LE VERBE
L’analogie a exercé, comme on pouvait s’y attendre, une action particulièrement puissante dans la constitution du système verbal, et on à déjà eu l’occasion d’en constater de nombreux effets dans les chapitres précédents. Qu’on se rappelle ce qui a été dit du développement qu’a pris la désinence #, 4 de la 1'° pers. sing. de l'indicatif présent dans l’aire 1-8/, 12, 18-22, 112, des modifications analogiques qui accompagnent le maintien de la désinence #, t de la 3°pers. du pluriel dans l'aire 19-22, ( 113, de l’extension respective des deux types de désinences de la 2° pers. du pluriel de l'indicatif présent et de l'impératif, extension qui a même fait disparaître les formations fortes de dire et faire, cf. Ç 98, 2°, de celle de la désinence % à la 3° pers. du sing. de l’imparfait dans l’aire 19-22, © 116, de l’origine du s final au pluriel du subjonctif, $ 117. Mais ces faits, que les nécessités de l'exposé m'ont amené à étudier dans les chapitres précédents, sont relativement peu nombreux à côté du nombre considérable qu'il reste encore à traiter.
Sr31. r'*et 3° personnes du plurielde l'indicatif présentet du futur.
La désinence de la 3° personne du pluriel de l’indicatif présent 0 1-10, 0 11,13-18, à 12 provient d’un déplacement de l'accent qui a été reporté sur la finale étymologiquement atone ent, d’après le modèle des deux autres personnes du pluriel, cf. ML., Gr. d. R. Spr., IL, $ 137. Bien que ce traitement date probable-
ment d’une époque ancienne, les textes médiévaux en donnent
peu d'exemples; j'ai cependant relevé demouront, qui se trouve deux fois dans un court fragment d’un compte de l’abbaye de Remiremont, Inventaire sommaire, II, :p. 43, col: 2; p. 44, col. 1.
Par analogie la forme forte fô, cf. la c. 332, a été refaite dans la plupart des localités; elle ne subsiste plus qu'en quelques points 11, 16, 17, 18 (l'aire 19-22 n'étant pas ici en question), et, sauf au point 18, elle y est en concurrence avec la formation nouvelle.
En ce qui concerne le traitement phonétique de la désinence, il est impossible de reconnaître si ent est représenté directement par 0, à ou a été modifié par à, ont, sô, sont. Par contre, il est permis d'attribuer à du point 12 à l'influence d’ « ont ». Il est vrai qu’actuellement la forme d’ «ont » dans cette localité est 0; mais cette action est certaine dans les parlers limitrophes de la Franche-Comté qui ont à la fois & à la 3° personne du pluriel, cf. commencent, ,c 202, et à <Z “ant < habent; cf. aussi à Fougerolles la désinence à des 1 et 3° pers. plur., notée par P. Passy, Revue de phil. fr., 1892, p. 140, 146. L'état particulier du Val-d'Ajol peut provenir soit d'un mélange de parlers, soit d'une modification récente d’ « ont », qui aura été refait sur
sô.
Quoi qu'il en soit, la formation d’une désinence tonique de la 3° personne a créé un lien étroit entre cette personne et la r"°: c'est ainsi qu'au Val-d’Ajol à de la 3° personne a passé à la 1°, même dans le verbe avoir, cf. la c. 68. Mais un nouveau développement est survenu, qui a rendu les faits plus compliqués ; il s’agit de l’abrègement des deux désinences, dont l’origine est évidemment syntactique, mais dont le procès ne peut pas être établi d’une façon certaine.
Actuellement la 1"° personne est brève partout dans tous les verbes autres qu'aller, avoir, être et la désinence du futur, qui conservent à dans des aires différentes, mais ne comprenant pas les points 1-8, 20-22; quant à la 3° personne, elle est également brève dans l'aire 1-18 (19-22 conservant, comme on sait, t, #) | dans tous les verbes autres qu'aller, avoir, être, faire et la désinence du futur. Mais dans ces derniers à a une extension plus
ms 2O0Is—
grande qu’à la 1° personne : 6, ont, la désinence 6 de la 3° pers. du futur, vw, vont, existent partout, tandis qu’à la 1° pers. Ô n'occupe que les localités 9-11, 14-17 et vô 9-19; de même 56, sont, couvre l'aire 1-19, mais s0, sommes, seulement l’aire 11, 13-17; enfin /0, font, subsiste dans les points 11, 16-22.
Faut-il conclure de la plus grande extension des formes brèves à la 1° personne que l’abrègement s’est d’abord produit à la 1° personne et qu'il a gagné -la 3° par analogie ? Bien qu’assez probable, cette interprétation n’est pas à l’abri de la discussion; il n’est pas impossible que l’abrègement ait eu lieu simultanément aux deux personnes dans les verbes à désinence faible ou même qu'il ait passé de la 3° personne à la 1"°, et que les particularités des verbes à désinence forte aller, avoir, être, faire et du futur soient dues à des réactions plus récentes. On y voit que nos parlers utilisent dans des aires variées les différences de la quantité pour distinguer la 1° et la 3° personne, et conservent en ce cas les formes longues pour la 3° personne; mais cependant l'aire 19- 22, qui fait partie des localités où ces distinctions sont usuelles, dit sô, sont, d’après la 1° personne.
$ 132. Indicatif présent du verbe avoir et 2° et 3° personnes du futur.
Tous nos parlers s'accordent pour employer à la 1° et à la 2° personne du pluriel de l’indicatif présent du v. avoir des formes dont le radical a été supprimé sur le modèle des autres formes de ce temps, cf. les c. 68 et 69.
Outre les formes de la 2° pers. du pluriel, qui ont déjà été expliquées Ç 115, le point 21 présente une forme particulière 3 excessivement rare, puisque je ne l'ai retrouvée qu'au Tholy, cf. Adam, p. 115, et qui est sans doute la forme correspondante de l’imparfait, du conditionnel et du subjonctif (abstraction faite du s final de date récente), voir plus loin, 136.
Enfin é de la 2° et de la 3° personne du singulier, qui représente un développement en position protonique dû à la fonction proclitique de ces formes, et la 3° pers. é des témoins 11 a, €, qui en est issue postérieurement, cf. 6 105, B, 1°, ont pénétré par analogie dans les formes correspondantes du futur.
te O DES
$ 133. Indicatif présent du verbe être.
La 2° et la 3° personne du singulier, c. 323, sont partout homophones et représentent un type ancien avec e fermé, c.-à-d. la forme proclitique, qui a partout éliminé la forme tonique, cf. MES Grau RES be MEL Pr LA personne du pluriel, c. 323, a été à son tour refaite sur ces deux personnes, et ü4 du Val-d’Ajol doit même à une action nouvelle d’#, es, est, sa voyelle ë#, puisque, d’après le $ 53, e fermé devant consonne y devient à. Cette localité présente en outre à la r1'° et à la 2° pers. du pluriel, c. 323 et 324, des faits particulièrement compliqués: elleemploie indifféremment pour ces deux personnes ôf et uneautre forme sét; or, celle-ci contient, outre l’s initial de la 1'° personne, un élément é/, qui est identique à éf, êtes, des parlers limitrophes de la Franche-Comté. C’est certainement au voisinage de cette forme qu’est dû le trouble du parler du Val-d’Ajol, car il n’a pas pu posséder à la fois 0f et ét'.
La 1'° pers. du pluriel de tous les autres parlers correspond au type ancien bien connu sons.
Enfin à côté de — 5@ suis des autres localités, 50 du Val-d’Ajol est d’origine obscure ; il provient peut-être, avec un allongement postérieur, d’un développement d’& protonique en à, comme nous l’avons vu $ 65, s’il n’est pas dû à quelque modification analogique, par ex. à l’influence de 45, je vais.
$ 134. Indicatif présent du verbe aller.
Des réactions analogiques variées se sont produites entre les trois personnes du singulier. La forme va est particulièrement usitée dans la région de Remiremont, tout en y étant partout en concurrence avec vé ou w#, forme qu'emploie exclusivement le témoin 13 b. De son côté v6 est seule usitée dans les localités I-10; 16-22 à «la v2 personne étidansslesflacihtest-10 81;
3 (outre vë), 16-22 à la 3°. A la 1'°,c. 19, vé occupe une aire plus
1. Cette dernière forme paraît correspondre au fr. étes, dont l'explication n’est pas certaine ; M. Grammont, p. 148, attribue le # d’é du parler de la Franche-Montagne à l’analogie des verbes en ëre, maïs bét, battez, Crût, crois-
sez, etc., qu'il cite, peuvent être récents. Quant au traitement de l’€, il se superpose sur celui de fêt, fête, fél, tête, etc.
restreinte9-I1, 15-18, vé de 22 a n’étantqu'unfaitindividuel; quant aux points 1-8’, 12, 19-22, ils disent w, et 22 présente en outre une forme récente nälé. vé du seul témoin 13 b est évidemment l’état antérieure à w, dont la voyelle a été à la fois fermée et allongée, comme é, as, a ; et elle représente un développement en position proclitique comme cette forme, à moins qu’elle ne soit refaite sur celle-ci, cf. encore À 105, B, 2°. vä est probablement analogique d’après 4, j'ai. Quant à w, il est impossible de savoir s’il est issu de l’ancienne forme vois ou, par labialisation, de vä. Enfin la r'° pers. du pluriel, c. 22, a été, dans toute l'aire 1-19, refaite sur la 3°; &/0 des points 1, 4, 7, 8 et (n)äld de l’aire 20-22 sont probablement des reformations plus récentes; mais il n’est pas impossible qu’ils représentent un état antérieur à celui de l'aire 1-19. Notons aussi l'emploi de vw à la 2° p. pluriel chez le témoin 11 eet au Val-d’Ajol.
6 135. 2° pers. sing. de l'impératif de venir.
D'après la c. 782, la grande majorité de nos parlers a une forme dont l’explication est délicate. M. Horning, p. 101 s. v. venir, cite des exemples recueillis dans d’autres parlers lorrains et, d'après le rapprochement qu’il fait avec le fr. çà venons ici (sic), montre qu'il y voit la 1° pers. du pluriel. Mais si cette hypothèse est à première vue séduisante, on est surpris que la désinence de cette forme ne coïncide pas partout avec celle de la 1° pers. du pluriel, cf. 131 et connaissons c. 205.
Faut-il admettre que cette forme, en raison deson emploi particulier, ait conservé dans plusieurs localités un état ancien de la 1° pers. du pluriel 4, semblable à celui qui existe encore au Vald'Ajol? Ou bien a-t-on affaire à un développement particulier, comme la voyelle dénasalisée à des points 1-3, $, 6 et la forme vénd de la localité franc-comtoise 25 invitent à le supposer ? Quant à vyé de 11, 16, 17, c’est soit une reformation récente peut-être d’après le français, soit la forme anciennement usitée : on n’a pas le moyen de le décider.
6 136. ï désinence du pluriel de l’indicatif imparfait et du conditionnel et (5) du subjonctif.
ï, qui est actuellement la désinence unique des deux premières personnes du pluriel de l’imparfait et du conditionnel et celle de la 3° sauf dans l'aire 19-22, représente étymologiquement la désinence de la 1'° pers. du pluriel, anciennement —ens, cf. ML., Gr. d. R. Spr., I, $ 258, qui par analogie a pénétré dans les deux autres personnes. C’est naturellement cette même forme, qui existe dans le subjonctif (5), cf. Ç 117. Ces modifications analogiques dépassent de beaucoup notre domaine, cf. ML. 0. c., et Adam, p. 170 sq., 176 sq., et elles remontent à une époque ancienne, puisque j'ai relevé devient, devaient, NAL., 2542, 73, averient, auraient, id. id. 66, et metient, mettent, id. 2531, 83*. Cf. sur le traitement phonétique de cette désinence, À 57.
Ç 137. Les 3 désinences du singulier et la 3° du pluriel de l’indicatif imparfait et du conditionnel.
Quelques explications sur le développement des formes sont nécessaires pour comprendre comment l’analogie s'y est exercée. éy et la forme secondaire & sont issues régulièrement après Jabiale des anciennes désinences de la r'° et de la 2° personne ie, eles, et il en est de même de la 3° pers. du pluriel de l'aire r9- 22 ëyt, ë << eient. Le y, qui s'était développé devant e féminin, tend à tomber partout, et il a même complètement disparu dans l’aire 1-8/, et au point 13. J'en ai cependant encore recueilli une trace à Saint-Maurice, où le témoin c se souvient qu’une famille originaire du lieu formait cette désinence en éy. à de son côté et ôt de l'aire 19-22 sont issus des mêmes désinences ie, eies, eient après les consonnes non labiales. Toutes les localités ont perdu un ÿ qui suivait l’6, mais il subsiste encore dans de nombreux parlers lorrains, cf. Adam, p. 140, 142, 148, Hornine, K 95,