FÉLIX BARRIAS
raine fait édifier dans une maison de secours du faubourg-Saint-Antoine ; en 1852, en collaboration avec Nicolas Gosse, il orne le Cirque d'hiver de Thistoire des jeux que le public aime encore à contempler aujourd'hui ; en 1855, c'est le g-rand hôtel du Louvre, puis la coupole du musée d'Amiens; la chapelle Saint-Louis à Tég-lise Saint-Eustache ; en 1867, une partie de la Trinité. En 1872, il se charge sans hésiter d'une frise de cinquante mètres pour le palais des ducs de Westminster à Londres, et les Anglais, si peu artistes qu'ils soient, admirent cette belle œuvre ; en 1874 la décoration du salon ouest de l'Opéra lui est confiée ; en 1892 il s'attaque à trois coupoles de l'Hôtel de Ville de Paris, enfin, plus récemment encore, il brosse à la brasserie Riche son toast au Champagne^ splendide plafond qui donne furieusement envie dlmiter les aimables buveurs qu'a représentés l'artiste.
J^'ai tenu, bien que l'énumération en soit un peu longue, à grouper la série des productions décoratives du maître, faisant grâce d'ailleurs au lecteur des moins importantes, pour bien montrer la somme énorme de travail fournie par cet artiste qui, de plus, depuis 1847, expose fidèlement aux Champs-Elysées.
Parlerai-je de Tatelier de Barrias? situé 34, rue de Bruxelles, au second étage d'un élégant hôtel dont le peintre est propriétaire, il est encombré d'études : Camille Jûesmoulina , le Triomphe de Vénus^ dont les originaux sont au musée de No-
g*ent-sur-Marne ; de toiles, une Circoncision à Tunis^ IdiMort de Chopin^ dont le souvenir est resté vivace chez les amateurs de grand art; de portraits, de batailles, de dessins, de sang-uines ; ajoutez-y des panoplies d'armes anciennes, des souvenirs de vieux camarades, des plâtres, un buffet Renaissance ; en voilà plus qu'il n'en faut pour g*arnir la vaste pièce que divisent en deux de superbes arceaux moyen âge en bois sculpté.
Barrias a guidé les premiers pas de son frère, le sculpteur, aujourd'hui membre de l'Institut. Il a aidé aussi de ses conseils et soutenu dans leur carrière des artistes de talent comme Guillaumet, Berne-Bellecourt, Vibert, Pille ; il a dirigé enfin, pendant longtemps, un atelier de jeunes filles, mais il y a renoncé pour s'adonner complètement à son art.
26 novembre 1891,
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SAUZAY
Qu'aucun arbre, ô Varus^ ne soit planté avant lavig'ne sacrée sur ce délicieux terroir. Malheur à qui ne boit pas, ainsi Ta voulu Bacchus qui seul sait chasser les soucis rong*eurs ».
Je me redisais ces vers du poète antique et m'abandonnais au charme de cette philosophie tandis qu'un fiacre
Cahin, caha, déambulant, grinçant,
me hissait péniblement sur les hauteurs de Montmartre, jadis couronnées de vignobles renommés aux alentours. La vieille évocation d'Horace a porté ses fruits, tous ceux qui habitent ces coteaux, autrefois verdoyants, semblent avoir sucé, en g-uise de lait, le jus étourdissant de la treille, et pour eux la vie est rose. Artistes, poètes aux long-s cheveux, rêveurs, viveurs effrénés s'y coudoient innombrables le jour et y fraternisent le soir devant quelque table de café ; des Vénus, en costumes tapag-eurs, trempent leurs lèvres dans les bocks des voisins ; tous sont joyeux, le pont
d'Avignon, d'antique mémoire, a foitplaceà Montmartre.
Heureux pays, où les peines s'évanouissent, où la triste réalité disparaît devant les rêves dorés, où la mort sert de réclame à un cabaret, où les bocks s'absorbent sans malaise pour l'estomac, où les femmes sont aimables, où Bacchus, suivant le mot du poète, chasse les soucis rongeurs. Quelques bouteilles y suffisent. Les fêtes y sont si nombreuses, que des habitants grincheux envoient chaque année à l'administration, qui n'en peut mais, pétition sur pétition pour ne plus entendre fl les matelots sont rigolos » ou « la fille de Mme Angot » , délicieusement écorchés par quelque orgue de Barbarie , instrument perfectionné, à vapeur, qui commence à moudre ses airs et à attirer l'attention des passants vers midi, pour continuer sans fatigue jusqu'à deux ou trois heures du matin. Voilà des gens qui ne comprennent guère leur bonheur !
C'est à Montmartre encore que l'on retrouve les ateliers du bon vieux temps. Sur la rue s'étale, banale et laide, la façade de quelque maison bourgeoise, six étages superposés ; mais franchissez le seuil, passez rapidement devant la loge du concierge; appelez le : portier, pour le faire enrager ; traversez le jardin où végètent étiolées quelques plantes, source d'admiration des locataires du cinquième, allez au fond, tout au fond; là s'élève une baraque, couverte généralement d'une
SAUZAY
toile goudronnée étendue sur un châssis de bois.
Ce détail a son importance pour le propriétaire, et Yoici comment : Tartiste, locataire de ce carré de terre entouré de planches et recouvert ainsi que je viens de le dire, est resté trop longtemps sans payer son terme; après les sommations du pipelet, aussi réitérées qu'impolies, il refuse de vider les lieux, pour employer des termes qui fleurissent dans les jardins du droit. Alors le propriétaire, vultii harharo, cet être au visage de sauvage, au cœur de pierre, à prix d'or soudoie des ouvriers qui enlèvent le toit, la porte et les fenêtres du local servant d'atelier. Que peut faire l'artiste mis à nu? La lutte héroïque qu'il soutient contre l'infâme capitaliste touche à sa fin ; le petit modèle qui, pendant des semaines, s'est contenté, pour tout paiement, d'un hareng saur à midi, de deux sous de frites au dîner et d'une valse au Moulin le soir, ne pouvant décemment poser dans ces conditions, s'enfuit désolé. Le peintre résigné enlève ses études, son chevalet. Il va de porte en porte, ses toiles sous le bras, emprunter quelques sous aux amis que la chance favorise, déniche un autre atelier du même genre et s'y installe en attendant que le nouveau propriétaire, si la guigne s'acharne après lui, enlève à son tour le toit et la porte. Le petit modèle, qui a suivi ces pérégrinations d'un œil attendri, rentre quelquefois au logis, et la vie recommence douce et gaie à Montmartre.
J'oubliais, ami lecteur, de vous signaler Tardoise que vous trouverez invariablement à la porte de tout atelier, dans ce pays aimé des dieux. C'est là que vous inscrirez votre nom et le but de votre visite en cas d'absence de l'artiste, ou s'il ne croit pas, lorsqu'il peint le modèle, devoir vous ouvrir.
Elle est souvent intéressante, cette ardoise, et j'y ai vu des notes comme celle-ci :
« Gé rapourté vos clio7. »
C'est ainsi que la blanchisseuse de mon ami Rousseau lui annonçait sa visite.
Ou bien :
« Tu me reposera paunsegonlapain. Rnestine. »
Enestine ! Quand j'ai vu cette signature, je me suis expliqué le mot naïf de la demoiselle donnant son linge à marquer et disant à la lingère :
— Vous mettrez un grand R.
— Ah! fait la marchande, mademoiselle s'appelle Rose? Un bien joli nom !
— Mais non, madame, dit l'autre vexée: je m'appelle Rnestine.
N'allez pas croire, au moins, que Sauzay ne paie pas son terme, ou qu'il ait maille à partir avec son propriétaire, sa blanchisseuse ou son modèle : non, mais il aime son atelier de la rue d'Orcel, qui lui rappelle le temps de la jeunesse et les misères passées.
C'est un homme d'une cinquantaine d'années^, dont les cheveux commencent à grisonner. Une forte moustacLe lui donne une allure martiale que
SAUZAY
ne démentent ni son parler un peu bref, ni surtout deux grands yeux bleus qui vous fixent attentivement et semblent vouloir deviner ce que vous pouvez bien penser.
Très franC; très rond, Sauzay est un de ces bons garçons dont on est heureux de faire la connaissance et dont on se félicite d'être Tami. Chez lui, la parole est l'expression exacte de la pensée, et les vains compliments lui sont inconnus. Tels étaient ces braves gens qui avaient nom Millet, Diaz, Corot, Rousseau, Segé, qui faisaient des chefsd'œuvre pour le plaisir de peindre, et ne se doutaient guère que leurs toiles, péniblement vendues, seraient un jour l'objet d'enchères folles.
Sauzay appartient à une famille d'artistes. Son père, première contrebasse à l'Opéra, fut nommé conservateur adjoint des musées impériaux. C'est lui, fait peu connu et que je suis heureux de pouvoir rappeler ici, qui fit léguer au Louvre, par M. Sauvageot, son collègue à l'Opéra et son ami, la magnifique collection que l'on admire dans notre grand musée. Un oncle de notre peintre est professeur de violon au Conservatoire : tous ses parents sont d'enragés musiciens. Quelle belle passion, et comme je la comprends ! Mais étonnezvous après cela que Sauzay ne puisse pas soufî*rir la musique; il a tant entendu de gammes et d'études, le pauvre, sans compter les orgues de Barbarie qui envahissent sa cour ! C'est un fléau à Montmartre.
Comme beaucoup de ceux qui se sont adonnés aux beaux-arts, Sauzay était destiné par ses parents à une autre carrière. II sera officier de marine, avait décidé sa famille. Mais père et mère proposent, Tart dispose, et le fils est peintre. Oh ! ce ne fut pas sans peine.
« Les débuts ont été rudes, nous dit-il avec son bon sourire. Il y avait dans ce temps-là, près de Lariboisière, un vieux juif — que le diable ait son âme — qui était un peu moins voleur que ses congénères, pas beaucoup, mais enfin il payait, res mirabilis^ deux et même trois francs des études qu'il revendait ensuite trois ou quatre cents, comme je l'ai su plus tard. Il avait nom Salomon, cet honnête exploiteur. J'allais à la campagne, je passais la journée à peindre, je lui vendais mon tableau et avec ses deux ou trois francs j'achetais une autre toile, quelques couleurs, deux sous de pain, un de saucisson, et le lendemain je repartais tout joyeux entamer une autre étude. »
Après avoir peint pendant quelque temps la figure, Sauzay s'adonna complètement au paysage ; certains sites l'attiraient de préférence, la Sologne, dont il adore la sauvagerie, les arbres aux formes bizarres, les vieilles maisons délabrées; les bords de la Seine, dont les brumes aux effets vaporeux le séduisent. Il aime les horizons, il a besoin de respirer et il veut de l'air dans ses œuvres ; aussi ne voit-on guère chez lui des vues de montagnes ou des dessous de bois. Sa peinture est lumineuse
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et les toiles qui ornent son atelier sont toutes extrêmement claires et fort g*aies de tonalité, a Le noir, dit-il souvent, n'existe pas dans la nature. Eeg-ardez la manche de votre veston, s'il est d'une couleur un peu sombre, puis la nature, et voyez la diflFérence des valeurs. ^
Sauzay enlève rapidement ses études , g-râce à une extrême sûreté de main, mais examinez-les de près, et vous reconnaîtrez que, pour être larg-ement brossées, elles n'en sont pas moins justes de tons et très finies. Il expose depuis 1863 aux Champs-Elysées, et a obtenu successivement une mention en 1880 avec YÈtang de Villiers (en Sologne) ; une médaille de 3« classe en 1881, avec le Rameau de Plomarch (Finistère). Sa Ferme de Cottrcimont lui vaut une médaille de seconde classe en 1883; enfin en 1889, il reçoit une médaille de broDze.
Le comte de Motiy s'était, en 1863, rendu acquéreur de VÈtang de Bohigny ; eri 1870, l'empereur faisait entrer dans sa collection particulière une vue du Village de la Garenne, Enfin, l'Etat lui a acheté de nombreuses toiles : Effet de soleil cotechant dans la forêt de Fontainehleatt ; Charbonnière à Aulnay-les-Bondy ; Chemin creux aux Grandes- Dalles^ qui figure au musée de Guéret ; Huttes de hiicherons à Monnei^ville ; un Rendez-vous de chasse; les Bords de la Seine au Pecq; le Chemin de Pont^ de-VArche' à Criquehœicf ^ donné au musée du Havre ; un Étang aux environs de Paris ^ au musée
de Brest; De Honfleiir à Villerville ; Fin d'automne^ au musée de Cognac ; En Sologne , les Lavoirs bleus à Villeneuve-la- Garenne^ actuellement dans le salon des fêtes du préfet de la Seine ; la Vieille écluse de Saint-Pierre-la-Garenne, à Brest ; VÈglise de Saint-Pierre-la-Garenne^ à Fécole de peinture de Douai.
Je me permettrai à ce sujet de faire appel à Tesprit d'initiative de M. Roujon, notre très actif et distingué directeur des Beaux -Arts. Voilà encore un peintre, fils de la capitale, dont les œuvres brillent au Luxembourg par une absence aussi complète qu'injustifiée. Un artiste de cette valeur devrait y figurer en bonne place. Il y a là un oubli à réparer. Il appartient au directeur des Beaux- Arts de mettre un terme à une situation qui pouvait exister avant lui, mais qu'il suffira de lui signaler pour qu'il la fasse cesser.
7 décembre 1894.
J'assistais dernièrement, à Lyon, au congrès organisé par la Société Centrale des architectes, et l'un des membres, amené à prendre la parole dans une question professionnelle, terminait en ces termes un discours où l'esprit était semé à pleines mains. Dégustez cette bonne raillerie qui eût charmé le grand Rabelais lui-même :
« Je suis Parisien de la quatrième génération; c'est, paraît-il, un type assez rare. Il y a même des auteurs qui ont dit que le Parisien indigène n'existait pas ; leur erreur yient sans doute de ce fait que le Parisien mène très peu de bruit, qu'il n'aime pas à en faire; c'est une sorte de poète, un rêveur qui s'isole dans les foules, pour qui le bruit et le mouvement qui se font autour de lui sont des conditions de vie essentielles, mais qui ne participe pas plus à ce bruit et à ce mouvement que le poisson ne participe aux ouragans qui soulèvent les flots de la mer.
« Soyez certains, messieurs, que le bruit, le' mouvement, l'animation qui emplissent la grande
ville de Paris sont dus à nos hôtes de province qui s'y établissent ou qui y sont de passage. Je ne leur en fais pas un reproche, tout au contraire, puisque sans ce bruit et ce mouvement le Parisien mourrait de sa belle mort, tout aussi bien que le poisson de tout à l'heure, en dehors de son élément.
« Le Parisien n'est rien et ne veut rien être, du moins en tant qu'homme d'action : orateurs, ag'itateurs, hommes d'Etat, sont tous des enfants de la province.
f On dit quelquefois que Paris veut dominer le reste de la France : je vous assure bien que ce n'est pas le Paris des Parisiens; nous sommes trop amoureux de notre rêve pour vouloir g-ouverner qui que ce soit; nous aimons, nous adorons nos concitoyens de province, précisément parce que ce sont eux qui se charg-ent de cette besogne, et nous leur en savons tellement gré, que nous sommes toujours portés à nous croire bien gouvernés par eux. »
Les rires et les applaudissements soulignaient chaque phrase de cette improvisation dont la fin provoquait une hilarité générale et de vigoureux bravos.
Un artiste parisien de Paris; celui-là m'appartenait par droit de cité et je devais le présenter aux lecteurs de l'Estafette que toutes les questions d'art intéressent.
C'est un architecte; « celui, nous dit le dictionnaire, qui fait le plan des édifices, en dresse le
devis et dirig*e l'exécution des travaux » . Le vieil auteur ajoute que le mot est parfois pris dans Tacception la plus élevée, « TArcliitecte éternel ».
Toutes les professions n'ont pas le bon Dieu comme tête de colonne, et si mon pays n'était pas fier de son chef de file, ce serait tout simplement un ingrat. Or, Parisien de Paris ne le fut jamais, et ce n'est pas lui qui commencera à donner le mauvais exemple; il a trop d'esprit pour cela.
De tous les artistes, il faut bien le constater, Tarchitecte est, en général, le moins connu et le moins apprécié du grand public. Rares sont les visiteurs qui se rendent chaque année au Salon dans les galeries réservées à l'architecture; plus rares encore sont les lignes que le critique consacre aux œuvres qui s'y trouvent. C'est qu'il faut, en effet, une sorte d'initiation pour bien saisir la valeur d'un plan, pour en voir les défauts ou les qualités.
L'architecte n'est pas seulement un artiste; c'est, ainsi que l'origine grecque du mot l'indique, le chef des ouvriers, celui qui doit tout diriger, sculpteurs et peintres comme maçons et charpentiers. Les plus grands artistes ont été architectes; il suffit de citer Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci; voilà des patrons que personne ne récusera. Mais il y a dans la profession un côté métier qui échappe complètement au public. On peut se rendre facilement compte que telle façade est jolie et telle autre laide, mais il est presque impossible aux profanes
de dire que tel chapiteau, telle corniclie ou telle voûte ne donnera pas àTexécution l'effet charmant qu'elle produit sur le papier. Il y a encore les calculs de force des matériaux; que sais-je? Et ces plans couverts de lig*nes noires ou rouges si difficiles à comprendre?
Mais si l'architecte, constructeur de maisons, nous échappe d'autant plus qu'il est souvent limité par les crédits mis à sa disposition, il n'en est pas toujours ainsi pour d'autres parties de sa profession, et si, passant au pied des grands monuments de notre beau Paris, vous vous arrêtiez un instant, vous verriez gravés sur le marbre ou dans le bronze, indissolublement unis pour la postérité, les noms du sculpteur et de l'architecte.
Et puisque je parle des monuments de notre capitale, laissez-moi vous conter un des plus beaux souvenirs de la carrière de notre Parisien. Je le ferai d'autant plus volontiers que j'ai approché celui que la mort enleva trop tôt et dont on a voulu perpétuer le souvenir.
C'était en 1887. Les amis de Gambetta avaient décidé d'élever au grand tribun un monument digne de lui. Une souscription nationale avait été . ouverte, l'argent avait afflué de toutes parts et la statue s'était élevée sur la place du Carrousel, en face de l'Arc de triomphe. L'emplacement choisi était heureux; devant le souvenir de la Grande- Armée se dressait celui de l'homme qui, dans la défaite, personnifia le pays, ranima les courages
abattus et sauva notre honneur d'une déroute où il aurait pu sombrer.
Un Yoile masquait Tœuvre aux yeux indiscrets; mais un jour vint où il tomba aux applaudissements d'une foule immense. C'était bien Lui, debout, entraînant les masses de la voix et du g-este, communiquant à ceux qui l'entouraient son espoir éternel, son amour profond de la Patrie, qu'il plaçait bien au-dessus des mesquines rivalités de partis.
Les discours officiels commencent, les vertus de Torateur, du patriote, de l'homme d'Etat sont célébrées tour à tour; puis le ministre, répondant au sentiment de tous les assistants, félicite ceux qui ont su, avec la pierre et le bronze, faire vibrer tant de cœurs à l'unisson et finalement remet aux auteurs, dont l'émotion se comprend à merveille, le ruban roug-e. Voilà comment notre ami Boileau, qui avait exécuté ce monument de concert avec le sculpteur Aubé, a été nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Encore élève des Beaux- Arts, Boileau fut employé, vers 1859, en qualité de conducteur des travaux, à la construction des nouvelles barrières d'octroi de Vaug-irard; puis il resta pendant cinq ans, avec Ballu, sous-inspecteur en service temporaire à l'ég-lise de la Trinité, alors en construction.
Associé avec un de ses confrères, Rog^uet, il édifia, chez le comte Branicky, rue de la Pépinière, des bains turcs et un salon ottoman. Architecte du
château de Stors, propriété de M. Léon Say, rancien ministre des finances, il construisit pour son compte le bel hôtel du 21, rue Fresnel.
En 1874, Boileau procédait à la réfection des mag^asins du Bon-Marché, dont il est Tarchitecte, Cette indication- va sans doute valoir à Partiste toute la bienveillance de nos aimables lectrices qui, mieux que personne, peuvent apprécier les ingénieuses dispositions des bâtiments qui ont remplacé, sans aucune interruption des services, de vieilles bâtisses. Mais, en revanche, combien de lecteurs, oubliant Tartiste, maudiront Thomme qui a semé tant d'attractions en si peu d'espace!
Un hôtel rue du Bac, un château à Fontenayaux-Roses, des aménagements au château de Chamarande, la décoration d'une chapelle de l'ég-lise de Bellême en souvenir de la mère de M. Boucicaut, des écoles et une mairie à Verjux, 'pays de M"^^ Boucicaut, tels sont les travaux qu'il trouva le moyen d'exécuter pour le compte des anciens directeurs du Bon Marché, bien qu'il fût chargé en même temps de la décoration d'un pont à Lyon, de nombreux édifices scolaires et de mairies aux environs de Paris.
Encore un mot sur la carrière de l'homme, et nous en aurons fini avec ces détails biographiques. Boileau, Louis-Charles, est né à Paris le 26 octobre 1837. Entré aux Beaux-Arts, il renonça au prix de Rome pour se marier. En 1870, nous le trouvons engagé dans le génie auxiliaire sous les ordres de
Viollet-le-Duc et d'Alpliand. Bientôt il passe aux compag-nies de marche de ce corps, et est occupé jusqu'à la fia du siège au fort de Eosny, à Pantin et à Champig^ny.
En 1867, associé avec son père, il expose aux Champs-Elysées et obtient une seconde médaille ; en 1888, une première médaille récompense ses travaux et le met hors concours.
Secrétaire -rédacteur de la Société Centrale des architectes en 1888, puis secrétaire-adjoint, il est depuis réélu sans interruption par ses confrères qui apprécient en lui Thomme et Tartiste.
Maintenant que Tarchitecte est connu, disons — c'est une révélation — qu'il se double d'un poète à ses heures, et remercions-le de nous confier quelques vers que nous livrons aux quatre vents du ciel. Lisez, mes amis, et faites comme les auditeurs de rhumauristique discours dont vous avez pu apprécier un passage au début de cette notice :
A Mademoiselle B. M.
Pour ses vingt et un ans.
Si j*étais fleur ou perle blonde, Je n'aurais guère de souci, De trouver ma place en ce monde ; Ma chère Berthe, la voici :
Tout en haut de votre corsage, Si j'étais fleur j'aimerais tant Sentir que votre doux visage Sur moi se penche à tout instant.
Si j'étais perle, à votre oreille, N'aurais-je pas grand air, le soir, Sur cet écrin de chair vermeille, Qui me ferait si bien valoir ?
Dans la frisure gracieuse
De vos cheveux, si j'étais fleur,
M'épanouissant radieuse,
On me prendrait pour votre sœur !
A votre cou, perle irisée,
On me croirait — c'est encore mieux,
Uue larme cristallisée,
Tombée un jour de vos beaux yeux.
Si j'étais fleur : coquette et folle, Je donnerais tout mon parfum Et les couleurs de ma corolle, Pour me faner sur votre sein !
Mes plus joyeux reflets d'opale, Perle, je les donnerais tous, Si vous vouliez, et toute pâle Je mourrais pour l'amour de vous!
Mais perle ou fleur, que vous importe ? Berthe, pour vos vingt et un ans, Que ne suis-je le vent qui porte Le moins moqueur des merles blancs !
Dites donc^ après cela, que notre Parisien n'est pas un poète.
14 décembre 1894.
PRÈS une belle journée d'été, le soleil empour-
13l prant le ciel descend rapidement à Thorizon et semble vouloir s'abîmer dans la mer ; mais soudain, près de disparaître, il suspend sa course éternelle pour jeter un dernier coup d'œil au monde qu'il abandonne, et voulant se faire reg-retter des mortels, il met au firmament les couleurs les plus vives. Puis, comme poussé par une mystérieuse puissance, il reprend sa marche et disparaît aux yeux émerveillés.
Les nuances éblouissantes dont il s'est paré s'évanouissent avec lui dans les flots ; seul un nuag-e rose, dernier vestig-e d'une splendeur passée, anime encore les g-ris lég*ers qui s'élèvent maintenant de la mer immense. Les vagues qui viennent expirer sur le sable avec leur clapotis ininterrompu perdent à leur tour les chaudes colorations qu'elles empruntaient à l'astre de la vie ; et là-haut, isolée encore, la première de toutes, l'étoile du berger commence à poindre au-dessus de la sombre falaise.
Tableaa séduisant s'il en fût, mais qui, par rinfinie variété de ses nuances, la richesse de son coloris, semble un permanent défi adressé aux artistes par la toute-puissante nature. Bien des peintres s'attaquent à la difficulté, et c'est pendant qu'il s'acharnait à rendre un effet de ce genre que je fis, il y a long^tenips déjà, sur la plage du Tréport, la connaissance de Berthelon.
Berthelon est un homme d'une cinquantaine d'années, dont la physionomie reflète une invincible volonté. Il est doué d'un talent d'observation des plus remarquables, et je l'ai vu passer des journées entières, par un beau coup de vent du Nord, à chercher comment pouvaient bien s'enrouler les vag-aes sur elles-mêmes. Aussi est-ce un des très rares peintres qui osent affronter la tempête, et je n'ai jamais eu aussi intense l'illusion de la mer en furie et de son immensité que dans une de ses études d'une simplicité vraiment magistrale : deux ou trois grandes vagues roulent leurs eaux gris verdâtre couvertes de cette mousse délicate et blanche que le vent emporte en flocons; puis, au fond, la ligne bleue foncée de l'horizon. Des nuages blancs, lourds, à arêtes vives, s'élèvent lentement de l'immensité et empiètent petit à petit sur le bleu du ciel ; deux mouettes volent seules au-dessus des flots. C'est bien là l'éternel et mobile tableau que présente la mer.
Décorateur, peintre de bois et de marbre^ comme Lavieille dont il fut l'élève^ Defaux, Hareux et
nombre d'autres artistes connus, Berthelon passait pour un des plus habiles dans ce g-enre; mais sa maison de commerce et la surveillance de ses quarante ou cinquante ouvriers ne Tempêchaient pas d'envoyer rég*ulièrement au Salon des Champs- Élysées des toiles qui étaient d'autant plus remarquées que chaque année on y constatait de nouveaux progrès. C'est ainsi qu'il obtint successivement en 1879 une mention honorable; en 1886, une médaille de troisième classe; en 1889, une de seconde. Enfin l'Exposition universelle lui valait, cette même année, une médaille d'argent. Inutile, n'est-ce pas, d'ajouter qu'il est hors concours?
Son Salon de 1889, un Bateau de pêche abandonné dans les rochers^ est actuellement au musée de Roubaix ; la Tempête du 14 octobre, au Tréport, exposée en 1886, fig-ure au musée de Senlis.
Destiné par sa famille à l'art musical, Berthelon B'adonna à la peinture. Au lieu de lancer lui-même des canards sonores dans les airs ou d'en faire éclore à ceux qui auraient interprété sa musique, Berthelon a préféré en peindre de muets sur des toiles; entre la clarinette ou le bâton de chef d'orchestre et le pinceau, il n'hésita pas, il choisit le pinceau; nous ne pouvons que l'en féliciter et nous en féliciter avec lui.
Je vous disais tout à l'heure qu'il fut élève de Lavieille. Comme tous ceux qui ont passé leur vie devant la nature, Lavieille voyait d'une certaine façon. Berthelon l'imitait de son mieux ; mais un
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jour vint où il s'aperçut qu'à ce jeu il perdait toute personnalité et qu'il ne serait jamais, s'il continuait dans cette voie, qu'une doublure du maître. Berne-Bellecour, avec lequel l'artiste était lié, Tencourag-ea dans sa résolution de s'affranchir des procédés et de la manière de voir de Lavieille. C'est ainsi que Berthelon représente aujourd'hui une école intermédiaire entre les Daubig*ny, les Chintreuil, les Ség*é, les Desbrosses, les Corot qu'il a connus et qui l'encourag^èrent, et la nouvelle école paysagiste. Il a gardé des maîtres anciens une certaine lenteur calculée de travail ; volontiers il étudierait un dessous de bois feuille par feuille; mais en même temps il voit la nature en clair et a des audaces d'exécution qui sont généralement heureuses. Il a su prendre aux uns le dessin, aux autres le coloris, en y ajoutant une note personnelle.
Son atelier est entièrement tapissé d'études qu'il aime à contempler en fumant une bonne pipe qu'il rebourre promptement dès qu'il en a tiré une dernière bouffée. Ce sont des vues de la forêt de Fontainebleau, ou des bords de la Seine, des académies, des figures, mais surtout des marines. Le Tréport l'a particulièrement attiré et à peine trouve-t-on, par-ci par-là, une vue d'Yport ou de Bretagne. C'est l'église du Tréport, dont la tour mi-religieuse, mi-féodale se dresse au sommet d'un coteau inaccessible ; ses vieux ornements gothiques ont pris cette belle patine que le temps
seul sait mettre au front des monuments ; c'est la poissonnerie, avec ses pêcheurs, ses marchandeSj et, là-bas, dans le fond, le port où roulent les bateaux ; ce sont les falaises, puis les rochers verdâtres où la vague, toujours furieuse, vient se briser et s'envole en écume ; c'est enfin la mer elle-même qui revêt, dans ce coin do la Manche, une physionomie particulièrement sauvage et grandiose.
D'ailleurs la mer hante Berthelon, et tout la rappelle dans son atelier, sans parler des études et des toiles. Ici, un modèle de bateau de Boulogne; là, un lougre de la Rochelle ; puis des oiseaux, des mouettes, des goélands, des fous de Bassan, et combien d'autres choses.
Étonnez-vous après cela que la belle toile que l'artiste destine au Salon de cette année ait encore été prise au Tréport. Un pays demande à être longuement étudié avant que le peintre arrive à saisir ce qui en fait l'originalité. C'est ce qu'a compris Berthelon qui, fidèlement, revient chaque année au même rivage. N'est-ce pasle fait d'un artiste et d'un observateur?
Berthelon se double d'un aquarelliste, et la Société des Amis des arts a souvent apprécié ses œuvres à leur valeur.
Pourquoi suis-je obligé d'ajouter que, pour cet artiste parisien, comme pour un trop grand nombre d'autres, le musée du Luxembourg a des portes opiniâtrément fermées?
On parle de la constitution d'une caisse des musées. Ce serait, à mon humble avis, une excellente chose. La modique rétribution à verser écarterait d'abord tout un public spécial qui vient pendant Thiver se chauffer dans les salles du Louvre ou du Luxembourg*, qui profite d'un moment d'inattention des gardiens pour gratter une toile afin de voir comment c'est fait, ou inscrire une phrase bête ou un nom sur le marbre d'une statue. Grâce à cette caisse, on pourrait entretenir nos collections et les maintenir au rang qu'elles doivent occuper dans le monde. Enfin elle permettrait peut-être de construire un nouveau musée et de conserver le Luxembourg pour les seules œuvres des maîtres, fils de la capitale. Aujourd'hui leurs productions, répandues partout, sont inconnues des Parisiens, et cependant elles suflSraient, et au delà, à remplir les salles du Luxembourg.
Espérons qu'un temps viendra enfin où, pour admirer les tableaux d'un compatriote, il ne faudra plus, comme pour Berthelon, aller à Roubaix ou à Senlis.
23 décembre 1894.
ATTENDU
J'avais accompag'né un ami à la g-are d'Orléans^ près du pont d'Ausferlitz, dans ce coin perdu de la capitale que les trois quarts des Parisiens ne connaissent pas, les plus remuants ne dépassant pas le Jardin des plantes et la fosse aux ours. Eh bien, croyez-moi, allez un jour jusque-là, et le spectacle que vous offrira la station de voitures vous remplira d'une douce g-aieté. Il s'y trouve toujours, à la disposition des voyageurs stupéfiés, une centaine de pauvres haridelles rangées en d'interminables files, squelettes vivants dont les os remuent doucement et sans bruit grâce à la peau qui les recouvre encore ; cela est attelé à de vieilles g*uimbardes dig-nes de fig-urer dans une collection d'antiquités. Il doit s'en trouver au musée de Saint-Germain.
Si vous ne craig-nez pas de vous confier au coussin de velours jadis roug-e qui, dans ces coffres branlants, vous invite à un repos trompeur, faitesle avec précaution; ce n'est pas, je vous l'affirme, un soin inutile. Ecoutez plutôt cette plaisante mé-
saventure arrivée, il y a quelques mois, à un infortuné provincial. Gros, gras, bedonnant, notre homme se hisse péniblement dans un de ces véhicules, et donne une adresse au cocher. La portière est fermée. L'automédon lève nonchalamment son fouet et en touche légèrement Têtre difforme qui se trouve entre les brancards. L'animal se met en marche, doucement; sur le pavé cahoteux le fiacre bondit et grince. Soudain, des cris déchirants se font entendre ; un bras apparaît à une portière et s'agite éperdument. Le cocher, auquel un pourboire a été promis, croit que son client Tinvite à presser le pas de sa bête, il fouette la rosse à tour de bras et finit par lui faire prendre une allure qui ressemble assez bien à un petit trot. Les cris redoublent, les coups pleuvent avec d'autant plus d'ardeur ; un gardien de la paix se lance à la poursuite du véhicule; le cocher qui se croit menacé de contravention essaie d'accélérer encore la marche du carcan pour échapper à l'agent ; des hurlements ébranlent le coffre du fiacre, que le représentant essoufflé de l'autorité finit par rejoindre. On s'explique alors, et les passants attroupés s'aperçoivent que le plancher de la voiture s'est effondré sous le poids du voyageur qui avait dû, haletant, se cramponner aux portières et suivre au pas de course l'allure de la rossinante.
Quelques personnes se plaignent parfois de la pauvreté de notre langue, elles ont bien tort ; j'ai parlé dix fois d'un cheval depuis le commence-
ATTENDU
ment de cette notice, et c'est la première fois que j'emploie ce terme que je n'ai pas voulu avilir en l'appliquant aux malheureuses victimes dont il est ici question.
J'aurais encore, si je ne craig-nais d'abuser, à vous décrire les ahurissements des cochers quand vous les invitez, comme je l'ai fait, à vous transporter — pas bien loin — au numéro 147, avenue de Villiers, de l'autre côté des Ternes, aux fortifications. Volontiers, s'ils connaissaient la formule sacrée, ils voueraient leur misérable client aux dieux infernaux.
Mais, me direz-vous, quel besoin d'aller avenue de Villiers?
La cause de ce voyag^e au long* cours, ami lecteur, était une visite chez Attendu, un de nos meilleurs peintres de nature morte. Or, Attendu, en sa qualité de Parisien, n'a tout naturellement au Luxembourg- ni toile ni pastel. Si vous voulez voir une de ses œuvres, il faudra vous transporter à Douai, à Valenciennes, à Saint-Quentin, à Orléans, à Ang-oulême, ou franchir la frontière, et vous rendre en Belg-ique, au musée de Laeken ; bref, vous rencontrerez partout des tableaux signés de cet artiste, sauf à Paris, à moins que vous ne vous décidiez^ comme moi, à visiter son atelier. C'est du reste un homme fort aimable, et il vous en fera très volontiers les honneurs.
Attendu, qui était employé chez son père. g*ros industriel, étudia d'abord l'architecture; puis, sans
en rien dire à personne, il se mit, à ving-t-cinq ans, à copier au Louvre les admirables toiles des maîtres hollandais. Mais bientôt il délaissa ce g-enre pour s'adonner à la nature morte, et chaque jour on pouvait le voir s'efForçant de reproduire nos incomparables Chardin. C'était une salutaire école que celleJà, et notre artiste y fit de rapides progrès. Dès 1874, il exposait au Salon des Champs-Elysées, où chaque année il envoie les meilleures de ses productions.
Indépendamment des toiles nombreuses qui tapissent les murs, l'atelier d'Attendu est un vrai musée. Ici, de vieilles armures; là, des instruments de musique; de ce côté, un mag-nifique buffet gothique; en face, une huche bretonne, un berceau hollandais, une de ces armoires-étagères comme on en voit en Bretagne; partout des tapisseries, des faïences, des cuivres, des grès, et, pendus au plafond, des crassets, ces vieilles lampes romaines que Ton trouve encore aujourd'hui dans nos campagnes de Picardie ou d'Auvergne. Faisant contraste avec ces souvenirs d'un autre temps, des marrons bien cuits, comme on aime à en acheter l'hiver au coin des rues, sont étalés sur une table; des oignons rouges retenus par un lien de paille pendent au mur, et de nombreux élèves essaient d'en reproduire les vigoureuses colorations. Enfin, certaines œuvres du maître se détachent en pleine lumière : Un panier laisse échapper de ses flancs éventrés un flot d'oranges aux vives couleurs; un
ATTENDU
homard cuit à point va disputer à un plat de moules les faveurs d'un g-ourmet; plus loin, c'est une pannerée de ces belles pommes roug*es que produit la seule Normandie ; ce sont les petits raisins noirs des environs de Paris qui, sous cette forme appétissante, ne laissent guère soupçonner le vin purg-atif de Suresnes; ce sont, enfin, des abricots et des prunes couverts d'un beau duvet vermeil.
Dressés sur une table, pour qu'on puisse les voir et les apprécier à leur valeur, se trouvent une trentaine de petits panneaux presque microscopiques, dans lesquels le peintre a cherché à imiter les procédés des maîtres hollandais. La perfection du dessin, le charme de la composition où règne un certain sentiment poétique, le fini de l'exécution sont admirables; c'est du Meissonier appliqué à la nature morte.
Attendu est un modeste qui a su, par son travail opiniâtre, conquérir dans le monde artistique une place des plus honorables. Il est sincère, consciencieux, et pour s'en convaincre il suffit de jeter un coup d'œil sur les nombreux paysages qu'il rapporte chaque année de la Corrèze ou du Cantal. C'est, d'ailleurs, à ces qualités et à son talent très personnel qu'il doit d'avoir épousé une femme dont l'intelligence égale l'affabilité et qui est, à la satisfaction générale, secrétaire, depuis plusieurs années^ de l'Union des femmes peintres et sculpteurs.
L'histoire de ce mariage, tout d'inclination,
est assez orig-inale et vaut la peine d'être contée.
Une jeune dame occupait dans le monde universitaire une situation des plus enviables. Heureusement douée au point de vue artistique, elle développait ses dispositions naturelles par de fréquentes visites aux musées et aux salons annuels. Depuis un certain temps, les œuvres d'Attendu avaient fixé son attention et, avec son imag-ination vive et poétique, elle se représentait Tartiste sous les traits d'un vieillard vénérable dont une long*ue barbe blanche ombrageait la poitrine. Le croyaitelle chauve? Certainement non; il eût été trop grave et Teût effrayée. Elle vit un jour chez un ami commun de jolies toiles du peintre, et désirant s'assurer de la ressemblance parfaite de Toriginal avec le portrait de ses rêves, elle demanda à lui être présentée. Ce fut, il faut bien le dire, avec un singulier embarras qu'elle se trouva en présence d'un homme encore jeune, fort aimable et déjà très connu par ses œuvres. L'embarras fut bientôt dissipé, paraîfc-il, car, à quelques mois de là, l'artiste épousait la gracieuse admiratrice de son talent. Et cela finit comme un conte de fées, ils furent heureux.
l'f janvier 1895.