TRAITEMENTS ANCIENNEMENT COMMUNS EN RECUL
Il m'a paru intéressant de grouper ensemble un petit nombre de traitements qui sont représentés dans toutes les localités, sauf parfois au Val-d’Ajol, mais n’y existent plus que comme dessurvivances d’un état ancien. Les causes du recul de cet état peuvent être multiples, développement phonétique, réactions analogiques, disparition des mots qui étaient soumis au traitement considéré, etc. Les faits exposés au © 37 sont, d’après l’explication qui y est admise, d’origine morphologique, mais en raison de leur aspect actuel, qui a parfois fait croire qu’on est en présence d’un développement phonétique de 7 final, j'ai jugé préférable de les classer ici.
A. — Vocalisme.
$ 33. € < ay devant r.
On a vu S 1 que nos parlers ont réduit l’ancienne diphtongue ay à à en position finale tonique. Devant 7 un développement particulier en e s’est produit anciennement, mais il n’en reste plus que des traces. Actuellement ër << area est usité dans les localités 1-7, 19-22 au sens de jardin c. 414, wé(r) guère c. 403 <anc. h. all. weigaro l’est dans les localités 11-14, j'ai en outre relevé en quelques points les dérivés de « vair» < variu comme noms de bœufs ou de vaches vérëô(m.)12a, 19c, vérël(£.) 12 a à côté de värël 3a bœuf, vache L. ; mais brér — fr. braire au sens de pleurer L., fer, trér faire, traire id. n’existent plus qu’au Val-d’Ajol. Il est clair que brär, far, trar des autres points ontété refaits sur les formes de l’indicatif présent bra, fa, tra ; dans « guère » e est devenu 4 puis 6 sous l'influence de la labiale
initiale dans les localités autres que 11-14, värël de 3 a doit son a à la même cause.
Il est diicile de dire si le développement s’est fait d’a en e ou au stade ay par ey. Cependant la deuxième hypothèse est plus probable ; car le développement est non seulement ancien, mais dans les textes médiévaux on trouve, à côté des formes eire, ere < area NAL. 2531, 81, etc., des formes ere, hiere où ie semble attester un diphtongaison de le sous l’influence du y, diphtongaison qui se sera ensuite réduite comme dans le suffixe « ier » et le groupe yey < lat. e ouvert + y, cf. plus haut, p. 7. Je n'ai pas relevé ces formes dans les chartes des NAL., mais elles sont courantes dans l’Inventaire sommaire : ieres 1381, II, p. 39, col. 1; 13161id,/:p.40, cok 2, Mer 1307, L'p:50, col pete:
$ 34. Traitement d’x latin protonique en hiatus.
C’est un fait bien connu que la conservation d’x latin protonique en hiatus dans les parlers lorrains et wallons, cf. Horning, 6 118. M. H. a également constaté que dans l'aire F de son enquête, c’est-à-dire dans mon propre domaine, ji rivalise avec à (d’où w), mais sans essayer d'expliquer ce fait. En effet # (d’où w) a actuellement une extension beaucoup moins grande qu’? (d’où y). On ne le trouve partout que dans truelle c. 770, dont létymon avait certainement un # comme le français et la plupart des langues romanes, cf. trua, truella, trulla Kôrting 9771 et 9775, et dans les représentants du fr. buer hu, -ë, d’origine onomatopeïque, cf. Meyer-Lübke, EW. 4221, au sens de crier L., recueillis dans la plupart des localités. Essuyer c. 311 n’a # ou w que dans l’aire 1-7 et bruyère L. que dans l’aire 20- 22 sous la forme bérwér. Quant à #rüyà des points 9, 10 paresseux c.$52, C’est sans aucun doute une forme adaptée du ff. truand. Dans tous les autres cas on ne trouve plus qu’, à au Val-d’Ajol seulement et, dans les autres localités, y qui, en combinaison avec un # précédent, donne y, cf, éternuer c.315, les représentants de « nuée » nuage c. 530, ceux de « buée » au sens de lessive c. 447, «essuyer » déjà cité, syé partout sauf éüà 12 suer L., tyé partout sauf fié 11a, c, -à 12 tuer id. On remarquera qu’au Val-d’Ajol # (ou &) est le traitement prédomi-
ENT nant: on yditen effet nié ou nave, bide, rééivà, ea, là ; cependant à côté de bia, faire la lessive, de 12 b, le témoin a a indiqué byäet « éternuer » n'a que des formes avec y. Quant à fé de 11 a, c, c'est très probablement la forme française adaptée.
Le recul d’# est à mon avis le résultat d’actions analogiques ; la plupart des mots où % protonique s'était conservé sont des verbes ou des substantifs. verbaux; il n’est donc pas surprenant qu'u ait pénétré des formes toniques dans les protoniques pour se réduire ensuite à #, y; et dans « nuée » qui n’a pas de verbe correspondant, # s’est introduit par propagation analogique, si ce n’est pas plutôt un emprunt relativement récent, cf. 151, s. v° nuage’.
B. — Consonantisme.
$ 35. Persistance de w dans le groupe kw.
Ce traitement qui est également un des plus caractéristiques des parlers lorrains, cf. Horning, À 146, est encore bien représenté dans notre domaine : toutes les localités le possèdent dans kwët quatre L., cacher c. 130, carème c. 134, les représentants du type quadruviu au sens de visite c. 795, cf. sur ce mot © 151. Mais dans d’autres mots, même apparentés à ceuxci, il est en voie de régression, et l’évolution en cours s'exerce différemment dans les 22 localités: « querre » et « (re)quérir », usités partout au sens de chercher c. 176, ont perdu w dans l’aire 1-8’, c’est également dans cette région que linitiale de « carême entré » qui signifie carnaval c. 136 est réduite à k; mais *queliare employé partout au sens de se taire c.738 ne présente plus kw que dans les points 12, 13 et 22, à côté de 16kwë toujours c.759 de l'aire 17-22 formé de « tout + coi », cf. infra Ç 151; dans quatorze c. 624, kw n'existe plus qu'à La Bresse, et enfin w a complèteient disparu dans k, kât quand L. et dans ëkél écuelle c. 278, qui suppose une forme plus ancienne ckwel, recueillie ailleurs par Horning ( 118.
1. D’éryat, rouet, de 20-22, dérivé de « roue », cf. 6 59, on ne peut
rien conclure, car c’est un mot voyageur, cf. Ç 151 s. vo.
$ 36. #, € << ancien kfinal.
Ce traitement, anciennement attesté dans les parlers lorrains où il est très répandu, cf. Horning, 133, appartient également à notre domaine, où il est en voie de recul. Le Val-d’Ajol même nele possède pas; mais l’a-t-il perdu ou ne l'a-t-il jamais connu, c’est une question présentement insoluble. Le seul mot où #, € paraissent avoir disparu par développement phonétique est sec c. 697-9, qui se dit sÿ aux points 1-10, 12 et sÿ au point 19; et encore cette explication n'est-elle pas certaine ; il est en effet possible que dans ces localités la forme masculine ait perdu sa consonne sur le modèle des nombreux adjectifs dont le masculin se distingue du féminin par l’absence de consonne finale. Quoi qu’il en soit, en dehors de ce cas, le recul des formes avec #, # provient de la substitution de formes nouvelles: dérivés, emprunts au français ou aux parlers voisins. Le représentant du français bac au sens d’auge c. 57, que M. Meyer-Lubke, EW. 868, rattache à un type baccus d’origine obscure, ne subsiste plus que dans Paire 16-22, tandis qu'ailleurs on emploie « auge », cf. Ç 89, 2° ; soc c. 713 est exprimé par un dérivé dans les localités 1-8, 12 ; bouc c. 105 n'offre même plus de formes simples; sac L. se dit sé 1-8, 19-22, -€ 8-10 c°, 14-18, cès 13 a°, mais les témoins 10 ac, 11-14 a° emploient la forme française säk. Quant au représentant de «bloc » au sens de bille de bois L., cf. 20, 1°, je ne l'ai recueilli que dans quelques localités.
$ 37. €, £ << ancien groupe final rs.
Toutes les localités, à l'exception du Val-d’Ajol, présentent € ou le phonème £ qui en est issu, cf. sur ce développement Ç 47, à la fin d’un certain nombre de mots qui ont un r en français actuel ; toutefois leur accord ne s'étend qu’à une partie des exemples. Clair L. se dit bien tyée 1-8", 11 a, c, -6 9-11 b, 13-22 à côté de tyä de 12b; maismur c. 516 se dit aux points 12 et 19-22; les témoins 12, 20 a, 21 a emploient d# à côté de de 1-8, 11a, c,-£ 9-11 b, 13-19, 22 dur L.; et les formes avec €, fde vert c.787, court c.217 etfour c. 358 occupent un nombre encore plus restreint de localités ; si fyée, -£ fiel c.
344 sont sans aucun doute des formes de « fier », qui a eu le sens d’amer et a été ainsi employé substantivement pour désigner le fiel, on ne peut cependant pas se prononcer sur la forme fyé qui peut représenter phonétiquement « fier » ou « fiel ».
L’explication de ces faits a été donnée par This, p. 40, à qui M. Mevyer-Lubke, Gr. d.R. Spr., 1, $ 561, l’a empruntée :€, £ représentent le développement phonétique d’un ancien groupe final rs, dont le s n’est autre que celui du nominatif de l’ancienne flexion nominale. Cette explication est beaucoup plus satisfaisante que celle que M. Cuny a admise Revue des langues romanes, t. 49, p. 532, et d’après laquelle €, £ seraient issus de r final par développement phonétique. Elle a en effet l’avantage de rendre compte de l’extension irrégulière du traitement et de son absence complète dans de nombreux mots anciennement terminés en 7 tel que mûr c. 517, jour L., les formes du singulier de lindicatif présent du v. courir L., etc. Notre domaine présente même une spécialisation remarquable des deux anciennes formes casuelles de « clair » : tandis qu’il conserve, comme nous avons vu, l’ancien nominatif avec la valeur d’adjectif, il emploie partout l’ancien accusatif au sens de petit-lait 4ÿé 1-11, 13-22, tyä 12 lait L. Il faut en outre noter que sûr L., cf. les formes $ 6, 1°, a partout un r final dû à l’action analogique du féminin.