CONCLUSION
La longueur de ce travail suffit à montrer à quel point nos parlers sont actuellement différenciés. Le nombre des mots complètement homophbnes est relativement restreint; la diversité des faits morphologiques et lexicaux n’est pas moins remarquable que celle des faits phonétiques, et le système phonique lui-même présente de notables différences. Dans un ensemble si touffu, l'interprétation est souvent malaisée, et plus d’une des explications proposées dans les pages précédentes n’entraînera pas l'adhésion du lecteur. Mais, au delà des faits particuliers et malgré le caractère contestable de certains commentaires, il est possible et il convient d’essayer de dégager quelques conclusions d’une portée plus générale.
En premier lieu, si l’on considère la répartition actuelle des faits, on constate que pas un centre n’offre un usage strictement identique à celui du voisin : il est même fréquent de voir deux traitements coexister dans une seule localité, et parfois davantage. D'autre part, les relations entre nos parlers sont trop étroites pour qu’on y trouve des lignes de séparation dialectale profondément marquées. Cependant le Val-d'Ajol doit à sa situation excentrique un nombre appréciable de particularités. En outre, s’il est vrai que les lignes de démarcation des traitements s’entremêlent plus souvent qu’elles ne se superposent, il existe cependant quelques coïncidences qui méritent d’être signalées. Un faisceau de plusieurs isophones et isomorphes passe au débouché des . deux vallées et sépare l'aire 1-10, 16-22 de la région de Remiremont (en faisant abstraction du Val-d’Ajol) : rappelons qu’à issu d’e, Ç 44, ne dépasse pas les deux vallées, qu’o issu d’à et # en syllabe protonique devant /, une consonne labiale ou une syllabe contenant une voyelle postérieure, sr, est confiné à l’aire 11,
13-15, que 20, +0/, eux, elles, À 9r, Jüt, li, züt, 2ù, leur adj. possessif, ( 94, sont propres à la région de Remiremont et n’atteignent qu'accidentellement le point 16, etc. De même les deux vallées se séparent en plusieurs cas assez importants : a des monosyllabes, $ $0, est toujours représenté par à dans l'aire 1-10 et par à dans l’aire 16-22, s devant consonne, À 43, ne subsiste que dans la vallée de la Moselotte, etc.
Un autre fait qui doit être également signalé, c’est que, contrairement à ce qui a été soutenu par MM. Rousselot et Dauzat et comme M. Terracher l’a déjà démontré op. laud., p. 116, la répartition ne parait pas s'être faite par paroisses et ne se fait pas actuellement par communes : Thiéfosse qui faisait partie autrefois de la paroisse et de la commune de Vagney et n’est indépendant que depuis 1836,se sépare de Vagney et traite différemment entre autres le pronom personnel je et la 1'° personne de l'indicatif présent, cf. (Ç9r et 98. De même Ferdrupt, qui a été érigé en commune en 1832 et appartenait auparavant à la paroisse et à la commune de Rupt, s’en distingue notablement, cf. les traitements de « bon » © 54, de « pesant » et du représentant de pisellu, pois p. 26, de « chemin » id., d’« essuyer », « jouer », « chier » p. 220, de «chien » & 57, de « roue » Ç 59, des articles et adjectifs pronominaux « les, des, mes, etc. » (6 90 et 94, etc.; et Maxonchamp qui, aujourd’hui encore, n’est qu’une section de Rupt a réduit partout à €, 7 les phonèmes é, j que Rupt possède encore, cf. Ÿ 42. Bien plus, à Remiremont, nous avons pu noter un certain nombre dedivergences entre les centres et les faubourgs, qui sont antérieures à la désagrégation actuelle,
Cr'aSSBéet sorte:
Donc, si la parenté dialectale de nos parlers est largement démontrée par un ensemble important de traits communs, il résulte de ce qui précède qu'ils manifestent une tendance d’une puissante efficacité à se dissocier. Il est sans doute remarquable que les divergences proprement dites, cf. le chapitre VI de la Prernière Partie, n’atteignent que le vocalisme, et que le consonantisme my ait aucune part. Mais les innovations de toutes
mt
sortes sant excessivement nombreuses: la phonétique syntactique et l’analogie s’exercent dans les sens les plus divers ; même dans les traitements phonétiques que nous avons classés comme communs, d'importantes variations de la qualité et de la quantité vocaliques se sont produites ; enfin l’activité lexicale elle-même est considérable. Même dans le cas typique où nos parlers montrent l’étroitesse de leurs relations par la création d’un morphème pour exprimer limparfait prochain, cette innovation aboutit à des formes très variées, cf. 6 125. Cette diversité anormale, qui donne l'impression d’un véritable affolement, est cau-
sée par l’usage purement local auquel nos parlers tendent de
plus en plus à se réduire, en raison de la place prépondérante que le français a prise dans la vie sociale de cette région. C’est ce que M. Meillet a nettement formulé, à propos de l’ensemble des parlers populaires de la France, dans un article publié dans Scientia, IX, 1911, p. 408 : .« Réservés à l’usage local, les parlers locaux ont pris de plus en plus un caractère particulier, et l’importance même du rôle pris par la langue commune a eu pour conséquence une résistance moindre à l'isolement des parlers locaux. »
Mais si cette tendance à l'isolement se manifeste d’une façon intense, il ne faut pas méconnaître qu’en raison de leur constitution fondamentalement semblable nos parlers doivent tendre à évoluer dans le même sens : c’est ce qu’on a pu voir dans plusieurs des traitements convergents exposés (( 38-43, et c’est ce quon observe dans le recul général de quelques traitements anciens, cf. $ 33-37 et Ô 120, et dans le mode même de développement de ceux qui ne couvrent actuellement qu’une partie de notre domaine, cf. (( 44-47.
D'autre part, nos parlers, en raison de la configuration de la région et des relations des localités, ont dû en tout temps être et sont encore sujets à réagir les,uns sur les autres : nous avons relevé ( 88 3° quelques exemples typiques de formes anciennes représentant le latin rivu, « jeune » et « chanvre », qui sont actuellement reléguées dans des aires très restreintes et ont perdu du terrain devant d’autres formes plus récemment empruntées.
À cet égard, il était particulièrement intéressant d’examiner quelle action le parler socialement supérieur de Remiremont a exercée sur ceux des localités voisines et notamment des deux vallées ; or, s’il est souvent impossible de distinguer les faits d'emprunt et ceux qui sont dus à une évolution spontanée, même dans le cas où lPinnovation remonte les vallées, cependant il existe un nombre appréciable de traitements, indiqués 6 85 et 150, 1°, où l’action du parler de Remiremont est certaine ou du moins très probable. «
Mais le rôle troublant des emprunts n’est pas limité à ce seul cas. En se réduisant de plus en plus à lhumble fonction de parlers locaux, nos parlers deviennent en même temps plus aptes à se désagréger. De là proviennent l'instabilité remarquable que nous avons signalée pp. 140 et 143 dans la région de Remiremont, et tant de mélanges d'origine diverse qui apparaissent dans tout notre domaine, cf. (6 88, 89et 150, 4°. Le dernier terme de cette désagrégation d’origine récente se trouve à Remiremont même, où, sous la poussée du français, le parler local disparait rapidement de l'usage et n’est plus pratiqué que par quelques personnes, dont le langage, en labsence de toute norme, est notablement particularisé.
Vu et permis d'imprimer :
Le Vice-Recteur de l Académie de Paris, L. Lrarp.
Vu, le 17 juillet, 19715:
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, À. CROISET.