SURVIVANCES
Un certain nombre de formes se présentent à l’état de survivances, soit que ces formes n'occupent plus qu’une partie des localités, soit que, tout en existant partout, elles soient aujourd'hui moins usitées qu’elles ne l’ont été à une époque antérieure. Au reste, il arrive qu’une forme qui a reculé dans une partie de nos localités ait au contraire agrandi son domaine dans la région où elle survit : c’est par exemple le cas de la désinence en à à la 2° pers. du pluriel de l’indicatif présent ou celui de la même désinence à la 3° pers. du singulier de l’indicatifimparfait, cf. (6 r14 et 116. Enfin il faut ajouter que parfois c’est l’emploi particulier d’une forme qui constitue la survivance, comme par exemple l’emploi de « leur » avec la valeur du français eux, elles.
$ 108. Article.
Cette forme, qui représente étymologiquement l’ancien groupe en le, ne survit plus que dans les points 11 et 13 de mon domaine, mais elle est encore usitée dans de nombreux parlers lorrains, et M. ML., Gr. d. R. Spr., IL, $ 104, a eu tort de dire que les parlers actuels semblent ne plus la connaitre.
ô est encore usité partout au singulier, mais partout est combattu soit par ?, soit par 0; et, bien que ni M. Haillant, Essai, p. 352, ni Hingre, Monographie, p. 37, ne le donnent, il est certain que ce n’est pas un emprunt récent de mes témoins au français. 0 est en effet attesté dans de nombreux composés de formation ancienne, cf. non seulement à po pré, à peu près, 2 c, 4 a, sa, 21a,au-pô-pré Hingre, maisô prèm, tout récemment, bientôt
— au +a. f. proisme, 4, $, 8’ d, 9, 19 c, 22 a, au prôme Hingre, auprême Haillant, au longe, à côté de, Hingre, aulainge Haillant, etc., et aussi péçüley pissenlit, de 14 b.
Par contre, j'ai si rarement recueilli ‘au pluriel, que je ne puis pas dire si nous sommes en présence d’une forme en recul, d'une extension analogique ou d’un emprunt au français.
Enfin il est bon d'indiquer que ce serait une erreur de voir dans 4(x) des localités 8-22 un représentant de l’ancienne forme as ; s'il est bien certain qu’as a existé dans notre région, cf. NAL 2529, 41, etc., il est non moins certain qu’elle en a disparu, et que la forme actuelle 4(7) est un développement assez récent d'es, comme je l'ai admis Ç 105, 1° Quant aux formes citées par Adam, p. 54, et sur lesquelles M. ML., Z. c., semble s'être appuyé pour admettre qu’as survit encore en Lorraine, il est probable qu'il faut également les interpréter comme issues des.
$ 109. Emploi de « leur » comme pronom personnel tonique.
Cet emploi est attesté actuellement par la forme régulière /à dans l’aire 1-7 et les formes modifiées analogiquement /# au Val-d’Ajol et 2 dans l'aire 8-10, 16-22, cf. pour /# plus loin, p. suiv.,. et pour 5, $ 127; au contraire les localités 11, 13-16 emploient 36 pour le masculin et 26/ pour le féminin. Notons en outre que le témoin interrogé au Val-d’Ajol pour VAL. a indiqué #70 à eux c. 525 ; quant à /% de Ramonchamp, c’est une faute d'impression pour /%, comme j'ai pu le constater sur le carnet que M. Edmond a eu l’obligeance de me communiquer.
Si l’on s’en tient à ces faits, ils ne font que confirmer en les précisant l'opinion exprimée par M. Suchier, Gr. Gr., 2° éd., p. 766, qui considère cet emploi de « leur » comme un des traits les plus caractéristiques qui distinguent les parlers bourguignons des parlers lorrains, et qui ajoute, en s'appuyant sur la carte $25 de l’AL., que l’aire de « leur » comprend aussi l’extrémité sud-est du département des Vosges. Nous aurions donc un cas intéressant où les parlers des deux vallées de la Haute-Moselle et de la Moselotte se joindraient aux parlers méridionaux de la Franche-Comté, tandis que Remiremont et les vil-
mére lages environnants s’accorderaient au contraire avec les autres parlers lorrains. Mais,comme onle verra 128, les possessifs Zä(#), zü(#) de l'aire 11-16 supposent un pronom personnel /#, qui subsiste encore au point 12. Rare dans notre région, cette forme ne semble pas non plus exister dans les autres parlers lorrains, cf. Adam, p.74, AL. c. 525; elle est au contraire très usitée dans les parlers franc-comtois, cf. notre carte 328, Vautherin, Châtenois, p. 32, Contejean, Monibéliard, p: 244, etc. Malgré lidentité des formes actuelles, il est peu vraisemblable que /ä, eux, soit le résultat d’une substitution de /#, lui, à une forme antérieure. M. ML., Gr.d. R. S.,II, © 76, donne l'explication exacte, avec des réserves qui me semblent excessives, et propose de reconnaître dans # la voyelle de lu, lui, qui se serait introduite dans « leur », avant la chute du 7 final.
Il faut donc en conclure que tous nos parlers ont possédé autrefois « leur », et que cette formea été éliminée dans la région de Remiremont par x6, x0l. Les chartes de Remiremont appuient cette hypothèse, car elles emploient très fréquemment our, cf. NAL"U2$37, 47, 68: 03, his, 184)2542,.37, etc, ét rarement «eux » p. ex. éoux 2542, 49. On peut donner une raison plausible de cette substitution. C’est au stade /#, supposé par /ä(P), zü(#) qu’elle a dû se produire. En effet, quand, par suite de la chute régulière du 7 final, ur issu de Zur a abouti à lu, il y a eu identité entre le représentant de « leur » et celui de « lui », et c'est pour échapper à la confusion qui en résultait que les parlers de la région de Remiremont ont emprunté 76, 70 aux parlers voisins.
Cette explication, il est naturel de l’étendre aux parlers lorrains, dont l'adjectif possessif « leur » suppose également un pronom personnel /4. Or, si l’on remarque que, d’après Adam, p. 74, ces parlers sont assez nombreux, et que plusieurs sont même situés non loin de Nancy, on admettra que la carte 525 de l’AL. ne peut plus être interprétée comme l’a fait M. Suchier.
$ 110. méy, pronom possessif.
Tandis que myen de l’aire 1-18 et du témoin 19 a, 22 a, qui
estle féminin employé pour les deux genres, est un emprunt au français, l’aire 19-22 conserve une forme archaïque #”6y, encore assez répandue dans les Vosges, cf. Adam, p. 85, Horning, $ 33, mais dont l’origine n’est pas assurée. Si théoriquement on peut hésiter, comme le fait M. H., à rattacher cetteforme à meus ou à ea, la rareté de formes régulières du nominatif dans les textes anciens lorrains et du nord de la France, cf. sur ce fait ML., Il, $ 90, invite à reconnaître dans méy le représentant de l’ancien féminin meie; mais ce féminin devrait être smaie et a été modifié suivant ML. et Schwan-Behrens, $ 326, Rem., par l’influence analogique du nom. plur. masc. mei (meus a pu également causer cette action avant de disparaître).
Srrr.sü, stül, sé, pronoms démonstratifs.
On a déjà vu $ 105, À, 6° que sù représente un ancien type cel. stüt, qui n’existe plus actuellement qu'au Val-d’Ajol, représente de son côté l’ancienne forme cestui, avec un ft final, dont il sera traité ( 129. Enfin il est probable que 5, attesté dans beaucoup de localités des deux vallées, correspond au français ce, cet. On pourrait être également tenté d’admettre que sàt, usité dans quelques points voisins de Remiremont, cache quelque trace du féminin cette; mais l'absence de sèf est une sérieuse objection contre cette hypothèse, cf. À 129.
$ 112. Désinence en ë&, à de la première personne du singulier de l'indicatif présent.
C'est une question délicate que celle de savoir si cette désinence qui, comme nous l’avons vu 98, est en à au Val-d’Ajol et en & dans l’aire 1-8’, 18-22 a appartenu autrefois à l’aire 9-r1, 13-17, qui l’ignore aujourd’hui; mais cette question ne peut être résolue que si on établit l’origine de la désinence et si on en compare l'extension actuelle à l’état du Moyen Age.
Au point de vue de l’usage qui en est fait actuellement, elle est complètement inconnue des parlers lorrains autres que ceux de notre domaine, cf. Horning, p. 207, Adam, p. 167, et les cartes
Cr
de VAL. 12, 13, 34, 763, 996, 1264, etc. En Franche-Comté, elle paraît avoir également peu de vitalité; car, en dehors des points 23 et 26 de mon enquête, qui disent respectivement & et ü (attesté exceptionnellement au point 24, cf. je prends L.), et des localités voisines du Val-d’Ajol, cf. P. Passy, R. de ph. fr., 1892, p. 148, elle semble bien ne pas exister, cf. p. ex. Horning, 1. c., Vautherin, Chétenois, p. 35.
L'origine de cette désinence a été souvent discutée. M. ML., IL, $ 136, touten citant les faits de notre région, la déclare inconnue. M. Hornine, Zeitschrift für Rom. Ph., XVII, p. 95, la rapproche, avec des formes recueillies dans le nord de la Suisse romande, d’une ancienne désinence ois, oi, relevée dans des documents franc-comtois, et déjà signalée par M. ML., 7. c. M. Suchier, Gr. Gr., p. 786, ne fait qu’enrichir la liste des documents du Moyen Age, et il adopte les vues de M. Horning, qui sont en effet très vraisemblables. « C’est à la phonétique, ajoute celui-ci, à expliquer le passage d’ois à e ; quant à # et o, ils ne font pas de difficulté ». # lui-même n’en fait pas, ainsi que nous l'avons vu À 52, 1°. En ce qui concerne l’origine d’ois, oi, M. Suchier, . c., considère que c’est une propagation analogique de la terminaison régulière des verbes en 130, mais M. Philippon, Rom., XLI p. 596, XLIIL, p. 540, y voit celle des verbes en esco, et sur ce point il est difficile de décider.
En tout cas, ce qui ressort des documents du Moyen Age, c’est que cette désinence ois, oi fut très usitée en Franche-Comté : j'en ai moi-même relevé de nombreux exemples dansles Testaments de Pofficialité de Besançon, publiés par Ulysse Robert, t. I, 1901 (Collection de Documents inédits). Or si on laisse ici de côté les parlers du Doubs, on constate que, dans toute la région de la Haute-Saône limitrophe de notre région, cette désinence a à peu près complètement disparu. Puisqu’un tel recul a pu se produire en Franche-Comté, il n’est pas inadmissible qu’un recul analogue ait eu lieu dans notre aire 1-22. Or les documents de Remiremont nous ont fourni des exemples de la désinence ois, peu nombreux, il est vrai, mais après tout suffisants pour attester qu’elle a existé à Remiremont, cf. furoix NAL. 2531, 89, reno[n]soix,
id., id., 104 (cette dernière pièce commence ainsi : « Nous Droyns, diz Malfrogas, borjois de Remi[re]mont »). Quant à supposer, comme on pourrait être tenté de le faire, que nos parlers auraient emprunté la désinence aux parlers franc-comtois, c’est une hypothèse sans preuve. è
S'il faut donc admettre que les localités 1-8”, 12, 18-22 ne sont qu’une partie d’une aire autrefois plus étendue, il faut en outre noter que la désinence y a pris un développement considérable. Actuellement elle se rencontre dans presque tous les verbes; les seuls qui l’ignorent totalement sont avoir, être, pouvoir, savoir et vouloir. Dans quelques autres la forme ancienne résiste plus ou moins; à côté de krä, je crois, de 2, 5 d, wé, je vois: déxr8.10 br2xra; 222, les témoins 192, 214752710680 8c, 8! c, 18, 19 c disent krèyé, 20-22 kräyë, tous les témoins interrogés dans l’aire 1-8 et 18, 19 b wëéyë, 12 a wèyä et 20 a, 21 a? wäyé, cf. aussi Hingre, Monographie, p. 89, wayè et wé; dans devoir la forme nouvelle semble avoir moins d’extension, 2 a dit rdévé, 12 a rdévä, 18 -wé, mais 2 c, $ d dû, 19c, 21 a, 22 a rdè, Hingre donnant à la fois dé et dewé, p. 96 ; enfin, dans connaître, en dehors de knÿ, employé par de nombreux témoins, 7 ba été le seul à dire Aëneëé et Hingre ne donne que kén’khé, p. 97, et dans aller, cf. je vais c. 19, nàlë est restreint au point 22, pour lequel Hingre donne à la fois alé et v6.
( 113. Désinence en f, /e de la troisième personne du pluriel dans laire 19-22.
Cette désinence, déjà signalée par M. Horning, ($ 207, VIII, 209, VI et 261 ad finem, et par M. ML. IL, 139, mais sans que l’aire et les conditions en soient définies avec précision, représente l’ancienne désinence atone en, et constitue une des survivances les plus remarquables de notre domaine; en effet elle a maintenu l'aire 19-22 en dehors d'innovations, qui se sont produites dans les autres localités, et elle a amené de son côté des reformations analogiques, de sorte que les deux aires se sont nettement différenciées. Au reste l’aire 19-21, si conservatrice
qu’elle soit, commence à laisser pénétrer les traitements des parlers voisins.
Au présent de l'indicatif, les exceptions indiquées plus haut p. 159 0, ont, w, vont, /6, font, sô, sont, s'expliquent par la fusion de la désinence avec l’élément radical du verbe, mais, en dehors de cesformes, la désinence #, lé n’a reçu aucune atteinte; kërvd crèvent c. 231 bis N. E. du témoin 22 a n’est qu'un fait accidentel, dû aux déplacements de ce témoin. La désinence du futur étant identique au présent d’avoir ne comporte pas d'observations particulières.
Mais, au subjonctif, à l’imparfait de lindicatif et au conditionnel, la poussée des désinences sans ? est très marquée. Au subjonctif, d’après aillent c. 15, 19-22 disent nàléslé, mais 27 a se rattache avec nülis aux autres parlers ; de même, si 19 e2 (dans une réponse faite à un autre moment), 20 a disent s®ste, soient, 19 €, 20 a, 21e? (par rectification immédiate), 22 a säwéste, sachent, (19 a Més# Viennent, 19 © -21 a disent : 555, 21/4) ÉD AO a, 22 URI 2 10a ec iAssent etc Al tm parfait, ét, étaient, a-été employé:{ipan:r9:a, b, 201 a, 22 b; téyté par 21e, dwét, avaient, par 20 a, 22 b, —éyt par 21 d, véét, voulaient, par 22 b, —-éyt par 21 d, e, mais: #: par 27 a, 22 a, divi par 19 C, 21 a, vi par 19 C, 21 4, 224; 19 a n’a répondu féyél qu'après avoir dit fyi, faisaient, et de même nälét, allaient, de 19 b est une rectification immédiate de näli, etc. Enfin, au conditionnel, 20 a, 21 d, 22 b disent ërôf, auraient, 21 d p#rüt, pourraient, et värôf, voudraient, mais 21 a, 22a disent &7, 21 & püri et vüri. On remarquera que les formes en à ont été surtout indiquées par les témoins 19 c, 21 a, 22 a, qui sont quelque peu suspects, parce qu'ils ont voyagé et ont été interrogés en dehors de leur localité d’origine, mais 19 a, b, 21 e les emploient également, quoique plus rarement.
Quant au parfait, des réactions analogiques variées et dont on reparlera 138 n’ont laissé dans l’aire 19-22 que quelques formes avec /: dste, eurent, 19-22, f@ste, furent, id., pése, purent, 21a,e, 22 a, etc.; en outre Hingre, Monographie, pp. 56 et
61, signale eürte et feurle, d’aspect plus archaïque, et qui semblent avoir disparu.
Le traitement des phonèmes qui précèdent la désinence #, e, appelle en outre un examen particulier ; car des modifications analogiques assez nombreuses ont eu lieu, surtout à l'indicatif présent. Quand le radical est terminé par une voyelle, la désinence est toujours précédée à l’indicatif présent d’un y, qui s'était vraisemblablement développé régulièrement au stade ent, v. p. 41, cf. p. ex. wëyte, voient, 19 c, 214, Hingre, Monographie, buete de bië, lessiver, p. 73, préete, de périé, prier, p 75, louete de lwa, louer, p. 76, qu'il faut lire buyte, préyte, luyte; après 5, le y est peu saisissable, et j'ai noté ôfif, enflent, 21 a; mais Hingre note ete p. ex. p: 72, 74, qui doit être lu -5yt d’après son système graphique. De même on a vu plus haut que quelques témoins emploient à l’imparfait une désinence éyt; mais ét tend à l'emporter et, au conditionnel, üest la seule forme actuelle.
ot du conditionnel est évidemment refait d’après les deux premières personnes du singulier qui sont en à; mais à imparfait, l’origine d’ét est plus embarrassante, car, au singulier, éy est encore actuellement plus usité qu’é, et Hingre ne donne même que la forme &, qu'il faut lire éy, alors qu'il ne donne pour le pluriel qu’êke. Il est donc possible que le y soit tombé ici par réduction et non par analogie.
Quoi qu’il en soit, l’analogie a joué un rôle important à l’indicatif présent ; les parlers de l'aire 19-22 ont tendu à refaire le radical de la 3° pers. du pluriel sur celle du singulier, de là les formes bwéyt:, boivent, 19 c, 21 a, rdèylé, redoivent id., sèyte, savent, 19 C, 20 4, 21 a, 22 a, où la consonne labiale du type latin a disparu ; de même craete, croient, Hingre p. 89, est refait sur cra, ainsi que le montre le traitement de krôy, craie. Dans plusieurs verbes dont l’infinitif est terminé par y, la 3° pers. du pluriel est en rt, p. ex. pôrt, pondent c. 687, à côté de laquelle la forme plus ancienne prnte existe encore au point 19; cf. aussi fuele et furte, fuient, Hingre, p. 93, rçurte, reçoivent, id. p. 94, môrt moulent, id. p. 92,,
Se ee
môrté 21 a, à côté de môlté 19 c. C'est également ainsi que s'expliquent py&rte, peuvent, et y&rte, veulent, bien que les cartes 606, 806 pouvoir, vouloir ne présentent pas les formes d’infinitif, d’après lesquelles elles sont refaites ; mais Hingre, pp. 97 et 98, donne encore ieure et pieure.
$ 114. Deuxième personne du pluriel de l’indicatif présent et de l'impératif. -
Des deux types de désinences, qui se disputent notre domaine, l’un, qui occupe 8, 8 et 12 sous la forme à et 11, 13-15 sous la forme ë, correspond au fr. e << atis (phonétiquement il est possible qu’à, ë représentent un ancien #7 << elis, cf. À 52, 1°, avec cette réserve cependant qu'il serait surprenant qu’il n'existe aucune trace du troisième traitement à dans la région de Remiremont), l’autre en ï, qui occupe tous les autres points, est la désinence étymologique des verbes en fr, tels que venir, etc. Sur lextension ancienne de cette dernière forme, cf. ML., II, $ 138; aujourd’hui elle est assez rare dans les parlers lorrains, en dehors de notre domaine, cf. Adam, p. 169; M. Horning ne la recueillie qu’à La Bresse. Ainsi les deux types de désinences ne survivent l’un et l’autre que dans une partie des localités ; mais, dans chacune des aires, ils ont eu une telle force d’expansion qu'ils ont éliminé la forme concurrente. Tout au plus v/à voulez c. 807 de l’aire 19-22, où il est du reste combattu par vli qu'ont employée 19 c, 21 e, 22 a, conserve dans l'aire d’3 une trace de l’autre type, que vlä continue la désinence correspondant au fr. ez ou l’ancienne désinence aix, ox.
$ 115. Deuxième personne du pluriel de l'indicatif présent d’avoir et du futur.
Si l’on écarte la forme particulière au point 21, 7, avez, toutes les autres formes d’avez c. 69 et du futur, cf. p.ex. aurez c. 76, procèdent du même type ancien eiz, ox << ëtis, qui a peut-être laissé d’autres traces dans notre domaine, cf. le paragraphe précédent. Si le traitement de la voyelle ne se superpose pas dans toutes les localités, ceci provient sans doute de ce que e, avez, s'étant fermé
dans plusieurs localités, cf. plus haut $ ro$, B, 2°, n'a pas pu suivre le développement en 4, o qui a été celui dé, comme nous avons admis © 52, 1°. D'autre part il s’est produit dans les formes d’avez un allongement particulier.
(116. au singulier de l’imparfait de l'indicatif,’ et à à la 3° personne.
Les nombreuses modifications analogiques, qui se sont produites dans ce temps, v. ( 137, ont laissé subsister dans l’aire 19-22 une flexion fort rare de 3° personne en ÿ, cf. buvait c. 103, etc. Dans les autres points de notre domaine, elle persiste encore au point 11, conservée par la terminaison ôr de l’imparfait prochain non seulement à la 3° pers. mais aux 2 autres, cf. é folitôr fallait €. 333: de. r1 a, c,:j éviôr, j'avais, der 2° kmôsitôr, tu commençais, de 11 c. En dehors de notre domaine, elle n’a été relevée qu'en quelques points ; Adam donne fe wyi, é veyi pour Ban-sur-Meurthe (c. Fraize, a. Saint-Dié) et x falior, il fallait, pour Saales (Vosges annexées) ; dans les cartes de l’AL. on peut noter à Fraize, point 78, budji bougeait c. 155, éhatei commençait c. 312, et à Sainte-Marguerite, près de Saint-Dié, point 86 bui, buvait c. 103, küzi cousait c. 332, viki vivait c. 1405, etc. Toutes ces formes contiennent une ancienne .désinence ive << 1ba, très peu attestée au Moyen Age, mais précisément dans des documents lorrains, cf. Schwan-Behrens, S 341, Rem., et Horning, Ÿ 209, dont la réserve est ici excessive.
La désinence en ?, tout en ne subsistant qu’à la troisième personne, a pris dans l'aire 19-22 un tel développement qu’il ny reste qu’une faible trace de la désinence correspondant au français ait <Z ebal, à savoir fà était c. 325.
Cette dernière désinence a également disparu de tous les autres points de notre domaine, sauf au point 12, où elle est au contraire la désinence régulière, cf. commençait c. 203, etc.
Pour la 3° pers. du sing. du conditionnel, cf. À 137.
$ 117. Subjonctif.
On a vu $ 102 que la formation régulière du subjonctif est,
à toutes les formes du singulier, en #s ou en #s, c.-à-d. une flexion d'imparfait, cf. plus loin Ç 139. En dehors des verbes avoir et être, il ne subsiste plus guère .de formes provenant du présent. Hingre cite pour La Bresse faisse à côté de faiyésse, fasse, p. 97, saiche à côté de sawésse et señsse, sache, p. 99, et déche, refait sur saiche, à côté de dewésse p. 96 ; mais je n'ai plus obtenu aucune de ces formes. Par contre, de même qu'il cite p. 93 la formule Dié vés condusse, en notant que le subjonctif est ailleurs condhesse, j'ai relevé de même dy® ou! bô dy® vo küdüs chez les témoins 1c, $ a, cf, 6 b, 7 c, 9, 19 c, tandis que d’autres témoins emploient dans cette expression la forme usuelle ailleurs : kôdÿjés 2C,4a, 5 a, -hés 16 b, 21 a, -&s 14 a; on remarquera au reste que les de kôdüs est déjà analogique. En outre 22 b a employé féy, fasse, qui est aussi une forme en partie refaite d’après le radical du verbe.
Outre cette survivance, le pluriel en présente une autre: la flexion de toutes les personnes est, on l’a vu, partout en 5s,sauf au point 12 qui emploie celle du singulier et dans l'aire 19-22 qui conserve une forme spéciale à la 3° pers. Le s final de cette désinence s provient évidemment du singulier és, &s; la forme antérieure 3 est encore conservée au point 12 qui dit zau pluriel d’avoir ét 3 au pluriel d’être. (Le témoin de l'AL. a également employé dhi, finisi, disiez, finissiez, cf. Atlas Linguistiques des Vosges, p. xvur.) Dans les autres localités, 3 subsiste à peine : je ne lai recueilli que dans une’ formule de bienvenue qui commence à vieillir, bèyà si vo chez les témoins $ b, c, d, tandis qu’à La Bresse, suivant Hingre, elle est refaite et se dit bénian sinse vôs, s. v° bénian de son Lexique.
Cf. aussi plus loin, 139, pour la 3° pers. du subjonctif du v. avoir.
$ 118. Parfait et autres formes.
Il reste enfin quelques formes d’origine ancienne, qui survivent dans différentes localités, mais accompagnées de tant de modifications analogiques, qu’il est difficile de les exposer séparément et qu’il vaut mieux les réserver. C’est le cas des formes
de parfait fort, qui survivent particulièrement au Val-d’Ajol, ainsi qu’on l’a déjà signalé 6 103, et des formesanciennes des parfaits d’avoir, pouvoir, savoir, cf. plus loin 138.
De même on verra $ 143 que les réactions analogiques, quiont atteint les formes du singulier de lindicatif présent des verbes en ir non inchoatifs, laissent parfois subsister dans une partie des localités des formes anciennes, telles que #177#, meurt, chez les témoins 11 b, 14 à, 15 b, 6, entend, au Val-d’Ajol, etc.
Cf. encore $ 133 l’indicatif présent du v. être et Ç 135 l’impératif de venir.
$ 119. Emploi des formes verbales.
Si les faits que nous avons à rapporter ici sont peu nombreux, l’un d’eux est fort important et constitue un des traits les plus caractéristiques de nos parlers. Il s’agit de l'emploi de l’auxiliaire avoir avec les verbes intransitifs ou pronominaux. Nos parlers conservent encore fidèlement cet ancien usage ; l’auxiliaire être ne fait que commencer à apparaître, l'emploi en est tout à fait sporadique et individuel, cf. être L. ad finem, et il n’est pas douteux que l'introduction en est due à l’influence du français. Outre ce fait, nous n’avons à indiquer ici que l’emploi assez fréquent que nos parlers font d’ « en aller » sans pronom réfléchi, cf. s’en aller L., sauf à l'impératif où le pronom existe à peu près partout. Mais si le premier de ces deux faits, isolé, récent et dont le développement est très particulier, atteste certainement un emprunt au français, il n’en est pas de même du second, qui doit être considéré comme dû à un changement spontané.
$ 120. Ancienne flexion nominale.
Il subsiste encore quelques traces de l’ancienne flexion nominale. On a déjà vu $ 37 qu’un certain nombre de substantifs ont, dans toutes leslocalités, sauf au Val-d’Ajol, une terminaison €, £ issue d’un groupe rs, dont le s représente l’ancienne flexion de nominatif. On a vu également © 55 que les anciens nomina-
tifs pluriels ui et tresluil sont encore usuels à peu près partout, naturellement sans valeur casuelle, #0 étant limité aux témoins 7a,11a,c, 15 a et {ürtÿ au seul témoin 11 a.
Enfin il faut signaler que l’a. fr. iere << ator après palatale (cf. ML., II, © 489) a survécu, sous les formes (yXér, (y}ér, comme suffixe de nom d’agent, notamment dans les trois motschasseur c. 167, faucheur c. 337, pêcheur c. 559. Ces trois cartes nous le montrent en voie de recul dans la région de Remiremont; il a déjà complètement disparu des localités 11, 13-15, et dans les trois points limitrophes 12, 16, 17, le suffixe (y)# commence à s’y substituer. En dehors des trois mots cités, (y)érest fort déchu, même dans les deux vallées ; je ne l’ai relevé, enoutre, que dans by&étr, bûcheron c. 126, au point 19 (dérivé d’un verbe by&éé, bûcher ZL.), et que Hingre donne aussi s. v. hieuchére.
$ 121. Genre des substantifs.
Quelques substantifs conservent encore dans un nombre variable des localités le genre de leur type étymologique, tandis qu'ailleursil areculé sous l'influence du français, ainsi que le prouve la coïncidence du genre récent et de celui du français. Le féminin ancien est conservé dans lézard c. 452 << lacerta partout, épi << spica partout, sauf chez 13 a, b, poison c. $93 dans la majorité des localités ; le masculin l’est de même dans herse c. 408 << hirpice partout, cf. plus loin 151 pour le traitement des consonnes, fourmi c. 360 dans la plus grande partie de domaine comme la. fr. fowrmix, dent chez les ÉD CS 2002, SD, MO CL R2T ec, rouille L., conformément au type archaïque du fr. rouil D.G. CHROMÉ IT die 12 014 019 40214, 22-24, NT, armoire c. 44, comme en ancien français (les réponses des témoins n’ont pas permis de discerner le genre de ce mot pour toutes les localités). On peut encore considérer le féminin de rhume c. 659 comme une survivance, car l’ancien français a également connu cette innovation, cf. Darmesteter, Cours de gr. hist. de la langue franç., 2° P., Morph., p. 53, Delagrave, 1897, et de même celui de squelette c. 728, qui a existé également
Lea
en français, cf. id.,p. $1. Mais quand l’innovation est propre à nos parlers, il est difficile de se prononcer; et s’il semble bien que dans lièvre c.454 le féminin recule devant le masculin, on ne peut cependant pas affirmer qu'il a couvert tout le domaine ; le fait est encore plus douteux en ce qui concerne Île masculin d'herbe c. 406 et de perdrix c. 571, cf.'( 144.
$ 122. Adjectif.
A. Formation du féminin.
Quelques féminins de formation archaïque survivent encore dans une aire plus ou moins restreinte, non seulement grà, qui est usité, en dehors du nom composé grand’mère, devant le nom dans la plupart des localités, mais encore fwo, mééà et -e-, qui sont également assez fréquents ; quelques témoins ont même employé fwô en fonction d’attribut, cf. grand, fort, mauvais L. Notons aussi l’ancien féminin avec d de vert c. 787 dans les localités 1-8’, 12.
B. — Ordre des mots.
On sait que l'adjectif est préposé au substantif dans les parlers lorrains beaucoup plus fréquemment qu’en français. M. P. Passy déclare même, Revue de phil. fr. et prov., 1896, p. 146, qu’au Val-d’Ajol lPadjectif qualificatif précède toujours le substantif. Le participe a été entrainé dans pri las lait caillé c. 437, très fréquent dans les deux vallées. Mais actuellement, bien que le français populaire même présente souvent cet ordre, cf. « c’est un rouge bouquet » de 13 a c. 351 N.E., «il a un gros court bec » de 8 a en parlant du bouvreuil L., l'adjectif tend à se déplacer, sous l’influence du français; et si blanc, bleu, fin, noir L. ont été préposés par un nombre appréciable de témoins, cf. aussi plit ruj grôzéy 2 b, grôs byâë g. 1 b, 8a,s. v. groseille L., ën pétit nér éäbr 2 à, s. v. cellier L., rô läsé 17, 19, 21, 22, premier lait de la vache qui a vêlé, c. 438, vert c. 787 ne l’a été que par un seul, s a.
$ 123. Syntaxe.
1° Syntaxe de l’article.
he
Nous n'avons à signaler concernant l’article que peu de faits, l'absence de l’article dans l’expression « aller à la messe », cf. c. 493 N. E., et dans « aie patience » de $ c, cf. avoir L.
-2° Préposition.
L'usage des prépositions présente quelques survivances, labsence d'à après le verbe ressembler, cf. la c. 653, le développement ancien d’à entre faire et un verbe suivant, cf. la c. 1, attesté au moyen Âge dans 7 Jeist ai aivoir NAL. 2531, 78. constructions qui toutes deux reculent actuellement sous l’influence du français, l'emploi de « de » dans des phrases tellesqre « je n’en ai pas, jen ai de besoin », cf. de ZL. En ce qui co::cerne l’absence de «de »après« douter » au sens d’avoir peur, cf. peur, L., il est difficile de décider si nous avons affaire à une survivance où au contraire à une innovation analogique qui serait de date récente.
CHAPTERE NIV