TRAITEMENTS DIVERGENTS
Les traitements qui sont exposés dans ce chapitre ne sont pas seulement parmi les plus compliqués de notre domaine, mais l'interprétation se heurte souvent à de sérieuses difhcultés. Les cas de mélange, qui sont nombreux, les modifications d’origine analogique et les particularités dues à la phonétique syntactique donnent aux faits actuels un aspect touffu ; aussi, même quand on connaît suffisamment l’état ancien, il n’est pas aisé de suivre l’enchaînement des développements divergents. Mais il arrive, et pour des séries très importantes, que l’état ancien luimême soit mal connu, et dans ce cas les faits se prêtent à diverses explications, sans qu’il soit possible de se prononcer avec certitude.
Ce chapitre présente un autre fait remarquable, et qu'il convient de signaler à l’attention. Aucun des traitements considérés ici ne concerne le consonantisme ; tous concernent le vocalisme. On comprend en effet que, dans un domaine aussi restreint que le nôtre, le consonantisme, qui est, comme on sait, beaucoup moins mobile que le vocalisme, ne donne pas lieu à des développements multiples.
$ 48. ve, ya, é et a < e latin tonique ouvert devant r + consonne.
La diphtongaison, qui est un traitement bien connu des parlers lorrains, cf. Horning, $ 37, et dont j'ai relevé un exemple ancien pierche dans un compte de l’abbaye de Remiremont, non daté mais probablement du xiv° siècle, NAL. 2542, 76, est régulièrement représentée par jé dans l'aire 1-8’ et parle développement postérieur ya dans les localités 9, 10, 16-21, cf. entre autres fer c. 340, herbe c. 406, perdre c.567, terre c.747%ver c. 785, etc. La Bresse conserve ordinairement le traitement ancien ÿé ;.
ra
cependant on y emploie déjà quelques formes en y4, empruntées aux parlers voisins : on ne doit pas faire état des réponses du témoin 22 a, dont les hésitations proviennent deses déplacements, et particulièrement de ruyädo — « revers-dos » à la renverse c. 649, qui ne m'a été donné que par ce témoin et à côté duquel Hingre ne signale que (ai) ruyé-d6 ; mais lätyän lanterne L. est la seule forme actuellement usitée à La Bresse, et Hingre a relevé, outre lantiäâne, à la fois Lambid et -é, Lambert. Le Vald’Ajol se sépare complètement de ces parlers et, conformément à ceux de la Franche-Comté qui ignorent la diphtongaison, présente uniquement é. Le traitement des localités 11, 13-15 est compliqué : yä y est parfois attesté partout, par exemple dans « à la renverse », « ver », mais on y trouve aussi de nombreuses formes non diphtonguées en à pät, perdre, au point tr, lé tat, Le Tertre, promenade située dans Remiremont même, des témoins 11 a, c (tandis que 15 b dit à tyaf), tär, terre, aux points 11et 13; «herbe » même n’a nulle part de formes diphtonguées. Il est possible que certaines de ces formes aient subi l'influence du français, mais cette explication est exclue pour le verbe devür, dé-,ouvrir c. 547, refait, comme on leverra 143, surleparticipe issu de deopertu. Nous sommes donc ici en présence de faits de mélange de parlers, qu’on retrouve également ailleurs, par exemple à Uriménil, où M. Haïllant a relevé à la fois tarre et via, nia, nerf, etc.
Quelques mots font partout exception pour des causes particulières. Si perche L. ne présente pas de formes diphtonguées, la forme ancienne pierche prouve que cette anomalie ne vient pas d’une condition phonétique propre à ce mot, mais qu'il a été repris au français ou à des parlers voisins. Quant à herse, herser c. 408 qui se rattachent à un verbe *herpicare avec un € ouvert, comme de nombreux représentants romans d’*herpex, herse, cf. Mever-Lübke, EW. 4141, et aux représentants de «bers » berceau c.94et à bercer c. 95, l'absence dediphtongaison y estdue à l'influence analogique de formes verbales atones ; la voyelle à été postérieurement allongée en position tonique ;
ESS De
mais dans d’autres parlers M. Horning, © 37, a relevé des formes diphtonguées. Enfin la voyelle simple de la préposition vers L. s'explique par la fonction atone de ce mot dans la phrase.
6 49. êY, ÉV, É, 4Y, 0 ancien eie (= fr. é&) < latin alta, sauf après palatales.
Ici, comme au $ 44, il faut considérer à part, pour une grande partie de nos parlers, les cas où une voyelle de la série antérieure se trouve dans la syllabe précédente, ceux où cette voyelle a disparu et ceux où la terminaison est précédée d’un y.
Dans tous les cas le traitement est uniformément & au Vald’Ajol, éy au point 13 et chez les témoins a, b, c, d de Remiremont (b articulant faiblement y), et enfin &y dans les localités 1- 8', 14 et rs et chez le témoin 11e. Dans le reste du domaine le traitement est 4y aux points 9, 10, 16-19 et üy aux points 20-22, quand les conditions phonétiques ne répondent pas à la définition donnée au début du paragraphe ; au contraire, quand ces conditions sont réalisées, il y est ordinairement éy dans toute l’aire 9, 10, 16- 22, cf. d’une part année c.32, journée c. 425, etc., et d’autre part cheminée c. 172, enflée c. 294, les représentants de « buée » dans faire la lessive c. 447, etc.; sonnée c.718 suit le traitement de l’infinitif dont on a parlé p. 72. Cependant on y rencontre d'importantes irrégularités : on y dit partout f@mäy fumée L., pyày plaie id., alors qu’on y attendait des formes en éy ; cf. encore fyéray, semence de foin, de 16 a, 22 b, fieurde Hingre, mot dérivé de fy®r — fr. feurre (v. fourrage c. 362)et finäy de 17 géchine c.267. Toutes ces formes ne sont explicables que si on les considère comme étrangères. D’autre part 6y de 20-22 n’a pas non plus éliminé complètement le traitement précédent 4y. Outre les formes citées ci-dessus, on peut ajouter rây rayon de miel Z. qui correspond à l’a. fr. re < bas all. rata d’après le Dict. Gén. rayon 3, hày haie id. et fay des témoins 20 4, 21 a, e; à propos de ce dernier mot on remarquera que Hingre donne fwaue, et Horning, pour cette même localité,
foy, S 2.
ner
Qu’ay soit postérieur à ey, c’est ce qui n’est mis en doute par aucun linguiste, cf. Horning, $ 2, Mevyer-Lübke, Gr. d. R. Spr., I, $ 236. Ascoli, tout en citant pêle-mêle les mots en a/a avec les autres exemples, reconnaissait qu’ay s'étend jusqu’au nord dela Lorraine, qu’il considérait cependant comme étant hors du domaine où a latin se serait conservé ; cf. plus haut, $ 44. Sur l’extension de ce traitement on peut se rapporter à Adam année p. 298, cheminée p. 311, Horning K 2, Zeliqzon $ 2, etc., et on notera également à Uriménil, d’après Haillant, jounaye, biaye, chémnaye, etc. Puisque 9, 10, 16-22 conservent encore ey sous la forme éy dans certaines conditions définies plus haut, il en résulte que les deux aires 14, 15 et 1-8/, qui ne connaissent plus qu'ay et qui sont sans contact, ont suivi indépendamment un développement parallèle.
Dans l'aire 1-8” nous possédons du reste encore une trace du stade antérieur ey. Pour désigner la ration de foin qu’on prépare pour toute la journée, les témoins 2 a, c, $ a, c, d ont indiqué l'expression Jar LE kivéy foin L.; or ce mot est certainement le même qu'éfkœvéy de 18, 19 a-c, qui a le même sens. On le trouve aussi à La Bresse d’après Hingre s. v° khkeuvée, au Tholy (arr. de Remiremont) d’après Adam, p. 286, fâre lé squevëie, faire la ration du bétail pour la journée, et M. Horning l’a recueilli à La Poutroye (Alsace), p. 119, scœvey, dont la traduction « Bünde Futter» semble être insuffisamment précise. On remarquera que dans ces localités tous les autres mots en afa sont en ay. M. Hornineg, /. c., a donné l’étymologie exacte scopata. Le sens ne se rattache pas au sens général de scopare, balayer, dont nos parlers ne possèdent plus de représentants, cf. la c. 78, mais au sens plus particulier d’écouvillonner un four, que Hingre a noté à La Bresse sous le mot khkeuvé. On a comparé le geste de celui qui tire le foin du grenier au geste de celui qui écouvillonne un four. Dans les explications de Hingre s. v. khkeuvée l’idée de secouer est miseen valeur d’une façon trompeuse ; il dit en effet. «foin, paille, toutes choses semblables qu’on a secouées en les répandant. Se dit spécialement du foin qu’on tire du tas avec un croc fait exprès dit creucha de fw, et puis qu’on secoue douce-
ment en le jetant dans la grange à battre, pour le repas du bétail ».
$ 50. é, à, à < a dans les monosyllabes ou leurs composés.
Les composés de « là » cela c. 140 ou la forme abrégée de ce motiica c129 4141012239 Na bas te 732 moitie 6004 représentants dela. fr. ja déjà c. 241, la c.431, pronom personnel féminin en fonction de régime tonique, constituent une série distincte, dont l’évolution particulière est due à leur rôle et surtout à leur forme monosyllabique, cf. Meyer-Lübke, Gr. d. R. Spr., I, ($ 221 et 228, qui montre que des faits analogues se sont produits dans d’autres régions.
Le traitement est d’une régularité parfaite dans les deux vallées : en effet celle de la Moselotte présente uniquement 4, celle de la Haute-Moselle uniquement 6. Par contre la région de Remiremont 11-15 flotte entre plusieurs traitements ; sans doute ë y est prédominant (é n'existe que dans « ja » au Val-d’Ajol), mais les deux autres y coexistent, à seulement au Val-d’Ajol, mais Ÿ partout et d’une façon variable suivant les mots, les localités et les témoins. C’est pour « ça » que les témoins présentent les variations les plus nombreuses, puisque sé et sù sont tous deux employés dans tous les points de l’aire. Dans les autres mots elles sont moins fréquentes : 70, déjà, n’a été employé à Remiremont qu’une seule fois par 11 b qui a dit deux fois jé, et de même seul 11 d s’est servi dewëld ; enfin 12 a a indiqué à la fois /% et lé. Mais il y a en outre désaccord entre le traitement des différents mots dans presque toutes les localités de cette aire 11-15. Il est inutile d’insister sur Remiremont dont l’état troublé apparaît suffisamment dans les lignes précédentes ; mais au Val-d’Ajol où ä est prépondérant, on dit cependant 76 (et jé), sé et sù; à Saint- Nabord, outre sd, jù est la seule forme usitée, tandis queles autres mots sont en Ÿ; au contraire, Saint-Étienne, outre së, ne dit que lé, à côté des autres mots qui sont en 6. Bellefontaine est la localité où les faits sont le plus réguliers ; en somme, je n'yairelevé, à côté du traitement é, qu’une seule fois sô chez le témoin 13 a, ce qu’on peut considérer comme un accident.
Quels sont les rapports des trois traitements à, #, &? Dans les parlers' orientaux ë est actuellement de beaucoup le plus répandu, cf. pour les parlers lorrains Horning, $ $, Adam, DD eoyisdionlestcatesider Ar 8 74784 etc Haillant çai, lai, jai, etc., et pour les parlers franc-comtois, outre mes cartes, Grammont, La Franche-Montagne, p. 106, etc. a estégalement assez fréquent, mais o est relativement rare et ne paraît exister que dans les parlers lorrains et seulement dans une région voisine de la nôtre, dans la vallée de Cleurieau Tholy, told, volé, jo Adam, pp. 207, 208, 422, à Gérardmer jo Horning, $5, so Herzog, Einleitung, Ÿ 73, à Rehaupal (arr. de Saint-Dié) vanlô, là-bas, [Adam p. 208, à Deycimont (arr. d’Épinal) çu-lo, çolle-lô, celui-là, celle-là, id., p. 60.
D'autre part, d’après l'opinion généralement admise, # représente l’état attesté par les documents médiévaux sous la forme ar, cf. Meyer-Lübke, Gr. d. R. Spr., I, © 258, Kisserling, Die Betonten Vokale im Altlothringischen ({n. Diss.) Halle, Colbatzky, 1890, pp. 30 et 31, et dans les chartes de Remiremont jai NAL. 2531, 66, 88 bis, etc. Par conséquent on doit admettre que, dans notre domaine comme ailleurs, la succession des développements a été & (d’où #), à, ô. Mais cette explication, satisfaisante pour les parlers des deux vallées, n’éclaircit pas totalement les faits de la région de Remiremont. Il est surprenant que, sauf au Val-d’Ajol qui présente les trois traitements, ë soit dans les localités 11, 14,15 en rivalité avec ôet nulle part avec &. Fautil donc en conclure qu’à est étranger à cette région et que c’est une prononciation empruntée aux parlers de la Haute-Moselle et de la Cleurie (car à l’ouest & est prédominant et probablement unique) ? Cette conclusion n’est pas absolument nécessaire : malgré l’absence actuelle d’# dans Paire 11, 14, 15, il est possible qu’o en soit anciennement issu dans une de ces localités et se soit ensuite mêlé avec ë. Quoi qu'il en soit, 11, 12, 14, 15 présentent dans cette série de mots un mélange particulièrement remar-
quable.
$ sr. &, à, à dans la syllabe protonique << anciens 4, at, e < a ou e latins.
Eos
Bien que les faits considérés ici représentent des phonèmes étymologiquement différents, il m'a paru utile de les réunir; car, outre qu'on évite ainsi des redites, les développements de ces faits sont connexes et s’éclairent mutuellement.
1° Dans une série importante de mots tous les païlers ont un seul traitement ? : a) — ancien a dans asseoir c. 47, etc.; b) — ancien a dans « faîne », p. 37, etc. ; c) — ancien e dans déscendre/c245 "etc:
2° Dans une autre série, & est le traitement à peu près exclusif de l'aire 1-15, tandis qu’à est prépondérant dans l'aire 16-22.
A. — Dans un certain nombre de mots la présence d’à de l’aire 16-22 semble être liée à celle d’un w antérieur : a) — ancien 4 dans les représentants du fr. marcher battre en grange c.87, c'patb ip.“ 635garder "ctwr4MCachermMoNrs0 MEc Ab) ancien ai dans les représentants de l’a. fr. baïesse fille c. 346; c) — ancien e dans ceux de merendare goûter c. 393.
Les témoins des localités 16 et 17 manifestent quelque flottement : 16 a ne dit avec à que puä, par, et bwdeé, piocher L., 16 b dit bwëyés, fille, à côté de kwüééy, cachée ; de même 17 1, b emploient bwëyès et 17 a kwëeë, cacher, -ät, cachette. En outre il est au moins un mot qui, dans toute l’aire 16-22, n’a que des formes en ë, à savoir bwëtérmi 18, 20 a, 21 a, 22a Barthélémy L. Qu'il y ait une relation entre la présence d’un w et celle d’un #, c’est ce qui semble ressortir des formes de « par », comparées à celles de ce mot dans le composé « tout + par » + un pronom personnel au sens de seul L.et c. 707, et aussi du traitement de quatorze c.624 qui présente à la fois w et à au seul point 22.
B. — Il existe en outre une série importante de mots où à apparaît dans l’aire 16-22, sans qu’on puisse lier sa présence à celle de conditions phonétiques particulières : a) — ancien 4 dans avoir, savoir L., chevreau c. 183, les représentants du fr. echevette écheveau c. 266, laver c. 442, passer c. 557, le dérivé de trabe au sens de poutre c. 605, les représentants d’apiariu au sens de rûcher c.671 (pour la modification de la consonne, cf. 6 151), sarcler c. 683, etc.; b) — ancien ai
dans les représentants du fr. agasse pie c. $76, haïr L., etc. ; c) — ancien e dans enterrer c.300, éternuer c. 315, hier soir c. 409, les futurs et conditionnels de tenir, venir, L. et ( 2r, 143, etc. SE
Si d est localisé dans la vallée de la Moselotte, sa présence n'y est pas constante. Le point 16 flotte, comme dans le cas précédent, entre # et à, le témoin a n’emploie avec à que püsà, äxé, rûcher, et le témoin b dit pést et rëtli, extrémité du râteau qui porte les dents, râteau L.; de plus £fägé, éternuer, n’est employé que dans l’aire 19-22, häyé, haïr, que dans l'aire 20- 22, Hävät, poutre, n'existe même qu’au point 22, et on notera que les représentants de sfernire au sens de faire la litière c. 459, dont les conditions phonétiques sont pourtant identiques à sternutare, ont & dans toutes les localités de l'aire 16-22. Il faut enfin signaler les formes usitées au seul point 12 àyé agneau L., et érdm.araignée c. 38. Mais à d’engraisser c. 295 des localités 17-22 vient de « graisse », cf. 1.
3° Une troisième série est constituée par des mots qui ont trois traitements : on trouve ordinairement & dans l'aire 1-10, à aux points 12 et 16-22, à dans l'aire 11, 13-15.
A. — Un premier groupe est formé de mots dont la voyelle est suivie de? : 2) — ancien/a dans alène cer aller cure, alouette c. 30, chaleur c. 150, échelon c. 26$, malade c.466, saler c. 678, vallée c. 777, etc. ; b) — ancien e dans atteler c'ijmgeléec379; peler:c$63,0etc:
La répartition des faits est assez régulière ; cependant plusieurs points offrent quelques variations. 1$ a, dont le traitement le plus fréquent est à, dit cependant avec & ëlüd, alène, élit, alouette, et hésite entre ewôld et -&lô chevalet c.180; de même 11 b dit éælôt, échelle placée en avant de la voiture à foin, voiture L., 11 d mäläf, malade. Aux points 8 et 8’ les formes avec à sont fréquentes : éälà, chaleur, 8 a, evälô, chevalet, 8 a, b, 8 a, b, sälé 8' a-d salière de cuisine L., «äb, échelon, 8 b,.&e- 8' à, b, e, éeàlôt 8! b (et même 7 a) égouttoir pour les fromages L., kälôf, cf. Ç 1s1, pelure c.s64, tälô 8 b, 8 a, d talon L. Quelle que soit l'explication que