INNOVATIONS ANALOGIQUES
( 126. Article.
La forme de l’article ?, qui équivaut pour le sens au français au et est usité partout sauf par I1 a, c et 13, est évidemment refaite sur di.
L'origine d’6, article pluriel, est plus douteuse, cf. © 108, et aussi ( 106 ce que nous avons dit concernant le développement de 16 et dô.
$ 127. Pronoms personnels.
LA
1° 6, él, él, ell, il, ils, elle, elles.
Le pronom masculin soulève des questions délicates: la voyelle é représente-t-elle par développement régulier l’? d’une ancienne forme 1/, l’e d’une ancienne forme e/, ou a-t-elle subi l’influence analogique du pronom féminin ? L'hypothèse que le pronom masculin provienne d’el est peu vraisemblable, car el est neutre dans l’ancienne langue, et de plus ne paraît pas se trouver dans les documents médiévaux de la Lorraine. Par contre l’hypothèse qu'é est refait sur ë/, elle, est favorisée par l’existence d’une forme ë, il, qui s'emploie quand le pronom est postposé, ainsi que l’indique Hingre, Monographie, p. 47, et qui survit aussi dans la particule interrogative #, cf. À 130, 4°.
D'autre part, Hingre signale une forme de pronom féminin éle, usitée comme é&, et évidemment refaite sur la forme du masculin é.
2° lé, lui tonique.
Cette forme, employée dans l’aire,8-10, 16-22 et par le témoin $ g, est certainement postérieure à /% des autres localités et témoins ; mais l’origine en est obscure ; peut-être est-elle refaite
sur léy, elle, de même fonction. Flle paraît être inconnue aux parlers orientaux en dehors de notre région ; je ne l’ai notée que
dans les points indiqués plus haut et à Gérardmer, d’après Horning, ( 202.
3° /6 et lü, eux, elles.
lü, qui appartient aux points 12, a déjà été expliqué & 109. Quant à /o de l'aire 8-10, 16-22, c’est également une forme
analogique, qui n'existe à ma connaissance que dans ces localités, et qui est refaite sur nù, vo.
4° Pronom de la 2° personne du singulier.
A. En fonction de sujet.
L'interprétation des formes fé, té, t, usitées devant les verbes, est délicate. On admet souvent qu’elles sont issues de /4 par un développement phonétique particulier, cf. ML., Gr. 4. R. Spr., IL, Ç 78. Mais on admet aussi qu'elles représentent étymologiquement le pronom complément proclitique, qui s’est substitué à 4 par propagation analogique, cf. pour des faits analogues en ancien français, Brunot, Histoire de la langue française, Y, p. 419, 420. La persistance de à dans les phrases interrogatives, quand le pronom est postposé, dans l'aire 11, 13-17 et chez le témoin 8 c appuie fortement cette interprétation, du moins pour notre région.ffi n’est sans concurrent que dans les points 11, 14, 15; aux points 13, 16 et 17, il cède plus ou moins aux formes nouvelles, 13a dit déjà #/6t, l’as-tu ?, 16 a finiré té, finiras-tu ? et 17 a ét, astu? Dans la vallée de la Moselle, pôs tù de 8 c constitue la seule trace que nous ayons relevée de /à ; rappelons enfin que le témoin interrogé par M. Edmond au Val-d’Ajol connaît encore l'emploi de tà, cf. mon Afas, p. XVI. Il existe également dans beaucoup d’autres localités lorraines, bien qu'on n'ait pas signalé le fat, cf. Hhillant Esp 562741. c, 8485358; 575 MAG." ét ia même donné naissance à j# d’Uriménil « qui n’est jamais qu'interrogatif, ex... dju, ai-je? ».
B. — 1 après l'impératif.
tü non seulement s’est maintenu dans les conditions qu’on vient de voir, mais il s'est substitué au pronom complément après l'impératif dans les localités 11, 13-16; toutefois fi n’est devenu
exclusif qu'aux points 11, 13, 14; dans tiens-toi, cf. toi L., 15 a a dit # et 16 a fé, dans assieds-toi c. 48, 16 a a dit dé, et dans tais-toi c. 739, 16 b a employé successivement fé puis ti. , 5° « Je » pronom sujet de la 1° pers. du pluriel.
La substitution de « je » à « nous », dont l'extension est considérable dans les parlers lorrains, cf. Adam, p. 69, comprend dans notre domaine des localités 9-11, 13-17 ; la position géographique de 16 et 17 explique qu'il s'y produise quelque flottement. Du reste les témoins 16 b, c, et 17 b-g ne connaissent que « je », seuls 16a et 17 a emploient encore #5 et moins fréquemment que (é), puisqu'ils m'ont répondu respectivement 2 et s fois »ô contre &8 et 9 fois /(#). La présence de 0 à Remiremont, qui à première vue est plus surprenante, est à l'examen un fait propre au seul témoin b, qui l’a employé 3 fois contre 6 fois « je »; et il doit probablement cette particularité à celui de ses ascendants, qui est originaire de Bussang, et au parler de safemme, qui est originaire de Ruprt.
6° Ordre des pronoms dans le groupe correspondant au fr. « le moi » après l'impératif.
Il suffira de rappeler que dans ce cas nos parlers disent à peu près sans exception « me le» en plaçant le pronom complément indirect avant le pronom complément direct, d’après l’ordre des phrases telles que « dis-moi ce que tu sais », etc.
7° Emploi de « lui, eux » en fonction de réfléchi tonique.
Ce fait, qui a déjà été signalé \ 92, n’est qu’une extension du recul que « soi » a également subi en français.
$° n, en, devant voyelle dans les phrases afirmatives.
D'après j'en ai c. 285 cet usage appartient à l'aire 19-22, où il est dù à une propagation analogique de la forme »# des phrases négatives, expliquée 105 À 4°.
9° }, pronom adverbial.
L'analogie a amené fréquemment l'emploi de ce pronom, non seulement avec la valeur de « lui », comme on l'entend souvent dans le français populaire de Paris, mais encore avec celle de
« le »,
L’explication du groupe « les » + i, qui équivaut au fr. leur, est incertaine. M. ML., IL, Ç 78, p. 105, se demande s'il faut y voir une reformation les + ï d’après le modèle des formes du singulier acc. {(e), dat. l., ou les (leur dans les localités où la voyelle est 0, &) + i pronom adverbial. Il n’est pas douteux que dans notre région le premier élément est les, même dans les points où la forme actuelle est /6(7); mais l’origine du groupement « les » + j et celle di n’en sont pas plus claires; quoi qu’il en soit, c’est un usage très répandu dans les parlers lorrains, cf. Adam;p:w70 set ALP, Or.
Pour z6, 61, eux, elles, cf. plus loin, 129.
6 128. Possessifs.
1° « Leur ».
Les formes de cet adjectif ont subi plusieurs modifications analogiques; /ù de l'aire 8-10, 16-22 est refait sur le pronom personnel /6 de la même aire, cf, À 127, 3° ; les formes du singulier it de l’aire 1-7, lüt et züt de l'aire 11-16 doivent leur t à nt, vôt; xù, xüt des localités 11, 14-16, leur ? à 20, z0l, eux, elles ; enfin, comme on l’a vu À 109, /à(t), xü(t) doivent leur # à une forme de pronom personnel /#, qui subsiste encore au point ra:
2° téy, séy, le tien, le sien.
Ces formes que je n’ai relevées que chez le témoin 21 a, mais que Hingre donne également pour La Bresse, sont refaites sur méy et existent vraisemblablement dans toute l'aire 19-22 qui
emploie celle-ci.
6 129. Démonstratifs.
1° 50, sol, ceux, celles.
sôl est une forme refaite par analogie sur s0, c’est ce que démontrent l’existence de 5ë/ singulier et pluriel devantle relatif dans de nombreuses localités et celle de sélsi(#), sélla(t) dans la vallée de la Moselotte et de sé/1d(t) au point 5. Il en ressort en outre que 6/, elles, ést refait sur 20, eux, et qu'aussi nous avons eu raison d'admettre $ 19 que sû représente un développement
phonétique régulier.
2° stô(#), ceux, celles, du Val-d’Ajol; sil, celle, du point 9.
stù(#) est également d’origine analogique; cette forme est due en effet au croisement de sô(#) et du singulier s#ä(f), abstraction faite du f final dont nous allons parler plus loin.
Quant à s%/, c’est une forme refaite sur s%, cf. p. 167.
3° Formes avec t final. |
Cet final existe À peu près partout dans « l’autre - ci » ou « + là »; les formes dépourvues de cette terminaison sont devenues rares, /ôt52 18, lôflà 17 a, — là 13 a. Il se trouve également dans les pronoms dont le premier élément est sé, sël, 50, 561. On le rencontre enfin dans s#ñf, sôt, stôt du Val-d’Ajol et dans sät des localités 10, 12, 13, 14.
Ce # à dà probablement se développer dans «celle(s)-ci, celle(s)- À » et dans « l’autre ci » ou « + là » se rapportant à un mot féminin, sur le modèle d’adjectifs tels que petit, -ite, cf. en dehors de notre domaine sfisit, sfilèt 23 de nos cartes 141, 142, sélsit 33 AL. c. 208, Z. \ 115 et surtout Vautherin, Chätenois, p. 37, et passer de là au masculin; c’est ce qui explique que les formes du masculin singulier sèsi, sëla et celle du masculin pluriel s0/à ‘de la vallée de la Moselotte n'aient nulle part # final, et que dans la vallée dela Haute-Moselle ce soit seulement dans desformes masculines du type «ceux-ci, ceux-là » qu'il manque parfois. Mais il fautajouter que, sauf la survivance de ces formes maculines sans #, nos parlers n'ont plus le sens de la valeur étymologique des formes avec À final, et c'est ainsi que, par exemple au Val-d’Ajol, 12b a employé st? au masculin et sû au féminin.
On peut se demander si « cette » n’a pas une part dans le développement du ? final, mais l’absence totale de sf donne peu de vraisemblance à cette hypothèse; süt des localités 10, 12, 13, 14 peut, il est vrai, être considéré comme issu du croisement de “St et de 5%, mais il est possible aussi que ce soit une forme postérieure à s%, comme stüf, sût du Val-d’Ajol sont issues de sä, 50; en l'état présent de nos connaissances, la question ne comporte pas de solution. :
4° Préposition de l’article devant « celui, celle... » précédant le relatif, et simplification du système des formes.
Sauf dans la vallée de la Moselotte, et au singulier plus qu’au pluriel, l’article est fréquemment préposé devant les formes pronominales précédant le relatif, probablement d’après les pronoms possessifs. Cette préposition de l’article a eu pour conséquence une simplification du système des formes dans la plupart des localités. |
s° Substitution de « ça » à « ce » devant « est ».
Cet usage existe dans toutes les localités dans les groupes « c’est », « ce n’est pas », « c'était » cf. ce L.
$ 130. Pronoms et adverbes ou conjonctions relatifs et interro-
gatifs.
1° Le relatif.
Toutes les localités ne possèdent, comme on l’a vu 96, qu'un seul type qui correspond au fr. que, c’est-à-dire que la forme du complément « que » s’est substituée partout à celle du sujet « qui »; en effet, bien que le fait ne soit pas impossible, il est peu vraisemblable que « qui » ait, par développement phonétique particulier, rejoint « que ».
2° Les formes périphrastiques avec «est-ce que », « ce que », ct
Les formes avec « est-ce que », bien connues du français et qui permettent de garder l’ordre des mots sujet + verbe, sont devenues prépondérantes dans l'interrogation directe, au point que « qu'est-ce que » a complètement éliminé « que » et que « qui » est aujourd’hui rare à côté de « qui est-ce que ». Bien plus « est-ce que » se rencontre même dans l'interrogation indirecte ; c’est ainsi que 1 a, d, 2 c disent « on ne sait à qui est-ce se fier » et 21 a «.…. à qui est-ce qu'on veut ».« Est-ce que » s’est également introduit après d’autres mots interrogatifs: 1 b, 2a,c, 4 a, 8e, 9, 11a,c ont répondu « lequel est-ce des deux qu’il faut acheter? », 2 b « quel âge est-ce que tu as? », et plusieurs témoins « quand est-ce que... ? »
La même construction se rencontre après « où » interrogatif ou relatif, cf. les cartes $ 39-541. Mais il n’est pas moins fréquent que l'élément qui s'ajoute à l’ancien mot interrogatif ou relatif ne
soit formé que de « ce que » après «où » ; ilen estde mêmeaprès « pourquoi » « combien », « comment » au sens de comme et de comment, « quand », cf. püké s #6 9, 14 a, -è 11 b dans [« Pourquoi ne te maries-tu pas ? »etc.], « combien » sé « ça vaut » 4 c, 14a,combien N. E. c. 200, mô s kë 1-9, mô s ke 11 b, 613, 16-22 dans [« Comment ça va-t-il ? »], m0 s ké 3 a, b, 8 a, md- 20-22, kmd- 11 e dans [« Vous auriez dû voir comme les arbres en étaient chargés; regardez donc comme il ressemble à sa mère »], kà s k6 16 b, 19 c, 21 a dans [« Quand partironsnous ? »]. Il est possible que dans ces différentes expressions « ce que » soit une réduction phonétique d’ «est-ce que », mais une part doit revenir aussi à l’extension analogique du groupe relatif, comme p. ex. les témoins 4 c, 14 a ont dit « combien ce que ça vaut ? » (et comme le dit également le français vulgaire) d’après des phrases telles que « dites-moi ce que ça vaut ». Quoi qu’il en soit, nous avons certainement affaire à une réduction d'ordre phonétique dans les expressions sans « que » #5, vis, où (vas-tu?) c. 541, môs, comment (ça va-t-il ?), 22 a, kdt Es, quand (partirons-nous ?), 19 c, formes dont on peut rapprocher ps 3 a, puisque c. 621.
3°Développement du relatif « que » après les mots interrogatifs ou relatifs.
Une autre construction, aussi fréquente que les tournures périphrastiques avec « est-ce que, ce que » et qui permet, comme elles, de garder l’ordre des mots le plus usuel, consiste à développer le relatif « que » après les mots interrogatifs, d’où il a pénétré après les relatifs; ainsi tous les témoins ont répondu « Quel temps qu’il fait ? », tous, sauf un, « Quel Âge que tu as ?», la très grande majorité « Lequel des deux qu’il faut acheter ? », « Combien que ça vaut? » ; on la rencontre avec où, comment dans les phrases citées plus haut. Même dans celles où « comment » a le sens de «comme » 12 dit mà k et kma k.
4° La particule interrogative fé.
té, qui correspond étymologiquement au fr. populaire ti, dont l’origine est bien connue, est devenue une véritable particule interrogative qui permet, comme les constructions précédentes,
de ne paschanger l’ordre des mots de la phrase affirmative: je l’ai recueillie dans la plupart des localités, et s’il en est quelqu’une où je ne aie pas signalée, c’est naturellement par hasard, cf. l’astu lu? c. 65, crois-tu? dors-tu ? finiras-tu ? c. 772-4, voulez-vous ? c. 807, etc.; elle se substitue même à «elle » dans la phrase [« Votre fillette est-elle déjà baptisée ? »}, pour laquelle les témoins r a, 3 a, 4c, 8 a, b, 8 a, b, 9 ont répondu: Cf. CO» dbr?0).