la salle une vieille gondole de Venise au bois noirci et usé par le temps; an fond des panoplies d'armes et d'instruments de musique
ERNEST SIMON 39
orientaux ; ici un vieux meiible breton sert de bibliothèque, un autre supporte d'antiques ustensiles de cuisine; celui-ci est rempli de verreries et de statuettes anciennes. Enfin, allant jusqu'au plafond, une bannière de tireur d'arc du Nord et un superbe étendard arabe, en soie rose décolorée par I0 temps, et orné de grandes lettres d'arg-ent que surmonte le croissant traditionnel.
Quant à l'artiste, c'est un homme de quarantecinq ans, trapu, solide^ le teint bruni par le soleil, l'air décidé ; il a épousé la fille d'un paysagiste de talent, Dardoize, dont il a été l'élève, et a aujourd'hui sept enfants.
Ernest Simon est surtout un aquarelliste, et ses œuvres sont chaque année appréciées comme elles le méritent par les visiteurs de l'exposition des Champs-Elysées. Ses aquarelles sont toujours extrêmement enlevées et elles dénotent une rare habileté de main qui ne s'expliquerait guère sans le fait suivant : dans tous les pays du Levant, le peintre s'est trouvé aux prises avec une difiiculté d'une nature particulière. Passant dans une rue, il s'arrêtait, par exemple, devant une porte dont la couleur ou le dessin l'avait séduit et s'installait pour la reproduire. Mais à peine commençait-il à se mettre à l'ouvragée que les indigènes s'assemblaient ; bientôt ils couvraient la porte avec des toiles ou des sacs, chassaient à coups de bâton les rares personnes qui avaient consenti à poser un instant, et se montraient si nettement hostiles que
l'artiste, pour sauver son étude, devait plier bag-ag'e au plus vite.
A la rue suivante, la même scène se renouvelait, et c'est ainsi que, perpétuellement obsédé par ridée qu'il ne pourra achever son aquarelle, Simon en est arrivé à une rapidité et à une sûreté d'exécution vraiment remarquables. Sa façon de procéder est aussi simple que possible. Il lave entièrement son papier avec une épong-e imbibée d'eau, puis applique ses tons sans jamais les retoucher et sans employer la g-ouache. Le papier — ce sont ses propres expressions — doit être un vitrail qui fait chanter les couleurs. C'est ainsi qu'il obtient des colorations chaudes et transparentes qui donnent de charmantes illusions de lumière et de lointain.
Non seulement Simon est un aquarelliste de talent, mais c'est aussi un décorateur des plus habiles. On lui doit notamment les peintures delà très jolie villa que possède dans la Manche M. le docteur Martel et du château de M. de Poligi^ac. Il a également coopéré à la décoration du château de Chenonceaux. Pour le décor il faut des documents nombreux et, en artiste consciencieux, il va les chercher sur place. Voyageur infatigable, il passe de la Norvège au Maroc, de l'Espagne à la Martinique, de Venise à Constantinople, travaillant sans relâche, peignant des armes, des instruments, des animaux, des fleurs, des plantes, des paysages, des marines, des figures ; il fait flèche
ERNEST SIMON
de tout bois, et même à bord, dès que le roulis lui en laisse le loisir, il reproduit tous les coins du paquebot qui remporte yers des pays lointains.
Simon est un modeste qui parle peu de ce qu'il a Yu dans ses pérégrinations et qui surtout évite de raconter la moindre aventure personnelle. Il est vrai qu'il n'est pas de Tarascon et que Paris l'a vu naître ; mais si tous les voyageurs lui ressemblaient^ que deviendrait le proverbe : « A beau mentir qui vient de loin? »
20 ayril 1894.
ILS étaient cinq ou six réunis au salon, causant de choses et d'autres, et ils ne laissaient génère passer trois minutes sans me dire : Voyons, as-tu bientôt fini de griffonner? Ton article sera trop long*, que diable !
— Vous êtes insupportables, m'écriai-je à la fin, et comme voilà plus d'une heure que vous me tourmentez, je vais me venger en vous lisant ma prose :
Peuple de Navarre et de France, Des Batignolies, du Jura, Oyez une triste romance, Oï aï ma mère, oï aï papa !
A cette annonce, des grognements variés d'animaux s'élevèrent dans les airs, mes chiens firent chorus, la bonne accourut au bruit, et les passants se hissèrent sur le pas de la grille pour voir si l'on n'assassinait pas quelqu'un, tandis que, calme et impassible, je poursuivais en ces termes :
Rue du Cherche-Midi, en face de la prison militaire, à côté des sombres bâtiments où siège le conseil de guerre, s'élève une maison d'aspect
sévère; la façade en est droite et à des distances égales se trouvent des fenêtres sans aucun ornement; seul un balcon vient au quatrième rompre la monotonie de cette architecture toute Spartiate.
Le concierge, un gros petit bonhomme, grincheux comme beaucoup de ses pareils, a des allures bizarres. Vous n'avez pas plutôt entrebaillé la porte de sa loge qu'il vous crie : Pas de chiens ! Pas de chats ! Pas de perroquets ! Pas d'enfants ! avant même que vous ayez ouvert la bouche pour lui demander si monsieur un tel est chez lui. Mais il n'est pas seulement aux trois quarts sourd, ce brave concierge; il est de plus absolument aveugle, et seule une habitude de trente-cinq ans lui permet d'aller et de venir dans la maison avec autant de liberté que vous ou moi.
C'est dans cette demeure, qui paraissait devoir être l'asile du calme et de la vertu, que s'est passé le drame dont il faut maintenant que je vous entretienne.
Un des deux appartements du quatrième était vacant et Robert — un nom vraiment diabolique et prédestiné ~ Delafontaine y transporta ses pénates, à côté d'une vieille paralytique qui occupait déjà la moitié du fameux balcon. Cette dame avait été autrefois mordue par un chat et elle avait conservé une peur atroce de cet animal. Or, Delafontaine, malgré les avertissements solennels du concierge : Pas de chiens ! pas de chats ! pas de perroquets ! pas d'enfants ! avait, grâce à des
ruses dig-nes d'un Mohican dans le sentier do la g'uerre, introduit quatre chats dans son nouveau domicile sans éveiller l'attention du redoutable cerbère.
Des animaux si bien élevés, d'ailleurs; ne faisant jamais d'ordures, pas même dans les plats qu'on préparait à leur usag-e. Ce phénomène, qui n'avait rien de psycholog-ique, finit par s'éclaircir un Jour. Les félins, en se promenant sur le toit voisin, avaient avisé une tabatière ouverte pour donner de l'air à une chambre dont le propriétaire était absent. Ils étaient entrés et avaient trouvé l'édredon étalé sur le lit beaucoup plus moelleux que le plat rempli de sciure. Deux semaines plus tard, le maître de céans rentrait; étonné de l'odeur qui remplissait la pièce et le prenait aux narines, il comprit tout à la vue d'un des chats qui, ayant accompli silencieusement son œuvre, s'enfuyait par la fenêtre. Une potée d'eau lancée à toute volée apprit à l'animal qu'il est des g*ens qui reçoivent mal les offrandes qu'on leur fait. Comme le locataire ne savait pas à qui appartenait la bête, il plaig^nit l'infortuné possesseur du balcon sur lequel il le vit bondir. « Si celui-là a une fenêtre ouverte, » pensa- t-il.
Le chat rejoint ses pareils; dans son Iangag*e il leur raconte l'aventure qui vient de lui arriver, et tous les quatre, à la recherche d'un g-îte plus hospitalier, se glissent à la queue-leu-leu sur le balcon voisin, sans tenir aucun compte de
la séparation aux barreaux larg^ement espacés.
Devant sa fenêtre g-rande ouverte, étendue sur une chaise long*ue, respirant à pleins poumons l'air empesté de la capitale, la paralytique se dit que la vie est une 'douce chose et, le printemps aidant, mille souvenirs de jeunesse lui reviennent à Tesprit. Elle oublie sa situation présente et nag*e en pleins rêves dorés. Soudain, ses rares cheveux se hérissent sur sa tête. Devant elle un énorme chat blanc la reg*arde de ses g-ros yeux verts. Elle veut appeler; peine inutile, sa gorg-e est serrée aussi puissamment que sous la poig-ne redoutable de quelque cambrioleur; elle veut fuir, le terrible mal qui la tient clouée depuis de long-ues années dans son fauteuil lui interdit tout mouvement.
Mais ranimai, la voyant immobile, continue à s'avancer lentement sur le balcon et disparaît. La paralytique commence à respirer ; déjà la crainte abandonne son âme troublée, lorsque surg^it un second chat, noir, celui-là. A cette vue, la frayeur de la pauvre femme devient de l'épouvante; répouvante elle-même fait bientôt place au délire ; un chat roux, le troisième, se présente à son tour. Enfin le quatrième, un petit gris à l'air méchant, darde sur elle un regard féroce. Alors, à bout de forces, la malheureuse dame pousse un grand cri qui fait fuir les quatre bêtes, et se trouve mal. La bonne accourt. Au bout d'une heure de soins, sa maîtresse revient à elle : Le chat ! le chat ! s'écriet-elle, et elle retombe dans une nouvelle crise qui
la conduit tout droit à Charenton, où elle est encore.
Le lendemain, le concierge d'un air rog-ue déclare à Delafontaine que dans la maison il ne faut pas de chats, pas de chiens, pas de perroquets, pas d'enfants; or, un chat lui appartenant a été vu... Une pièce d'or habilement glissée arrête net cet exorde d'un discours qui promettait d'être foudroyant, et ouvre les yeux de cet aveugle sur les mérites des animaux. Vaincu par la générosité de son locataire, l'homme pousse même la reconnaissance jusqu'à caresser les quatre félins qui viennent à tour de rôle se frotter en ronronnant contre lui. Le malheureux Delafontaine est tremblant; mais le concierge, qui n'a pas, et pour cause, la notion des couleurs, croit avoir toujours affaire au même animal, les caresse consciencieusement en les appelant : « Beau minou, » et sort en recommandant bien à Monsieur d'empêcher autant que possible son chat d'aller chez le voisin.
Ainsi fut fait, et Tartiste vit en paix avec son cerbère. Delafontaine est d'ailleurs le type du brave garçon; figurez-vous Rabelais moins la robe. Parisien de naissance et d'habitudes, d'un esprit très ouvert et très affiné, il rit d'un bon gros rire qui vous gagne rapidement, et sa large figure qui pétille de malice s'illumine à chaque mot drôle.
Dessinateur d'une rare habileté, il s'occupe surtout des questions qui touchent à l'ameublement et à l'habillement au moyen-âge et dans les temps
modernes. Travailleur consciencieux, il a, dans le but de se procurer des matériaux, réuni une collection de bibelots et de bijoux dont plusieurs pièces ne seraient pas déplacées au musée de Cluny. Il collabore à -plusieurs journaux de modes et fournit lui-même le texte, qu'il sait rendre intéressant, de ses nombreux dessins. Il est en train de révolutionner cette partie de la presse, et ma foi il faut lui en savoir g-ré. Bientôt, g-râce à lui, nous ne verrons plus ces horribles caricatures qui avaient la prétention de représenter une dame dans un costume quelconque. 11 pense, non sans raison, que l'art a sa place marquée dans la mode, et qu'un artiste ne s'abaisse pas pour prêter à la femme la gTâce de son crayon.
Delafontaine fait aussi de la peinture, il est même quelque peu impressionniste; il s'adonne à la musique et joue fort bien d'un instrument ag-réable à entendre, bien que délaissé aujourd'hui, la mandoline.
Pourquoi a-t-il choisi la mandoline plutôt que la flûte ou le hautbois ? Il n'a jamais voulu le dire, mais je crois néanmoins le savoir et je vais vous le raconter, mais surtout n'en parlez jamais devant lui, car il ne me pardonnerait pas cette indiscrétion.
Lorsqu'il était jeune homme, sa bourse se trouvait souvent à sec. Comment concilier la passion de la musique et du théâtre avec le manque d'argent? Le mépris de For est une bien jolie
chose, mais je n'ai jamais si bien entendu discuter sur cette matière qu'après un bon dîner, en fumant doucement un délicieux cigare, et je dois avouer que les malheureux ne voient pas du tout les choses sous le même jour que ceux qui en parlent dans ces 'conditions. Quoi qu'il en soit, un ami de Délafontaine, chef d'orchestre d'un petit théâtre où l'opéra alternait avec l'opéra comique, le fît entrer dans l'orchestre avec un autre de ses protégés. Comme il fallait qu'ils eussent l'air, au moins pour le public, d'être des musiciens, on donna à Délafontaine une contrebasse dont on avait supprimé toutes les cordes, et à son compagnon d'infortune une clarinette dont on avait au préalable prudemment fermé l'extrémité supérieure avec un bouchon.
L'affabilité et la bonne humeur du premier lui eurent bientôt conquis la sympathie de tous les musiciens, mais il n'en fut pas de même du second. Aussi, un beau jour ils retirèrent le bouchon de la clarinette, et comme le faux artiste, prenant son rôle au sérieux et voulant remplir, en apparence tout au moins, sa partie dans l'orchestre, se gonflait les joues à les faire éclater et soufflait désespérément dans son instrument, vous entendez d'ici l'horrible couac qui s'éleva dans les airs, semblable au dernier appel d'un canard infortuné qu'un cuisinier barbare a déjà saisi par le cou.
Voilà pourquoi Délafontaine joue de la mandoline.
12 mai 1894.
SAINTIN
LE soleil perçait de ses premiers rayons les lég-ères brumes qui s'élèvent chaque matin au-dessus de la Seine; les plantes commençaient à s'épanouir aux douces caresses de Tastre de la vie et les abeilles allaient en bourdonnant le long* des pêchers en fleurs.
Je me promettais déjà monts et merveilles de cette journée; je me voyais tranquillement assis dans mon jardin, reg-ardant les lézards gris courir , sur le mur blanchi à la chaux; je fredonnais : u Ah! qu'il est doux de ne rien faire », et je me disposais à mettre très consciencieusement à exécution cet excellent précepte, lorsque je me rappelai tout à coup que je devais visiter ce jour-là l'atelier du peintre Saintin. J'hésitai un moment : le télég*raphe est si commode et il annonce si docilement aux amis qu'on est malade ou même mourant, lorsque l'on a quelque fredaine à faire; mais j'eus bientôt honte de ce premier mouvement : non, me dis-je, le devoir avant tout; je dois aller aujourd'hui chez Saintin et j'irai.
En débarquant à la gare d'Orléans, je m'engag-eai dans ces rues bizarres qui sillonnent les faubourgs
de Paris. Les petites maisons composées d'un rezde-chaussée couvert de tuiles roug-es et orné de Yolets verts, avec un jardin où vég*ètent péniblement deux ou trois arbres rabougris et quelques plantes étiolées, y coudoient des constructions à six étages, véritables casernes où les ménages d'ouvriers s'entassent les uns sur les autres, sans place^ sans air et presque sans lumière. Une atmosphère triste et lourde pèse sur ces quartiers éloignés; des gens déguenillés, à l'aspect misérable, se mettent aux portes pour vous regarder passer; les enfants, en haillons, étonnés de voir un inconnu se hasarder dans ces parages désolés, suspendent leurs jeux et laissent pour un moment la boue du ruisseau dans laquelle ils barbottaient avec délices ; les poules qui picoraient au milieu de la chaussée s'enfuient épouvantées, tandis que l'étranger, gêné par ce milieu dans lequel il se sent un intrus, sous les regards de gens qui le dévisagent et qu'il devine hostiles, hâte le pas pour sortir de cet enfer où vivent ensemble dans une sombre promiscuité le crime et la misère, ces deux fléaux de notre époque.
Et pendant ce temps, à la campagne, le soleil perçait de ses rayons les légères brumes qui s'élèvent chaque matin au-dessus de la Seine, les plantes commençaient à s'épanouir aux douces caresses de l'astre de la vie et les abeilles allaient en bourdonnant le long des pêchers en fleurs.
Enfin, j'arrivai au 155 de la rue Nationale; c'est là qu'est né Saintin, c'est là qu'il habite dans une
SAINTIN
petite maison séparée de son atelier par un assez grand jardin.
Quarante-six ou sept ans, petit, mais bien bâti, très affable, d'une extrême simplicité, tel est l'homme; il porte un lég-er veston bleu et, sur sa tête, se retrouve le béret que les rapins affectionnaient au temps jadis.
Cependant la fortune s'est plu à accumuler sur Saintin tous les succès qu'un peintre peut souhaiter. Élève de l'École des Beaux-Arts de 1866 à 1870, il enlève haut la main, en 1871, le prix Troyon, décerné par l'Institut. Devenu l'élève favori de Seg-é, il obtient, en 1881, une mention au Salon; en 1882, une troisième médaille. L'exposition de Munich, en 1883, lui vaut une seconde médaille. Au Salon de 1887, lors du vote pour les récompenses, il obtient le plus g*rand nombre de voix; mais, chose bizarre, comme c'est un paysagiste qui l'aurait reçue, on ne décerne pas cette année-là de première médaille et il doit se contenter d'une seconde.
Une médaille d'or à l'Exposition universelle de 1889 est la récompense de ses efforts constants; enfin, en 1891, la croix de la Lég-ion d'honneur vient couronner ses succès. Depuis long-temps déjà il la méritait; car il avait pris part, comme eng-ag-é volontaire dans les mobiles de la Seine, aux divers eng-ag-ements qui eurent lieu sous Paris en 1870, et notamment à l'affaire du Bourg-et, où il fut blessé. Saintin est membre sociétaire du Champ-
de-Mars et il a vu un certain nombre de ses toiles acquises par TÉtat et placées dans les musées de Tarbes, Maubeug-e, Tourcoing* et Chambéry. Je dois, à ce sujet, exprimer un regret qui s'est déjà rencontré sous ma plume.
Lorsqu'une yille de province a vu naître un artiste célèbre, la municipalité et l'État rivalisent de zèle pour permettre aux compatriotes du peintre ou du sculpteur d'admirer les œuvres de leur g*rand homme, et le musée local en possède bientôt; à Paris, il semblerait que c'est tout le contraire et qu'il suffise d'être né dans la capitale pour que l'administration des Beaux-Arts expédie vos productions dans les pays les plus éloignés et les moins visités. Je sais bien que Saintin figure au Luxembourg, mais c'est à un tout autre titre. Il vient, en effet, de livrer deux superbes panneaux destinés à orner les nouveaux appartements du président du Sénat, mais le public n'est pas admis à les visiter.
L'atelier du peintre renferme comme meuble un buffet gothique, vraie merveille de l'art du moyen âge, une vieille armoire bretonne, une table, trois chaises et des chevalets. Quoique vaste, il est littéralement bondé d'études et de toiles de toute sorte et de toutes dimensions. Çà et là, des plâtres, mains, pieds, torses, animaux, ornements, émaillent les murs et donnent une note blanche.
La peinture de Saintin est d'une facture très simple. Il a des dessous qu'il pousse très loin, qui
SAINTIN 33
sont très colorés quoique plats, et dans lesquels il se rapproche autant que possible de la nature; il revient en seconde couche sur sa toile en n'empâtant que fort peu et dans les g-randes lumières. C'est ainsi qu'il obtient des œuvres très fraîches où domine une note rose qui chante à travers tout le tableau. Dessinateur d'une g*rande habileté, l'artiste s'attaque à tous les g*enres; il passe du paysag'e à la fig'ure, des fleurs et des plantes aux marines, du portrait à l'ornement. C'est ainsi que j'ai vu de lui des dessous de bois d'un fini et d'une vig'ueur remarquables, des études de femmes de Ploumanach, un petit port breton dont les barques ont bien souvent tenté le peintre, si j'en jug*e par le nombre de croquis qu'il en a rapportés ; une jardinière mettant d'énormes potirons dans une brouette ; le cimetière de Perros-Guirec, tout plein de fleurs jaunes et roug-es qui en feraient le plus g-ai paysag-e du monde, n'étaient les croix noires qui se montrent çà et là ; le portrait de Charcot, qui a fig-uré à Texposition de Chicago ; que sais-je encore ?
Commè beaucoup de ses confrères, Saintin a été pendant long-temps contrarié dans sa vocation Son père, désolé de le voir s'engag*er dans les beauxarts, le fit entrer comme employé à la Halle aux vins. Mais il n'avait pas renoncé pour cela à Satan et à ses pompes, et pendant ses heures de bureau, il faisait en charg-e le portrait de ses compag*nons de misère, dont beaucoup sont devenus, depuis.
ses élèves, tant est contag'ieux ce microbe dont TAcadémie de médecine ne s'est pas encore occupée jusqu'ici. « Ce n'était pas mal, me dit le peintre, et même aujourd'hui je revois ces toiles-là avec plaisir. » Il ajoute, je suis indiscret mais c'est mon rôle après tout, qu'il changerait volontiers une de ses études d'aujourd'hui contre ces souvenirs du passé. Avis aux amateurs qui ont la bonne fortune d'en posséder.
Quoi qu'il en soit, Saintin persiste dans sa décision de devenir un peintre, il souffre de la misère, car son père ne veut pas se laisser fléchir et croit faire le bonheur de son fils en l'éloig'nant de cet abîme de perdition qui s'appelle la peinture; mais un jour vient où l'artiste savoure la plus douce des veng-eances, c'est celui où le père lui-même doit télég-raphier au fils prodigue, alors en province, qu'il vient d'obtenir le prix Troyon. Depuis lors, Saintin a pu suivre sa vocation tout à soa aise, et l'on vient de voir qu'il n'a pas perdu son temps.
Puisse cet exemple éviter aux futurs artistes pareille disgrâce de leurs parents ! Dans ce cas, je ne regretterais pas d'être venu dans la capitale par une de ces belles journées où le soleil perce de ses rayons les légères brumes qui s'élèvent chaque matin au-dessus de la Seine, où les plantes s'épanouissent aux douces caresses de l'astre de la vie, où les abeilles vont en bourdonnant le long des pêchers en fleurs.
21 mai 1894.
LES POMEY
ILS sont deux et aucun, je vous l'assure, n'a envie de répéter le fameux dicton : Moi seul et c'est assez !
Autrefois, sur les terres qu'arrose le Nil, vivait une race remarquablement intellig'ente et dont la civilisation a rayonné sur le monde alors connu ; c'étaient les Égyptiens, dont Théophile Gautier a si bien fait revivre les mœurs et les coutumes dans son roman de la Momie. Ces Ég*yptiens étaient de bien braves g-ens ; ils allaient même jusqu'à ensevelir avec le plus g-rand soin leurs monarques défunts pour permettre à un Français de les exhumer trois mille ans plus tard, et d'arriver ainsi à la coupole qui donne l'immortalité.
Il est vrai que cette pieuse tradition des anciens fournit aussi au gros Allemand, qui arrive généralement dix ans après le Français, le moyen d'écraser celui-ci sous le poids de sa science et des quarante in-folios de 9,999 pages chacun qu'il publie sur la position occupée dans un manuscrit par la seconde articulation de la troisième patte
droite du Scarabeits sacer. Pour ceux qui ne comprennent pas le latin, je traduis charitablement ces deux mots; ils sig*nifient le scarabée sacré. C'était, comme chacun le sait, un des dieux de l'antique Ég-ypte.
Mais là ne s'arrête pas le souci que ces excellents Égyptiens prenaient de leurs successeurs sur la face du globe. Non seulement ils momifiaient leurs rois, mais ils avaient soin d'encombrer leurs tombeaux de vases, de statues et surtout de bijoux, le tout évidemment pour que les orfèvres modernes puissent en faire des copies sur lesquelles s'étale sans vergogne l'écriteau traditionnel : Dernière création. Et voyez le charme magique de l'illusion, les femmes/ la plus charmante comme la plus intelligente moitié du genre humain, portent avec délices ces bijoux parce que, disent-elles, c'est nouveau. Osiris, voile-toi la face !
Or les Égyptiens, pour arriver à une perfection qui nous étonne encore aujourd'hui, se transmettaient de père en fils leur profession. Ainsi le travail des générations allait s'accumulant comme les intérêts d'une somme d'argent ; les tours de main secrets faisaient partie de l'héritage légué par les parents, et l'art marchait, sans secousse comme sans arrêt, dans la voie du progrès.
De nos jours la lutte pour la vie est devenue si difficile que l'on prend l'enfant très jeune pour lui enseigner un métier. Or, quelle profession lui
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donner si ce n'est celle que Ton exerce soi-même. Le but est tout autre, mais le résultat est le même au fond, tant il est vrai que la pauvre humanité tourne toujours dansle.même cercle. Nous sommes cependant plus libéraux que les anciens et nous n'accordons pas au sexe fort seul le privilèg*e jadis en honneur sur les bords du Nil; aussi allons-nous avoir à nous occuper aujourd'hui d'un peintre, Louis Pomey; et de sa fille, artiste dont les succès font grand honneur au père et au maître»
Pomey est né à Paris en 1835. Arrivé à l'âge où Ton ne choisit pas sa carrière, il fait comme beaucoup de jeunes gens, il hésite, ne sachant trop de quel côté se diriger. Son père lui conseille alors de faire son droit. Un avis en pareil cas est presque un ordre, et Pomey se lance dans l'étude des Pandectes. Il pioche avec acharnement Gaïus, qui dit oui, et Ulpien, qui dit non ; mais il part avec tant d'ardeur qu'il en est essoufflé avant d'atteindre le but et se dégoûte des études juridiques. Licencié en droit, clerc de notaire depuis trois ans, il avait sa thèse de doctorat à l'impression lorsque son père mourut.
Devenu libre de ses actions, Pomey jette la robe aux orties, laisse le droit se lamenter sur son départ soudain comme Calypso sur celui d'Ulysse, et se lance dans la carrière artistique. Il eût fait un mauvais avocat ; examinez-le, il n'a pas la bosse oratoire; il est devenu un bon artiste, tout le monde a gagné au change : les juges qui comptent
un ennemi de leur repos de moins; les accusés qui bénéficient de l'indulgence du mag*istrat,car celuici, enchanté de ne pas voir un avocat les assister, les condamne au minimum afin de les encourag*er à persévérer dans cette manière de procéder ; les peintres qui comptent un excellent camarade de plus, et le public, qui si Ton en juge par l'accueil fait aux toiles de Pomey, a pour elles un faible, bien justifié d'ailleurs. C'est ainsi que d'artiste il est devenu propriétaire au 39, boulevard Lannes. Il faut ajouter à sa décharge qu'il a eu, en vrai Parisien, la reconnaissance de l'estomac et qu'il a surmonté son habitation d'un magmifique atelier où il prépare, au milieu d'œuvres de Wouwerman, de Gudin, de Lévy et de Lobrichon, des toiles destinées à charmer encore ses compatriotes.
De 1886 à 1875, Pomey expose des sujets divers, natures mortes, portraits, etc.; en 1874, il devient l'élève de Wilhems et adopte définitivement la peinture de genre, dont il envoie chaque année des spécimens aux Champs-Elysées. Il s'occupe surtout de la scène d'intérieur à laquelle il garde l'empreinte de l'ancienne école, tandis que dans les toiles où il traite des paysans il se rapproche beaucoup du faire de Bonvin. Mais il n'abandonne pas le portrait pour cela, et c'est ainsi qu'à l'exposition de 1879 il envoyait la Famille de Courcel au château d'Athis^ joli tableau où une dizaine de personnes se groupent autour du chef de la maison. Hanté par les admirables dessins à la mine de
LES POMEY 59
plomb qu'a exécutés Ingres, Pomey a cultivé avec un soin jaloux ce g-enre aujourd'hui abandonné et quelques-unes de ses productions sont tout à fait remarquables de vérité et de rendu.
Notre peintre, qui a obtenu une mention honorable à l'Exposition universelle de 1889, a vu une de ses toiles entrer au musée de Nice et une autre au musée de Tunis; mais la plupart de ses œuvres ont été achetées à l'étranger d'où lui viennent d'ailleurs plusieurs des nombreux élèves qui fréquentent son atelier.
Et maintenant que vous savez du chef de famille ce qu'il importait de connaître, nous allons, si vous le voulez bien, passer à sa fille.
M^^^ Pomey, dont le père a souvent reproduit les traits dans des tableaux de genre où la grâce s'allie à la distinction, est artiste dans l'âme, et pour elle le talent et les récompenses n'ont pas attendu le nombre des années.
Elle fait d'abord du portrait et son atelier en renferme plusieurs qui ont figuré au Salon des Champs-Elysées et qui sont très vivants. Puis elle s'adonne à la miniature sans abandonner pour cela la peinture, et dès lors les succès se suivent sans interruption.
En 1887, c'est une mention honorable au Salon ; en 1889, une troisième médaille et à l'Exposition universelle, une seconde médaille. Hors concours, M'^^ Pomey obtient en 1889, Tannée même de sa création, le prix Maxime David, décerné par Tins-
titut et spécialement destiné à la miniature. Comme on peut avoir cette récompense deux fois dans sa vie, l'artiste, se rappelant sans doute que l'avenir n'est à personne^ se hâta de l'enlever une seconde fois en 1890.
Pomey a eu bien des succès, mais il est surtout très fier de ceux remportés par sa fille. Artiste choyé, heureux père, il est du petit nombre des mortels aimés des dieux auxquels la vie est douce.
11 juin 1894.
E n'est pas un inconnu pour les lecteurs de
\J VEstafette^ car, outre sa notoriété personnelle, j'ai déjà eu l'occasion d'écrire dans un précédent article :
(( Simon a épousé la fille d'un paysag*iste de talent, Dardoize, dont il a été l'élève. »
11 me suffira, pour justifier mon appréciation sur le peintre, d'évoquer le souvenir d'un tableau qui a frappé tous ceux qui l'ont vu. Au Salon de 1880 figurait une toile intitulée la nuit verte^ un bien joli titre, complètement justifié d'ailleurs. Au milieu de grands arbres dont les jeunes rameaux se détachent sur les profondeurs de la forêt circule un ruisseau bordé de roches, éclatant par place d'une lumière verte motivée par le reflet d'une clairière que l'on devine dans le fond, et que graduellement tamise le feuillage.
C'était un chef-d'œuvre; tous les journaux d'art de l'époque le reproduisirent, et pendant longtemps on donna à l'auteur le nom de peintre de la Nuit verte. La symphonie des verts fut dès lors le but
ÉMILE DARDOIZE
de ses études préférées. Les bois de Cernay et de lèvres l'attirèrent . Dans ces derniers se trouvait le bois des Rossignols, découvert par César de Cock. Une toile de ce petit coin se trouve dans l'atelier de Dardoize, entre un dessin mag*istral de Français et une superbe circoncision de Rubens.
C'est pour un paysage de ce genre que le vieux Ronsard a écrit cette poésie merveilleuse que l'on relit toujours avec plaisir :
Bel aubespin verdissant,
fleurissant, le long de ce beau rivage, tu es vestu jusqu^au bas
des longs bras d'une lambrunche sauvage.
Deux camps drillants de fourmis
se sont mis en garnison sous ta souche, et dans ton tronc mi-mangé
arrangé les avettes ont leur couche
Le gentil rossignolet
nouvelet, avecques sa bien-aimée.
pour ses amours alléger
vient loger tous les ans en ta ramée.
Sur ta cyme il fait son ny,
bien garny de laine et de fine soie où ses petits escloront,
qui seront de mes mains la douce proie.
Or vy, gentil aubespin,
vy sans fin, vy sans que jamais tonnerre, ou la coignée, ou les vents,
ou les temps te puissent ruer par terre.
Hélas ! ce dernier vœu n'a pas été exaucé ;
fMILE DARDOIZE 63
aujourd'hui le bois des rossig-nols n'existe plus, il est rasé; le petit ruisseau qui courait à travers les herbes folles est tari; les bouvreuils et les fauvettes ont quitté les lieux qu'ils égayaient autrefois de leurs c'hants; un mauvais treillage entoure la place qu'il occupait, et un écriteau se dresse, menaçant : a Défense d'entrer et de regarder. »
Défense d'entrer, je comprends, mais de regarder !... Quoi? Je me le demande, il n'y a rien.
Mais des dessous de bois n'ornent pas seuls l'atelier de Dardoize; les soleils couchants et couchés, les marines y alternent avec les paysages de la montagne, les vues du Nord avec celles du Midi ou d'Algérie. Enfin, aux initiés, le peintre ouvre les nombreux cartons qui contiennent ses dessins. « C'est peut-être, dit l'artiste, la seule chose qui me survivra, et dont je suis un peu fier. » Ma foi, il y a de quoi. Ce sont de vrais tableaux exécutés au crayon lithographique sur papier bleuté légèrement rehaussé de gouache. Tous les ans, un certain nombre d'entre eux, réunis dans un même cadre, figurent au Salon des Champs-Elysées où ils font la joie des connaisseurs.
Pourquoi, me demanderez-vous, se servir d'un crayon lithographique plutôt que de mine de plomb ou de Conté ? Parce que c'est un crayon qui procure une grande harmonie de tonalités, qui ne s'efface pas et avec lequel on évite le brillant de la mine de plomb. Très souple, très gras, le crayon
lithographique permet « de ne pas arrêter les contours, et c'est le ton d'un objet qui donne la valeur de son voisin.
Mais je ne voudrais pas insister plus long-temps sur un sujet aussi technique, et nous allons passer à la vie du peintre. Il la raconte d'une voix lente, comme s'il se parlait à lui-même, et sous ses yeux défilent évidemment les images du passé. Parfois il s'arrête un peu à une époque trop douloureuse, puis il reprend sur ]e même ton jusqu'au moment où il arrive à un succès. Alors la voix s'anime, le visag-e s'éclaire d'un bon sourire, et l'on voit rhomme heureux de retrouver dans une vie d'épreuves un moment de bonheur qu'il est content de revivre encore.
11 est^ en revanche, une chose dont Dardoize n'aime guère à parler; ce sont ses récompenses, mentions et médailles qui ont fait de lui un hors concours des Champs-Elysées. Je respecterai sur ce point sa modestie; il me sera toutefois permis de regretter que l'État n'ait pas compris un artiste de cette valeur au nombre de ceux qu'il décore annuellement, ou même des peintres auxquels il achète des œuvres pour ses musées. Mais que voulez- vous? Dardoize est un timide.
Né à Paris en 1826, Emile Dardoize perdit son père de bonne heure et, ses études terminées, entra dans la banque, malgré son goût prononcé pour les arts. Au bout de dix-huit mois, il abandonna ce travail insipide et se mit à la peinture.
ÊMILE DARDOIZE 65
A dix-neuf ans il exposait son premier tableau. Les nécessités de l'existence le firent lithog-raplie. Marié fort jeune, il se trouva, après une long-ue maladie, yeuf à trente ans avec trois enfants. Eedoublant d'ardeur, au lieu d'enrichir les éditeurs d'estampes, il se fit éditeur lui-même, publia des fresques de Bouguereau, le Rouget de Lisle, de Pils, etc., et, dès qu'il le put, retourna à l'étude de la nature. Il eut alors de nombreux élèves, et chaque Salon constata ses progrès. A l'Exposition universelle de 1878, de grands fusains de dix mètres superficiels chacun, destinés à la Ville de Paris, lui valurent une médaille d'arg-ent.
Depuis la Solitude de 1869 jusqu'à ce jour il est resté sur la brèche. Au Salon de cette année, deux petites toiles de lui : de la Napoute à Téoule et le Bois Pierre attirent et retiennent l'attention des amateurs qui^ ne connaissant pas personnellement l'artiste, le prennent pour un jeune.
Signe particulier : N'est jamais content de ce qu'il fait; adore la nature et cherche toujours l'audelà; est un modeste qui se contente de peu.
« Fait-il pas mieux que de se plaindre ? »
1er septembre 1894.
SEGÉ
SA place est au Louvre, entre les Millet, les Corot, les Chintreuil, les Decamps, les Troyon, les Rousseau, dont il fut le contemporain, Témule et Pami. Moins connu qu'eux du g-rand public, parce que pour lui la réparation se fait encore attendre, Seg-é a été cependant fort estimé des peintres de sa génération, qui tous avaient pour Thomme la plus vive sympathie et pour l'artiste une grande admiration.
Alexandre Segé a beaucoup produit et dans les genres les plus divers; des portraits, des sujets historiques l'absorbèrent tout d'abord, mais il y renonça pour se consacrer au paysage qui l'attirait invinciblement. C'est ainsi qu'il peignit les divers coins du grand parc du Raincy, aujourd'hui démembré, et de la forêt de Bondy, où se rencontraient encore des arbres au tronc énorme, derniers vestiges d'une antique forêt. Mais bientôt cela ne lai suffit plus et, comme Corot, il alla, remplir ses cartons de vues prises dans la campagne romaine.
SEGÉ 67
Quelques mois de macaroni plus ou moins proprement accomodé et assaisonné de la fameuse « Santa- Lucia « , chantée du nez par les fils de la Cité mère des peuples, suffirent à le convaincre que Rome n'est plus dans Ronie et que la thèse qui fait descendre les Italiens actuels des Ostrog-oths^ Visigoths et autres Goths, sans parler des Alains, des Huns et des Vandales, pourrait bien être vraie. Ainsi s'explique et se justifie, d'ailleurs, la triple alliance; c'est une question d'affinité de races.
Revenu en France, Segé envoie chaque année au Salon des vues de la vallée de l'Oise, de la Beauce, du pays de Caux et surtout de la Bretag-ne, qui lui fournit ses plus belles toiles. Médaillé en 1869 et en 1873, décoré en 1874, médaillé à l'Exposition universelle de 1878, il a deux toiles au Luxembourg*. On ne s'en aperçoit g-uère, il est vrai^ et l'administration des Beaux-Arts, si pleine d'attentions pour les étrang-ers, qui place avec un empressement dig-ne d'un meilleur sort sur la cimaise de notre musée national des machines encadrées où tout se peut trouver, excepté le dessin et le coloris, laisse vraiment trop dans l'ombre les Français de la valeur de notre artiste.
Le temps est bien loin, cependant, où un jury de salon, avec un aveuglement que l'on ne qualifie même plus aujourd'hui, refusait impitoyablement les toiles d'Harpignies, de Segé, de Chintreuil et de Desbrosses. Si des règlements surannés s'opposent à l'admission immédiate au Louvre de
Tœuvre de Segé, mort trop récemment encore pour l'administration, qu'on montre au moins aux visiteurs du Luxembourg-, et en place d'honneur, les superbes productions de ce maître. En vérité, si son g-endre, le docteur Crig-nier, et des amis dévoués dont je m'honore de faire partie, ne prenaient la peine de rappeler de temps à autre qu'un paysag*iste a existé du nom de Seg-é, on finirait par le laisser complètement dans l'oubli. Cela ne serait pas difficile, car beaucoup de ses œuvres, achetées par l'État, moisissent dans les g*reniers de musées de province avec de vieux tessons plus ou moins romains et des silex taillés de l'époque des cavernes.
Et cependant, que de talent dans ces toiles ! Élève de Fiers et de Cognet, Segé était, à l'exemple de ses maîtres, consciencieux à l'excès; mais aussi comme il savait pénétrer l'atmosphère, étudier les brumes et, avec un respect scrupuleux, peindre l'immensité de manière à donner l'illusion des horizons infinis !
Il avait beaucoup dessiné et s'en était trouvé bien ; aussi chaque fois qu'on venait le consulter il ajournait à deux ans le malheureux qui lui soumettait ses produits et lui recommandait de dessiner huit heures par jour tout ce qui s'offrirait à lui : académies, portraits, natures mortes, marines, car, ajoutait-il, il ne faut pas qu'on puisse dire d'un paysagiste que la fantaisie préside à son dessin.
Excellent homme, Seg-é affectait une certaine
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brusquerie de caractère. Regardait- on une toile d'un peu près : « Cela n'est pas fait pour être senti! » disait-il^ en rappelant le mot d'un illustre devancier. Un artiste voulant se faire remarquer mettait au jour quelque toile d'un coloris criard ou d'un dessin aussi douteux que la mering-ue de Labiche et lui demandait son avis; Seg*é, n'accordant au tableau qu'un coup d'œil rapide, résumait ainsi son jugement : « Peinture vite faite, peinture vite vue. »
Il avait, d'ailleurs, des principes basés sur la raison et l'expérience; souvent les privilégiés admis dans son intimité l'ont entendu répéter : « Regarder longtemps et peindre vite, voilà le secret du paysagiste. » Il en est qui ont su observer ces recommandations si justes et qui sont devenus à leur tour des peintres distingués dont le talent, aujourd'hui, est incontestable et incontesté. Je n'en veux pour exemple que Saintin, dont j'ai déjà entretenu les lecteurs de V Estafette^ et qui ne parle de son vieux maître qu'avec la plus vive admiration et l'affection la plus sincère.
Lors de Tannée terrible, Segé, à qui son âge ne permettait plus de porter le fusil et qui était perclus de rhumatismes, avait quitté Paris pour se retirer en Bretagne. Il n'avait pas songé une seconde à un envahissement et à la venue des Prussiens jusqu'à la capitale; aussi avait-il laissé tel quel son atelier de Bondy, croyant y rentrer peu de temps après.
La propriété, se trouvant dans les lignes allemandes, fut pillée; le mobilier précieux, les souvenirs artistiques qui Tornaient, les études de jeunesse dont le peintre ne s'était jamais séparé, les beaux ciels tourmentés pris entre deux averses, les plaines immenses couvertes d'épis dorés, toutes ces toiles tant aimées qui faisaient la joie de l'artiste lorsqu'à la tombée de la nuit, allumant une vieille pipe, il se laissait aller au souvenir des circonstances dans lesquelles il les avait peintes, tout fut emballé dans des fourgons et s'en alla, comme la pendule de Bougival, s'étaler à la devanture de quelque canaille d'outre-Rbin enchantée de Taubaine.
Ce fat un rude coup pour l'artiste; mais, loin de se laisser abattre, il se remit au travail avec un suprême acharnement et produisit coup sur coup une série d'œuvres remarquables. En 1871, ce sont les Chênes de Kertrégonnec^ qui entrent au musée du Luxembourg; en 1873, les Pins de Plédéliac; en 1874, la Ferme de Karoval; en 1875, les Chaumes^ cette vue si belle d'Eure-et-Loir qui, vendue d'abord à un libraire de Lyon, s'en est allée ensuite en Amérique; en 1876, les Ajoncs en /^6^^r5, souvenir charmant des Côtes du-Nord, entré au Luxembourg; en 1878, le Clieminvert^ paysage de Seine et-Marne; en 1879, la Vallée de Cointry; en 1880, les Champs à Coiihron, où Tartiste venait d'acheter une propriété dans laquelle il termina ses jours; en 1881, V Epine d'Afitoigni, dans l'Orne; en 1882, les Chdtaigniej^s
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de Beauvoir (Loiret) ; en 1884, En pays cliartrain; et en 1885, les Environs de Granville.
Le caractère et la situation de Segé lui valurent son élection au conseil municipal de Coubron et les fonctions de lîiaire. Tout comme nos députés en robe de cliambre, il fut obligé de donner des consultations variées à ses braves électeurs, et en particulier au peintre en bâtiment du lieu, qui faisait de l'art à ses moments perdus. Celui-ci avait barbouillé une toile dans laquelle se dressait, un peu penchée, la tour de Vaujours. Le malheureux s'était appliqué à peindre la plate-forme supérieure de la tour qu'il connaissait parfaitement, ayant eu à la réparer plusieurs fois : « Mais vous avez donc fait cela en ballon? s'exclame Seg-é. — Non, répond l'autre d'un ton suffisant, j'étais au pied de la tour. » Étourdi tout d'abord par cette réponse, l'artiste va traiter l'idiot comme il le mérite, lorsqu'il se rappelle qu'il a devant lui un électeur influent, et il lui dit : « Vous avez une vue que j'admire; continuez. »
0 politique, voilà bien de tes coups!
De ce jour, il évita de passer dans la grande rue, où était située la boutique de ce concurrent local ; mais l'autre le relançait jusque chez lui, et l'infortuné maire dut subir plus d'une fois cette épreuve, qu'il comparait plaisamment au supplice du Sioux surpris par son ennemi dans le sentier de la guerre.
Segé est mort président de la Société des Parisiens de Paris, dont il était un des fondateurs avec mon
vieil ami et maître Jean Desbrosses, Laurent Pichat^ Duvauchel, Sauzay, Attendu et Brémont. Dans une allocution de 1883, il disait à ses pays : « Le Parisien est perdu dans sa gTande ville; il faut que dans leur immense Paris les artistes parisiens sachent se créer un centre spécial où leurs mérites seront d'abord reconnus, puis aimés et récompensés pour, de là, être ensuite proclamés, répandus et popularisés. B
Allant plus loin, il demandait la création d'un musée spécial pour les maîtres parisiens dont les œuvres fig*urent partout, excepté dans les palais de la capitale. Il y avait là une idée dig*ne de rhomme et de l'artiste. Je l'ai déjà signalée; j'y reviendrai aussi long-temps que cela sera nécessaire, et je ne désespère pas, avec le temps, d'attirer sur ce point l'attention du public éclairé et des amis des arts. Peut-être finirons-nous par convaincre l'administration des Beaux- Arts et l'amener à mettre en lumière, pour notre plus grande joie et la gloire de Paris, les artistes, fils de la (Irand'ville, dont les œuvres sont confiées à sa garde.
9 novembre 1894.