‹ Les paroles d'un croyant de LamennaisChapitre 7 sur 12 · REVUE QUI NEN PARLE PAS · texte numérisé non relu

REVUE QUI NEN PARLE PAS

Examinons maintenant un autre genre d appreciations.

Presentee par Lerminier, nous connaissons la refutation de Mlle Le Bot. Ce jeune auteur eut quelques instants de renommee. Les journaux religieux signa- Ierent avec sympathie sa reponse aux Paroles d’tm Croyant. Et meme nous ne sommes pas peu etonne de voir qu’un partisan menaisien lui donna une replique en signant sa brochure Lamennais, ni plus ni moins L

II est evident qu’il faut s’attendre a trouver des puerilites. Ne nous etonnons pas que, du haut de sa chaire, le professeur Lerminier en ait souri. Mlle Le Bot gazouille :

Quelle etrange chose se passe-t-il en moi !... Je suis en sueur, ^et je me sens glacee... Pourquoi mon reve de cette nuit n’est-il pas comme ceux de mes autres nuits ? Est-ce une vision comme il en parut aux temps premiers, ou un chaos sous la forme duquel s’agitent en sens divers les myriades d’hommes qui couvrent la terre ?

1 . Lamennais pria le Constitutionnel d’annoncer qu’il etait etranger a cette publication.

A la suite des P aroles dun Croyant, toute une generation d ’auteurs se crut obligee d ’avoir des visions. Sous pretexte que Lamennais commenfait son pamphlet par une invocation a la Sainte Trinite, il arrivait meme assez souvent qu’on imaginait spirituel de l’imiter. M11® Le Bot sen est tenue a la vision. Bien que ce jeune critique se presentat en adversaire de Lamennais, le professeur Lerminier etait-il decent en la persiflant ? Nous avons, en effet, l’agreable surprise de constater, au lieu d’injurier l’auteur des Paroles d'un Croyant, comme tant d autres 1 on fait, que ce critique lui rend hommage. « Cet homme (Lamennais), » ecrit-elle, <l place S1 haut dans la region des intelligences, cet homme devore par la soif de la justice, consume par 1a charite, altere du bonheur de ses semblables, se persuade, a 1 aide des charmes dune imagination sublime et d une ame avide du r&gne du Christ, que 1 esp&ce humaine va s’unir par la justice et l’amour, qu’animee par ces vertus celestes elle va marcher avec enthousiasme a la conquete de legalite et de la liberte. II prend ses desirs pour la verite, et ils le trompent ; il juge les hommes d’apres lui, et peu lui ressemblent ; il les aime, il adore Dieu ; il ne con- 9oit pas legoisme et volontiers, comme le Christ, il s immolerait au bonheur de tous ! Et I’immense majonte de ces hommes qu’il suppose si disposes a la charit4 blasphement Dieu, meprisent leurs semblables, opposent a. leurs miseres des entrailles d’airain, et sacrifieraient l’univers entier a leur inter et personnel ! » Le critique affirme ensuite qua la place des biens que promet la chimere de Lamennais, surgiraient des malheurs, els que le coeur de l’homme n’en sauraient pressentir !

Ne doit-on pas appr&der comme un merite de cette refutation des P aroles, que son auteur ait su disjoindre le caractere discutable des theories menaisiennes et les sentiments profonds et rates qui les avaient dictees ? Ceux qui raillent 1 ingenuite pourront satisfaire leurs gouts pervers avec la litterature antimenaisienne, toute de vehemence et de fiel, a peu d exceptions pres. E auteur fantaisiste qui avait publie sans se gener, une replique de M. I abbe de Lamennais, s’est empresse, Iui, de reconnaitre, chez cet adversaire des Paroles un esprit penetrant : « Vous m’avez bien juge, vous », tel est le langage qu’il fait tenir a Lamennais. II profite de 1 occasion, que lui procure sa replique, pour passer a son tour en revue les differentes refutations, deja publiees contre les Paroles. En etablissant une sorte de dialogue avec Mlle Aimable Le Bot, il cite les Bautain, les Milon de Villiers, les Lacordaire, et les trouve lourds, froids, banaux. II se moque des Chaho, des Ortolan et des Huber. Quant a Madrolle, le pseudo- Lamennais le rudoie vigoureusement.

Quel est done ce Madrolle qu’on se plait a houspiller ! C’est 1’auteur dune reponse aux Paroles d’un Croyan , qui s annonce infiniment curieuse par son titre, promettant la revelation de sensationnels dessous inconnus : Logique d'un fidele, Histoire secrete du parti et de I’apostasie deM.de Lamennais, ou Von devoile, par la logique d un fidele la perfidie des « Paroles d un Croyant », suivie d'une lettre au clerge sur ses devoirs a i occasion de la chute d un de ses ministres. L’auteur de cette brochure aimait a decorer ses ouvrages de titres aux longueurs inaccoutumees. II les choisissait d’une emphase delirante. Que dirais-je de son style ? II est indescrip-

tible. On en jugera par quelques extraits de sa reponse aux Paroles.

A lepoque ou Antoine Madrolle la redigea, il appartenait a lecole ultra -clericale.

Ce critique observe que, dans les Paroles, Lamennais a fait d’une question civile une question de theologie, qu’il y a joint la question politique, « car toutes les natures de verites desormais sont enchainees. » II ne reste pas toujours sur un terrain d ’observations a ssi prosai’ques. II a aper?u des cboses extraordinaires. « On trouve », ecrit-il, « dans lame des Paroles d’un Croyant, presque tout ce qu’il y a de noir dans les lettres du nom de 1 abbe de Lamennais : Ame et meme Ame damnee des diables. » Pour justifier de telles excentricites, Madrolle ajoute : « Je plaisante et je raisonne a la fois. L abbe lui-meme, tous nos bommes d’Etat, nos Presidents de Cbambres, plaisantent bien souvent tout court ! » Continuous la lecture de cette production bizarre : « Un pretre Catalina, un abbe Diderot, un Babeuf en chasuble, est ipso jure hors la loi electoral parmi nous, comme il est hors du sens commun... Il n y a, entre le style des Ecrivains sacres et le stylet de l’abbe Lamennais, d ’autre rapport que celui du sublime au ridicule, du sacrifice a l’inhumanite. Les P aroles d un Croyant sont un miserable reflet de 1 Enfer du Dante, une caricature des inspirations du Disciple bien-aime. Elies seront, pour la philosophic du dix-neuvieme siecle, ce que furent, pour celles du dix-huitieme, les Pensees philosophiques de Voltaire. »

Madrolle propose de leur donner le nom d'Alco~ ran republicain, ou celui d ’Apocalypse de Jean-not

Lamennais. II pretend que « jamais heretique n’a porte plus haut et plus bas la hache et le marteau : Pelage, Anus, Luther, Calvin, n en voulaient qu'a quelques pierres de l angle j M. Lamennais semble en vouloir au dogme meme des dogmes. » II affirme que « jamais peut-etre apostasie n a ete plus anciennement premeaitee, plus astucieusement conduite a ses fins. » II joint la note suivante a cette declaration : « L’auteur (Lamennais) avait assure a tous ses anciens amis, qu’il avait renonce a toute publication ; qu’il emportait, comme Bias, tout avec lui, en retournant a la Chesnaye : et cela pendant les semaines qu’il employait a lire et a arreter les epreuves de ses Paroles impies, avec un ami, chez un imprimeur et chez un libraire, du nouvel ordre. L’ami est un Sainte-Beuve ; il corrigeait d une main les epreuves, et de l’autre il preparait 1 apologie de l’oeuvre dans la Revue des Deux- Mondes. »

Je crois que cette note constitue, en tout et pour tout, Yhistoire secrete que Madrolle s’etait engage a devoiler. Le titre de sa brochure etait bien long pour une si menue revelation ! Continuons notre lecture, nous trouverons peut-etre autre chose : « Quant a 1 ordre, on dirait que 1 abbe Lamennais en a horreur, comme les voleurs de reverb&res. » Madrolle rappelle le mot de M. de Castelbajac a la Chambre, traitant Lamennais de « P&re de 1’liglise », mot repete, en fevrier 1832, par Dubois (du Globe). Il rappelle celui de M. Decazes qui l’appelait « monstre tonsure » et celui du Constitutionnel (juillet 1823) : « le Torquemada en esperance du XIXe siecle.» En attendant, -Yhistoire secrde nous reste inconnue. Et le critique termine :

« C’est la circonstance meme de l’apostasie, qui seule, a fait la fortune des Paroles d un Croyant. Chacun a voulu voir jwequ’a quel point le plus humble des fideles de la veille etait habile a se faire relaps le lendemain. Le crime ici, ou, si 1 on veut, l’etrangete a pique l’attention. Laissez passer quelques semaines, le temps des refutations et des excommunications, et jamais livre ne sera descendu plus bas dans la litterature : quasi plumbum in prof undo. »

Antoine Madrolle a toute sa vie pose au prophete. L objet de ses propheties a seul varie. Qui se douterait en ecoutant son Iangage anti-menaisien, qu’ayant debute au Conservateur et a la Gazette de France, sous 1 egide de M. de Bonald, apres avoir ete, un moment, 1 interprete ecoute du parti ultramontain, il se rallierait au gouvernement de Louis-Philippe? C’est meme lui, Madrolle, qui redigea le manifeste des catkoliques fran ais sur le devoir de soumission aux puissances, Est-ce le gout du changement ? Ce defenseur, en termes absolus, de 1 ordre etabli, de la Royaute legitime, de la Royaute constitutionnelle, du Saint-Siege, finit ses jours dans la plus ridicule des heresies et la plus imbecile des apostasies. Alors, il depassa Lamennais dans la furie des invectives. On l’aurait cru dement, Get ancien contradicteur des Paroles devait en venir a pretendre que Lamennais et 1’abbe Chantome etaient « les deux Francis les plus remarquables. » Pour estimer convenablement la valeur de cette appreciation, on doit se souvenir que Pabbe Chantome se fit remarquer par sa rebellion finale centre l’autorite ecclesiastique, apres avoir soutenu d interessantes campagnes pour la Reforme Catholique, encore vaine assurement, rnais sur

1 intelligence de laquelle on peut differer d’opinion x.

Ayant done passe sa vie a defendre les interets du cathohcisme et de la monarchic, A. Madrolle termina sa carriere en soutenant la cause d un pape excentrique, /intras, et celle d’un roi imposteur, NaundorfT, les deux causes se confondant en une seule. II dedia a Viniras une brochure intitulee Mandement du Ciel, en le designant comme la plus grande gloire de la plus puissanie voix divine et de la plus angelique vie qui aient encore paru sur la terre depuis celle de Saint Jean le Precurseur et de Saint Jean l Evangeliste, le veritable clairon de Dieu, et nomme par lui Strathanael ; peut etre... Eire lui-meme, le seul homme de tout Tunivers; le seul en tous cas, que nous ayons admire, et de plus en plus admire, jamais ! Ce contradicteur des Paroles est aussi 1 auteur de la Feuille prophetique du triomphe du socialisme (1850), de Y Almanack de Dieu, seul prophetique et perpetuel. II prophetisa, de jour et de nuit, jusqu a son dernier souffle. Dans la galerie des hommes bizarres, du xixe siecle, IVfadrolle est une des physionomies les moins banal es. Sa production litteraire est aussi enorme que variee. Auteur du Pretre devani le siecle, avant d’etre comme il se nommait : contrepretre, il publia 1 Esprit des Tables animees (1854). Mais, comme pamphlet reussi contre la Papaute, il faut lire 1 ouvrage, le Grand Pape et le Grand Roi, de cet adversaire des Paroles aun Croyant ! Dans une lettre a Montalembert, Lamennais 1’appelait ce « fou de Madrolle a (8 juin 1834).

1. Avee Chantome, collaborait de Regnon, auteur d’un memoir c a l episcopal, que ies histon’ens ont, avec soin, neglige.

Apres avoir consulte la brochure de cet esprit desordonne, feuilletons le Journal des Debats. Apres l’exaltation, la ponderation. Un historien recent de Lamennais qualifie pourtant d 'epileptique 1’article que cet organe publia a l’occasion des Paroles. Esperons qu’un tel diagnostic est peu sur. Autrement, quel qualificatif de meme ordre, ce critique, qui est ecclesiastique i, reserverait-il aux autres refutations des Paroles, celle des abbe Courbalot, des abbe Wrindts, des abbe Guillon, etc., sans parler des mandements episcopaux, pour ne point faire allusion — Dieu m’en garde ! — a l’encyclique pontificale par laquelle le pamphlet etait condamne ?

Le Journal des Debats trouve si etrange, si inconcevable l’ouvrage de Lamennais qu’il ne sait comment le caracteriser. II rememore les initiatives anterieures de hauteur, et signale qu’il chercha & reconcilier le Catholicisme et la liberte. Est-ce en raison de son echec, se demande-t-il, que Lamennais s’efforce maintenant detablir une alliance entre le fanatisme de la Ligue et le fanatisme de 92? Et il avoue : « Triste calcul quand on n’a pas pu reconcilier les cho3es par leurs principes, de vouloir les accomplir par leurs exces !... »

« Nous avons cherche en vain », poursuit le redacteur du Journal des Debats (Saint-Marc-Girardin), « s’il y avait dans ce livre un principe d’ordre social qui ne fut pas attaque, une des bases de la societe qui ne fut pas ebranlee... »

L’organe gouvernemental a hate, semble-t-il, d’aborder un domaine pratique, de defendre la propriete

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