‹ Les Parisiens de ParisChapitre 8 sur 28 · FÉLIX BARRIAS · texte numérisé non relu

FÉLIX BARRIAS

T N soir, à la réunion mensuelle des Parisiens de U Paris, je vis arriver un grand vieillard décoré qui fut immédiatement entouré par toutes les personnes présentes. C'était à qui lui serrerait la main : souriant, il répondait à tous, trouvant pour chacun un mot aimable, et paraissait tout ému de cet accueil. Une chose surtout frappait en cet homme : deux yeux vifs et perçants, qui sans cesse regardaient de-ci et de-là ; on aurait dit qu'ils voulaient tout voir et tout fouiller. La physionomie respirait Ja volonté et un air de jeunesse s'épanouissait sur la figure, contrastant sing-ulièrement avec la barbe et les cheveux blancs. Un ami commun me présenta ; un quart d'heure après, Barrias me traitait comme un vieux camarade, et sur une série de questions insidieuses me fournissait les éléments de cet article.

Dès sa plus tendre enfance, le père de Barrias avait rêvé d'être peintre ; mais aux prises avec les difficultés de la vie, il avait dû renoncer à ce dessein. Engagé à Tàge de treize ans, il resta au

service jusqu'ea 1814, époque où il quitta Tarmée à la suite d'une blessure reçue à Château-Thierry. Il se maria alors, et le 13 septembre 1822, Félix- Joseph yit le jour.

Lorsqu'on baptisa Tenfant, le père, revenu à ses premières amours , s'adonnait entièrement aux beaux-arts et, comme il fallait vivre, s'occupait de décoration sur porcelaine, genre dans lequel il réussissait fort bien. Il pensa qu'on ne choisit jamais trop tôt une carrière pour son fils, et déclara : celui ci sera peintre. — Pouah ! répondit le mioche asperg^é d'eau salée; mais cette exclamation s'adressait uniquement à la décoction qu'on lui faisait avaler et, s'il avait pu parler, il aurait, plaçant la main droite sur son cœur et faisant une gracieuse révérence, déclaré à son seigneur et maître que la peinture était son idéal. '

Quoi qu'il en soit, on prit ses contorsions pour un acquiescement aux volontés paternelles et, dès qu'il put tenir un pinceau, il lui fut répété souvent que s'il ne voulait pas rester toute sa vie uu inconnu, obligé de faire du commerce, il lui fallait enlever le prix de Rome. Ce fut là le but constant des efforts du jeune homme. Après avoir copié force Charlet et Carie Vernet, il entre à douze ans chez un décorateur, Valbrun, car son père veut qu'il ait en mains un métier artistique qui lui assure sa nourriture; puis il va, en 1835, chez Léon Cogniet. Celui-ci trouvant que son passage chez Valbrun lui a enlevé toute naïveté et

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qu'il fait beaucoup trop de chic, Tenvoie pendant des mois copier les antiques au Louvre afin de le ramener aux bons principes.

A cette rude mais salutaire école, Barrias fait des progrès rapides. Rentré à l'atelier à quinze ans, il enlève bientôt une médaille à TÉcole des BeauX'Arts, est reçu à dix-neuf ans à l'esquisse pour le grand prix de Rome et monte en loge Tannée suivante avec le numéro 7. Malheureusement, épuisé par les privations et le travail, il tombe malade avant la fin du concours et n'obtient qu'une mention honorable, manquant d'une voix le second prix qui l'aurait exempté de la conscription.

Il est donc enrôlé, mais ne part pas, car c'est bien le plus singulier troupier que j'aie jamais vu. Il appartient d'abord au 2® léger, alors en Afrique, mais on peut lui appliquer le fameux: inconnu au régiment. Il est envoyé ensuite au 71^ de ligne à Senlis, mais il n'y va pas plus qu'au 2« léger, et au lieu d'apprendre à porter ou à présenter les armes en un certain nombre de temps et de mouvements, il continue à travailler la peinture et à concourir pour son prix de Rome.

Enfin, en 1844, il est recule seizième à l'esquisse, mais sa figure est si remarquable qu'il monte en loge le troisième. Le sujet du concours définitif était : « Cincinnatus reçoit les envoyés du Sénat qui lui apportent les insignes de la dictature. » Barrias tire très habilement parti de cette donnée :

le héros est en train de cultiver sa terre et ses fils dirigent les bœufs attelés à la lourde charrue ; un sénateur tend au nouvel élu la tog-e de pourpre, et un autre lui remet le décret qui lui confère la plus haute dignité de la République. L'œuvre, d'une simplicité remarquable, était très belle, surtout si Ton considérait Tâg-e de son auteur, et Horace Vernet, membre du jury, s'enthousiasmant à sa vue, fit décerner à Barrias le grand prix de Rome, depuis si longtemps objet de ses rêves.

En 1847, le jeune peintre envoie de Rome une Sapho qui lui vaut une troisième médaille et qui, achetée par TEtat, figure au musée d'Autun. En 1851 paraît sa belle toile des Exilés de Tibère qui enlève une première médaille, le met hors concours et entre au Luxembourg où elle fait l'admiration des connaisseurs.

Illustrant, pour vivre, des romans de Paul de Kock, Barrias n'en obtient pas moins en 1885 une médaille de seconde classe àl'Exposition universelle et l'Etat lui commande mi Débarquement des troicpes françaises en Crimée^ qui figure au musée de Versailles et vaut en 1859 à son auteur la croix de la Légion d'honneur. Depuis lors> l'œuvre du maître se continue incessante ; non seulement il produit nombre de toiles, mais encore il fait beaucoup de décoration et son nom est attaché à de grands monuments.

Il exécute, à la demande de l'impératrice Eugénie, les peintures murales de la chapelle que la souve-

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