TRAITEMENTS CONVERGENTS
Les traitements qui font l’objet de ce chapitre ont le caractère commun d’être convergents, c’est-à-dire qu’un traitement nouveau tend à se substituer à un traitement plus ancien qu’il a déjà réussi à éliminer plus ou moins dans les différentes localités de notre domaine. La dénasalisation et le développement d’un w devant voyelle, (6 38 et 40, présentent quelques faits compliqués ou d'interprétation douteuse, que les nécessités de l’exposé n’ont pas permis de déplacer. Mais, ces réserves faites, tous les traitements considérés ici ont le grand intérêt de nous faire saisir sur le vif des évolutions en cours. Or si celles-ci se produisent dans des conditions très variées, deux particulièrement importantes, à savoir la réduction £&, j à €, j et l’'amuïssement de s devant consonne, cf. (6 42 et 43, remontent d’une façon analogue le long des vallées, et dans le deuxième cas il est tout à fait certain que l’ancienne prononciation recule non par développement spontané, mais par emprunt aux parlers de la région de Remiremont. Nous avons là un exemple bien net d’un changement phonétique dû à l’influence qu’exerce un centre sur des parlers voisins et socialement inférieurs.
A. — Vocalisme.
$ 38. La dénasalisation.
1° Dénasalisation dans les voyelles nasales en position finale ou devant une consonne autre que #, m.
Le processus de la dénasalisation est double dans tous nos parlers : ou bien l’élément nasal disparaît purement et simplement, ou bien une consonne nasale se dégage après la voyelle, avec ou sans disparition de l'élément nasal de celle-ci ; mais, dans
les deux cas, l’état ancien subsiste dans une partie variable du domaine.
Dans le premier cas l’accord des localités est à peu près complet pour le traitement de l’ancienne nasale + consonne en syllabe protonique ; on a vu en effet $ 21 qu’? est le traitement actuellement le plus répandu ; et cependant on à également noté que « gencive » et « sentir » conservent & dans l'aire 1-10. Dans tous les autres cas la dénasalisation varie considérablement. On peut poser en règle générale qu'une voyelle nasale abrégée persiste dans l'aire 1-9 et se dénasalise dans les autres localités, sauf aux points 10 et 12 qui participent aux deux traitements: byé 1-10, c, byé 10b, 11, 14-22, 12, 13 bien L.,chien c. 186 (la quantité longue de 1-8’ et le développement particulier de 1-7 n’importent pas ici), 10 1-10, 1@ I2, fÜ 1I, 13-22 temps L., bon c. 104, point c. 590, les désinences de la r'° etde la 3° pers. du pluriel de lind. prés. connaissons c.20$, crèvent c.230 ls, etc. L’aire 1-10 ne présente que des cas sporadiques de dénasalisation, et surtout quand la syllabe est protonique ; en ce dernier cas la nasale brève est souvent à peine perceptible : enfle, enflera, enflée c.293 et -4, les représentants d’*emputare Meyer-Lubke, EW. 2862, au sens de greffer c.397, la forme difhcile qui correspond à l'impératif viens c. 782, cf. 135; plantain c. 585 qui est partout dénasalisé peut être emprunté. Le point 10 participe davantage aux deux traitements, mais tandis que les témoins a, b présentent des faits incohérents, le parler de c a une apparence régulière : la nasale est conservée en position finale et disparaît devant consonne, cf. bye, 10 mais £üd < scindula bardeau c. 84, etc.
Les faits qui précèdent montrent que la dénasalisation se produit après abrègement de la voyelle: il n’est donc pas surprenant que, quand dans l’aire 1-22 la voyelle est restée longue, le développement n'ait pas lieu, cf. pyè 1-10, pyè 11-21, -ên 22 (cf. sur cette forme p. suivante), descendre c.245, on c.2ret 67, regain c.639. Il en est de même de la dénasalisation d'3 dans chemin c.171,chacun c. 148, etc., comparés à wi, vif, vin, vingt L. usités partout.
Te
Dans tous ces cas, l’extension de la forme à voyelle nasale longue est très variable ; rwë, regain, est limité au seul point 12, tandis que dans « plein » elle couvre toute l’aire 11-22. Ces variations de la quantité d’une voyelle finale n’ont rien d'étonnant, et on en a vu de nombreux exemples précédemment. :
Il existe cependant quelques cas sporadiques de dénasalisation d’une voyelle longue dans manger c.472, mot quia à d’autres égards un traitement particulier, cf. 57, 2°, et gendre c.381; mais dans ce dernier mot il n’est pas certain que la quantité de jér des localités 1, $, 20-22 soit primitive, puisque 17-19 disent ér.
Le deuxième mode de dénasalisation, qui consiste essentiellement dans le dégagement d’une consonne nasale, existe également dans tout notre domaine ; mais l'extension en varie encore davantage que celle du premier mode. Ce sont les voyelles % et qui sont le plus atteintes par ce développement, cf. brun c. 125, jeun: c:421t,suncc:77$,mquelqu'unéc"629-21Cepen> dant ces cartes ne se superposent pas, et on a vu plus haut des exemples tels que 77, vin, etc., où la dénasalisation ne se produit pas; il est même assez curieux que « chacun » ne se comporte nulle part comme « quelqu'un »; cf. aussi 104 1 — fr. tout un 19 d, 22 b au sens de pareil L. Les parlers de l'aire 19- 22 emploient %# un L. en fonction d’article au moins devant une consonne palatale, tandis que partout ailleurs on dit 3; et au point 22 le développement d’une résonance nasale » se produit assez fréquemment en position finale, cf. mên, pèn main, pain Z. C’est aussi dans l'aire 19-22, et presque uniquement là, que le même phénomène a lieu à l’intérieur d’un mot: 5%, -ût, ping, bräkä cinq, cinquante, épingle, brancard L., bâñkäl 19 a, 21a, 22 a bancal id., mänñkà 22 à manquer id., le dérivé d’ « angle » au sens de coin c.r96,ongle c.533, ombre c. $31, moitié c. 505, langue c. 441, mercredi c. 491, les mots terminés par « endre » tels que descendre c. 245, cf. sur ces mots (6 11 et 29, 8°. Mais Jändi, lundi, de 3, c est probablement une modification de /ädi d’après län, lune. J'ai cité parmi les exemples plusieurs mots récemment empruntés pour montrer que le développement est actuel ; et en effet le par-
ler populaire de cette région présente le même traitement. éânte, chantent, des témoins 19b, 21 a n’est pas tout à fait identique, car là chanter L.est la seule forme de l’aire 19-22 ; le n y vient d'une assimilation semblable à celle qui explique v# « deux », vingt-deux, de tout le domaine; dans les deux cas la première d’un groupe de deux dentales est devenue #. Ailleurs je n’ai relevé que quelques cas sporadiques du même traitement : épink 13 a épingle, käñkwa id. hanneton c.40$, tränt 12a trente c.767, diñgé 14 b sonner L., fiñgyé 15 sanglier c. 681, etc. On peut contester l'explication qui vient d’être proposée : il est en effet théoriquement possible que la consonne nasale qui suit la voyelle nasale représente le traitement le plus ancien, et que le développement ait consisté non pas dans le dégagement, mais dans l’amuïssement de la consonne nasale. Mais, de quelque façon qu’on envisage la formation de l’état actuel, on reste en présence d’un traitement convergent.
2° Dénasalisation devant #, m.
Il est fort difficile de saisir par le seul moyen de l’oreiïlle si une voyelle placée devant #, 7m” est nasalisée ou purement orale, particulièrement quand cette voyelle est brève. C’est pourquoi mes documents sont sur ce point sujets à caution. Mais si dans des mots comme « ensemble, femme, ressemble », cf. p.13, il n’est pas absolument certain que la nasalisation manque aussi complètement que l’attestent mes graphies, on voit qu’en tout cas elle est à peu près imperceptible. D’autre part, quand la voyelle était £tymologiquement libre devant une seule consonne nasale, p. ex.sdans Cuisine c.237, chaine c:149, laine, luneL:;il est impossible d'affirmer d’une façon décisive que les parlers qui ont une voyelle orale représentent l’état le plus récent, ou qu’en d’autres termes tout notre domaine a anciennement nasalisé les voyelles placées devant #, m. Il existe en tout cas toute une série de mots qui avaient étymologiquement un 4 issu d’a devant consonne nasale entravée, et, dans un nombre variable de localités, cet 4 a perdu sa nasalité. Seul année c. 32, où la voyelle est à la fois protonique et brève, est désanalisé dans tout le domaine ; les autres mots conservent toujours à dans toute la
Sÿ ge
vallée de la Haute-Moselle et sporadiquement ailleurs, cf. vänà 1-10, 124, 174, f, 19c, -Ë I1a-C, vAné 13-15, -416a, 18, 20-22, vanner L., les formes qui dérivent du type pannu Meyer-Lubke, EW. 6204, au sens de balai, balayer c.78, pâné 2c, 8/0, 19c, pä- 11a, 12a, dérivé du même type, pan de chemise L., les représentants du v. qui se rattache au latin gannire id., id. 3676, beugle c. 98, étrangler c.321 dont le g a été assimilé à la voyelle nasale, cf. $ 81, À 6°, etoù # y est devenu ensuite y, différents mots d’origine onomatopéique qui signifient miauler c. 497, cf. GS 1S1 s. v°. Il est curieux que sämdi soit la seule forme de tous nos parlers, réserve faite de sämdi réemprunté en français ; mais cette particularité tient sans doute à l’entrave de Ia consonne nasale. Quant aux représentants de « chanlatte » au sens de chéneau L., cf. encore ( 81, À 6°, ils peuvent avoir subi l’influence de chêne L.
B. — Consonantisme.
$ 39. Absorption d’un y par la consonne précédente.
y se combine partout avec # pour donner y, comme on l’a vu $ 16, 2° ; exception constituée par le suffixe correspondant au fr. ser n’est qu'apparente, cf. p. 7.
y de ancienne diphtongue ye issue d’alatin tonique libre après palatale a été également absorbé partout après les fricatives €, j, €, j < k, g latins v. $ 42, cf. les représentants du fr. marcher. au sens de battre en grange’:c.87, mangér \C:472;, ete, 6, €, j, h, dont l’origine est exposée S 43, cf. engraisser c.295, les représentants de l’a. fr. -coisier << *quetiare au sens de se taire c. 738. En dehors d’un fait d'emprunt propre aux localités 17 et 18,cf. ( 89, le phénomène est sans exception dans les infinitifs et participes de la première conjugaison et dans les mots anciennement terminés en #é tels que marché c. 478.
Mais après ces diverses fricatives y persiste ici et là dans d’autres mots dont les conditions phonétiques sont différentes. Dans sœur c. 714 €, €,ê sont relativement récents; il en est