MÉLANGES DE PARLERS
Bien que le point de vue auquel les faits des chapitres précédents sont considérés soit essentiellement linguistique, il nous est arrivé plus d’une fois, pour expliquer le traitement d’une ou de plusieurs localités, d'admettre qu’il s’est produit des mélanges de parlers. Mais il convient d'examiner d’une façon plus systématique, et non pas simplement en passant, comme nous l’avons fait jusqu'ici, quelle part revient à la géographie dans l’état phonétique de nos parlers, et en particulier quel rôle a joué Remiremont, le centre principal de notre région, et dont l’importance est encore accrue par sa situation au débouché des deux vallées. Il importe de se rappeler que nous ne nous appuyons que sur les faits actuels et que, comme le dit M. Meillet, Jntroduction à l'étude des langues indo-européennes, 3° éd, 1912; p.16, ilest généralement impossible de discerner ce qui provient de changements spontanés de ce qui provient d'emprunts ». C’est pourquoi on ne peut pas faire état des traitements communs réculiers exposés au chapitre I. Mais, même quand une innovation comprend à la fois la région de Remiremont et les parlers contigus des vallées, comme par exemple la réduction de &, j à 6, j, cf. $ 42, on ne peut pas en conclure qu’elle a été empruntée par ceux-ci à celle-là. Un traitement, qui couvre actuellement une aire cohérente, peut être le résultat de développements spontanés qui se sont formés en plusieurs points séparés. Si par exemple: on considère le traitement de chasser c. 166 et des verbes analogues, cf. Ÿ 39, on voit que jé persiste dans l'aire 8-10, 16- 22, tandis que les deux aires sans éontact 1-7, 11-1$ présentent é, comme en français. Or imaginons que dans un certain laps de temps les points 8-10, qui séparent les deux aires, réduisent à leur.
tour ÿé à 6; nous aurons alors une aire cohérente 1-15, et un dialectologue, s'appuyant uniquement sur la configuration des aires, pourra d’une façon erronée conclure que la réduction d’yé à ë s’est d’abord produite dans l'aire 11-1$ et a pénétré par emprunt dans la vallée de la Haute-Moselle.
De même la présence de deux traitements dans une localité n’est pas nécessairement due à un emprunt d’un de ces traitements ; cette dualité peut provenir de ce que nous sommesen présence de développements en cours : c’est ainsi que pourraient s’expliquer par exemple le flottement que les témoins des localilités 8 et 8/, 16 et 17 manifestent entre à et &, Q 51, la coexistence d’à et # correspondant à o7 du français dans la vallée de la Moselotte, © 52 1°", celle d’ä et d du Val d’Ajol < e latin tonique fermé entravé, Ç 53, etc.
On sait d'autre part qu'il est souvent difficile de reconnaitre si nous avons affaire à des emprunts de prononciation ou à des emprunts de mots. Parmi les exemples de mélanges qui sont donnés plus loin, il en est plusieurs qui, très probablement ou même certainement, sont des mots empruntés. Cependant, si par là ils appartiennent au lexique, ils peuvent être étudiés ici, parce qu'ils intéressent égalément la prononciation, et qu’au reste on ne reconnait leur origine étrangère que par leurs particularités phonétiques.
6 85. La région de Remiremont et les deux vallées.
Ces réserves faites, il existe un certain nombre de traitements d'importance diverse, qui ont pénétré par voie d'emprunt de la région de Remiremont dans les deux vallées.
Celui qui à la fois est le plus considérable et révèle le mieux cette action du centre sur les vallées est sans contredit l’amuïssement de s devant consonne, dont le détail a été exposé et discuté $ 43. On peut également admettre que la diffusion du traitement de « trestout, trestuit », cf. © 69, 5°, a la même origine. Il nous reste enfin à examiner. quelques traitements dont nous n’avons pas encore parlé:
1° Traitement de la voyelle protonique de maison, raison, saison.
So
Ces trois mots présentent à partout, à l’exception du Val-d’Ajol qui diträhôets-, à côté de rôjo, s- 1-8', 11 a, c, r0h0, s- 9-11 b, 13-22, cf. raison, saison L.et maison c. 465$. Or ce développement d'a protonique en à ne se produit régulièrement que dans la région de Remiremont, cf. Ç 51 ; même dans maison, l’action de la labiale pré édente ne peut pas rendre compte de la forme de l’aire 1-7, d’après le Ç 58; il faut donc en conclure que les parlers ont emprunté le traitement de ces mots à la région de Remiremont. On rapprochera de ces faits ceux qui ont été étudiés & 61.
2° Traitement d'a tonique entravé et précédé d’une palatale.
Les quelques mots qui contiennent étymologiquement cette voyelle présentent des formes si variées qu’il faut les examiner un à un.
D’après les cartes 789 viande et 803 voiture, les représentants de chair et char, homophones partout où ils coexistent, se disent éà dans l'aire 1-7, 19-21, et «à 9-11, 13-18, mais dans les localités 8, 8! 12 et 22 ils ont des formes palatalisées, &e au point 8, au sens de voiture, & au point 8/ avec le même sens, éyé au point 12 et éau point 22 avec les deux sens. Pour désigner les écluses des prés c.271, l’aire 8-11, 13-19 emploie un mot d’origine obscure, mais dont l’& est certainement ancien et probablement étymologique; or le traitement de ce mot ne coïncide pas avec le précédent; en effet à côté de «3 du point 11 et £a de l'aire 13-19, non seulement 8 et 8' ont une forme palatalisée €, mais 9 et 10 présentent le même traitement &#. Ajoutons que £a est attesté soit seul, soit dans le composé «à d üv, chez les témoins 2 a, $ a-d, f, et chez un témoin subsidiaire de 3, cf. NSFE-Fdé Cane 27e
Les représentants d’essart modifient encore les données précédentes. J'ai en effet recueilli s au sens de champ communal, cf. champ c.r$2, dans l'aire 1-7; en outre Hingre donne pour La Bresse non seulement khaf comme nom commun mais une prononciation plus ancienne, curieusement. conservée dans le nom de lieu Zambiè-khié, en fr. populaire Lambert-xart, s. ve Lambia (Hingre a évidemment tort d'expliquer cette particula-
rité en disant que « khi£ est lui-même déformé par l'influence de -bié, car autrement il se prononce khé »). Enfin, parmi les noms de lieux qui contiennent également essart, il convient de noter spécialement hémäce, Harmandxart, de 12 b, h €yà t kükü, Xard du coucou, de 19 c, kôtréçya, Contrexard, de 16 b, 17 a, b, 18; cf. pour des parlers voisins Haillant, Soc. Emul. Vosges, 1883, p. 262.
Les formes de feuillard, cf. Dict. Gén., au sens de feuilles de carottes, navets, etc., feuille Z., sont palatalisées partout-sauf dans la région de Remiremont : fijèr 2 a, c, 5 a, 6c, 8! c, f&- 16 a, 19a, b, fouyêre s. m. Hingre, mais füyar 11 a, f&-11e, 15 a, etencore fouyards. m. Haïllant, fouiare, Le Tholy, d’après Adam, p. 253.
Par contre, l'adjectif usité dans tout notre domaine au sens de sec, improductif, stérile, cf. les c. 697-9, conserve partout l’a de son étymon “*exarsu, qu’a proposé M. Cuny, Revue des langues rom., 1906, p. 525 et 527, et c’est le seul traitement de tous les parlers qui connaissent ce mot, cf. «ä, ete La Poutroye, xa Anould (à. de Saint-Dié) et Laveline (id.) d’après M. Cuny, kha, sec, aride, Uriménil, kh4, maigre, sec, aride, Le Tholy, Adam, p. 260 (qui le donne aussi au sens de chaleur pour Dompaire, a. de Mirecourt). Enfin je ne fais état ni de gerbe c. 385, parce qu'il est impossible de distinguer la part qui peut revenir à la forme française, ni de charge c. 158, qui paraît être une adaptation récente du mot français.
Pour expliquer lincohérence des faits qui viennent d’être exposés, il faut remarquer que Remiremont et les villages 13, 14, 15 n’ont pas de formes palatalisées ’. Il semble bien que ce soit là la raison du trouble que montrent les autres parlers. La palatalisation ? d'a, qui a commencé à se produire, a été ensuite 4. Sil'on peut utiliser une cherre de loingnez a cher xaley NAL. 2542, 76, Remiremont aurait connu une prononciation e dans char ; cf. aussi cherrée extrait de la déclaration des droits de ban de Ramonchamp faite par le maire Gérardin, en 1341, Documents rares ou.inédits, t. II, p. 210.
2. Il est bien certain qu'il s’agit d’une palatalisation, et non pas d’un changement d’a en e sous l'influence de l’r suivant, puisque renardetc. ne pré-
sentent qu’.
entravée par l’influence des parlers de la région de Remiremont. La vitalité des différents mots a joué un rôle important. L’adjectif «a a, partout très usuel, a partout la même voyelle. Si au contraire « essart » a été palatalisé dans l'aire 1-7, c’est que ce mot n’existe plus dans la région de Remiremont ; et on remarquera que dans les noms de lieux le mot a un traitement particulier. « Feuillard » peut devoir l’extension plus grande de le au maintien de lr, qui de son côté ne s'explique que par un emprunt récent. Quant à « chair » et à « char », la prononciation de Remiremont a réagi sur celle de la vallée de la Moselotte, qui à son tour a atteint celle de l'aire 1-7, soit qu’elle ait fait disparaître une forme antérieure, soit qu’elle ait simplement empêché le développement de la palatalisation. Mais « chair » et « char » sont fortement combattus par les mots français viande et voiture, si bien que l’action des patois est elle-même amoindrie. Il est remarquable que dans la vallée de la H** Moselle, £e et éë, issus de « char », subsistent aux points 8 et 8’ qui ont complètement perdu « chair ».
4° Traitement de « garçonnet » au sens de fils c. 347.
Ce dérivé, qui se dit güfnÿ à Remiremontavec un développement de l’# protonique en à conformément au $ 51, a pénétré dans les localités voisines 9 et 16 où ilse dit güéno. L’emprunt est en outre attesté au point 16 par le développement du sufhxe, cf. Ç 53.
s° Traitement des représentants de citrouille c. 193.
kähôl et kehol des deux vallées ne peuvent y être que des adaptations de kdo! de la région de Remiremont, où cette forme représente régulièrement un étymon cuculla, cf. ( 73. En pénétrant dans les deux vallées, à y a été modifié respectivement en à ou en ë, parce que les patoisants ont conscience qu’à, ë de leurs parlers correspond à à de la région de Remiremont.
6° Enfin, on peut encore noter l’emploi de kolé collier c. 198» au point 16, oùéest étranger, mais peut provenir, il faut le reconnaître, de la vallée de Cleurie aussi bien que de l'aire 11, 13-15.
6 86. Le parler de Remiremont.
En traitant, dans le paragraphe précédent, de l’influence du
parler de Remiremont sur ceux des deux vallées, je n’ai pas tenu compte de la déchéance de ce parler ; c'était en effet, au point de vue qui nous occupait, un fait secondaire, parce qu’il est très récent et que nous sommes encore peu éloignés, d’une quarantaine d'années environ, de l’époque où ce parler avait une vitalité égale à celle des autres localités de la région. Actuellement la déchéance est telle que la disparition de ce parler est toute prochaine. Où trouvera aisément dans la population de Remiremont des personnes parlant des patois étrangers, mais le nombre est infime des patoisants originaires de la ville même, et qui en pratiquent usuellement le parler. Aux six patoisants que j'ai interrogés et que j'ai eu beaucoup de mal à découvrir, je crois qu'il serait difficile d’ajouter plus que quelquesunités. Dans de telles conditions, il n’est pas surprenant que les réponses de mes six témoins présentent des incohérences fort nombreuses ; il suffit de parcourir les cartes de mon Aflas pour remarquer avec quelle fréquence les pointillés, qui séparent les diverses formes, traversent Remiremont. C’est qu’en effet il n’y a plus de norme pour faire contre-poids aux phénomènes individuels, et particulièrement pour empêcher l'invasion des formes étrangères. C’est ainsi que, d’après le Ç 47, le témoin a hésité entre les deux traitements €, j et f, h; tout en employant le premier d’une façon prédominante, il lui arrive fréquemment de prononcer le même mot avec l’un ou l’autre des phonèmes : il m'a indiqué à la fois Éeéyé et - essayer c.309, <ëy et £- six c.712, wde et-£vert c.787, etc. ; parfois aussi il ne connaît que le traitement £ h, par exemple dans £#rô essuie-mains c.310, réçyé essuyer c. 311, kwéhéestomac du veau c.312,etc. C'est là une particularité tout individuelle, et qui est due à des influences familiales :en effet, la mère du témoin est originaire du point 16, quise trouve dans l’aire de £ h, et de plus sa femme ne connaît que ces phonèmes. D’aprèsle À 49, tous les témoins de Remiremont, sauf e, cf. sur ce fait plus loin, $ 88, traitent par éy la terminaison correspondant aufr. é, sauf après palatales. Cependant a et c ont tous deux, au moins une fois, employé le traitement äy, a dans ôfyày enflée c.294, c dans péray mürir L. Ces deux formes
sont sans doute exceptionnelles, mais il n'est pas moins remarquable que ces deux témoins adoptent même accidentellement une prononciation étrangère dans une terminaison aussi usuelle. On verra plus loin, À 143, comment on peut expliquer le rapport des voyelles aete d'aider L., des représentants du fr. flairer au sens de puer c.620 et de guelter composé avec re au sens de regarder c. 640. Ici on notera que 11 b, qui dit édyé et rwelyé comme les parlers des deux vallées, dit fyari comme les autres témoins de Remiremont.
Toutefois il serait erroné de voir dans toutes les divergences des témoins des faits de mélange tout récents et dus à la déchéance particulière du parler de Remiremont. On a vu par exemple aux (6 48, 51, 52 1°, que la même incohérence règne à la fois à Remiremont et dans les localités environnantes, dont la vitalité n’est guère moindre que dans les villages contigus des deux vallées. Les parlers de la région de Remiremont manifestent ainsi une notable instabilité, qui s’explique aisément par la situation de cette région.
Mais ilexiste d’autres divergences des témoins de Remiremont qui paraissent avoir une cause particulière et attester que, au temps même où le patois était usuel à Remiremont, il n'était pas uniforme et qu’il y avait entre le parler du centre et ceux de la banlieue un certain nombre de différences. C’est ainsi que nous avons vu ( 27 que la voyelle caduque des témoins a et c, qui habitent le centre, estuniquement &, tandis que les autres témoins connaissent encore plus ou moins le stade antérieur ë. De même, d’après le 49, le traitement de la terminaison correspondant au fr. &, sauf après palatales, est toujours 4y chez le témoin e, à côté d'éy des autres témoins. D’après le À 33, wé guère c. 403 subsiste encore à Remiremont, mais cette forme n’appartient qu’au témoin b, tandis que deux autres, cet e, disent wa, employé également par f dans le composé wa dy@f vaurien L. Enfin, d’après le À 47, si les deux traitements € jet £ h coexistent à Remiremont, on remarquera que le témoin du centre c connaît seulement le premier et que les témoins bd, e, f con-
naissent seulement le second. Pour l’usage du témoin à, cf. plus haut, p. 139, et plus loin, ( 88.
$ 87. Le Parler du Val-d’Ajol.
Parmi les nombreuses particularités qui signalent ce parler et dont la plupart ont déjà été étudiées précédemment, cf. 66 28, 40, 49, 54, 63, 69 3° et infra ad finem, il convient d’en citer ici plusieurs où la dualité des träitements permet de reconnaître des faits de mélanges. Sans doute cette dualité peut avoir une autre cause et, comme on l’a déjà indiqué p. 135, provenir d’un développement en cours. Mais quand l’un des traitements ou les les deux existent aussi dans les parlers voisins, et c’est le cas le plus fréquent, il est également possible que l’un de ces traitements ait été emprunté, et il faut-avouer qu’il est souvent difficile de décider, cf. la coexistence des sourdes et des sonores en position finale $ 31, celle des formes avec ou sans y final © 29 $° b, celle d'u, Ÿ et y << u en syllabe protonique $ 34, le triple traitement & à et ü << en protonique 6 21.
Mais, en dehors de ces cas qui prêtent à discussion, il en est d’autres où l'interprétation des faits est moins douteuse et où il est permis de conclure avec plus de certitude à un mélange de parlers.
1° Traitement de la voyelle d’ér hier L.
Cette forme n’est pas explicable phonétiquement, puisque tous les mots, dont le type étymologique contient un e latin ouvert et libre, ont 3e, cf. Ç 7. Mais si l’on remarque que les parlers lorrains de mon domaine disent tous érmè (le point 22 avec une prononciation particulière x de la finale), issu régulièrement de herimane, et les parlers des localités comtoises 23-26 y5 << heri, on en conclura qu’ér est dû au croisement de ces deux types. Maïs, sans la connaissance de l’état ancien du Val-d’Ajol, il est impossible de savoir ici de quel côté est venue l’influence étrangère.