‹ Les paroles d'un croyant de LamennaisChapitre 9 sur 12 · On sait que cette accusation est inexacte · texte numérisé non relu

On sait que cette accusation est inexacte

3. On se rappelle que Lamennais designe par cette expression le patron exploiteur.

eu connaissance une seule nous a paru ramener aux vrais prmcipes du Christianisme le pretre ^gar4 que \*ReVue des Deux-Mondes a appeL le seul pretre de 1 Europe, apres lui avoir d^cern^ deja la papaute. Nous voulons parler ici de l’ecrit de M. Yahh& Bantam. Neanmoins ce travail presentait une grande lacune en ecartant comme etrangere a l’Eglise et au Christianisme la grande question des interets materiels et du bonheur terrestre agitee dune maniere si desordonnee par le Lroyant... »

Jules Lechevaher pousse un soupir de satisfaction.

Une femme a tente decraser la tete du serpent nourn au pied de 1’autel et du trone, et qui se raidit aujourdhui pour renverser ceux qui 1’ont tileve » Cette dame chasseresse est 1 ’auteur de Paroles de Providence, Clarisse Vigoureux. « Aux paroles incoh^rentes du Lroyant elle oppose une refutation simple, precise, severe quelquefois, mais touj'ours inspire par les plus nobles sentiments, faisant appel a la science et non aux paroles subversives. » Lechevalier condescend a reconnaitre legitime, sinon completement, du moins en une certaine mesure, qu une femme ose exprimer son opinion sur les problemes sociaux. La revue de Pierre Leroux, la Revue encyclopedique, 1835, t. 61 p. 146, n est point, elle aussi, sans magnanimite un peu hautaine au sujet de 1’oeuvre de Mme Vigoureux :

« Quand meme nous ne serions pas tres disposes a ecouter avec une religieuse attention les paroles d une femme sur des questions d’un si grand interet... »

Ces messieurs etaient progressistes, mais sans exuberance.

J. Lechevalier regrette la forme adoptee, pour sa riposte a Lamennais par Mme Clarisse Vigoureux. Elle avait choisi un style d’allure analogue a celui des Paroles. « Le lyrisme biblique », pretend le critique, « ne convient guere a nos moeurs et n’agit plus sur les esprits avides du bien-etre immediat. »

Clarisse Vigoureux etait fourieriste. Son livre est done un plaidoyer en faveur de la loi dissociation. On y invite a reconnaitre la necessite d une nouvelle organisation du travail, fondee sur la variete des fonctions et sur l’inegalite des grades ou de la repartition. Auteur et critique ont des vues communes. Cependant J. Lechevalier n’a pas une conception du Fourierisme, identique a celle de Mme Vigoureux. N’insistons pas. En tout cas, la dame qui ecrase le serpent du sanctuaire est vivement felicitee. On trouve qu’elle a pris une attitude positive, scientifique. ( Revue du Progres social, t. Ill, p. 99.)

A vrai dire, si l’auteur des Paroles de Providence a vise au lyrisme, elle a evite les bouffissures qui ont rendu grotesques maints contradicteurs de Lamennais. Son style a conserve de la sobriete. S’il y avait une juste critique a faire, a l’occasion de cette riposte, nous estimerions plutot qu’elle presente un caractere utopique, inaper^u des Lechevalier ou des Leroux, et que le sens pratique s’est refugie chez hauteur des Paroles d un Croyant, a son insu ou non.

Voici, en effet, une des hypotheses enoncees par Clarisse Vigoureux, en admettant que Lamennais ait consenti a ne point jeter, dans le monde, de torches enflammees : « Combien plus belle alors et plus puissante eut ete votre voix, si, au lieu de cette indi-

gnation amerement exhalee, vous aviez appele Ies fideles aux champs de la terre promise.

« Si vous aviez dit a ces riches, toujours en retard quand le bien est a faire : « Pour que vos fortunes ne soient plus menacees par la misere du pauvre, et pour que vous ne soyez pas les derniers dans ce nouveau royaume de Dieu, venez aussi travajjler a la vigne du Seigneur.

« Apporter une parcelle de vos immenses biens, pour elever le palais du pauvre et du riche... »

Voire ! Clarisse Vigoureux avait l’optimisme beat. Comme si les oeuvres de justice sociale ne s’accomplissaient pas sous la menace des grondements populates !

Sous l’apparence positiviste des formules de Mme Vigoureux, Jules Lechevalier n’a pas su decouvrir un esprit chimerique, un sociologue inexperimente et un coeur langoureux. II y avait la de quoi reflechir longuement pour cet adversaire du Menaisianisme, qui avait tant travaille pour l’ordre constitutional quand il se decouvrit une ame de conspirateur, ce qui lui valut d’etre condamne a la deportation — par contumace heureusement (1849).

N’est-il pas interessant de constater que des critiques avises aient eleve, sur le plan de la pensee, le parallele que Sainte-Beuve avait crayonne au point de vue litteraire, entre Ballanche et Lamennais? Les esprits, domines par l’impartialite, avaient 1’intuition que la perfection aurait ete etablie par bunion equilibree de ces deux genies complementaires. Le marquis de la Gervaisais, plus particulierement, nous apporte le temoignage de cette donnee (Deux

lettres a V auteur des Paroles d'un Croyant, avec le facsimile d une lettre de M. de Lamennais.) La brochure de Gervaisais est curieuse a ce titre ; elle Test a d’autres. Cet auteur observe, d abord, que le ton de Lamennais est justifie. II rend hommage a sa foi et a sa bonne foi. Puis, il demande : « Pourquoi avoir provoque, avoir comme evoque Liparole du Croyant’} ... » — « or voila que 1 ecnt entier tombe sous 1 anatheme, que toutes les hgnes sont maudites en bloc. Est-ce equitable, est-ce raisonnable? »

Le marquis de la Gervaisais remarque ensuite avec bon sens : « De tout temps, le monde est a refaire : a cette beure, s il n est pas refait par la justice, il sera refait par la violence. Les vrais conservateurs ou preservateurs, ce sont les innovateurs du droit sens, les renovateurs a fond... L oeuvre inouie (c est ainsi que le critique appelle les Paroles d’un Croyant ) a fait droite route. Elle parlait au cceur et elle a ete sentie ; elle ne parlait pas aux esprits, et elle n’a pas ete comprise. » Il prodigue de longs encouragements a Lamennais : « Genie, l’heure est venue : dis le mot de la pensee transcendante, du sentiment palpitant. Dis le mot, a faire fremir les puissants, a faire rougir les heureux, a faire tressaillir les martyrs... Vienne Pannonce d’un evangile pratique, de l’ancien Evangile a 1 usage des temps presents, du meme evangile, en appel a la charite, a Phumanite... Accepte la tache... » Apres avoir stimule Lamennais a poursuivre son oeuvre, notre critique termine par la reflexion suivante :

« Il fut done coupable aussi, le chaste genie, qui, cedant par meme motif, a certaine impulsion, venue d en haut peut-etre, venue de bon lieu en tout cas

Iaissa apparaitre a la lumiere les belles pages de la brsjon d Hebal? — Eh ! vous deux, Lamennais, BaLanche, celui-ci si doux, si touchant, qui s’insinue en la fibre sensible, et a leur insu s’assimile les ames ; ceiui-la si haut, si puissant, qui frappe la fibre pensive, et en depit d’eux, se soumet les esprits ! — vous deux, etranges figures a la Fenelon et a la Bossuet, vaguant dans le tourbillon du siecle, venez a vous unir, a vous allier ; venez a agir d ’accord et d ’ensemble, 1 un de son ascendant parfois irritant, 1’autre de son influence toujours calmante i — ou encore et mieux peut-etre, chacun poursuivant a part le cours de ses destinees, que Ballanche colore ses lignes, d une teinte plus foncee de hardiesse, que Lamennais transporte dans ses ecrits la parole contenue en ses lettres, cette parole qui rend impuissante la colere. » Avec l’expose de la France catholique (2e vol., lre livr., 17 mai), nous terminerons l’examen des opinions relatives aux Paroles d'un Croyant, emanees du monde laique. D’une puissante intelligence et d’une erudition extraordinaire, d’Eckstein, comme Ballanche, ignore des generations actuelles, insera dans la France catholique, dont il etait le principal redacteur, une etude d’un ordre eleve 1. A ses yeux, « le livre de Lamennais devrait etre place sur le chevet du lit des puissants de la terre. II convient, dans la perfection, aux grands et aux riches ; ce sont des invectives salutaires. » 2 II ajoute pourtant : « Ce livre,

1 . La redaction de la France catholique etait tres inegale. Elle a pourtant insere des articles de Joseph d’Ortigue, d’Ozanam, etc.

2. .En lisant Eckstein, on doit se rappeler qu’il etait d’origine danoise. Son style s’en ressent.

qui console si tendrement le malheureux, ce livre si touchant, si plein d’onction, de pures et de gracieuses images, ne va pas toujours au pauvre, au malheureux, a 1 opprime ; ll le surexcite ; mal compris (et qui garantit l’auteur de ce qu’il ne sera pas mal compris?) il peut troubler les idees, donner une fausse direction aux efforts de 1 infortune, qui pretend, non sans raison, a 1 amelioration de sa condition sociale. Les Paroles d’un Croyant ne pourraient devenir dangereuses que par ce qui leur manque, non par ce qui s’y trouve. »

D Eckstein etablit ensuite un parallele entre les Paroles et les Soirees de Saint~Petersbourg. « ... Le livre de M. de Lamennais et le livre de M. de Maistre peuvent mettre a 1 aise trop facilement, 1 un le ressentiment des petits centre les grands, 1’autre le dedain altier des grands et leur mepris des petits. De 1’abime de son livre sans fond, M. de Lamennais nous crie : « Chante » ; de 1 abime de son livre sans fond, M. de Maistre nous crie : « Pumtion ». Dur pour les rois, les puissants, les grands, 1 ouvrage de 1 un devrait etre medite par tous les rois, par tous les puissants, par tous les grands ; dur pour les sujets, pour les faibles, les petits, 1 ouvrage de l’autre devrait etre medite par tous les sujets, par tous les faibles, par tous les petits. Entre les mams des grands, s’ils veulent en abuser, le livre de M. de Maistre peut devenir du poison ; le despotisme y chercherait d abominables excuses. Entre les mains des petits, s’ils n’en saisissent pas la charite, le livre de M. de Lamennais peut devenir une torche ; il y a du vin pour les Bagaudes. Tout bien considere, ces deux livres ont du etre composes ;

ils ont pose la question sociale dans ses derniers termes : c’est pour l’instruction de tout le monde. »

Le baron d’Eckstein, en developpant la pensee de Lamennais, acheve sa dissertation par une longue excuse de ce qu’on a pu trouver de defectueux chez ce grand homme. II justifie ses injustices, et rappelle opportunement, concernant certaines expressions severes atteignant les Souverains-Pontifes eux-memes, que M. de Maistre, dans son livre du Pape, tient quelquefois le meme langage.

La critique d’Eckstein a tenu une place importante dans la dispute sur les affaires menaisiennes. Je m etonne a bon droit que les historiens n’en tiennent pas compte, ou n’en fassent qu’une tres rapide allusion. D ailleurs, ces auteurs n’en restent pas la, en fait de negligence documentaire ! Nous retrouverons, au chapitre suivant, d’Eckstein en polemique avec Lacordaire.

Nous ne voudrions pas neanmoins terminer ce chapitre en omettant de signaler un a-propos relatif aux Paroles d un Croyant. II s’agit de l’ouvrage intitule : Paroles d un conciliateur catholique ou de l' esprit religieux au dix-neuvieme siecle. Son auteur, Victor La Gracerie, s’etait assigne le but de reconcilier le clerge et le peuple, qui s’ignorent, l’un en disant que le clerge est intolerant et le clerge en disant que le peuple est injuste a son egard. L’auteur ajoute : il y a du vrai des deux cotes. Et il affirme que l’auteur des Paroles (dont il ne cite pas une seule fois le nom) n’a point trace de route de sang, qu’il n’a point reveille de vieilles haines, qu’il n’a point demande le secours des partis. Il veut une volonte generale.

, Cltons le texte de ce critique conciliateur : « L’illustre ecrivain ne pense pas a faire crouler le trone des potentats. II veut, et seloigne-t-il de son divin Maitre I il veut que le temps ne s’accole point a 1 Semite

que “ teJre ne se charge point des affaires du cie! pour les faire servir a des vues trop souvent ambitieuses : il veut qu’une Eglise, corps constitue, se regisse, sans intervention, comme une famille unie et soumise a son chef naturel : il veut que 1’administration sociale ne s’ingere pas dans la conduite des ames, dans le choix des pasteurs, dans la conscience du troupeau : il veut que la loi du Christ, qui nous a jure d etre avec ses enfants jusqu’au dernier jour des si., ne soit point soumise aux caprices et aux exigences du temps II efface encore le mot invent^ par la politique : Religion d'Etat. Mais veut-il briser e sceptre des rois, ebranler leur trone pour confier a a masse les renes de l’empire? — Oui, repondent les adyersaires. Cette assertion est-elle tres consciencieuse . N a-t-on point fait servir les apparences pour accuser celui qui ne demande que la justice et l’ordre 3 » Apres avoir justifie, ou plutot examine avec des yeux ucides l ouvrage menaisien, le critique conclut que cutes les refutations, qui se sont multipliees, ne

sac^ena qU6 la Volx

cree a fait naitre dans les coeurs », et il pr^voit que

tacles I”"6 menaiSlenne <( fructihera malgr^ les obs-

On ne pent refuser a ce critique, Victor La Gracerie d avoir ete bon prophete.

Une cunosite de la controverse au sujet des Paroles : ne revue n en pubha aucune appreciation. Il s’agit

des Annales de Philosophic chretienne, dirigees par A. Bonnetty. Dans un compte rendu aux abonnes, que redigeait periodiquement le directeur de cet organe, on prevenait que Ies Annales n’entendaient point se meler aux discussions relatives a ce livre, pas plus qu’elles ne voulaient se meler de politique.

{Ann. de phil. chret., 1834, t. VIII, p. 476.)

Defaite honorable ! pour rester, croyons-nous, en une certaine mesure sympathique a 1 homme qui etait violemment attaque, tout en restant irreprochablement dans le camp orthodoxe. Bonnetty insera, un an plus tard, en effet, dans un autre recueil qu’il dirigeait, YUniversite catholique, l’ouvrage de l’estimable Gerbet contre Lamennais. Mais, Bonnetty continua personnellement, avec toute l’ampleur qui etait possible, a propager le traditionalisme menaisien. II y adjoignit des principes philosopbiques, si Ton peut attribuer ce terme a des pauvretes et a de miserables confusions qui furent condamnees, dans la suite, par le Saint-Siege. Nous aurons l’occasion de signaler que Bonnetty rendit de veritables services a Fhistoire du Menaisianisme. La mort l’empecha d’en rendre autant qu’il 1’aurait desire. II est troublant qu’aucun auteur, ayant ecrit sur Lamennais, n’ait consulte cet honnete homme qui etait un bistorien impartial, bien qu’il ait eu des convictions personnelles a soutenir.

Lorsque la mort vint le surprendre, Bonnetty publiait une histoire politico-religieuse du XlXe siecle, dont le Menaisianisme occupait une partie considerable. Quelques feuillets postbumes en furent inseres par le P. Perny, auquel Bonnetty avait transmis ses

papiers. On evin?a cet ecclesiastique. La direction des Annales changea, et transforma compl&tement ce recueil. II ne fut plus question des documents de Bonnetty. Ils ont du perir. C’est infiniment regrettable. Ce publiciste etait un temoin veridique d une histoire du mouvement catholique au XlXe siecle qui reste k composer 1.

I . Le P. Albert Perny fonda un recueil similaire, les Annales de philosophic catholique, collection fort curieuse oil Ton trouve du bon et du pire. II y insera des articles sous differents pseudonymes. Quoique Bonnetty lui ait transmis ses papiers, afin qu’il les publiat dans les Annales de philosophic chrdtieime, il ne les lui avait point cede en toute propriete. C’est le zele pour l’etude du chinois qui avait conduit Bonnetty a se her avec trop de confiance au P. Perny, ancien superieur de la mission de Kouey-Tcheou. C est avec ce collaborateur qu’il traduisit et commenta le fameux ouvrage du P. Premare, Vestiges de la religion chretienne conserves dans les anciens tivres chinois. Cet ouvrage est done, a double titre, suspect. Cet ancien proyicaire apostolique, qui s’etait par surcroit apres 1871 donne de 1 aureole comme victime de la Commune, etait en realite un homme peu recommandable. Sous le nom de Leon Bertin il calomma le sinologue Hervey de Saint-Denis, et, de ce fait, il fut condamne comme diffamateur a plusieurs mois de prison. Ce fait, naturellement, est posterieur a la mort de Bonnetty (1879).

Justification theologique des « Paroles d’un Croyant ». — Critiques de theologiens. — Cam-

PAGNE DES JOURNAUX ECCLESIASTIQUES. — PoLE- MIQUES DANCIENS DISCIPLES DE LAMENNAIS.

L’abbe Bautain, de Strasbourg, est le premier ecclesiastique qui publia un travail de quelque longueur contre les Paroles d’un Croyant. Ce professeur estime que le livre de Lamennais est bizarre, que l’etrangete de la forme et l’artifice du style en cachent la pauvrete, sinon l’absence d’idee ; enfin « la machinerie de l’imagination tient lieu de pensee solide ». II pretend que « quelque brillants que soient ses tableaux, ils ne nous seduisent pas, bien que nous admirions lenergie naturelle et la naivete etudiee de son style. » C’est un pamphlet politique sous une forme mystique. « C’est V Avenir reparaissant en paraboles ; c’est le Contrat social presente sous forme apocalyptique ». Malgre tous ces defauts, l’abbe Bautain prevoit que ce livre fera « beaucoup de mal ». Sa critique fondamentale est la suivante : « La pensee politique domine toujours la raison de l’auteur, et quoiqu’il fasse, dise ou ecrive, elle est le foyer d’ou partent son action, sa parole, et ou elles reviennent. »

La brochure de l’abbe Bautain ne passa point inaper<pue. C’etait, en somme, un travail sans envergure ; mais, etant donne la situation de l’auteur, elle

avait quelque poids. Le « philosophe de Strasbourg » on designait ainsi 1 abbe Bautain — trouva un contradicteur. Un ancien professeur de theologie lui repliquait dans la France catholique (2e vol., 12 juillet 1834). II reproche a l’antimenaisien de n’avoir rien compns aux P aroles. « Certainement M. Bautain n a nen entendu aux P aroles d un Croyant. Cette oeuvre si profondement empreinte de 1’esprit de I’Evangile, ou respire un amour immense de 1 humanite, ou sont si noblement revendiques les droits sacres de l’homme et du ehretien, et ou Ton retrouve tour a tour la simplicite et la douceur, l’energie et la pompe, la force et la majeste des Livres saints ; cette oeuvre immortelle, qui arracha a toute 1 Europe des cris d admiration et d’enthousiasme, ne lui presente a lui que des horreurs et des monstruosites ! Ce regard d’aigle, plonge dans 1 avenir du monde ; ces visions sublimes et prophetiques ; ces images fortes, et ce style oriental ; tout cela, il le prend a la lettre, il le traduit dans un langage commun et declamatoire. Et son livre n est presque partout qu un indigne travestissement. »

L ancien professeur de theologie s ’attache a montrer que 1 abbe Bautam a denature la pensee de Lamennais. D autre part, il signale sa maniere de raisonner qui « n’est pas moins confuse que concluar.te ». Par contre, si le defenseur de Lamennais admire les Paroles, d sait pourquoi. Il en donne abondamment les raisons, oon article est une justification en regie de l’ouvrage en discussion. Il finit par en appeler aux imposantes autorites. « Au reste, la doctrine du Croyant n’est pas autre que celle de saint Thomas ; il ne fait meme que traduire le saint docteur... L’Ange de l’Ecole, Suarez

et ce grand nombre de theologiens, qui ont resolu la question 1 dans le meme sens, etaient sans doute aussi verses dans l’intelligence de l’Ecriture, et aussi instruits de l’enseignement catholique que M. Bautain... »

II ne servit de rien aux Paroles d'un Croyant que ce professeur de theologie eut pour lui saint Thomas et les plus respectables docteurs de la sainte Eglise. La France catholique inserait son apologie du livre menaisien, le jour ou 1’Encyclique pontificale, le condamnant, arrivait a Paris.

Ce fut une tactique assez commune d’opposer le Lamennais des Paroles d un Croyant au Lamennais de 1 Essai sur I'indifference en matiere de religion. C’est ce que constatait Ferrari, dans sa curieuse Philosophic de I'Histoire (p. 169). Mais il y avait la mamere d ’exposer la contradiction entre les deux Lamennais. Celle de 1 abbe Veuillet ne manquait pas de drolerie. A mon avis, du moins. II la presente en simulant que Lamennais se livre a son examen de conscience. La forme naturellement ecclesiastique de sa petite parodie lui donne un certain pittoresque. En voici quelques fragments :

« ... 1° Dans mon Essai sur /’ indifference en matiere de religion, troisieme edition, tome I, page 49, j’ai dit :

« Le secret de remuer les peuples n’est que Part de les persuader. Luther et ses disciples persuadent a une partie de 1 Europe que la souverainete reside dans le peuple, et bientot le sang des rois ruisselle sur les echafauds. » Dans mes Paroles d’un Croyant, j’ai dit,

I. II s’agit de 1 election populaire et de l’obeissance au souverain.

chap. 1 8 : « Ce sont les peuples qui font les rois, et les rois sont faits pour les peuples, et les peuples ne sont pas faits pour les rois » et tant d’autres choses odieuses, contraires a 1 autorite. Comme Luther me voila done donnant la souverainete aux peuples, puisqu’ils font les rois ; je veux done voir le sang des rois... 6 horreur !... je recule devant cette consequence ; car (Essai, p. 49) « un individu peut reculer devant des consequences » ; mais si j’ai persuade une partie de 1 Europe, reculera-t-elle? non ; « la societe jamais. » (.Essai, p. 49.) O malheureux ! Malheureux !!!... » r (< ,^° Dans .mon Essai’ P- 209, en parlant des

reformes methodistes j’ai dit : « L’un des articles de leur symbole est de ne reconnaitre dans 1’ordre religieux et politique, d’autre superieur que Jesus-Christ. » et dans mes Paroles dun Croyant je dis, chap. 18 :

« Vous n’avez qu’un pere qui est Dieu, et qu’un maitre qui est le Christ. » Me voila done protestant methodiste ! 6 mon Dieu ! ah ! malheureux que je suis !!!...

« Dans mon Essai, p. 476, j’ai dit a d’Alembert :

« Qui vous garantit que la generality des hommes sauront toujours bien entendre leur interet, dans ce sens que cet interet est celui de la societe entiere, et depend de tous les rapports qui peuvent exister entre ses membres? Que de connaissances, que de lurmeres, que d’experience, que de reflexions, quelle profondeur et quelle sagacite d ’esprit ne faut-il pas pour embrasser tant d objets divers, les examiner, les comparer, et en tirer dans chaque circonstance des regies de conduite appropriees a notre position? » Et dans mes Paroles d'un Croyant, chap. 20, j’appelle race hypocrite ceux qui veulent que le peuple soit

incapable d entendre ses interets. 0 mon Dieu i qu’est-ce done que je deviens?... Oil en suis-je, et comme philosophe et comme chretien?... »

Un autre auteur fut egalement cocasse. Sans le vouloir, il est vrai. II s’agit de l’abbe Auguste Martel. Disciple desabuse de Lamennais, il croit devoir avertir son lecteur : « L’estime et l’admiration dont j’etais prevenu pour sa personne et ses ouvrages seront un sur garant que je n’exagere rien. » Apres avoir assure que le maitre qu’il a suivi etait un genie extraordinaire, le repenti etablit ce raisonnement qui n est peut-etre pas d une exemplaire sagacite. « Cependant le plus puissant genie peut s’egarer... L’avantage qu a le genie, en ce qui touche l’erreur, e’est que chez lui elle est plus facile et plus incurable... Les esprits superbes et temeraires s’abiment toujours quelque part... Voila ce qui donne aujourd’hui tant d’avantage sur lui aux esprits les plus mediocres... » Ce bizarre logicien, qui console d’emblee des multitudes, etait ancien superieur du petit semmaire d’Embrun. La brochure, intitulee : Paroles d un autre croyant, est en forme de dialogue. Elle constitue une sorte de comedie dont les interlocuteurs sont un Lamennaisien, un lecteur, un republicain, un baint-Simonien. Le « lecteur », e’est M. l’abbe Auguste Martel lui-meme. Sa strategic consiste a opposer le nouveau et 1 ancien Lamennais. Inutile d’aj outer que le dialogue evolue pour le plus grand triomphe du « lecteur ».

L’abbe Wrindts preferait le solennel. Il r^digea ses Paroles d'un croyant, revues et corrigees et augmentees par un catholique. A l’inteneur du livre, le titre devient : revues, corrigees et augmentees selon l £glise romaine.

i28 LES PAROLES « D’UN CROYANT »

On met en relief etant donn4 la gravid du sujet, que cet opuscule' a ete compost k Rome. LYditeur y a ajoute une preface, qui est, dans sa pensee, une maniere de porfque majestueux L’editeur avait, tout autant que 1 auteur, le gout du pompeux. II ne redoutait pas les effets melodramatiques. A ses yeux, les Paroles d m Croyant * constituent bien plus qu’une heresie, bien plus qu un schisme ; car c’est toute une revo-

terrible la ^ ”i “LiT- f’f* Ia pIus grande’ la emble, la plus durable des her&ies, parce quelle sera

parceou^ '' ' P “a" P,US d&idi des

parce qu il n en est plus de possible ulterieurement ».

en "I? Ap le,Tifi4- * M- d<= Lamennais,

effet, preche la democratic, toute la democratic

i ’ !r°ff‘*tle fuIe™nt' 11 la preche avec d'autant plus d efficacrte qu',1 la preche non explicitement

cTsie'7 1C,tement' T avec audace’ mais a«c hypo-’ cnsie. II ne pense meme pas que ses Paroles inn

°mnt so.ent en contradiction avec son Essai sur

l Indifference). » « ... (Euvre ou lesprit le mieux pi

venu ne trouve nen, nen absolument de nouveau

soil pour le fond, sort pour la forme. La rime manque

1 auteur lorsqu ,1 est poete, la raison lorsquil est

j> Ea Publication des pages de M. l’abbe Wrindts est

teuTsV™Tn? En efTet ‘ les eS

i s sont plusieurs maintenant — « ont pense

squTlaetrdrfge SerV"a Un J?Ur 4 ™ttre la posLite sur la vore d un jugement fclairf. touchant la grande

q estmn quj va desormais agiter 1 ’intelligence des

P uples de la chretientd jusques ^ la fin des temps »

La posterite, qui est aussi ingrate que frivole, n’a point fait attention a lecrit de I’abbe Wrindts. Et pourtant sa refutation est, d apres lediteur, « remarquable apres toutes les autres, elle n a aucun rapport avec elles que le but, elle n’en permettra guere d’ulterieures, et elle renferme, comme nous l’avons Iu dans une lettre d un des plus nobles appreciateurs, des pages sublimes oil Von croit lire Bossuet. »

Et 1 on pretend que, jadis, les editeurs ne s’entendaient pas a faire de reclame !

Lisons une page de Bossuet ou de Wrindts, ce qui serait la meme chose. Pourquoi cboisir dans un Iivre si parfait ? La premiere page debute comme celle de Lamennais :

Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit

Fils de 1 Homme, que vois-tu encore ?

,.^urJe r®seay des paroles figurees, je vois les Paroles dun Croyant etrange, d’un croyant qui pretend croire, et faire croire, sans voir I’impossibilite, que ce que 1’on croit vrai soit faux en effet.

Fils de l’Homme, que vois-tu encore ?

Les fils de la chaine du grand reseau ; je les vois tous tendus par le bout dans la grande cite de la grande nation ;

Lt nulle part on n’ourdit, on ne passe de trame dans les fils de la chaine que l’invisible main, qui tient le bout des fils, ne l’ordonne, ne le sache.

. Je ,vo*s Par cette main le reseau s’agiter, envelopper les intelligences qui oublient le Christ, et de ses fureurs animer les ames...

Je ne reconnais pas le style de Bossuet, je trouve plutot, dans ce galimatias grandiloquent, une ressemblance avec celui de l editeur.

L abbe Wrindts a eu la coquetterie de joindre, en appendice a sa brochure, quelques extraits de journaux, et une liste de douze ecrits diriges contre les Paroles d un Croyant. II n oublie point de citer ceux de Bonnin et de Chaho. Lorsqu’il etait question d attemdre Lamennais, ce digne ecclesiastique avait 1 esprit de charite chretienne infiniment developpe. On se souvient que Bonnin et Chaho, auxquels notre theologien fait de la publicite, etaient de farouches anticlericaux.

La refutation du chanoine Enjelvin ne parut qu’en 1839, s°us ce titre : Le \ oyant. Ce contradicteur procede egalement par visions et petits tableaux. II suffira de reproduire quelques lignes pour s’apercevoir que si le chanoine a raison ce que je n’ai pas cherche a analyser — contre ses adversaires, il a produit certainement 1 un des plus verbeux mais Pun des plus absurdes opuscules antimenaisiens. Lisons quelques mots du chapitre premier : « Paroles que 1 ’Esprit du Christ fit entendre a un solitaire dans sa solitude ;

Visions que 1 Esprit de foi lui fit voir touchant le mystere du salut de l’homme et les splendeurs du siecle a vemr... »

. Nisons quelques mots du chapitre soixante-huitieme, mtituxe : Le Dieu-Mere : « En ces jours-L le Christ se fit voir a moi sous la figure dune mere qui a perdu ses eriants et qui les cherche tout eploree... » On en

juge : le livre du chanoine Enjelvin, bouffi de ridicule, dehe la lecture.

L Ami de la Religion mena sans repit la bataille contre 1 auteur des Paroles dun Croyant Tout lui fut bon pour s en faire une arme. A la date du 3 mai,

cette revue se hatait d’inserer un compte rendu de 1 ouvrage. Ayant reproduit quelques extraits, elle terminait par cette observation : « Voila qui est parfaitement clair ; qu 'aucun ne domine. C’est la grande pensee du livre : des invectives contre les princes, des appels a la liberte, des eloges pour les peuples genereux qui veulent et savent etre libres, du mepris et des fletrissures pour les laches et les imbecilles (sic) qui portent leur joug en patience, voila les Paroles d un Croyant, et, pour rendre le scandale plus grand, tout cela est revetu d expressions et d images empruntees aux livres saints et a la foi. Que reste-t-il, si ce n est de se voiler la tete et de gemir amerement d’un si profond egarement? Ne semble-t-il pas voir un ange dechu des cieux, et ne pourrait-on pas lui appliquer ces paroles d Isaie : Comment es-tu tombe, astre brillant, qui avais naguere apparu dans le monde avec tant d ’eclat? »

II faut s’accommoder, comme on peut, de ces lieux communs. C etait, en ce temps, le langage de la polemique ecclesiastique.

Le 6 mai, 1 Ami de la Religion publiait cette note a effet : « Avant que les Paroles d’un Croyant vissent le jour, on savait vaguement qu’il se preparait quelque chose d extraordinaire. L’ouvrage existait depuis plus d un an et etait connu, en tout ou en partie, de quelques affides. Tandis que les uns en hataient la publication, d’autres la redoutaient et voulaient 1’empecher. Les meilleurs amis de 1’auteur essayerent de le detourner de son projet, le P. V(entura) lui en ecrivit ; tout fut inutile. Les republicans obtinrent le manuscrit, et il est assez remarquable que le National en ait parle

deux jours avant 1 apparition du livre 1. On assure que M. 1 abbe Gerbet s est empresse de declarer qu’il etait sensiblement peine de cette publication et qu’il n avait pas tenu a lui de la prevenir. Enfin, immediatement apres que l’ouvrage a paru, M. l’abbe Lacordaire... a fait inserer dans un journal ( YUnivers religieux ) des reflexions sur l’etat actuel de 1’Eglise de France. »

Le 29 mai, 1 Ami de la Religion continue la campagne, en signifiant qu’il y est contraint malgre lui 2. C’est

' i ‘ V<?,lcl-Je text? ^a.note inseree dans le National (28 avril), a laquelle ll est fait allusion ci-dessus : « Sous ce titre de Paroles dim Croyant, l sera mis en vente, mercredi prochain, a la librairie d Lug. Kenduel, un nouvel ouvrage de l’abbe de Lamennais qui compose en 1833, reunit a tout 1 a-propos de la circonstance une torme de developpement et une maniere jusque-la inconnue dans le talent de ce celebre ecnvain. L’ouvrage, ou plutot le poeme, se compose de versets qui ont un accent evangelique tout a fait penetrant. Le philosophe chretien y parle de la plaie actuelle de la societe, de 1 oppression brutale et vraiment impie ou la voudraient retemr^ quelques hommes qu’on reconnait assez distinctement sans meme qu ils soient nommes ; il y trace des tableaux pathetiques de la misere du peuple, il y fait ressortir les besoms et les droits de cette classe proletaire qu’on voudrait partout enchainer et refouler • il y convie a 1 association tous ces opprimes qui, en restant un a un isoles, seraient vaincus irresistiblement et se manqueraient a euxmemes. II y ouvre les perspectives d’un avenir republicain ou les promesses du Christiamsme seront presque toutes realisees sur a terre. Let ecrit, plein de flamme et d’eloquence, est destine a un grand succes et a une influence bien salutaire. Il est beau de voir tous les espnts eleves et les cceurs genereux se reunir de plus en plus dans une pensee d humamte et d’energique esperance, a la face des gouyernements msolents et effrayes. » Une autre note parut le 6 mai. Llle est relative au « succes prodigieux » du HVre

deSl’4di?teuralt’ “ “ eU"f qU6 CCtte n°te fut un * communique »

2. Plusieurs joumaux insererent une clause de style analogue ■ La Uomimcale, 1 Univers religieux, notamment.

pour se rendre aux desirs de ses lecteurs. Quelques personnes estimerent que Y Ami de la Religion avait trop brievement parle des Paroles. Elies ecrivirent done a Y Ami de la Religion pour protester. « Elies auront compris sans doute nos motifs », repartit la revue, « mais l’ouvrage ayant fait autant de bruit, et le scandale ne pouvant etre dissimule, elles auraient voulu ou un plus grand nombre de citations ou une analyse plus etendue. » Yd Ami se rendant avec complaisance a leur soubait prend le parti, de reproduire quelques jugements inseres dans les journaux. On donne la premiere place a celui du Journal des Debats, en le reproduisant longuement ; puis, on cite le Courrier de la Meuse, dont le jugement serait encore plus remarquable. Cet organe etait tres repandu en Belgique, peu connu en France. Apres avoir reproduit la plus grande partie de l’article insere dans le Courrier de la Meuse, Y Ami de la Religion ajoute : « Le Bon Sens applaudit M. de Lamennais dans un article plein d’insultes et de moqueries pour le Christianisme et pour le chef de l’Eglise. Le Populaire, journal de M. Cabet, voit le Christianisme mourant et se felicite de voir M. de Lamennais associer sa Voix apostolique a celle de la presse republicaine. S’il nous vient, dit-il, une religion nouvelle et un Dieu nouveau, les pretres devront ressembler a M. de Lamennais. »

On le voit par cette derniere citation : les animateurs des mouvements rehgieux et sociaux sont bien souvent compromis par certains admirateurs brouillons. La chose s etait deja produite pour Y Avenir avec l’abbe Combalot, qui avait plus de zele que d esprit.

Nous n’avons point la place suffisante pour exposer

en ses developpements la polemique de la feuille redigee par M. Picot.

Comment ne pas noter cependant que YAmi de la Religion s attribua le deshonneur de reproduce les calomnies publiees dans Y Invariable, de Fribourg, par son directeur le comte O’Mahony, que le Pere Roussel, ecoeure, appelle des « insanites bestiales » ( Lamennais d apres des documents inedits, t. II, p. 109.) Cet O Mahony avait une fille dont le parrain n etait autre que Lamennais ! L’infamie de YAmi de la Religion se doubla d’hypocrisie. Cet organe feignait de ne eiter 1 Invariable que pour avoir le pretexte de le refuter. Comme s’ll n’eut pas eke plus simple, si Ton avait ete sincere, de vouer a 1’indignation publique

les articles en question sans leur faire de la publicity ! 1

L Ami de la Religion s etait fait une specialite de recueillir tous les echos malveillants, les bruits et les rumeurs qui pouvaient nuire a Lamennais. Apres la

condamnation encore, il ne manifestait aucune lassitude.

Lerminier, a Pun de ses cours au College de France, avait declare : « M. de Lamennais vient a nous. »

ce propos, la jeunesse catholique, sous la direction dUzanam, discuta contradictoirement, pendant une reunion, les Paroles dun Croyant. Ozanam s’attacha a prouver que 1 Eglise ne s’est pas unie aux rois pour opprimer les peuples ; puis, que l’Eglise n'a pas persecute le genie.

hony

Le Brid oison fut, lui aussi, assez abject pour feliciter O’Ma-

Apres le discours d Ozanam, Elie de Kertanguy vint defendre son maitre. « Ce n’est point, dit-il, le genie-demon, l’homme pervers et ambitieux qu’on represente. Qui pourrait mieux parler des sentiments de Lamennais sinon celui qui vit dans son intimite ! Et le jeune secretaire, bientot le neveu du maitre, lit une lettre recente qu’il en a re<pue, lettre fort interessante au surplus.

L 'Ami de la Religion rendit compte de cette reunion de la jeunesse catbolique. 11 s’attira, de ce fait, deux demandes de rectification : l’une d’Ozanam, 1’autre d’Ebe de Kertanguy.

Ozanam protestait contre l’analyse de son discours, que Y Ami de la Religion aurait defigure. II se plaint encore de la publicite donnee a une reunion familiere, et il se qualifie de « jeune homme inconnu ». L’Ami repliqua : « M. Ozanam s’etonne qu’on tire son nom de l’obscurite pour traduire ses discours sur la scene publique. Mais nous ne devions pas croire qu’il eut tant horreur de la publicite, puisque son nom figure dans trois ou quatre recueils, dans la France catholique, dans YUnivers, dans la Jeune France, etc. ». On insera la lettre de rectification tout entiere. De part et d’autre, on s en tirait, cette fois, avec honneur.

Elie de Kertanguy, lui, profita de ce que Y Ami de la Religion avait reproduit, dans son n° du 5 juin, un mot de Lamennais, qu’il avait cite au cours de son intervention devant la jeunesse catbolique, pour reveler completement le texte de la lettre de son maitre, a laquelle il vient d’etre fait allusion. L’Ami l’insera. Lamennais disait : « On ne fera jamais que je me repente d ’avoir defendu la cause du faible, du pauvre, la cause

de ceux qui souffrent, la cause de l’humanite. Si j avais desire autre chose que le vrai et le bien, si j’avais consenti a les sacnfier a quelque degre aux interets et aux passions des hommes, je serais aujourd’hui comble de louanges et de richesses, eleve en honneur et en dignites ; mais, parce que j’ai place avant tout la verite et la justice, je suis pauvre et persecute, calomnie, ha'i ; et apres m’avoir ote, si on le pouvait, le peu de vie qui me reste, on jetterait volontiers ma cendre au vent, comme celle du dernier des malfaiteurs. He bien ! ce sort qui parait si dur est encore celui que je choisirais, si j’avais a renaitre... »

L Ami de la Religion s’attira une autre riposte, dune pertinence exemplaire, de la part de la Dominicale, dirigee par Ange de Saint-Priest. Ayant analyse les premieres reponses, publiees contre les Paroles d un Croyant, ce journal s’etait exprime avec un bon sens peu commun. « 1 1 y a dans M. de Lamennais quelque chose de meilleur que sa raison : c’est son cceur. Les P aroles d un Croyant ont souleve contre leur auteur une infinite de refutations, et cela devait etre ; car le livre heurte des convictions dans les rangs de toutes les opinions. Ainsi, tel se croyait oblige de protester au nom de la legitimite, et tel autre au nom du cathohcisme. Pour celui-ci, c’etait la philosophic, dont 1 auteur n avait pas pris grand souci ; et pour celui-la, c etaient les idees chretiennes qu’il avait defigurees ou jetees a terre. Q a done ete contre le livre une grande ligue formee d elements heterogenes, et qui s’est formulee dans la meme conclusion. Nous avons deja dit ce que nous pensions en general de toutes ces refutations. Loin de detruire la portee du livre, elles

n ont fait que 1’agrandir. Et puis c’etait toujours a M. de Lamennais que demeurait la position, par la raison qu avant tout ll etait poete, et que des raisonnements, si bien agences qu lls soient, sont toujours ternes et fades devant de grandioses images, et un langage tout brulant de belle poesie... » (La Dorninicale, lre annee, tome II, p. 71.)

La Dominicale, au cours de son appreciation des Paroles, avait conclu, en passant, que l’erreur capitale de ce livre n etait pas une « erreur de foi ». II n’en fallut pas davantage pour que Y Ami de la Religion ameutat le public. Apres avoir pris de grands ciseaux pour tronquer le texte de son confrere, son redacteur ecrit joyeusement : « La Dominicale repete par trois fois que le livre n est qu une erreur, nest rien quune erreur ; elle ne croit pas possible que M. de Lamennais ait voulu la civilisation par la revolte. Et cependant c’est precisement le reve de M. de Lamennais... » II est vrai, la Dominicale avait exprime les mots incrimines. Mais y avait-il a se meprendre sur son jugement, puisqu elle ajoutait : « C’est maintenant que notre tache devient plus serieuse, et notre devoir plus grave. Nous avons fait la part au genie, et nous l’avons faite grande et belle, comme il convenait de le faire ; nous avons loue quand il fallait louer, nous devons blamer maintenant, parce que le blame nous semble ici necessaire... Si les Paroles d un Croyant sont un des livres les plus remarquables de l’epoque, c’est une oeuvre aussi des plus dangereuses, une veritable profanation du talent, et un scandale que le monde catholique n’attendait pas d un de ses pretres. Il y a dans chacune de ces pages une haine profonde des rois,

une exageration incroyable dans la peinture des maux de notre etat social. » Et la Dominicale poursuivait : « Nous avons soutenu que la pensee principale, capitale des Paroles d un Croyant, telle que nous la com prenons, n est pas une erreur de foi ; mais nous n’avons jamais dit qu ll n y a rien de contraire a la foi dans le corps de 1 ouvrage. Nous nous en rapportons la-dessus aux juges competents de M. de Lamennais et nous et nous ne croyons pas le droit d aller lui jeter a la face 1 epithete d heretique ; voila tout. »

Le style de M. de Saint-Priest ne rappelle que de tres loin celui de Malebranche x, il n’en etait pas moms homme du monde, le plus correct. II le fit bien voir a son « religieux » confrere, Y Ami de la Religion. « Quoiqu’il puisse arriver, nous nous feliciterons toujours de n avoir point attaque personnellement M. de Lamennais, et de n avoir combattu que les doctrines de son Jivre, car il se pourrait que telle declaration ecrite eut ete faite par lui 2, qui donnerait a ses intentions une couleur moins defavorable et offrirait des esperances pour 1 avemr ; et si nous nous trompions a cet egard, nous aurions encore a nous feliciter d’etre restes dans les convenances vis-a-vis de M. de Lamennais. Les plus beaux genies se trompent souvent, et ce qui parait le resultat d’une mauvaise intention n est quelquefois qu une inconcevable erreur de 1 intelligence. M. de Lamennais n’est pas un homme qu il faille pousser du pied comme un miserable ;

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