A. F. Rio , Epilogue de I'art chretien, t. II, D 185 Ce
smmmms
Je ne vois guere le moyen de concilier les declarations de Rio, qui cherche a se disculper, avec le temoignage de Montalembert qui est plus categorique D’apres une lettre de celui-ci (8 avril 1834), les amis de Lamennais, auraient, des juillet 1833, manifest leur opposition a la publication des Paroles. « J’ai 1 intime conviction, » edit— ll, « que cet ecrit produira un scandale immense dans un sens et ne fera point dans 1 autre un bien capable de compenser ce scandale. Si votre fr£re, si torn vos amis et admirateurs sans exception ont juge cette publication inopportune au mois de juillet dernier, que diraient-ils aujourd’hui apres 1 ebranlement qui a ete donne a tous les esprits sur votre compte par les derniers evenements... »
On a souvent repete que les Paroles etaient un coup de colere. L’auteur sen est toujours defendu, et lorsque son beau-frere, Ange Blaize, s’entremit pour qu ll differat sa publication, Lamennais lui repondit (27 avril) que son livre netait pas « une boutade d’bumeur soudaine et passagere, mais le fruit de mures reflexions ® ; ajoutant que (( m M. Oerbet, m aucun de ceux a qui je 1 ai lu n y ont rien trouve qui blesse en aucune maniere la religion. »
« Aucun de ceux » designait, notamment, Gerbet, Jean-Marie son frere, Marion, de Coux.
Entre parentheses, on constate par cette lettre^ si on ne le savait d’autre part, que le frere de Lamennais ne s’exprimait pas avec exactitude, lorsqu’il affirma plus tard ne connaitre le livre des Paroles
telle est la devise qui traduirait les sentiments que le memorialiste suggere.
que par le compte rendu de certaines gazettes. « Je ne veux point le lire, et j’ai d^fendu de le lire dans mes maisons. » II faut remarquer que cette declaration se trouve dans une lettre que Jean-Marie ecrivait a 1 eveque de Rennes. Ce prelat l’avait obtenue sous la promesse quelle resterait absolument secrete. II la fit publier le lendemain. Le malheureux et saint Jean-Marie avait consenti a l’envoyer a son superieur, afin de sauver, pensait-il, les etablissements d education chretienne qu’il avait crees, et que compromettait la haine inlassable des adversaires de son fr^re. Apres tout, le frere de Lamennais etait fonde, dans une certaine mesure, a certifier son ignorance des Paroles d’txn Croyant, puisque l’auteur y ajouta successivement des chapitres. Dans son affolement, Jean-Marie transforma une ignorance relative dans une ignorance complete. Et s’ll avait pu prevoir que son eveque commettrait un abus de confiance, il aurait alors, sans doute, pese ses termes. Etant loin de supposer possible un tel acte, Jean-Mane s ’etait permis une restriction mentale, bien excusable J .
I. Dans une lettre a Montalembert (8 juin 1834), Lamennais exprime son sentiment relatif a cet incident : « L’Eveque de Rennes », dit-il, « a eu l’infamie de rendre publique une lettre de mon frere, accordee sous la condition qu’elle demeurerait secrete, et dans la vue de mettre a l’abri ses utiles Etablissements. II n’y a' eu, sans distinction de parti, qu une voix d indignation contre 1’ eveque. Ecrire la lettre etait une faiblesse, la publier etait une monstruosite. » On a trop souvent reprocbe a Lamennais d’etre toujours monte en colere. On a cherchE a expliquer ses fureurs en suggerant qu’il Etait fou, littEralement fou. Nous avons la plus vive curiosite de savoir comment, en de telles circonstances, se comportent les gens d’une santE florissante. Cette note peut servir de commentaire a d'autres critiques concernant diffErents faits
II est toutefois possible que, par delicatesse pour ne point pietiner une ame meurtrie, les amis auxquels Lamennais avaient communique son manuserit aient hesite a exprimer sur le-champ avec energie leurs objections, puisque le solitaire de la Chenaie, la chose est certaine, ne destinait pas tout d’abord son pamphlet a 1 impression. (V. Affaires de Rome, ed. 1836, p. 169). Aussitot connue, la decision de Lamennais engendra d’affectueuses protestations. Montalembert, son disciple cheri, lui 4crivit une lettre angoissee, contenant Its adjurations les plus pressantes. Les avis de Lamartine ne detournerent point le philosophe breton d’accomplir son projet. On raconte que Jean- Marie, qui avait eu grande influence sur l’esprit de Feli, parvint cependant a obtemr qu ll annulat sa determination. Trop tard ! Le livre etait sous presse. Mais ce n est probablement la qu un racontage, imagine ou recueilli par Rohrbacher ( Histoire univers. de I’ffglise catholique, t. XXVIII, ed. 1848, p. 322). Blaize, s il n’obtint pas de son beau-frere qu il revmt sur le parti qu’il avait pris, eut du moins la satisfaction de voir que l’auteur avait ameliore son ouvrage. Ayant suggere que beaucoup de gens mterpreteraient peut-etre mal certains passages des Paroles , relatifs a la propriete, Lamennais consentit, apres avoir fait observer, et la chose est exacte, que sa pensee etait pourtant assez claire sur 1 intangibilite de la propriete individuelle, a ajouter dans les editions sui-
interpretes contre Lamennais. II est vrai que cet ecrivain avait aussi une sensibihte bien aiguisee pour le malheur d autrui. Pour peu commun que soit ce cas, y a-t-il vraiment derangement de l’esprit ?
vantes un nouveau chapitre — le Xe — pour calmer des craintes inopportunes.
Aucune supplication ne fut assez forte pour ebranler Lamenna^. A. F. Rio laisse entendre que, par contre, 1 influence enveloppante de Sainte-Beuve contrebalan^a toutes celles que Ton presumait a tort de quelque efficacite. « Malgre l’impression favorable que m avaient laisse quelques-unes de ses compositions en vers et en prose », ecrit-il, « je ne puis me defendre d’un triste pressentiment en voyant, a travers ses reticences et ses ricanements trop sigmficatifs, l’ascendant deja trop prononce quil ayait pris sur l’esprit de celui dans lequel pour plus de surete, il feignait de recon-
mntre un maitre. » (Epilogue de UArt chretien, t. II, p. 20 3.)
S il est exact que des raisons puissantes agirent sur le pamphletaire pour l’amener k prendre une resolution definitive s il est vraisemblable que Sainte-Beuve sen rejouit, Lamennais porte seul la responsabilite de la publication des Paroles. Et, en fier Breton,
r aSSjm^’ 11 Pr°P°s* de Hre sa lettre a de
Coux du 26 avril 1834 — quatre jours avant la publication de louvrage - pour constater qu’il aurait repousse la tentative des historiens qui, ^dulcorant l histoire sous pretexte d’apologie, cherchent a attenuer Ja portee consciente de sa determination. « Je suis, mon cher ami, du meme avis que vous au sujet du nom. Louvrage,: par sa forme, n’en comporte point, et puisqu avant qu’il ait paru, l’auteur est dej^ connu de tout le monde, on ne pourra, ce me semble, raisonnablement souptonner de la faiblesse dans cette
espece d’anonymat 1. Quant k suspendre la publication, mon beau-frere me donne le meme conseil que vous, et pour les memes motifs. C’est aussi, sans aucun doute, celui que je donnerais moi-meme dans les memes occurences. Personne ne pourrait prendre sur soi la responsabihte dun conseil different. Neanmoins, dans ma position et ne pouvant en aucun cas compromettre que moi, je suivrai mon premier mouvement. Les choses sont trop avancees pour reculer, et je sens en moi quelque chose qui me dit que j’aurais tort de ceder a des considerations personnelles... » 2 rrecedemment, le 23 mars, il informait Montalembert de sa decision :
je me suis decide a faire imprimer les Paroles d’un yroyant. Ue petit ouvrage paraitra dans une vingtaine de jours sans nom d auteur. J’en ai retranche seulement le
TlTplace111 re§arde Gr^g°ire XVI’ 0n mettra des P°ints
En realite, la publication des Paroles etait peu a peu devenue un devoir. Je veux dire que Lamennais la considerait ainsi. Sa correspondance impose, a ce sujet cette conclusion. L ’auteur y a manifeste les mobiles auxquels il a obei en editant son pamphlet. Nous devons connaitre ses intentions, que le resultat leur ait ete conforme ou non.
1 . On o.oit remarquer, au surplus, que lealtion orlginale comportait une gravure du portrait de Lamennais.
2. Les lettres de Lamennais k de Coux, parues sous le titre • Le modernism* dans l Eglise, ont ete d’abord publiees par la Revue trimestrielle, 15 octobre 1881.
PAROLES. y
Les motifs que j’ai de publier cet ecnt sont : 1° la conscience qu’en ledaisant je remplis un devoir, parce que je ne vois de salut pour le monde que dans 1 union de 1 ordre, du droit, de la justice et de la liberte ; 2° la necessite de fixer ma position, qui aux yeux du public est mamtenant equivoque et fausse ; de laver mon nom dans 1 avenir, du reprocbe d’avoir connive a l’horrible systeme de tyrannie qui pese aujourd’hui sur le peuple. S’ll faut souffrir pour cela, peu importe ; je ne le regretterai pas. II y a, pour cbaque position, un genre de courage dont il est honteux de manquer.
( Correspond., Forgues, t. II, p. 369 h)
II n’entre pas dans notre plan — cet ouvrage ne peut etre qu’une esquisse — de retracer les peripeties douloureuses — ce qu’Ozanam appelait de « degoutantes avanies » — qui aboutirent a exceder Lamennais, a lui inspirer ce qu’il y a d’amer dans ses Paroles et a precipiter sa determination de les livrer a l’impression. Le 9 avril 1834, l’ecrivain regagnait son ermitage breton. Destin tragique ! « Ce soir », ecrivait Mau^ rice de Guerin a sa soeur, « il sortira de Paris un homme dont je voudrais suivre les pas et qui reprend le chemin du desert que je regrette : M. Fell part aujourd’hui pour la Chesnaie. Il veut desormais s’y tenir tout seul.» Avant de partir, Lamennais avait mande Sainte- Beuve pour lui confier son manuscrit, afin qu’il se chargeat de l’edition. Il lui recommanda de se presser. Il lui tardait de mettre un terme a l’importunite d’obsedantes demarches. Une des dernieres tentatives, pour eviter la publication des Paroles fut accomplie par Farcheveque de Paris, Mgr de Quelen, au courant
I . Cf. la lettre de Lamennais a de Gjux, 26 svril ; il y exprims les mimes sentiments d'obligation & publier le* Paroles.
des rumeurs qui circulaient sur 1’impression prochaine du pamphlet x. D’apres la reponse que Lamennais lui adressa, on constate que l’idee de « devoir » etait profondement ancree dans son esprit. « Je n’ecrirai desormais que sur des sujets de philosophic, de science et de politique. Le petit ouvrage dont on vous a parle est de ce dernier genre. II est destine au peuple. Ce qui m’a decide a le publier, c’est l’effroyable etat de la France et de l’Europe. On me reprochera 1 indignation avec laquelle je parle des rois, et leurs intentions, que je denonce, de se servir des pretres pour soutenir leur pouvoir. Mais ce sont des faits evidents. Les dire etait un devoir ». (Lettre du 29 avril 1834.) Au surplus, Lamennais considerait son ouvrage comme deja en quelque sorte publie, comme il le declare dans la meme lettre adressee a Blaize, dont nous avons precedemment cite un fragment. II ajoutait : « Tout le monde l’attend. » Et le meme jour, 27 avril, il ecrivait a Coriolis : « Peut-etre, avant peu, entendrez-vous parler de quelque chose qui fera crier. » L’importance de l’ouvrage de Lamennais aurait, parait-il, echappe a Sainte-Beuve. Son tact de fin lettre aurait ete au premier instant mis en defaillance. Reproduisons sa declaration : « A peine en possession du petit ecrit, je l’avais parcouru, et je n’avais pas
!. On doit retenir que 1’archeveque de Paris a ete Pune des personnes, melees a 1’affaire des Paroles d’un Cray ant, qui se sont genereusement conduites. Ce prelat y avait d’autant plus de merite qu'il etait diametralement oppose aux idees politiques de 1 abbe de Lamennais. On lui a, d’ailleurs, reproche un legitimisme aveugle. En une circonstance privee ou il etait^ question de son attitude politique, Gregoire XVI deplorait qu’il ait ete « un testardo » (tetu). Cf A. Pepin, & tat du Catholicisms en France, 1841, p 27.
apprecie toute sa valeur, toute sa vitalite. Nous etions alors des raffines en matiere de style. La forme un peu declamatoire, un peu apocalyptique, de cet eloquent pamphlet m’avait cache d’abord tout ce qu’il y avait la-dedans de flamme communicative et de puissance d eruption, de ce qui faisait dire plus tard a 1 auteur : c est egal, la fibre humaine a vibre. »
Bien que l’auteur eut prefere que ledition parut avec le nom de lediteur, Sainte-Beuve n etait point assez « maitre absolu », comme il le pretendit, pour permettre qu’on l’imprimat. 11 fallait, des lors, compter, pour le succes du livre anonyme, sur lenergie explosive du texte L Lamennais, d’ailleurs, permit assez rapidement qu on publiat son nom.
L imprimeur, lui, ne s y etait point trompe. A cette epoque, un imprimeur risquait de devenir un delinquant. Le sens critique s’en affinait dans cette corporation. M. Plassan vint done trouver Sainte-Beuve et lui d^clara : « Vous etes charg^ de Expression d un ecrit de M. de Lamennais, qui va faire bien du bruit. Mes ouvriers eux-memes ne peuvent le composer sans etre comme souleves et transportes : 1’impnmerie est toute en 1’air. Je suis ami du gouvernement, je ne puis mettre mon nom a cette publication • mais comme l’affaire est commence, je ne refuse pas mes presses. On a le temps de chercher un autre nom a imprimeur... » (Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundts, t. I) 2.
1 . Tres recemment, il a ete conteste que la premike edition des Paroles ait paru anonymement. C est un fait.
est'DucesToU l imp!imeUr de !a Prem^re edition des Paroles
L imprimeur avait rapporte l’exacte verite. L’intermediaire de Lamennais fut lui-meme, d'ailleurs, le temoin d un spectacle inoui', le jour ou il etait alle corriger les premieres epreuves. Les typographes avaient appris par ccrur des passages de l’ouvrage. Ayant quitte leur travail, ils setaient formes en cercle autour de 1 un d eux, qui declamait certains morceaux des Paroles. Ils ecoutaient, dans un enthousiasme fievreux, le fameux chant :
Jeune soldat, oil vas~tu?...
Ce chant, qui est le XXXVIe, est un de ceux qui ont le plus fortement impressionne le public. Cependant, tous les partis n ’attachment pas aux mots la meme signification. Quelle surprise de voir que ce fragment des P aroles, si admire par les republicans de 1834, a ete reproduit en 1870 par C. A. Dauban ! Ce professeur d’histoire, qui devint le conservateur des estampes a la Bibliotheque imperiale, est I’auteur d un opuscule sur la maniere allemande, c’est-a-dire sauvage et deloyale, de faire la guerre. II y a joint, en appendice, le chant de Lamennais : Jeune soldat, oil vas~tu?... comme 1’expression actuelle du pur patriotisme b
Sainte-Beuve a conte, dans ses Nouveaux Lundis (t. 1), certains details relatifs a ledition a laquelle il participa. Il s’attribue un role moderateur. Il aurait
1 . C. A. Dauban. La guerre comme la font les Prussiens. Paris 1870. Il faut remarquer que Lamennais dans sa lettre a Montalembert (ler juin 1834), a note que son livre a ete tres accueilli par le « paiti patriote ».
profite de ce que l’auteur lui aurait dit : « vous etes maitre absolii, vous changerez ce qu’il vous plaira », pour agir de fa?on a sauvegarder, chez Lamennais, les convenances ecclesiastiques. Un passage lui avait paru trop audacieux sous la plume d un pretre. II s’agissait de la personne du Souverain-Pontife que le genie romantique du Breton offensait. On se rappelle la representation qu’il en fait (ch. XXI 1 1) : « il aper^oit un homme use par les ans, etc. ». Sainte-Beuve s’est vante d’avoir profite de la faculte qui lui aurait ete laissee : « je pris sur moi de rayer deux lignes et de mettre des points. Ces points ont subsiste depuis dans toutes les editions, je crois, et l’auteur ne m’a jamais parle de cette suppression. »
Pure imagination ! M. Christian Marechal a su demontrer que Sainte-Beuve s’etait flatte d une initiative a laquelle il etait reste etranger. Ce critique observe (cf. La cle de « Volupte ») que l’editeur improvise a tenu le manuscrit du 9 avril au 3 mai (il faudrait dire 30 avril). Or le 29 mars, c’est-a-dire dix jours avant son depart pour la Bretagne, Lamennais ecrivait a Benoit d’Azy :
J’ai retranche seulement ce qui regardait directement le pape, parce qu’on m’aurait suppose en cela des sentiments bas qui ne sont assurement pas les miens...
Il n’est, au surplus, pas davantage exact que les points de suspension aient subsiste dans les editions suivantes. En outre, on aurait pu objecter a Sainte- Beuve que la premiere edition des Paroles ne contenait pas deux lignes de points, mais bel et bien vingt lignes.
Qui se souciait en 1861 de controler sur 1 edition de 1834 les affirmations fantaisistes de leminent critique !
Le 30 avril 1834, lediteur Renduel faisait done enlin paraitre les Paroles d un Croyant. On ne peut comparer cet evenement a aucun autre succes de librairie. Lemotion, ressentie par l’Europe tout entiere, est mdescriptible. La vieille societe, se croyant menacee, sursauta en colere, tandis que s elevaient, du cote republicain, des clameurs de triomphe. Aussi bien en France qua l’etranger. « Quant au bruit, rien ne peut donner une idee de 1 acclamation immense, universelle, qui suivit l’apparition des Paroles d un Croyant », ecrit un bistorien. (AbbedeLadoue, Mgr Corbet. Sa vie. Ses oeuvres, t. I, p. 27.) « II faut avoir vu », dit un contemporain, « 1 effet magique de ce livre pour savoir ce qu’il y a de puissance dans un pared jet de pensee. On eut dit un eclair, illuminant a la fois tous les horizons ; et un tremblement suivit . On attendait ia foudre. Mais ceux-la meme qu’elle menagait admirerent en maudissant... » (Forgues, Corresp. de Lamennais, precedee de notes et souvenirs, t. I, p. 1 1 1 .)
Le jour meme de 1 apparition des Paroles, le due de Noailles en portait un exemplaire a l’Abbaye-aux- Bois. En presence de Chateaubriand et du due de Laval, il se hate de faire connaitre la derniere nouveaute. Avec le due de Laval et le due de Noailles, Mme Recamier deplore les tendances eversives du pamphlet. Chateaubriand s’exprime avec sympathie.
« Chateaubriand a ete on ne peut mieux pour moi », relate l’auteur (8 juin 1834). Aux yeux du comte Apponyi, 1 ouvrage de Lamennais contient le programme des opinions republicaines. C’est un appel au regicide.
« II n est bruit autour de nous que du nouvel ouvrage de l’abbe de Lamennais », ecrivait Fr. Ozanam sept jours apres la mise en vente (7 mai), en ajoutant : « M. Lacordaire le juge severement : il y voit presque le manifeste dune guerre contre 1’Eglise, et il s’attend a une rebellion declaree, dans le prochain ouvrage que M. de Lamennais publiera... Les disciples du grand ecrivain, MM. Gerbet, de Coux, Montalembert, qui savent ou cela porte rompent avec lui des ce jour : de sorte que le voila tout seul. Que Dieu ait pitie de lui, et qu’il pardonne a ceux qui, par de degoutantes avanies, ont pousse peu a peu ce genie superbe dans la voie de colere et d’egarement. » ( Lettres , t. I, p. 107, ed. 1873.) Ozanam se faisait 1 echo des rumeurs. Les ennemis de 1’auteur colporterent le recit d evenements qu lls desiraient immediats. En realite, Gerbet ne se soumit qu’au mois d’aout a la condamnation pontificale, et Montalembert ne devait se soumettre qua la fin de decembre 1834. Lamennais etait encore en correspondance avec son ami de Coux en octobre de la meme annee.
Les premieres impressions de l’effet produit par la publication des Paroles sont envoyees a Lamennais par Eugene Bore (2 mai). « Votre ouvrage a paru le 30 avnl, on eut dit un compliment pour la Saint- Phihppe. Il netait question partout que du livre qui aura, je crois, un long retentissement. Il a produit la plus vive impression, sur ceux-memes qui
1’avalent ouvert avec des preventions defavorables. Chose singuliere, les journaux legitimates en parlent jusqu a present d une maniere favorable ! C’est qu’au fond il est bien difficile de vous attaquer, il faudrait s elever a votre hauteur, embrasser tout ce vaste ensemble de ventes qui se trouvent reunies en quelques pages, et personne ne s en sent la force ni le courage. La plupart de vos amis redoutaient cette publication et la jugeaient inopportune, c’est ce que j’entendais dire, dimanche soir, chez M. Janvier. M. Gerbet, qui est venu de Juilly, ces jours derniers, en etait tout preoccupe. Quant a moi, j espere que ce grand coup, frappe au milieu de ce silence et de cet abattement umversel ou la France est plongee reveillera beaucoup d ames assoupies et fera naitre la notion de la vraie liberte chez celles qui ne la connaissent point aussi belle et aussi pure que vous nous la presentez... » 1 Quelques jours se passent, les nouvelles affluent chez Lamennais. On lui ecrit : « Je n’entrerai dans aucun detail sur le succes de votre ouvrage, il est prodigieux. Au moment oil 1’on vous croyait disparu de la scene, vous y reparaissez avec un nouvel eclat. Ceux qui n’avaient connu que le theologien, le philosophe, sont tout etonnes d’y voir aussi le publiciste, parlant une langue nouvelle, sublime et sainte, dune intelligence facile pour le peuple, lors meme que vous traitez les questions les plus elevees. Vos lecteurs se divisent en deux classes bien tranchees. Les uns, et ce sont
1. Eugene Bore s’est fait un nom comme orientaliste. Ce disciple est celui avec lequel Lamennais a entretenu le plus longtemps une correspondance, bien apres son apostasie.
de beaucoup les plus nombreux, sont pleins d’enthousiasme et de sympatbie pour cette theorie sociale si belle et si genereuse. Les autres vous admirent en tremblant. « Ce que M. de Lamennais nous dit est vrai, disent-ils, mais il vaudrait mieux se taire sur ces questions. » Je ne vous parle point d une troisieme classe rancuneuse et bostde a tout ce qui sort de votre plume ; elle est surtout representee par le clerge de Picot 1 et de YUnivers religieux 2. Ce miserable journal pousse 1’insolence plus loin que tcus les autres... J’ai vu l’autre jour l’abbe Gandin qui ne trouvait pas d’expression assez forte pcur exprimer sa joie et son admiration. II m’a dit que tous les eleves d' Juilly devoraient votre ouvrage, malgre 1’ordre des superieurs qui le defendent. — Ces Messieurs y sont tres opposes, et cela devait etre. » (Cette lettre est reproduce par Lamennais ecrivant a Montalembert, 1 6 mai.)
La jeunesse devorait le pamphlet. « Le but est rempli pour ce qui a vie et avenir », ecrit la baronne de Vaux a l’auteur, « car la jeunesse s’arrache les Paroles d'un Croyant, et c’est a grend’peine que j’ai pu m’en procurer un exemplaire. » D’autres correspondants lui rapportent de nouveaux details : « Le frere de l’abbe Martin passait l’autre jour dans le jardin du Luxembourg pres d’un groupe de jeunes gens qui en ecoutaient avec entbousiasme une lecture publique. Avantbier, en revenant de la rue des Fosses-Saint-Germain a la rue de Vaugirard, j’en ai compte vingt exemplaires