TRAITEMENTS PHONÉTIQUES PARTICULIERS A CERTAINS GROUPES DE FORMES
Un certain nombre de formes présentent des traitements phonétiques qui, en raison des conditions de leur développement, n’ont pas été considérés dans la première partie: c’est en effet le rôle grammatical de ces formes, pour la plupart pronominales, qui en explique le caractère particulier.
$ 105. Développements phonétiques particuliers.
À. — Formes pronominales.
1° « Les » article, le représentant de l’a. fr. es au sens d’aux, « des, mes » etc., et « les» pronom.
L'article «les », « des, mes » etc. ont dans l’aire 1-7 et chez les témoins 11 a, c une voyelle & et ailleurs une voyelle 3, qui sont issues, par développements divergents particuliers, d’un état &, aujourd'hui disparu non seulement de notre domaine, mais aussi, semble-t-il, des autres parlers voisins...
Plus remarquable encore est le traitement du pronom «les », qui présente dans l'aire 9, 10, 16-22 une troisième forme /6(2), évidemment issue de /4(z).
2° Le pronom « je ».
Parmi les formes nombreuses de ce pronom, cf. Ç 91, celle de l’aire 9-11, 13-17, identique, sauf pour la voyelle caduque, au français, n'appelle pas d'observations. Mais celles de r-8/, 12, 18-22 sont d’une interprétation assez difficile. ï est, comme on sait, une forme très répandue dans les parlers français, et particulièrement bourguignons et franc-comtois, cf. ML., Gr. d. R. Spr., IL, 78, Herzog, Einleitung, À 494, et AL. cartes 23, 34, 83, 1082; au contraire elle n’existe en Lorraine que dans notre
domaine, cf. Adam p. 66, Horning, À 202. Ce dernier savant part de la forme fondamentale * et pense que je est sorti d’ie par consonification de li initial et qu’au contraire i provient d’une réduction de la diphtongue; de même M. Grammont, Franche-Montagne, p. 145, explique à par * si, sans expliquer au reste cette forme anormale : tous deux considèrent donc qu’ est un développement du pronom en fonction tonique. Mais une telle formation serait nécessairement ancienne ; etilest surprenant qu'elle n’existe pas dans les textes médiévaux, du moins à ma connaissance. M. ML., /. c., se contente de dire brièvement qu’« à côté de jé, j apparaît 1... » ; et comme il étudie dans ce paragraphe les formes atones, il est probable qu’il voit dans z un développement secondaire de je, j. Cette interprétation me paraît être exacte, mais il faut préciser les modes du développement : à mon sens, ? n’a pu se former que devant voyelle, et aussi bien au stade ÿ qu’au stade ; en effet de nombreux parlers franc-comtois, qui disent #, ont encore dans leur système consonantique la chuintante à élément dental j. Peut-être faut-il même admettre que y a précédé zy, 1; il est attesté en de nombreux points, cf. Herzog, L. c., et dans l'important Recueil de Noëls anciens au patois de Besançon, Bes., 1842, à côté d’3 (écrit souvent y), on trouve après les formes verbales terminées par une voyelle une graphie Je, qui semble représenter y semi-consonne, cf. p. ex. seu-ye, suis-je, p. 38, 339, etc. Pour en revenir à nos parlers, les formes des localitée 1-8, 12 s'expliquent donc très aisément d’après ce qui précède, et il n’est pas nécessaire d'y voir un emprunt aux parlers franc-comtois. Par contre, dans la vallée de Moselotte, ï est nécessairement étranger, puisque 19-22 disent j ou jet 18 devant voyelle. Quant à i, c’est une combinaison récente d’i + j, qui fait actuellement reculer la forme plus ancienne ; c’est ainsi que Hingre note, Monographie, p. 46, qu'« on préfère presque toujours 1je à je (lire iÿ, j) ».
3° 5, vous.
On a vu (91 que cette forme est fréquemment usitée dans des phrases interrogatives après « qu'est-ce que ». Il semble qu'elle soit actuellement en recul; mais il est possible aussi que les
données de mon enquête soient sujettes à caution sur ce point. Quoi qu’il en soit, l’origine d' est claire : la réduction insolite de vÿ à à s’est produite dans des groupes de mots par suite de la rapidité de l’élocution. En dehors de notre domaine, M. Haïllant a noté dans son Essai, p. 364, des faits analogues : sos v'lez, ai vou’st-ce qu'os vons, si vous voulez, où allez-vous ? et la carte 817 de l'AL. pourquoi ne vous mariez-vous pas ? donne également à dans des parlers vosgiens et dans la région picarde. Quant aux indications d'Adam, p. 71, elles sont tout à fait imprécises et à peu près inutilisables.
4° », en, après la négation.
Quand «en » se trouve après n négatif, par exemple dans nous n’enaurons guère c. 286, les localités 9 (dont le témoin a répondu « on n’en aura »), 11 et 16-22 réduisent le pronom à n. Quant à 76 n de 9, 10, 14, nô n de 12, ilest impossible de savoir sinn ya été postérieurement réduit à # ou si les témoins ont omis un des deux éléments, soit la négation, soit le pronom. La même réduction est indiquée dans quelques parlers voisins par la carte 66 de l’AL.: à Gérardmer, point 76, jén n érä, à Sainte- Marguerite, près de Saint-Dié, point 86, jé n nérd, au Val-d’Ajol, point 57, n0 n nérd, cf. encore en Haute-Saône les points 56, 65,75.
s° Les adjectifs possessifs « mon, ton, son ».
Il suffira de considérer les formes de « mon », l’explication qu'on en donnera convenant aux deux autres. Elles constituent deux séries dont les relations ne sont pas certaines, d’une part mé, m, mén, mn, de l’autre m0, môn; mais tandis que md est employé par 11 a, c, 13, 14, là où mé, m l’est par tous les autres témoins, #dn, qui correspond à mn, mn, ne l’est que par 11 a, c, d. Faut-il admettre comme type commun de toutes ces formes l’anc. fr. men, issu en position atone de mon, ainsi que le fait M. Herzog, Einleitung, $ 517 ? Mais les formes md, mônrestent inexpliquées. On peut, il est vrai, supposer que mÿ a été refait sur l’article /6, et que môn l’a été à 5on tour'sur #6. Mais l’extension de m0 est si grande dans les parlers lorrains, cf. Adam,
p. 81, AL. c. 623, 1388, Haillant, Essai, p. 358, que cettehypo-
thèse me paraît peu vraisemblable. Il me semble donc préférable d'admettre mô comme type commun de tout notre domaine.
6° Le pronom démonstratif si.
Cette forme, dont l'emploi a été défini ( 95, représente un ancien type, à la fois masculin et neutre cel, cf. Schwan-Behrens, $ 330, et qui s’est développé en ceu, çu, d’une façon analogue à l’article français du << deu, del. L'existence de s%, cf. À 106, 4° dans les mêmes localités ne permet pas de considérer s# en fonction de neutre comme issu de s#, bien que ce développement soit attesté anciennement, cf. Schwan-Behrens, $ 332 ;et d'autre part il est peu probable, bien que ce ne soit pas invraisemblable, que 5% en fonction de pronom masculin représente une ancienne forme cest, qui aurait été modifiée par cestui, cf. sur ce pronom K rr1. Pour di, du, cf. { 106, 2°.
B. — Formes verbales.
Les formes verbales à considérer ici sont proportionnellement beaucoup moins nombreuses que les pronominales. Il n’y a guère à citer que les faits suivants:
1° La 3° personne du singulier de l’indic. prés. d’avoir, é, à Remiremont. Cette forme, issue d'é employé dans tous les autres points et à R. même, s'est développée dans les phrases où elle est atone, conformément au 27, et s’est ensuite propagée dans la désinence correspondante du futur.
2° vé, usité aux trois personnes du singulier de l’ind. prés. d'aller, é 2° et 3° pers. du sing. de l’ind. prés. d’avoir etéavezc. 69 (sur cette forme, v. plus loin, & 115), dont la voyelle, anciennement ouverte (é est encore attesté dans vë du point 13 et la désinence de la 2° pers. du pluriel du futur, cf. aurez c. 74), s’est fermée, vraisemblablement dans les groupes où ces formes sont atones, cf. (( 132 et 134.
3° Enfin on peut se demander si la désinence & de la 3° pers. du singulier du conditionnel, usitée dans l'aire 17-22, cf. ilfaudrait c.334 et plus loin $ 137, n’est pas due à un développement phonétique de l’état antérieur ë, attesté dans des localités voisines, développement qui serait analogue à celui d’é, a, indiqué
supra 1‘.
Peut-être faut-il aussi expliquer par un développement particulier la désinence à du pluriel de imparfait du subjonctif et du conditionnel, cf. ( 57 saine |
Cf. en outre $ 133 pour 5, suis, du Vai- ps et S r35 la 2° pers. sing. de l'impératif de venir.