CRÉATIONS DE FORMES NOUVELLES
L'importance de ce chapitre ne doit pas se mesurer à sa longueur. Il est aisé de comprendre que le nombre des formes créées par nos parlers ne peut pas être considérable ; mais c’est un fait capital au point de vue de leur vitalité, qu'ils aient été capables d’en créer plusieurs, exactement quatre. De ces quatre, trois sont des formes pronominales, une seule est verbale, mais c'est la plus intéressante, car les trois premières peuvent à la rigueur passer pour des faits lexicaux, tandis que celle-ci est vraiment une création morphologique. Il faut enfin ajouter, et ceci n’est pas non plus pour surprendre, qu’une seule de ces innovations,- à savoir le nouveau pronom réfléchi de l’aire 17-22, cf. le ( suivant, appartient en propre à notre domaine, et que les autres existent aussi dans d’autres parlers lorrains.
6 124. Formes pronominales.
1° Démonstratif.
Malgré la grande variété des formes, cf. celui-ci, celle-ci, celui-là, celle-là c. 141 et 142, on voit nettement que des formations nouvelles. composées essentiellement de « l’autre » + « ci, là », occupent une aire cohérente 1-1$, tandis que l'aire 16-22, tout en les connaissant, emploie surtout des formes plus anciennes sés7, sélà, sélsi(t), séllä(#). Dans laire 1-15, le point s est le seul à employer encore une forme ancienne de féminin séllôt ; les fans sont plus compliqués dans la vallée de la Moselotte, les deux types de pronoms y sont actuellement en lutte. Mais il n'est pas douteux, malgré les données de mes cartes, que les formes nouvelles existent dans toutes les localités et que l'absence d’une forme dans tel point de ces cartes provient de la
méthode de mon enquête ; c’est ainsi que je n'ai pas recueilli « l’autre + la » à La Bresse, où cependant Hingre, Monographie, p. 51, signale l'existence de l’aute-late comme de l’aute-cite et pour les deux genres.
Ces pronoms nouveaux existent sous des formes diverses dans de nombreux parlers lorrains, cf. Adam, p. $7 sq., et AL. c. 207, 208. Par contre il est important de noter que l'innovation est, dans nos parlers, localisée au singulier, cf. les N. E. de mes cartes 141 et 142, et qu'elle n’existe au pluriel que dans des localités assez éloignées de notre domaine, cf. Adam, p. 64. Pour les différentes modifications qu’ont subies ces pronoms, v. plus
loin, ( 139.
speech}.
Nous avons indiqué ( 92 que les parlers de l'aire 17-22 emploient, avec la valeur du réfléchi français soi-même, dans les phrases à sujet impersonnel, une expression particulière, formée d’« une gent » + le pronom de la 3° pers. du singulier + « même ». Le pronom personnel est ordinairement le masculin %, seul 20 a a employé le féminin y, et dans ce cas nous avons affaire à une modification récente et peut-être individuelle, amenée par le genre d’« une gent ». La nouvelle expression n’est en effet qu’un renforcement, au moyen d’« une gent », de lé mom, qui équivaut, dans l’usage de ces parlers, au français soi-même. Cette innovation est propre à la vallée de la Moselotte; non seulement elle est inconnue de toutes les autres localités dé notre domaine, mais il semble bien, si l’on en juge par le silence des recueils lexicologiques, qu’elle n’existe nulle part ailleurs.
3° Emploi du pronom personnel précédé de « tout + par » au sens de seul.
Tous nos parlers sont d'accord pour employer les différentes formes toniques des pronoms personnels en combinaison avec « par », le plus souvent précédé de « tout » masculin (ou féminin avec le pronom féminin de la 3° personne), au sens du fran-
çais seul, surtout en fonction d’attribut, cf. seul c. 707 et L., et Pe-lé, Hingre. ï pélé de 21 a montre que l'expression peut également être prise qualificativement, mais cet usage est rare. Elle est très usuelle dans les parlers lorrains, comme on le voit par les données de l’AL. et Tot Pai Lu Haillant; elle l’est également dans les parlers franc-comtois, avec ou sans « de », cf. Tout pä lu Vautherin s. v. Pä, (tu) d pè lü, Grammont s. v. pe, iù d pé LE Boillot, p. 372, etc. Le développement de cette expression n’a rien de surprenant : il se rattache aisément à des emplois de la préposition par en français tels que : il a fait cela par lui-même, etc. ; et le groupe de par présente dans l’ancienne langue des acceptions analogues. Mais le français n’a pas poussé le développement sémantique aussi loin que nos parlers, qui en ont fait un véritable composé pronominal.
$ 125. Imparfait prochain.
La création la plus importante de nos parlers est celle d’un imparfait prochain, cf. ro1 B. La particule 6r, réduite parfois à üaux points 13 et 14, cf. p. ex. frévéyéto, je travaillais, 13 a, évéto, j'avais, 14 a, quiest le signe decetimparfait, n’est autre que l'adverbe or, ainsi que G. Paris l’a reconnu R., X, pp. 601-609 ;il s’estsoudé au verbe quand il avait encore le sens temporel, mais, comme me l’a fait observer M. Meillet, c’est aussi parce qu'il a perdu sa valeur propre d’adverbe de temps qu’il a pu se réduire au rôle de simple particule verbale.
Tout souvenir de son indépendance ancienne n’a pas encore disparu, car Hingre signale, Monographie, p. 105, qu’à La Bresse « la particule de négation peut s’intercaler entre le verbe et l’adverbe, mais seulement à la 3° personne tant du singulier que du pluriel : el ne véli mi-t-ôre — il ne voulait alors pas, el ne vélête mi-t-ôre — ils ne voulaient alors pas »; toutefois personnellement je n'ai pas observé le fait, qui semble au moins très déchu, et qui certainement n'existe pas dans la région du Thillot.
Bien que ma méthode d’enquête ne m’ait pas permis d’obtenir de chacun de mes témoins une série complète de formes et que même aux points 3 et 18 je n’en aie recueilli aucune, les faits
dont je dispose sont assez nombreux pour qu’on puisse en dégager les traits principaux de l’usage de nos parlers.
Or, si ceux-ci connaissent tous l’imparfait prochain, les formes en sont extrêmement variées. En effet, d’une part, la particule ôr s’est soudée à des états divers de l’imparfait ordinaire, et, d'autre part, à la suite de cette soudure, l’analogie a produit des phénomènes d’extension d'emploi.
Au premier point de vue, on a des formes où ôr est précédé de x ou #, c’est-à-dire qui datent d’une époque où les consonnes finales des désinences étaient encore régulièrement prononcées devant voyelles, cf. psézôr 21, je croyais c. 233, séwigor 9, sä- 16, nous savions c. 687, etc., sérétor $, säritor 20, il serrait ©. 705, évitr 15 c, ils avaient, etc., mais à côté de ces formes, il en existe où les consonnes x, manquent devantôr, et qui sont par conséquent de formation plus récente, cf. fiôr 4 c, ils étaient, etc.
On a vu $ ror A que les localités 9, 10, 14-22 hésitent au singulier entre & et éy; mais l’imparfait prochain n’a des formes avec y que dans l’aire 20-22, cf. äwéyor 22 a, j'avais, duëyzôr 21, tu avais c. 70, etc., où elles sont du reste en rivalité avec des formes sans y comme äwéor 21 a, etc. On se rappelle aussi que, suivant le 116, la terminaison #f6r de Remiremont y conserve au singulier une ancienne flexion 1 disparue dans l’imparfait ordinaire. Enfin on trouve des formes de singulier où toute la désinence de l’imparfait ordinaire a été absorbée par la Donicnle CAD 2. Ci bad 10 a, 87 40,:9,r1$a,,19 C;-Était Cas2sret nec.
Des modifications analogiques se sont encore ajoutées à cet état si complexe. Bien que 11 et 13 possèdent, comme 12, une désinence 6 au singulier, en concurrence avec é aux trois personnes au point 11, mais unique aux deux premières aux points 12 et 13, cependant seul 12 présente des formes d’imparfait prochain avec 6, cf. küxôz6r 12 b, tu cousais, éfüx6r, 12 c, j'étais, etc.; par conséquent des formes analogues avec 6 ont été éliminées aux points 11 et 13 par la poussée des formes avec é, cf. féyéxor 11 d, je faisais, déhétô, -r 13 a, tu disais, etc.
D'autre part x et f qui précèdent si fréquemment la particule appartiennent étymologiquement, le premier aux deux premières personnes, le second aux troisièmes. Mais la propagation analogique s’est exercée dans les deux sens, et l’on trouve dans la plupart des localités soit des formes avec 7 aux troisièmes personnes, soit des formes avec { aux deux premières, cf. Éwëxür 9, ily avait c.71, lixôr 9, étaient, kéj8t6r 2 c, je cherchais, sévitôr 2,7,noussavions c. 687, etc. Cependant l’aire 19-22 ne paraît consérver un usage plus conforme à l’état ancien ; parmi les faits que j’y ai recueillis, je n’en ai pas observé où x, f aient franchi leur domaine primitif, et ceci concorde avec l'indication de Hingre, Monographie, p. 10$, d’après laquelle, à La Bresse, « ôre peut se relier par l’euphonique ? aux deux premières personnes du singulier et du pluriel... [et] la liaison avec f est nécessaire avec la troisième personne du singulier et... avec la troisième personne du pluriel ».
La localisation des différents types de formation appelle quelques observations. On comprend en effet que tous ne soient pas également usités partout et que, grâce à l’action de l'analogie, chacun d'eux ait un domaine où il soit particulièrement développé. On a déjà vu que les formes en éyôr ne subsistent que dans l'aire 20-22. Celles où 6r est postposé sans consonne de liaison sont également rares; je n’en ai relevé que dans quelques localités des deux vallées : äxwéor et fiôr déjà cités, äwñôr 21, ils avaient. Des deux terminaisons #7 et 76r, la première a été employée seule dans l'aire 1-8/ et au point 13, au contraire c'est x0r qui existe sans rivale aux points 9, 12, 16 (le point 10 m'a fourni trop peu de formes pour en pouvoir tirer une conclusion) ; dans les autres localités les deux terminaisons sont en présence, dans l'aire 19-22, comme on l’a vu, conformément à Pétat ancien ; mais ailleurs le souvenir de leur valeur primitive paraît perdu; par exemple 14 a dit à la fois évét, j'avais, et
doëxôr, il devait, 15 a déhésr, tu disais, mais pôsétôr je croyais.
€. 233, 17 a féyixér, vous faisiez, mais dwëzür, il devait, etc. Enfin les formes du singulier où 6r a absorbé l'élément désinentiel n'existent que dans une partie du domaine, à savoir dans
les aires 1-11 et 19-22 (c’est sans doute par hasard que je n’en ai pas recueilli aux points 10 et 20) ; dans les autres localités je n’en ai relevé aucun exemple et il semble qu’elle y soit inconnue: cf. für déjà cité, büjor 2 bougeait c. 108, éhdéor 2, 22 commençait €. 203, päyôr 2, 4, pwdyér 21 je pouvais c. 609, sérôr 6 serrait c. 705, dwôr 19C, 22 a, évôr, j'avais, pôsôr I c, je pensais, pwälor $ a, je parlais, /ärmôr 7 à, il pleurait, pétor id., je partais, rdplisor 11 a, tu remplissais, kënfor 19 b, je connaissais, fümôr 19 a, je fumais, répôr id., je remplissais, duôr 22 a, idevais ct er 25 HNAE: