MÉLANGES DE PARLERS
Il convient d'examiner, comme nous l’avons fait dans la première partie, ch. VIIT, pour les traitements phonétiques, le rôle de la géographie dans la répartition des formes. Plusieurs faits doivent être écartés parce qu'ils n’intéressent pas la norme des parlers et sont manifestement individuels: tels sont la survivance de nù, nous, chez le témoin 11 b, cf. p. 193, l'emploi de la nou- ‘ velle désinence à à la troisième personne du pluriel de Pindicatif présent par le témoin 221, cf. p. 117; on en peut dire autant de di, du, de 13a, du parfait en & de 7 b, une seule fois employé dans ân él, il partit, c. 556 N.-E., de kôyü, cru de 16 a; et cette liste pourrait être facilement allongée. Mais, en dehors de ces faits accidentels, il en existe d’autres, d'usage normal et dont la localisation paraît bien être le résultat d’un mélange de parlers.
1° La région de Remiremont et les deux vallées.
Remiremont a certainement joué le rôle d’intermédiaire pour la propagation dans les deux vallées du type « l’autre + ci, Pautre + là » au sens de démonstratif, cf. p. 186 : la persistance du type antérieur dans les localités situées en amont montre clairement la direction que suit le nouveau pronom. À vrai dire on peut considérer ce fait comme lexical; mais il en est d’autres de caractère nettement morphologique, à savoir le développement d’une désinence accentuée à la 3° pers. du pluriel de l'indicatif présent, p. 199, et le recul concomitant de l’ancienne désinence ent, p.176, phénomène pour l'extension duquel il est permis d’attribuer une action décisive au parler de Remiremont. Le recul de l’ancienne désinence en / à toutes les 3‘ personnes, celle d’une
désinence anciennement en « ois » à la 1"° pers. sing. de l’indicatif présent, p. 174, attestent également cette action, de même que la substitution de «je » à « nous », p. 194, ou l'emploi dela 3° pers. du pluriel après « on », p. 209. En effet, dans tous ces cas, si l’on fait abstraction des modifications analogiques, qui se sont produites à des degrés divers dans quelques localités, on constate que l’usage nouveau couvre à la fois la région de Remiremont et les villages contigus des deux vallées, tandis que l’usage ancien subsiste dans un nombre varié de localités situées plus en amont. Parfois une frontière nette sépare les deux usages, comme par exemple celle qui sépare la désinence en « -ois » de la 1'° pers. sing. de l'indicatif présent et la formation semblable àu français ; mais le plus souvent ils rivalisent dans quelques localités, au delà et en deçà desquelles la norme est fixe : c'est ainsi que « je » et « nous » coexistent aux points 16 et 17, que 8 a, 8 d,e disent «on ont et 8a,c, 8 b disent « on a ».
L'unanimité dés parlers en ce qui concerne l’emploi du type « tout + par » + un pronom personnel au sens de seul, p. 187, ou la formation d’un imparfait prochain en ôr, p. 188, ne permet pas d’être aussi afhrmatif sur le mode d'extension de ces innovations, et cependant il est bien probable que le parler de Remiremont a dù contribuer à les faire adopter par les parlers voisins.
Quant aux réserves que nous avons exprimées au début du ch. VII] de la première partie, elles ne s’appliquent pas à lamorphologie dans la même mesure qu’à la phonétique, et en tout cas elles ne paraissent pas s'appliquer aux faits signalés ici.
La substitution de 76, +6], eux, elles, à « leur », p. 172, mérite à peine d’être citée ici; car elle n’atteint que le point 16, où les deux types de formes coexistent.
2° Le parler de Remiremont.
L'usage du parler de Remiremont présente, ainsi qu’on a dû le remarquer, de nombreuses variations. Si %, le, est la forme unique des témoins a, c-f, le témoin b emploie à la fois J5 et lé, l;a, c ne connaissent que d6, du, mais e ne connaît que di et b
hésite entre les deux formes ; à, au, n’appartient qu'à a et c, tandis que b emploie seulement à ; a et c ne disent que dé, é, bé, mé, mais les autres témoins, da, à, la, maà ; nô, nos, est usité par 11a, b, tandis que les autres témoins emploient #6. Tous ces faits correspondent bien à ce qu’on a vu 85; et, plus nettement peut-être que les traitements phonétiques, ils montrent que les flottements des témoins ne sont pas dus simplement à la désagrégation du parler de Remiremont, mais qu'ils représentent dans une certaine mesure des divergences anciennes, qui séparaient le centre de la ville et la banlieue. Il est en effet remarquable que les témoins du centre a et c sont d’accord pour presque toutes ces formes, tandis que les autres, qui habitent les faubourgs, s’en séparent diversement, notamment le témoin b.
Notons encore que seul ce témoin reforme le masculin de « vieux » sur le féminin et dit #7 pour les deux genres, cf. 145.
Parmi les formes verbales, seul le traitement phonétique de la 3° pers. du singulier du présent d’avoir et du futur oppose le témoin b aux témoins aet c, cf. p.201. Aïlleurs nous sommes en présence de multiples modifications analogiques, auxquelles la désagrégation du parler a pu donner libre cours : c’est ainsi que tous les témoins emploient dans des proportions diverses £et à aux trois personnes du singulier de l’imparfait ; cf. aussi les différentes formes du futur de trouver p. 222, etc.
3° Le parler du Val-d’Ajol.
La position excentrique de cette localité peut expliquer les particularités de son parler: c’est ainsi qu’elle est seule à employer nd, nous, en fonction tonique, 50, je suis, dt — fr. êtes à la r'° pers. du pluriel, à former les six personnes du subjonctif (sauf dans quelques verbes forts) en és, qu’elle conserve plus de formations fortes au parfait, cf. À 103, que les autres parlers et, dans les parfaits faibles, une désinence du pluriel é que les autres localités ne possèdent plus, p. 206. Toutefois nous devons nous contenter de noter ces faits; car la connaissance insuffisante des parlers voisins ne nous permet pas de les interpréter avec certitude.
Mais nous pouvons attribuer sans aucun doute au voisinage
des parlers franc-comtois certaines particularités telles que la conservation du type de démonstratif « cestui », cf. les c. 141 et 142 N.E., qui a disparu de tous les autres parlers de notre domaine lorrain, ou celle du pronom /à = fr. leur au sens d'eux et elles, cf. p. 173 ‘. Bien plus c’est à l’action analogique des formes propres à ces parlers franc-comtois que nous avons attribué la forme sëf usitée aux deux premières personnes du pluriel de l'indicatif présent du v. être, p. 202, et c’est également du mélange de ces différents parlers que provient probablement la désinence des 1'° et 3° pers. du pluriel de l'indicatif présent et du futur, p. 199.
4° Autres mélanges.
Enfin, en dehors des faits précédents, notre domaine présente quelques cas de mélanges de parlers voisins. Si nous avons eu raison d'attribuer p. 168 le maintien de dÿ à l’action de 6, la coexistence de di et /6 au point 14 est due à la rencontre d’usages voisins et différents. 6, lui, cf. p. 192, a pénétré des parlers de la vallée de la Moselotte dans l’usage du témoin $ g. Enfin nous avons vu p. 165$ que la forme i, je, ne pouvait pas s'être développée régulièrement dans les parlers de l’aire 18-22, qui l’a donc empruntée à ceux de la vallée de la Haute-Moselle.
Il existe d’autres cas où des formes sont en rivalité dans diverses localités, mais il est difficile de reconnaitre si le fait provient d’un mélange de parlers ou de la lutte de formes anciennes et de formes analogiques nouvelles, cf. p. ex. la coexistence de Jüt et züt dans l’aire 11-16, p. 195, celle de fù et de 1é, lé, t, aux points 13,-1$> 16,717, p.193, celle des<désinentes arett le
1. M. P. Passy, dans un article de la Revue de philologie française, 1892, p. 149, conclut que ce n’est pas la phonologie qui sépare le patois du Vald’Ajol des patois lorrains (il n’en retient que le traitement des groupes rt, rd), mais des faits morphologiques, à savoir la désinence 4 de la 1re pers. sing. de l'indicatif présent et la persistance de « nous » comme pronom sujet « qui suffisent, dit-il, pour rapprocher le patois du Val-d’Ajol de ceux de Fougerolles et de Saint-Bresson, et pour le différencier de Granges-de-Plombières, Plombières et Cleurie ». Cette distinction n’est vraie que pour la région limi-
, s ? | a x ’ trophe. On à vu que d’autres parlers lorrains des deux vallées possèdentégalement ces deux particularités, la désinence de la 1re pers. sing. pr. ind, s’y
présentant sous la forme £.
pers. sing. du condit. au point 15, p. 161, celle des désinences é eté à la 3° pers. sing. de l’imparfait au point 13, p. 160, etc.
Comme on pouvait s’y attendre, le système morpholegique de nos parlers doit infiniment peu à des parlers étrangers : le seul cas où nous ayons cru reconnaître une telle action est le développement de 20, 20/, eux, elles, p. 173. |