Dirige par l’abbe V. Migne
entre les mains des jeunes gens... » (Cf. Lettres de Lamennais a Montalembert, 16 mai.)
II en etait de meme partout. Les clients des cabinets de lecture se disputaient l’ouvrage avec fanatisme. On le louait a l’heure, et il est arrive qu’on le louat sur place. « Pendant quelques jours, pres de 1 Odeon », relate un temoin qui en informe 1’auteur, « on payait tant par heure pour le lire ; il y avait queue. » (Lettre du 16 mai.) Dans les salons, dans les cafes, comme dans les ateliers, sur les places publiques, partout, on lisait les Paroles. On les lisait chez soi ou en commun, quelquefois apres s etre cotise pour 1 achat d un exemplaire. On rapporte a Lamennais, d apres le depute Eschasseriaux, qu a la Chambre, les representants l’emportent avec eux. (Lettre du 8 juin.) Des etudiants, des ouvrirrs montaient leur enthousiasme au paroxysme. Un Arago s’ecriait en s’adressant a un pretre, le livre des Paroles a la main : « Si ce sont la vos doctrines et celles du clerge dont vous etes membre, je me fais catholique, et tous les Arago se font catholiques. » ( Lettre a Montalembert, 3 aout.) Et Lamennais, en raison de cette ivresse, de conclure :
Ce livre, a fait une sorte de revolution dans les esprits et l’on s’en aper^oit au changement de Engage. 11 a ramene Dieu sous les tentes des peuples et de la liberte. Serait-ce acheter trop cher un pared resultat que de le payer de quelques souffrances. (Lettre du 8 juin).
D’autres correspondants etaient non moins exaltes : c J’ai lu votre livre », ecrivait le marquis de Coriolis. « Que vous en dirai-je? C est Job, c est Isale, c est Jean : c’est plus haut, peut-etre que tout cela en-
core... c’est vous. » ( Corresp . Forgues, t. II, p. 280.)
A letranger, la commotion ressentie etait non moms vive, sinon davantage qu’en France. « Je re^ois des lettres du Canada... paroles de sympathie et de benediction », ecrit Lamennais a Montalembert (17 aout). De Toeplitz, a la date du 9 juin, Montalembert revele a Lamennais, son « bien-aime pere », les plus curieux details sur l’etat de l’opimon, toujours aussi intense dans sa diversite. Ce « filial » correspondant a luimeme pendant trois jours passe la plus grande partie de son temps a lire l’opuscule desormais fameux au general Skrzinecki. « Son entbousiasme et son admiration », ecrit-il, « ont ete sans melange, sauf pour les passages ou vous paraissez attaquer la propriete et 1’inegalite des rangs, suite necessaire du peche onginel : mais pour tout le reste du livre, comme pour l’ensemble de l’ouvrage, ll dit que jamais de sa vie, il n’a rien lu de si beau, ni qui l’ait tant emu. II m’a charge de vous baiser trois fois les pieds, en signe de reconnaissance et d’admiration. II ne pretend pas juger le fait de la publication de ce livre, dans ses relations avec la position de l Eglise ou votre position personnels, mais simplement en soi, et aussi par rapport a la Pologne. Sous ce point de vue, il le regarde comme une parole du ciel, comme le flambeau de l’avenir, et en quelque sorte comme la voix de Dieu. »
Si la joie de cet estimable general polonais est exuberante, elle trouve un echo sympathique, et deja dans la meme ville. De hauts personnages — et qu’il est inattendu de connaitre leur nom ! — feuillettent le livre avec empressement. Charles X aurait declare a de Cazales que « cela lui semblait fort beau ». Le roi
dechu ajoute « qu ll ne concevait pas, comment on pouvait reunir des elements si opposes dans un si petit cadre. ». Mgr Frayssinous, « et toute la sequelle », comme s ’exprime Montalembert, ont prete attention aux Paroles. Ce prelat, ecrivant a son neveu, estimait qu’il serait plus difficile d’unir de plus grandes beautes de^ style a plus de monstruosites dans les pensees ; « 1 ecrivain est un fou », pensait-il, « et cependant un fou souvent sublime et meme touchant. »
Le blame et 1 eloge sVntrecroisaient. A Vienne, les Paroles ont produit un effet terrible. « Ce ne sont qu anathemes et, cbez les plus doux, gemissements et larmes. » Madame Tarnowski ecrit « quelle aurait mieux aime mourir que de voir l’auteur publier un tel ouvrage. MontaFmbert, a qui j’emprunte ces details, avoue en sourdine que cette dame epouvantee n’a pas encore lu le livre horrffiant. On ne le connaissait a cette heure, en effet, que par la Gazette <P Augsbourg qui affirmait que « si le Diable venait au monde, il tiendrait ce livre a la main. »
II est opportun de se rappeler, pour apprecier 1’opinion du parti conservateur viennois, que 1’Empereur d’Autriche est clairement designe au chapitre XX II I des Paroles.
Les gouvernements setaient vite alarmes. Aussi, ne sommes-nous point surpris, en consultant V Ami de la Religion, de voir qu’il signale periodiquement que des Etats ont interdit l’introduction des Paroles d'un Croyant. Malgre les defenses gouvernementales, la multiplication des perquisitions, les arrestations au besoin, le succes s’amplifiait. Mgr Tharin, pour sen procurer un exemplaire, etait oblige de solliciter en
Sardaigne une autorisation speciale. Le clerge des vallees tyroliennes adressait a Lamennais l’expression de sa douleur., A Florence, ou circulaient deux traductions, le libraire Georgi fut incarcere, et condamne a 300 francs d’amende, pour avoir vendu les Paroles, ce qui, au surplus, lui avait rapporte gros, cent mille francs, ecrit Eug. Bore (janvier 1835). Le pamphlet a penetre partout. Pour eluder les decret prohibitifs, un editeur avait eu l’astuce de proposer au P. Ventura, general de POrdre des Theatins, de publier une refutation des Paroles. On aurait pu amsi, sous forme de citations, connaitre le livre interdit. Des le mois de juin, il est traduit dans presque toutes les langues de 1’Europe, et meme en hollandais, en norvegien et en grec.
« J en ai deja vu trois traductions allemandes », ecrit Montalembert ; « l’opinion en est toujours aussi occupee, les journaux en parlent comme de quelque chose de mysterieux et de terrible... comme dune armee de 300.000 hommes dont on craindrait {’invasion... Depuis que je suis en Allemagne, aucun evenement sans exception n’a occupe tant de place dans la presse periodique ; ce n est pas a comparer avec les feuilles fran^aises. La Gazette politique de Berlin, organe le plus considerable de l’absolutisme, a declare francbement que c’etait la manifestation la plus formidable qu’il y ait encore eue de la force revolutionnaire... Le roi de Prusse a defendu non seulement votre livre, mais encore toutes les refutations qui ont ete faites. II ne veut ni du poison, ni du contre-poison. » Le 26 juin, Bore ecrivait a Lamennais que Xavier Quri# arrivait de Munich : « Votre ouvrage n'a ete
compris que par von Baader, et tous les autres en etaient scandalises. »
Montalembert, a son tour, avoue que tous les anciens amis et admirateurs du pamphletaire sont dans la desolation, surtout, parait-il, Madame de Schlegel a Francfort et M. Weiss, directeur du Catholique de Spire. Quant a Garres, ll est tres attnste de la publication. L 'Univers religieux (21 jum) attribuait a celui-ci 1 intention de composer une refutation des Paroles. J ignore, et je ne crois pas qu elle ait ete ecrite.
Cette rapide vue d’ensemble, ces confidences donnees par correspondances hatives, prouvent 1 intensite de 1’agitation que produisirent, des le premier moment, les Paroles d’un Croyant. L’impression que Ton en ressent se fortifiera, tandis que nous exposerons plus loin le developpement de la discussion que ce livre suscita. Mais, deux mois a peine s etaient ecoules depuis sa mise en vente, un journal, Le Beige, produisait une statistique concernant la diffusion des Paroles. On en evaluait le debit '. Pans, edition ordinal! e, 100.000 exemplaires ; edition populaire, 200.000 exemplaires. Bruxelles, edition ordinaire, 6.000, edition populaire, 2.000. Louvain, edition populaire, 20.000. Le meme journal ajoutait : une traduction italienne circule, surtout dans la Lombardie et les Marches, une traduction polonaise dans la Galicie. II se prepare une traduction allernande a Pans, une traduction hollandaise a Gand, une traduction fran<paise a Bruxelles. Plusieurs editions anglaises ont paru a Londres.
M. 0 Connell s’occupe d’une traduction en irlandais. II parait en ce moment une traduction polonaise de M. Jelowicki. « Cet echo fut reproduit par la France catholique (2e vol, 8e livr., 5 juillet 1834.)
Cette statistique, que nous reproduisons seulement a titre ^’indication concernant la rapidite d’un succes, etait evidemment prematuree. Dans la seule annee 1 834* toutefois, neuf editions des Paroles s’epuisaient. II faut y joindre : huit contrefafons a Bruxelles, trois a Geneve, quatre a Lausanne. Et depuis cette epoque, on ne compte plus les tirages. De toutes parts, aussitot, s amoncelerent refutations et apologies, imitations et parodies. En prose, en vers et meme en musique.
Le nombre des exemplaires des Paroles d’un Croyant vendus — d s’agit des premiers mois de la publication — a ete conteste par la Dominicale. Ce journal, dirige par Ange de Saint-Priest, affirme que, d’apres des renseignements certains , 35.000 exemplaires seulement ont ete ecoules au lieu de 100.000 (]re annee t. II, hvr. du 10 aout, p. 1 15.) Qu’il y ait eu exageration, c est possible. Observons cependant que Querard, plus que mal dispose envers Lamennais, ne lui a cherche aucune chicane sur letendue de son succes. U autre part, 1 auteur, qui devait aussi avoir quelques renseignements certains, declare dans son livre sur les Affaires de Rome (p. 174), que 100.000 exemplaires de son ouvrage furent aussitot repandus.
11 me faut bien reproduire quelques-uns des mots spirituals qui fus^rent immediatement aprfes que 1’on eut pris connaissance de l’ouvrage : « Cest la Tribune en chasuble », d apres Lamartine. « Cest quatre-vingttieize faisant ses Paques », reprend Roger-Collard,
a moms que ce ne soit Michaud. « C’est un bonnet rouge plante sur une croix », declare de Vitrolles. Lamennais avait dit du Samt-Simomsme : « C’est un club sous un clocher », le Temps applique la sentence aux Paroles d un Croyant, a moms que ce ne soit Mole. Et la Gazetie de Bretagne concluait que ce pamphlet etait la « table des matieres du journal V Avenir ». (Cf. YUnivers religieux, 11 septembre 1834, p. 282.)
La puissance des P aroles d un Croyant ne produisit pas seulement leclosion spontanee des sentiments d indignation ou de sympathie. L ’influence fut penetrante. Elle se manifesta chez les ecrivains, je veux dire les plus grands ecrivains. Un Alfred de Vigny par exemple. MM. Dorison et Citoleux en ont observe 1 energie chez le doctrinaire de Servitude et grandeur militaire, ouvrage qui remonte a 1835. On la reconnait sensible dans son Daphne. M. Citoleux estime que 1 empreinte menaisienne fut, chez Vigny, « aussi ephemere que considerable ». ( Alfred de Vigny. Persistences classiques et affinites etrangeres, 1924, p. 10.) Avant ce critique pourtant, M. Dorison avait note que « quelque defiance qu’inspire a Vigny l’oeuvre de 1 /i venir, il est seduit par tant de hardiesse. Apr£s l encyclique Mirari vos, apres les Paroles d'un Croyant, c est a Lamennais qu il pense dans sa Derniere nuit de Travail . » (Alfred de Vigny et la poesie politique, 1894, p. 18.) Cet auteur analyse assez longuement la dependance entre Vigny et Lamennais, et il conclut :
(( Qu il approuve sa theocratie populaire ou qu’il
redoute en ce pretre-tribun l’inquisition rajeunie, Vigny porte souvent les yeux sur les hasards de cette carriere, il la critique et il la loue : en aucun temps il ne l’oublie. » (Ibid., p. 20.)
Et Lamartine, que ne doit-il pas a Lamennais ? Les relations entre l’un et l’autre sont meme particulierement etroites. Par une lettre a Virieu (9 mai)
I auteur des Meditations, en meme temps qu’il est un temoin de lebranlement des esprits au moment de la publication des Paroles, revele qu’il en a eu a sa disposition pendant un mois le manuscrit. A cette heure, Lamartine cherchait a creer un parti social dont il aurait ete le chef. Il songeait a fonder une revue. « Nous allons accrocher », ecrit-il encore a Virieu, « des atomes flottants et faire une revue politique, premiere expression de nos idees gouvernementales, entre moi, Ballanche, l’abbe de Lamennais, Pages... ». ( Corresp ., 2e v„ ed. 8e, p. 29.) Aussi 1’apparition des Paroles l’irrita. « Cela me fait grand tort a moi et a mon parti futur », confie-t-il a son ami, « parce que rien ne tue une idee comme son exageration. C’est a ma politique ce que la Saint-Barthelemy est a la religion.
II y a des beautes incomparables de style : cela fait horreur a tout le monde et fanatisme dans la jeu~ nesse. » 1
Avant qu’il le traitat finalement de « jacobin noir » (Corns familier de litter., t. XXVIII), Lamartine avait traduit en vers la pensee menaisienne. M. Citoleux a appele l’attention sur la part qui revient au pretre
1. Dans l’intimite, Lamennais souriait un peu de la chimere lamartinienne de fonder un parti social.
breton dans la Chute d un Ange, et il a retrace la courbe de leur commune evolution. Toutefois, d’apres ce critique, 1 auteur des Harmonies « avait quelque sens des affaires et comp rend l’utopie des Paroles d'un Croyant. » (Lamartine, 1905, p. 203.) II ajoute : « la violence de Lamennais a lasse Lamartine. »
M. Christian Marechal a consacre un livre entier a 1 etude de i influence menaisienne sur Lamartine. 11 la suit minutieusement. « II serait si beau, si neuf, si rare, et je dirai, si facile, de gouverner un peuple par ses vertus », proclame Lamartine le 3 fevrier 1 834. (La France parlementaire , t. I, p. 26), « ne fut-ce que pour I honneur de l’esp&ce humaine. » C’est le programme meme du parti social, remarque M. C. Marechal, « dont il donne la formule en ces mots, et que bientot apres il developpe conformement a l’ideal de Lamennais, a cet ideal si bien exprime dans les Paroles d un Croyant qu il lit et medite en manuscrit, je le rappelle, a cette epoque. » (Lamennais et Lamartine, p. 289.) Ce meme critique remarque que le Voyage en Orient, ecrit d’apr^s les notes du poete, de juillet a septembre 1834, reflechit le christianisme social de Lamennais, d’apres les Paroles. » (Ibid., p. 301.) Influence sur Jocelyn : le cure de Valneige s 'inspire des Paroles. « Jocelyn », ecrit encore M. Marechal,
« con?u en 1831 comme le poeme catholique dune ame, s’acheve a partir de 1834, en poeme chrethn a tendances humanitaires et sociales. » (Ibid., p. 310. Et il conclut : « les disciples de Lamennais nr se trompaient pas sur l’intimite des rapports doctrinaux entre Lamartine et Lamennais : si vous n’aviez pas ete pretre, jamais Rome ne vous eut inquiete. A-t-on
jamais censure Lamartine ou Chateaubriand ? » ec rival t Eugene Bore a Lamennais, en novembre 1834
(ibid., p. 31 1) b
Au fond, entre le poete et le pamphletaire, il n’y avait que difference de temperaments. L’un agissait sous 1’impulsion d’une ardeur impatiente, l’autre etait dirige par la prudence du parlementaire.
L’mfiuence menaisienne, comme auteur des Paroles, se repandit a 1’etranger. Aussi, ai-je une certaine difficulte a admettre ce qu’un historien recent de Lamennais declare, lorsqu’il affirme que « Lamennais fut, en toutes langues, denonce a la reprobation universelle. Ni en Belgique, m en Italie, ni en Allemagne oil il avait compte des admirateurs si nombreux, une seule voix ne s’eleva pour prendre sa defense. »
J ’ignore si la traduction en irlandais d ’O’Connell, que la presse avait annoncee, a paru. Mais un autre Irlandais fit imprimer a Paris, en novembre 1834, une traduction en anglais des Paroles. Il ne pouvait pas en etre autrement, l’auteur, qui signe Garrad Dierlagh, presente 1 ouvrage de Lamennais avec la
1. Ce que declare Eugene Bore est indubitablement exact. Mais il faut ajouter que Lamartine et Chateaubriand n’ont pas, comme Lamennais, commis l’imprudence d’aller a Rome demander a 1 autorite ecclesiastique une confirmation de leurs doctrines. Au surplus, sans consulter Y Index, je peux bien assurer que les ouvrages de Lamartine tout au moins y sont mentionnes. — Il est opportun de rappeler l’observation du P. Roussel (Lamennais intime, p. 285) : Ml convient d observer que, regie generale, l’erreur ou simplement Texageration, dans la bouche d’un pretre, surtout d un pretre aussi influent que Lamennais continuait de l’etre encore a ce moment, pouvait etre bien plus preiudiciable que sur d’autres levres, si eloquentes fussent-elles. Ainsi Rome pouvait tres bien condamner chez le pretre ce qu elle eut tolere chez le laic. #
plus affectueuse cordiahte. La note est breve mais energique. « Je presente a mes compatriotes l’oeuvre d un philanthrope (philanthropist), un citoyen vertueux, un fervent de liberte civile et religieuse. Rien ne saurait etre dit en faveur des Paroles d’un Croyant, sinon que ce livre a ete approuve en France par les personnes vertueuses et eclairees de la societe, et desapprouve par les hypocrites et les fripons ( knaves ).»
On ne saurait exposer avec fidelite le mouvement de la Jeune-Allemagne sans attribuer a Lamennais la place qui lui revient. Louis Borne composa immediatement une traduction des Paroles b Ce Jeune- Allemand, qui avait fini par s’apercevoir que la Reforme n’avait profite qu’aux princes, penchait vers le neocatholicisme, dont Lamennais, avec son pamphlet, lui apportait la formule sous le triple rapport de la religion, de la liberte et de la poesie. Pour Gutzkow, dans son roman de Wally, les Paroles exprimaient le caractere d’un siecle...
Examinons maintenant de plus pres la discussion relative aux Paroles d’un Croyant. Avant de le faire, donnons pourtant, par deference pour la Muse, une breve audience aux poetes.
1. II en existe une autre, de 1834, par Strobel, editee a Strasbourg.
Les « Paroles dun Croyant » et les poetes
Jean-P ons-Guillaume Viennet etait un adversaire de Lamennais. A propos de sa brochure : De la religion consider ee dans ses rapports avec iordre politique et civil, cet ancien officier avait compose en 1825 une epitre contre le pretre breton, ou il disait :
C en est trop, Lamennais, il nest robe qui tienne,
Et ma bile s'echauffe aux exces de la tienne...
Un nomme Prosper Andale, qui en realite s’appelait Prosper Poitevin, revoke de cette allure cavali&re, repondit en 1834 aux invectives de Viennet :
Quoi done tu nas pas craint, litteraire pygmee,
De venir t'attaquer a telle renommee,
Et tu crois mesurer a. ton petit compas Un genie inspire que tu ne comprends pas !...
Le barde en courroux lance enfin la fLche du Parthe :
Pitie ! car il devait payer son nouveau titre,
Et prouver a Guizot, Thiers, Soult et ccetera,
Quil sert bien qui T oblige et qu’il nest point ingrat 1.
1 . P. Andale, Ma premiere epUre en ripome a la XXXIXs epitre de M. Viennet. Paris, 1834.
Ce dernier trait est injuste. M. Viennet n’avait assurement aucun genie, pas meme celui de fabuliste comme il le croyait, il etait en beaucoup de points precurseur de M. Homais, ayant de nombreux confreres du reste ; cependant, reconnaissons ses vertus : il etait courageux et honnete homme.
Il y a souvent un cote amusant aux cboses serieuses. Le . poete chevaleresque, defenseur de Lamennais, 1 injuria dans la suite plus fort que M. Viennet, le designant comme « le pretre le plus bilieux, le plus haineux, et consequemment le moins chretien de toute la chretiente. »
Viennet etait un ancien commandant, un autre poete antimenaisien etait colonel. Il s’agit de M. J. Huber qui recueillit quelques vers de sa fagon — qui n ’etait pas exemplaire sous une couverture sur laquelle s etalait cette inscription en style heroi'que : Lequel de nous est le Croyant ? Ce militaire declame rudement contre l’auteur des Paroles :
. Deja la sottise t affuble
De noms et de lauriers ! Un forban en chasuble, Intrepide soldat jete dans les hasards De nos mers sombres et ridees Courant ses houleuses bordees,
Du mole de 1’ Autorite
Au gouffre bouillonnant du Schisme,
Du rocher de la Trinite
Au^ grand phare du Journalisme,
Et du vieux golfe du Papisme Jusquau fort de la Liberte .
Quel est le « croyant »? C’est evidemment le colonel
Huber qui, pour terminer, passant de 1’emphase agressive a la solenmte pacifiste, prie
Que la Religion nouvelle Soil la Paix entre tons ! 1
Avec Mme d’Arbouville (nee Sophie de Bazancourt) ne retentissent plus les fureurs imprecatoires. Elle soupire. Ecoutons-la exprimer, dans son Ode sur les « Paroles d’un Croyant » 2, ses regrets sur un Lamennais perdu :
0 rends- nous, Lamennais, le printemps de ta vie,
Ces chants que repetait ma jeune ame ravie ;
Mon cceur ne s’emeut plus aux accents de ta voix ;
De ton noble flambeau s’ eteignit la lumiere,
Et je pleure a genoux, dans mon humble priere,
Ta gloire d’ autrefois.
Le comte A. H. de Lahaye s’efforce « par ses cris » d exciter le pamphletaire au « remords fructueux ». II l’apostrophe :
Quas-tu fait ? Quas-tu dit ? Paroles d’un Croyant,
Les Affaires de Rome ! 0 Vertige effrayant D un esprit descendu de sa hauteur premiere.
Pour nier du soleil leclatante lumiere!
Le poete a un reve, il le decrit. II croit son reve realise :
1 • M. J. Huber, A M. I'abbe de La Mennais, auteur des « Paroles d’un Croyant v, Paris, 1834.
2. Republiee dans les « CEuvres completes » de Mme d’Arbouville en 1855, P. 93.
Les temps sont arrives , et lindulgente Rome A de ton cceur emu depouille le vieil homme.
Tu vas de l Eternel proclamer la grandeur,
Et de Sa Majeste publier la splendeur .
Imaginant le retour de Lamennals a d’anciennes idees, l’auteur n’avait point conscience parfaite, supposons-nous, de ce que signifiaient les Paroles d un Croyant. Le comte de la Haye a recidive en publiant une Seconde epitre, lorsque Lamennais fit paraitre son hvre Du peuple. II l a accompagnee d une notice biographique de l ecrivain breton, pour laquelle il a souvent consulte Edmond Robinet, c’est-a-dire un des amis personnels de Lamennais, un des plus fervents defenseurs des Paroles ! 1 D£s lors, on se rend
1 . Edmond Robinet, qui fut attache a la redaction du Monde par Lamennais, et qui en 1836 collaborait au National, avait ete amme des meilleures intentions en publiant une notice sur l’auteur des P aroles. Son intervention fut desavouee par le maitre qui ecrivait a Montalembert le 22 fevrier 1835 : « Je ne suis pour rien dans la publication de Robinet qui contient des faits inexacts et meme tout a fait faux. » Comme nous nous bornons a recueillir les impressions contemporaines que causerent les Paroles, nous citerons quelques hgnes de cette notice, publiee en 1835. « Depuis le jour ou 1 Evangile fut prcchc aux nations, jamais la parole Humame ne produisit d’emotion plus profonde... Un des caracteres particuliers de cette discussion, c est le parti-pns par tous les adversaires de M. de Lamennais d attribuer a ses paroles une portee religieuse qui n etait nullement dans ses intentions, et qui certainement n est pas non plus dans son livre. A coup sur, si cette oeuvre avait paru sous tout un autre nom que le sien, nul n’aurait songe a y voir autre chose que ce qui y est reellement, a savoir : une expression magmfique des souffrances des peuples, et une revelation malheureusement trop vraie des iniquites de ceux qui les gouvernent. Au lieu de cela, il a plu de mettre en cause la religion menacee! On s est ernu avec une emphase ridicule, comme si la doctrine catholique etait en peril, et la theologie aurait fait volontiers son
compte de I etrange pot-pourri que forme la brochure du comte de la Haye : invectives, pieux delire, apologie et justification ! 1
Un aimable jeune homme — 18 ans — occupe ses « loisirs » a echeniller des rimes a 1 occasion des Paroles et d’autres publications de Lamennais, Citons seulement deux vers, composes en capitales. Est-ce parce que 1 auteur les estimait da vantage ?
On^est fort quand, pour Vaincre , il suffit de mourir... L'Eglise ne tient pas aux efforts d'un seul homme.
Le seul interet, a mon avis, que presente cet adolescent, c’est qu’apr&s setre propose de contredire Lamennais, il en subit le charme, et publie dans le recueil de ses premiers chants six poemes que les Paroles lui ont inspires. J’oubliais de citer le nom de cet auteur que la Poesie semble avoir abandonne : Victor Davin 2.
Avec J. Chopin, une note idyllique resonne. Pour ce poete, les derniers temps arrivent. C’est le regne du Saint-Esprit :
L'heure, I’heure approche ou le monde,
Sorti de sa torpeur profonde,
N’obeira qua la vertu !...
profit de toutes ces miseres, pour ranimer un peu le foyer mourant de ses vieilles arguties... Le livre reste seul, monument glorieux de ce siecle, traque par tous les rois, salue par tous les peuples, comme la parole de la delivrance prochaine. »
1 A. H. de Lahaye, Ppitre a M. I’abbe de Lamennais. Paris, 1 837. 2. V. Davin, Premiers chants, precedes de deux epitres a M. de La Mennais. Lyon, 1837.
Nos fils en lisant nos annales Plaindront ces epoques fatales Ou I'honneur est pour le vaincu !
Dans ce concert poetique, on ecoute avec une attention plus soutenue les vers attendris du bon Reboul. Cet ancien disciple de Lamennais ne lui lance point la pierre — attitude originale — il unit ses prieres a la timidite de ses reproches :
Helas ! les rois nont pas seals trompe notre attente.
La populace aussi compte une ere sanglante.
Alors la liber te voila ses yeux en pleurs ;
Le tyran, en haillons, n en jut que plus farouche.
0 grand homme ! pardonne a ce hardi langage !
Sur ton front foudroye d'autres jettent I’oulrage ;
Mais mon cacur a banni tout sentiment amer.
Ah, loin de t'affliger, que ma voix te console :
C’est toi qui la formas, cest ta propre parole,
Un parfum qui retombe au sein de sa corolle.
On modeste ruisseau qui retourne a la mer.
Un temeraire, du nom de Mercier, s’effor^a de versifier le texte de Lamennais. La tentative avorta. Cet auteur arrache les oreilles de ses lecteurs avec des vers de ce genre :
Et le seal bruit oui dans cet aride espace,
C etait la chute sourde et lasse Des gouttes d'eau [se succedant...
Lamennais eut 1 'extreme bonte de lui accuser reception de son opuscule par une lettre de politesse. On n en persiste pas moins a soutenir qu’il etait un malade ne voyant les choses que par leur cote le plus sombre !
Les Paroles dun Croyant furent chansonnees. Je n ai pu decouvnr le nom de 1 aede. Voici un fragment de cette composition qui n est point toujours sans esprit :
...Et torn les peuples a la Jois
Criaient : « allons occire les rois !
« Tout beau, dit l orateur farouche.
Jamais tel conseil nest sorti de ma houche,
Je ne preche que la douceur :
Car les mechants n’ont pas d'cceur. »
Au bout d’un instant il reprit :
Au nom du Fils et du Saint Esprit,
Pour adoucir votre misere,
II est deux moyens : V amour et la priere : Aimez-vous torn dans le Seigneur ;
Prouvez que vous avez du coeur.
Cependant qu\a nvous empecK pas De vous exciter au combat ;
De vous rosser a toute outrance,
D' avoir en horreur les grands et leur puissance, etc.
A cette chanson, il faut ajouter l’episode du Jeune soldat que rima Laverpilliere et que le compositeur Woerts mit en musique.
Il est superflu de continuer la revue des poetes inspires, ou plutot qui s’imaginerent inspires par Lamennais. Ces poetes ont, en somme, saisi une lyre d occasion. Qu’ils aient ete transportes d’admiration ou de fureur, ils ne meritent guere les applaudissements. L ambition ne leur rnanquait pourtant pas. Desire Carriere, qui composa deux epitres a Lamennais, ne promit rien moins que de publier un « Jocelyn catholique ». Lamartine, qui avait ete, parait-il, son « bienfaiteur », devenait son « rival ».
Je rappellerai cependant, d apres Querard, qu'un poete anonyrhe envoya une mjurieuse adresse a l’auteur des P aroles. En voici quelques vers :
S il est vrai que, courbe sous des lois homicides,
Le pauvre est la qui meurt de faim,
P our apaiser le cri de ses entrailles vides,
De grands mots galopant sur des coursiers sans brides Ne valent pas un peu de pain.
Et du pain, ce n est pas des phrases factieuses,
Des declamations furibondes et creuses,
Effets tires sur lui par la mauvaise foi,
Des pamphlets quil achete a Fetal de Pagnerre Sont un dernier impot le ve sur sa misere,
Et ne profiteront qua Pagnerre et qua toi.
Ce satirique ne fut pas le seul a faire allusion aux benefices que pouvait procurer la publication des Paroles. C etait bien la pour le plaisir d’etre mechant L Lamennais etait un homme absolument desinteresse. Les Paroles dun Croyant contribuerent pour une bonne part, en realite, a la fortune de lediteur Renduel. Quant a 1 auteur, on ne doit pas oublier qu a son retour de Rome, il n’osait pas rentrer en France, craignant la contrainte par corps, en raison de sa ruine financiere. Il avait place ses capitaux dans une librairie classique elementaire. Sa faillite amena la deconfiture
• * ‘ ,en e$et> 'a note qu’on peut lire dans les Etudes reli-
gieuses (1834, t. V, p. 161). « Le livre de M. de Lamennais est une bonne fortune pour les Jibraires. Les materiaux qu’ii contient ne surnraient pas, s ds etaient convenablement resserres, pour faire une petite brochure de soixante pages, au prix de cinquante centimes ; et on en a fait un volume in-8° de 250 et quelques pages, et ce volume, tout vide qu’ii est, se vend six francs. Ilya done une double deception... »
de son commanditaire. On profita de cette affaire pour voler le malheureux ecrivain. Pendant longtemps, les ressources qui provenaient de la vente de ses ouvrages servirent a payer ses dettes. Ajoutons que Lamennais n etait pas tres habile dans la vie pratique. Bref, les Paroles d’un Croyant lui rapporterent quelques centaines d’ecus.
Bien qu on 1 ait essaye, on n est jamais arrive a noircir Lamennais, dans son prive. Les traits empoisonnes se sont retournes pour blesser ceux qui les avaient calomnieusement lances.
Terminons ce chapitre en rappelant une anecdote plaisante qui se rapporte aux « benefices » donnes par les Paroles d’un Croyant. Ayant entendu de tous cotes parler de ce livre, quelle ne connut jamais autrement, la soeur Rosalie, estimant que 1’auteur avait du en recueillir de grosses sommes, alia lui demander une part de ses revenus pour ses oeuvres. Lamennais lui revela la triste realite.
Presentation du livre par Sainte-Beuve. — Premieres REFUTATIONS ET RIPOSTE DE LERMINIER, —
Enthousiasme des republicans. — Un republican INQUIET.
Lorsque Lamennais repondait aux amis qui le pressaient de revenir sur sa decision de publier les Paroles, que son livre etait deja connu, il faisait assurement allusion, d une part, aux confidences qui s’etaient repandues, et de 1 autre a ce fait que divers fragments en avaient ete inseres dans la Revue des Deux-Mondes. On peut dire que cet organe a lance, les Paroles d'un Croyant. Sainte-Beuve, qui setait occupe de 1’impression, se chargea d’annoncer le livre au public. Son article-reclame parut dans la livraison du ler mai.
L’expression de Sainte-Beuve est sonore. II a pris parti. II presente les Paroles comme un « manifeste de ralliement et de foi ». Son auteur pousse « un nouveau cri de guerre et d’esperance ». Le critique s’efforce ensuite de charmer le lecteur par la revelation de quelques details intimes. Tel que celui de la hative composition des Paroles, qui aurait demande huit jours, ce qui est inexact b Puis il decrit les causes morales qui rendaient necessaires l’apparition d’un tel
1. Sainte-Beuve devait faire allusion a un premier jet. PAROLES. 4
Hvre. « D’assez recentes tracasseries ecclesiastiques » ecrit Sainte-^euve, « ayant ramene l’auteur a Paris, il y vit de pres cette tiedeur et ce relachement publics qui enhardissent un pouvoir sans morale a tous les envahissements ruses ou grossiers ; il y vit sous cette couche corrompue d une societe en decadence, une masse jeune et populaire, impetueuse, fremissante, au sang chaud et vierge, mais mal eclairee, mal dirigee, obeissant a des mterets aussi et a des passions qui, certes, courraient risque de bientot corrompre la victoire, si un souffle religieux et un esprit fraternel n y penetraient d avance a quelque degre... » Sainte-Beuve se preoccupe de l’effet que les Paroles produiront a Rome. « Nous regretterions, que les Paroles d'un Croyant n’y fussent pas acceptees ou tolerees, comme une de ces paroles libres de pretre, qui ont toujoui s eu le droit de s elever en sens contradictoire dans les crises sociales et politiques aux diverses epoques. Sans rien esperer actuellement de Rome et ce qui y r^gne, nous sommes trop chretiens et catholiques, sinon de foi, du moms d’affinite et de desir, pour ne pas deplorer tout ce qui augmenterait l’anarchie apparente de ce grand corps deja si compromis humainement. IVlais en songeant a quels sentiments patnotiques et evangeliques a cede M. de Lamennais, en considerant 1 influence rapide que son livre va obtemr, nous ne pouvons que nous rejouir de son imprudence genereuse, si imprudence il y a, et 1’en feliciter. Il est aes entrainements devoues, des temerites oubheuses d’elles-memes, qui enlevent les cmurs... » Ce plaidoyer, exprime sans beaucoup d’illusions, et auquel je prie le lecteur de se reporter, comprend
de bons arguments. Sainte-Beuve le poursuit en montrant 1 unite de la vie polemique et doctrinale de Lamennais, en observant que le changement apparent tenait a la difference des methodes. II conclut : « on voit que le but est reste le meme : spiritualiser, guerir, morahser cbretiennement une societe passee du materiausme a l’mdifference. »
Prevoyant peut-etre le scandale. Sainte-Beuve, habilement, polit un peu les serres de 1’algle. II s’empresse evidemment de remarquer le romantisme de la vision des sept hommes. Et avec un tact parfait, u en deplore le mauvais gout. « J’y trouverais a reprendre, une temte un peu trop apocalyptique et un exces d’horreur que les sept hommes couronnes ne meritent pas seuls, et qui s affaibhrait necessairement si on le repartissait, comme ce serait justice de le faire, sur cette classe superieure et moyenne qui les approuve et les soutient. Je sais que les propositions que 1’auteur prete aux sept hommes et qui peuvent paraitre le plus exagerees . oboltssons lo. science, tuons la concovdc, le bourreau est le premier ministre d'un bon prince, etc., sont textuellement extraites d’un livre italien assez recemment imprime a Mod^ne. Mais le Machiavel de Modene ne devait-il pas etre pris si a la lettre, la verite passe la vraisemblance ; et comme gout d’abord, et un peu comme justice, j’aurais voulu qu’il fut tenu compte des autres coupables dans la societe, des coupables par assentiment et par egoisme inerte, des coupables aussi par passions haineuses et brutality, comme en offrent sans doute les masses populaires. »
II y avait beaucoup de fine observation dans ces reserves que Sainte-Beuve exprimait. Les pages ou
Lamennais repandait, avec exasperation, lelement apre et sinistre de son genie sont le point faible des Paroles d'tm Croyant. Le critique devait avoir hate d’insister sur les chapitres ou lecrivain s’abandonne aux elans harmonieux de son cceur. « A la suite de ces chapitres sombres, il en vient qui les corrige, tout enchantes de mansuetude et d amour des hommes ; on croirait lire des pages retrouvees de YImitation. C’est cette alternative d’ardeur et de douceur, de violence et de tendresse, qui fait le fond du caractere de l’abbe de Lamennais et qui compose une des varietes les plus attachantes du caractere chretien lui-meme. 11 croit au bien, et il croit au mal ; il s’indigne ingenument, et il aime avec transport ; il maudissait tout a l’heure les ennemis des hommes, et voila qu’il tombe en pleurs entre vos bras... »
Sainte-Beuve aborde ensuite le cote htteraire de l’oeuvre. Il constate que Lamennais a conquis, a bon droit, le titre de poete.
Il termine enfin son article par quelques observations sur la portee sociale des Paroles. « Socialement, la signification de semblables oeuvres est grande, et tant pis pour qui le meconnait ! » Il sugg&re les hens qui unissent Lamennais et Lamartine, en citant, a ce propos, la Politique rationnelle, et indique de quel cote semble a cette heure souffler l’esprit. « Symptome remarquable ! tous les vrais coeurs de poetes, tous les esprits rapides et de haut vol, de quelque cote de l’horizon qu’ils arrivent, se rencontrent dans une prophetique pensee, et signalent aux yeux l’approche invisible des rivages, ne sont-ce pas la aussi des augures? »
Sainte-Beuve avait resume, dans son article magistral, ce qu’il fallait penser des Paroles d’un Croyant. On devait les admirer dans l’ensemble. On devait excuser les passages d’une sombre imagination. Et surtout on devait les apprecier au point de vue litteraire, politique et social. Voila ce qui se degage, me parait-il, d’une critique artistement faite pour bien preparer 1 opinion a admettre, sinon a adopter, les P aroles. Le critique, ouatant les matieres inflammables — qui 1 etaient a cette epoque ! — se faisait, en definitive, 1’interprete fidele de l’auteur qui pretendait, en eflet, ne plus vouloir s’occuper, comme il 1 avait promis a 1’autorite ecclesiastique de questions religieuses, mais qui entendait se reserver la liberte de traiter des sujets philosophiques et d’ordre temporel. Et le fond du debat entre l’autorite ecclesiastique et Lamennais est la tout entier, disciplinaire plutot que doctrinal.
Plus tard, a 1’occasion de l’apparition posthume de la Correspondance de Lamennais, Sainte-Beuve se montra d’une moderation moins tranquille. Sans doute, il retrace du maitre la meme physionomie ; toutefois il accuse avec ferocite certains traits. Il n’y a plus trace du respect attendri d autrefois.
Dans son article, insere le 23 septembre 1861 par le Constitutionnel, ou, selon son expression, il pouvait s ’exprimer plus librement, Sainte-Beuve attribue a Lamennais une « ame de colere », et ajoute : « il amasse par temperament de la bile et des flots d’amertume qu’il a besoin de deverser. Jugeant a chaque instant les choses si desesperees, les sentant si intolerables, il est d’une impatience de les voir changer, que rien
n egale, et presageant le lendemain selon son desir ll annonce sails cesse une revolution, un bouleversement imminent et universel, cataclysme social, schisme, heresie en religion, exces du mal d’ou naitra le remade. » Cette partie du portrait, coloree par Sainte-Beuve, a ete reproduite par Renan.
En admettant le realisme de l’esquisse, Sainte- Beuve n’oublie-t-il point qu’il a favorise de toutes ses forces la naissance d’un ouvrage, compose par un « pretre vertueux », disait-il jadis, qui, pour une bonne patt, ajouterons-nous, — a cause des bouleversements profitables a d’anciens partisans des theories d avant-garde. Le critique ironise maintenant, avec esprit d ailleurs. « Je ne saurais mieux comparer Lamennais pour son empressement a devancer les temps, qua un homme qui aurait dans la tete une montre a repetition qui lui sonnerait 1’heure a chaque minute... » II est bien oblige, sans doute, de rappeler ce qu’il y avait d’irresistiblement affectueux chez son modele ; mais il rappelle sympathiquement ce mot de Mgr Frayssinous : « cet homme est d’une candeur effrayante. » II avoue bien que « la faculte de souffrir, de saigner pour tous, et d’esperer, malgre tout, en 1 avenir du monde, les sentiments d’humanite, de sociabilite chretienne, qui y eclatent sont tels que Lamennais ne cramt ici la comparaison avec personne. L expression est souvent sublime. » Et pourtant, il le designe comme un (( maniaque de genie », et ne craint point de renvoyer son lecteur a Guizot, a Guizot qui rangeait 1 auteur des P aroles parmi les « malfaiteurs mtellectuels », et qui en aurait trace, d’apres le texte de Sainte-Beuve, « Un portrait superieur, eloquent.
ressemblant, genereux d intention jusque dans sa severite, admirable de talent, pour tout dire. » Finalement, Sainte-Beuve, ondoyant, constate que ce « maniaque de genie ne s’est pas trompe sur tout. II a eu la seconde et la troisieme vue trop promptes, mais il a anticipe sur bien des choses qui s’opereront... » ; et, pour conclure, le critique lui donne le pas sur le ministre de Louis-Philippe. « Dans 1 avenir, sur quelques-unes des questions les plus vivaces, il n’est pas sur que des deux, ce soit Lamennais qui passe pour s’etre le plus trompe. »
Nous retrouverons, au cours des polemiques contre les Paroles, une accusation egalement formulee par Guizot, d apr&s laquelle Lamennais aurait cede a des motifs exterieurs, et, en somme, peu honorables. Ce qui expliquerait son attitude sociale. (Cf. Guizot, Memoires, 1860, t. Ill, ed. 8°, p. 82.) Accusation, de toutes la plus revoltante !
Le role de la Revue des Deux~Mondes ne se borna pas seulement a inserer l’article de Sainte-Beuve. Quatre ou cinq refutations des Paroles avaient a peine parues quelle crut devoir en detruire la portee. Lerminier s’effor^a de montrer la faiblesse des adversaires de Lamennais. Sainte-Beuve avait compose, autant qu’il le pouvait, une reclame enthousiaste. Le professeur Lerminier repoussa les contradicteurs menaisiens d une voix aussi eloquente que stridente. « Un pretre vient d emouvoir 1’Europe », proclame-t-il. « Qu’a-t-il done fait? Il a fait de la croix de Jesus-Christ un etendard de liberte... Nous 1 avions appele revolutionnaire au service d'une vieille cause, il a embrasse la nouvelle.
11 a jete a la face de Rome un poeme, un pamphlet,
un tonnerre ; il a eclate a l’improviste, et avec un irresistible fracas ; il a remplj les peuples d’espoir et les rois de stupeur ; il a consterne l’Eghse en la desertant ; il s’est cru lui-meme pour mieux croire a Dieu, il a ete courageux, nouveau, giand, sublime, le seul pretre de l’Europe... »
Le bruyant lyrisme de Lermimer aurait ete compromettant, s’d y avait eu encore a compromettre Lamennais. Le ton de son apologie devient de plus en plus cuivre. « Pape, il eut ete moms grand que pretre breton, que prophete de liberte, que vengeur de l’Evangile et de Jesus-Christ. Laissez chanter le poete divin ; laissez-le devenir la proie fatale et l’harmonieux echo d un genie qui ne s’appartient pas ; il est ravi hors de lui-meme ; Christ le remplit ct le subjugue ; il lui ordonne de proclamer son nom et sa vertu sur les ruines de son culte meconnu, de flageller ces pharisiens superbes, ces brocanteurs nouveaux qui encombrent le temple, de fouiller ces sepulcres blanchis et d’en montrer a tous le vide et l’hypocrisie. Ecoutez tous, rois et puissants de la terre, votre jugement et votre sentence ! Societe egoiste et corrompue, tu seras trainee aux pieds dun pretre pour entendre ta condamnation... »
C’est au nom d’un christianisme « renove » que Lerminier enfle encore la sonorite de son langage. « S’il (Lamennais) a tout reprouve, ia societe telle qu’elle est faite, la constitution de la propriete, 1’organisation de l’industrie, 1’Eglise, l’armee, c’est qu’il est embrase d’un immense amour du Christ et de l’Evangile. La passion qui 1’anime le remplit de fureur contre les hommes qui rendent inutiles la passion de son Sauveur.
Oh ! que ce pretre a souffert au pied de la croix !
est apres y avoir use ses genoux et ronge son cceur qu il s est leve pour donner des accents de coLre et de vengeance a son amour des hommes et de Dieu. Voila comment il faut comprendre les Paroles d’un Croyant. Ce n’est pas un livre de fantaisie litteraire, c est une oeuvre de fatalite : I’homme qui fait ces choses y etait predestine, et quand il les a faites, il se tient debout au milieu des hommes dans sa douleur et sa majeste. »
On n apprecierait pas a leur prix ces paroles flamboyantes si Ton ne se rappelait que Lerminier etait professeur au College de France, et professeur de legislation. Victor Cousin et Lacordaire netaient point en France les seuls a donner de I’eclat a leur tribune respective. Anime dune telle exaltation admirative, que pouvaient bien valoir les refutations des P aroles d un Croyant, aux yeux du fougueux universitaire?
Par deference pour le Souverain-Pontife, il le fait passer le premier, afin de 1’executer. C’est le mot qui convient. Lcoutez-le, d’ailleurs, parler avec brutalite de 1 encyclique condamnant les Paroles :
Peut-on lire une plus stupide oraison, quelque chose de plus etroit, de plus hypocrite, de plus fade et de plus cafard...
Immediatement apres le Saint-Pere, Lerminier fait comparaitre devant son tribunal inexorable une jeune fille, MUe Le Bot. Le juge prend un masque radouci. Cet homme, d’une education si grossi^re lorsqu’il parle du Saint-Pere, raffine au contraire lors-
qu ll se trouve en presence des demoiselles. Sa courtoisie, ll est vrai, est moqueuse. « Nous devons sur-lechamp aller a elle pour lui demander ce qu elle desire au milieu de ces graves debats », declare-t-il a propos de cette candide adversaire de Lamennais, qui ne devait guere s attendre a un honneur aussi spontane. « Nous ne saurions lui dissimuler notre surprise de la voir meler la gracieuse faiblesse de son esprit et de son exe dans les controverses ardentes d une si apre polemique. »
Mlle Le Bot avait ete violemment troublee par les P aroles. Lermmier ne lui cache point que cet ouvrage ne lui 4tait pas destine. « Le Croyant n’a pas chante pour porter 1 effroi dans votre cceur, mais dans le coeur des oppresseurs des peuples et de 1’humanite ; le Croyant a pu vouloir faire trembler les rois, mais non point les jeunes filles. Retournez, mademoiselle, a de plus douces lectures : vous etes beureuse, ditesvous, par votre foi dans la parole du Christ ; ne derangez pas votre bonheur ; aimez votre Dieu comme ll convient a la candeur delicate de votre ame, ne troublez pas les ineffables jouissances que vous goutez avec votre amant divin par des cris au dehors et des distractions exterieures ; aimez, n ecrivez pas, ou si vous voulez essayer sur quelque sujet les naives inexperiences de votre plume, au nom de votre bonheur et de votre tranquilhte, ne vous egarez plus desormais que dans les plus riantes regions de la religion et de l’amour... »
Mlle A. Le Bot, en publiant son opuscule au sujet des Paroles, avait obtenu, en realite, un certain succes. Je veux dire qu ll n avait point passe inaper^u. Ses
reflexions etaient originales. Et nous verrons si le professeur de legislation au College de France, Lermimer, etait bien fonde, au nom de 1’amour effrene du Christ qui le transportait, de prendre a legard de cette jeune fille des allures narquoises, et de lui exprimer un langage parfois d’un gout douteux.
Le turnultueux vengeur de Lamennais s en prend ensuite a Elzear Ortolan. Bien que ce jurisconsulte dut etre, deux ans plus tard, professeur de legislation penale a la Faculte de droit de Paris, son collegue Lerminier reste implacable. Rapidement il aneantit ses Contre- paroles d un Croyant, qu il appelle une rap sodie. Vient alors le tour de « M. Henri Lacordaire », qui a publie ses Considerations sur le systeme de M. de Lamennais. D apres Lerminier, cette oeuvre est « grave ». Son auteur est un « adversaire digne d’attention ». 11 lui souhaite dc « ne pas trop regretter un jour d’avoir quitte son maitre et d’avoir marque tant de gloire ». Bientot apres, l’abbe Bautain est introduit. « Il s’est montre 1’adversaire le plus ferme et le plus redoutable. » « La Reponse d’un chretien aux Paroles d’un Croyant est la meilleure de toutes les productions qu ait suscitees contre lui 1 lllustre pretre de Bretagne. M. Bautain s’y montre ferme, habile, noble, penetrant, mcisif avec dignite ; il y a de la mesuie dans son indignation et de la serenite dans sa colere : tout est net, pose d aplomb et clairement. Nous prendrions volontiers la Reponse de M. Bautain comme la meilleure redaction d s principes du christianisme officiel...
1. Etant oblige, par la nature meme de notre programme, de nous restreindre; nous prions les gens reflechis de se reporter a la brochure de l’abbe Bautain. Si la sentence de Lerminier etait
Cet ecclesiastique, ancien universitaire et docteur en medecinepa decidement les faveurs de Lerminier. II lui suggere qu’ « ll peut deja s’apercevoir qu’il trouverait plus de justice chez ceux qu’il combat, que dans ceux qu’il defend ». « Je le lui predis », ajoute le professeur, « les philosophes le feront un jour archeveque. » II est un fait : l’abbe Bautain fut, peu apres, censure par l’autonte ecclesiastique pour ses theories philosophiques. S’il ne devint pas archeveque, par la grace des « philosophes », le pauvre abbe en porta tout seul la responsabilite. II se soumit, et retracta ses doctrines qui n’avaient rien de subversif, mais qui n etaient point d’une orthodoxie assei « ferme » pour emprunter un terme au dogmatique Lerminier.
Ce professeur, qui avait employe le lexique vehement contre le Pape, qui s’etait ensuite amuse a persifler Mlle Le Bot en lui tournant des compliments ironiques, reprend la langage de la violence satirique a propos d’un nouvel adversaire de Lamennais, Madrolle. II le qualifie de « Diogene de sacristie ». Enfin, pour terminer la serie, Chaho est la dermere victime. Le defenseur de Lamennais assure que la refutation de ce contradicteur des Paroles d’un Croyant, intitulee P aroles d un Voyant, ne temoignent pas d’une grande tranquillite d esprit et d une satisfaisante clarte dans les idees... 1
exacte, on comprendrait 1 emoi des incroyants qui auraient vu avec raison dans le Christianisme une doctrine trop etheree. De plus recentes encycliques pontilicales temoignent que la these antimenaisienne de l’abbe Bautain ne contenait que des elements de certitude asse? fragiles.
1. Lerminier, Les adversaires de M. de Lamennais, Revue des Deux-Mondes, ler septembre 1834.
II faudra, par nous-memes, nous rendre compte en quelle mesure les opinions de Lerminier etaient judicieuses. Remarquons seulement, pour I’instant, que ce menaisien trepidant setait bien Kate de combattre les adversaires des Paroles, etant donne leur nombre sans cesse accru. Ce juge, aux arrets expedites, ne mit pas moins de promptitude a se rallier au gouvernement de Juillet qui l’avait nomme maitre des requetes au Conseil d Etat. Dans cette honorable fonction, il se produisit aux yeux de cet intransigeant un mirage. En un tournemain, cet admirateur forcen r de la liberte chretienne et de l’amour divin se figura voir au « juste-milieu » ce qu’il avait observe a « gauche ». Chacun apostasie comme il peut.
Avant d ’examiner le travail des adversaires des Paroles, continuons d’interroger ses admirateurs resolus.
La Revue de Paris est dithyrambique. « Personne » dit-elle, « n’estime plus que nous le beau talent de M. 1’abbe de Lamennais ; personne n’a plus de respect pour son caractere de pretre et d’homme... Ce pretre, antagomste de Rousseau, ce pretre ultramontain, denonce tant de fois par le hberalisme de 1 820, publie, en 1834, un hvre dont la democratic pourrait faire son evangile, livre admirable d’ailleurs comme style et pensee, emanation poetique de la Bible et de Thomas a^Kempis... »
La Revue de Paris, dans ces citations, reproduit la vision des sept hommes, vetus de pourpre et la tete ceinte d une couronne, assis sur sept sieges de fer. Decidement, ce passage des Paroles impressionna les contemporains de Lamennais. Mais, exposant le
contenu du pamphlet dans son vrai cadre de dyptique, elle cite egalement des fragments oil 1 auteur revile la douceur de son ame. Elle choisit notamment la page de / Exile, qu elle qualffie de melodie a la maniere de Byron et de Moore ; « c est la chaste musique d un ange qui accompagne le chant de la pitie. » Et la Revue dc Paris termine son compte rendu par les mots suivants : « Qu’on dise que la prose de Bossuet et de Fere- Ion ne suffit pas a 1’imagination de notre siecle, quand elle suffit a des hommes bibliques comme Chateaubriand, Lamennais et Lamartine. » La pensee politique des Paroles d'un Croyant lui inspire cette exclamation : « Ah ! si tous les pretres du Seigneur etaient republicains comme 1 abbe de Lamennais, ou si tous les republicains etaient religieux comme lui ! » (Revue de Paris, 1834, tome V.)
II est cuneux d observer que, si une partie de l’opimon reste offusquee, principalement par le caracffire subversif des idees politiques, contenues dans les Paroles, la Revue de Paris avait ete frappee de leur caractere mystique. On le remarque encore dans la note quelle insera plus loin dans le meme tome (p. 207) oil elle avait donne son opinion sur le pamphlet, a propos du mot fameux de Michaud : fera beau voir 93 faire ses Paques. « M. Michaud, de l’Acad^mie, qui ne croit pas a la republique, alors meme qu’on la met sous la protection de la Vierge MarF, ou qui du moins la rejette bien dans Yavenir, a dit aussi son mot sur les Paroles d un Croyant... »
La Revue republicaine, que dirigeait Andre Marchais, se present ait comme le journal des doctrines et des mterets democratiques. Elle glorifia, comme bien
I on pense, les P aroles d’un Croyant. Elle en publia de longs extraits celui du jeune soldat naturellement — en les faisant preceder d’unc note ou le nouvel ouvrage etait considere comme l’Evangile moderne :
Croyants ou non croyants a la divinite du Christ, vous tous, qui etes prets a confesser a la face des rois les dogmes eternels de la liberte, de legalite et de la fraternite, lisez, lisez sans cesse ! Et vous pretres, lisez et relisez...
Cette apostrophe grandiloquente etait suivie dune reflexion qui n est point sans saveur :
Sous un gouvernement republicain, c’est un livre qui ne resterait pas longtemps a 1 etat de propriete privee ; ce serait bientot un livre national, imprime a trente millions d’exemplaires, pour que tout Franqais puisse le mediter sans cesse, pour que les petits enfants apprennent a la fois dans ces paraboles sublimes a lire et a etre libres par i’egaliti et la fraternite.
( Revue republicaine, t. I, p. 203 x).
L’idee emisc par la Revue ripublicaine fructifia. F. D. Demay, qui signait officier destitue, mais non encore assomme ni aux galeres quoique combattant et decore de juillet, comprit que If salut de la France, c est-a-dire 1’avenement de la Republique, viendrait si Ton distribuait a travers le pays les Paroles d’un Croyant. II se mit en devoir d’en faire imprimer des editions, pour que le plus de Franfais possible, a defaut de trente millions, s’impregnat des doctrines
1. Le Directeur de la Revue Republicaine s’etait propose de traduire les paroles en breton.
enoncees par le pretre breton. Helas pour ce zelateur, une disillusion 1’attendait. Sous Louis-Philippe Ier, ce n’etait, a aucun titre, le regne du Saint-Esprit. On objecta a 1 officier destitue, mais non encore assomme, les droits de la propriete privee. II s’indigna de ce que, parlant Ideal, on lui repondait : Argent. Cet ancien soldat etait obstine. II n’etait pas a court d’industrie. F. D. Demay tourna la difficulte en repandant, comme propagande, un cboix d ’extraits des Paroles, precedes de quelques mots qui, eux aussi, etaient bien choisis : « Rien de beau, de saint, de sublime, comme l’ouvrage de l’abbe de Lamennais ; j’en recommande aux patriotes des departements l’acquisition au prix de 3 fr. 50 le cent. Les Paroles d un Croyant doivent etre connues de la France entire, et le peuple en ignore jusqu’a l’existence. » Gtte proclamation etait datee de Meru (Oise), le 15 aout 1834. 1
Vivant en province, F. D. Demay ne connaissait pas le succes, meme dans le peuple, des Paroles. C est ce qui explique son affirmation, relative au destin public de ce pamphlet. D’ailleurs, un seul temoin, fut-il le plus fanatique des admirateurs, ne saurait contredire la nombreuse phalange de ceux qui ont decrit la fulgurante diffusion des Paroles.
F. D. Demay entendait n’en point rester la. II recidiva l’annee suivante. Ce n’est plus dans le departement de l’Oise qu’il opere cette fois, c’est dans celui de la Cote -d Or. II publie a Dijon, sous ce titre : La Republique, l abbe de Lamennais, de nouveaux extraits. Et, en guise de preface, il emprunte, si j’ose