Abbe Duine, Lamennais, p
et le patronat. « II decrit dans ces versets l’homme qui met les hommes a la chaine », s’exprime Ie Journal aes Debats en exposant les idees menaisiennes, « a cote ce^ ) est 1 homme qui paie les hommes,
ahn qu lls travaillent pour lui : le nom du premier est tyran, l autre n a de nom qu en enfer. » En verite, le ridicule ici, ne le dispute-t-il pas a l’horreur ? Quoi ! Celui qui paie un travail pour un salaire, celui que nous appelons simplement sur la terre un manutacturier ou un chef d atelier, celui-la, pire que les tyrans n'a de nom, dites-vous, qu’en enfer !... Ce n’est point a la beatitude celeste que tendent les predictions du Croyant ; c’est au bouleversement de la societe ac~ tuelle... »
II n’y a dans 1’opinion du Journal des Debats rien d epileptiforme. C’est du plus pur Guizot. Et raeme, le souci de defendre la propriete n’empeche point qu’il admire les Paroles d'un Croyani comme oeuvre litteraire. « Le style est ardent, energique, sublime parfois, Pourquoi craindre de le dire ? II est beau comme est beau dans Milton l’archange dechu. Quoiqu’il soit facile de produire de 1’effet avec 1’imitalion des Psaumes. ll n’est pas facile cependant d’ecrire, meme en imitant la Bible, avec cette energie brulante... » Les Debats font, ll est vrai, des reserves : « II ne faut chercher dans ce livre ni ordre, ni suite, Ce sont des cris jetes au hasard, ce sont des visions qui se montrent pele-mele ; il n’y a d’unite que dans la colere et dans la haine..., livre impuissant par son desordre a l’egard des hommes reflechis et serieux ; livre qui peut etre fatal a l’egard des esprits a qui la passion va mieux que Ie raisonnement : c’est 1’Svangile de la revoke, c’est 1’apocalypse
de la sedition. Maintenant, vienne d’en bas cette revolution qu’appelle M. de Lamennais, sa place est faite d’avance : il sera l’aumonier de l’insurrection, car il ne merite plus que, comme il y avait droit jadis, la revolution lui donne place avec ses freres sur les echafauds qu elle dressa au clerge. »
Dans la lutte des partis, le Journal des Debats agissait avec vigueur sans doute, indiscutablement avec talent, mais dans les formes les plus respectables. Si Ton tient absolument a voir de la singularity dans cet article, on doit se placer a un point de vue historique. Il est, en effet, inattendu de voir defendre les assises sociales avec autant d’energie, peut-etre activee par la peur, lorsque bientot aprfes le meme organe, cedant a la pression anticlericale, favorisait le schisme en y ajoutant du grotesque. Lamennais apostasia ; du moins il le fit serieusement. Le Journal des Debats qui lui reprochait d’etre un renegat s’abaissa pourtant a faire de la reclame a ce pretre bouffon, l’abbe Chatel, qui avait fonde une eglise nationale frangaise, qui ressemblait bien plutot a une baraque de la foire.
De la collection des reponses a Lamennais, detachons maintenant celle de F. Ponchon ; elle est intitulee : le Croyant et ses Paroles. Il ne faut pas se le dissimuler, cet auteur avait certainement beaucoup de vanite : il est visible qu’il pretendait, en une certaine maniere, rivaliser avec les Paroles d’un Croyant. N’ayant pas reussi, sa reponse est d’un ridicule acheve.
F. Ponchon commence, lui aussi, par invoquer la sainte Trinite, il psalmodie et termine par la formule : Ainsi soit-il ! Voici quelque fragment de cette parodie involontaire :
Le Croyant a dit :
Jmne soldat, oil vas-tu ?
Et moi je dis :
Homme superbe, ou vas-tu?
Je vais braver Dieu et renverser les Autels de la patrle.
Malheur a toi, homme superbe !
Homme superbe, ou vas-tu?
Je vais fasciner des hommes, et au nom de la justice au nom de la cause sainte des peuples et des droits sacres de 1 humamte, je vais essayer d ’inonder la terre de sans, de tlammes et de crimes.
Malheur a toi, homme superbe !
Homme superbe, ou vas-tu?
Je vais combattre la raison politique, la raison morale, la raison umverselie, la raison religieuse, etc...
Cette battologie est deja risible. L, auteur, en ce genre, peut faire mieux encore. Void la conclusion de sa brochure :
« Ton hvre est la conception la plus perfide, la plus audacieuse, la plus efrroyablement sublime, qu’ait enfante le cerveau de 1 homme.
Ton hvre est le blaspheme, le meurtre, la spoliation, la revolte, 1 incendie mis a la portee des coeurs les plus vulgaires.
Ton livre est 1 hymne le plus puissant qu’aient fait retentir 1 impiete, le sang et la mort.
Ton hvre est l’inspiration dune sublime creature que le Dieu de toute clarte a inondee d ’intelligence, de lumiere et a amour, et qui s’est vendue corps et ame au Dieu des tenebres.
Ton livre se lit, se sent, mais ne s’analyse pas...
Ton livre te cause des vertiges, a toi-meme...
Ton livre te poursuit dans les tenebres...
Ton livre est le serpent du monde vieilli.
Ton livre est un nouveau peche...
fon hvre est le meteore le plus sinistre, le cri le plus
formidable f qui' jusqu’Yce jour se soit echappe des profondeurs de l’abime..
Ton livre est le plus grand crime qu’ait commis aucun des fils d Adam, le deicide compris ; ll crucifie le Christ, le Christ ressuscite, et avec lui la Redemption et la Creation.
Ton livre inscrit sur le front du genre humain une date plus lourde que les soixante siecles qui l’ont precede...
Ton livre troublera la foi des Juifs.
Ton livre ne termine rien, il est precurseur...
fei Cette litanie d imprecations est vraiment desopilante. F. Ponchon nest pas le seul auteur qui ait cru devoir se servir dune forme theosophique pour exprimer son opinion. Un ecrivain basque, Augustin Chaho, que Desire Laverdant appelait, je ne sais pourquoi, le Ballanche cantabre, opposa aux Paroles d’un Croyant des Paroles d’un Voyant.
La clarte des Paroles d'un Croyant est indiscutable. Les images se traduisent pour ainsi dire, d’elles-memes. Les Paroles dun Voyant, au contraire, sont a souhait enveloppees dans le sibyllin. Mais enfin on arrive a comprendre ce que parler veut signifier. Le Voyant represente la science, le Croyant represente la Foi. A. Chaho opposait l’une a l’autre, et prophetisait prophetiser etait chez lui comme chez Madrolle une seconde nature — que la Science aneantirait la Foi. Ces axiomes reposent sur des vues historiques que 1’on ne peut contester, puisqu’elles sont incontrolables. Elies proviennent de la seule imagination du theosophe cantabre.
Je ne veux point faire languir le lecteur. Je m’empresse de lui donner quelques exemples de la maniere de Chaho. II pretend que « les Voyants antiques sont
designes dans 1’histoire des Barbares sous le nom de race du soleil et de peuple de Dieu. Ils vecurent libres pendant trois mille ans d’une douce et profonde paix, depuis le deluge de la Renovation terrestre. Le Christ vivant, 1 agneau solaire eclaira, durant lage primitif la gloire de leurs Republiques, federees dans le Jardin du Midi... Le sacerdoce eut pour berceau l’academie des vieillards, enfants de la nuit. La fut savamment forge, en quelques siecles, l’infame joug que des pretres ambitieux ne tarderent point d’imposer a 1’ignorance superstitieuse et a la credulite des Barbares... La Bete moderne est le Christicolisme ; les Voyants l’appellent Infame, et 1’Infame mourra de leurs mains... »
A. Chaho etait loin de supposer, comme beaucoup de ses contemporains, que l’ouvrage de Lamennais fut rempli dun poison, mortifere au Catholicisme et a la Societe. Ce theosophe a meme ete, par suite de son anticatholicisme, un des plus irreductibles adversaires du pamphletaire breton. « Le Croyant», declaret-il, « ignore ce qui a ete, et lui-meme ne sait pas ce qu il croit. » — Ce langage est dur et meprisant. II en fait simplement un disciple du Contrat social, ce qui, a ses yeux, est assez vil. Cependant, il se decide, comme beaucoup d’autres, a imiter celui qu’il prend a partie.
Voyant, tiens-toi debout, et annonce ce que tu vois.
Je vois que parmi les Enfants de la Nuit les Croyants sont absurdes et les sophistes ignorants. b Je vois que ni les uns ni les autres ne comprennent rien aux voiesfde Dieu dans la regeneration sociale qui doit s accomplir .
Non seulement Chaho imite Lamennais, il le depasse : « Les Barbares » affirme-t-il, « se vantent de posseder les Testaments du Christ galileen ; mais quoique leur grand-Lama porte la tiare aux triples couronnes, il n a point re^u, par la voie de 1 initiation, les trois degres de la science divine... » Il amplifie de plus en plus i « La Papaute romaine, en armant son bras du glaive seculier, a fait 1 aveu que sa theorie religieuse peut bien etre, pour le corps sacerdotal, un instrument de domination sur les esprits et une source de ricbesses, mais qu elle est vaine et futile pour maintenir 1’ordre dans le Societe... Eglise infame, hypocrite, impie !... »
L auteur des P aroles d’un Croyant y mettait plus de mesure. Il est vrai qu il n avait point gravi, lui non plus, les degres de la « Science divine » Il me semble que cette « science », bien que remontant au deluge, peut-etre avant, n est pas tres venerable, Je la trouve bien puerile.
Les Paroles d un V oyant ont eu relativement du succes. Il y en a deux editions ; la seconde est tr£s augmentee. Avec la premiere le lecteur en sait autant, et il est plus lapidement renseigne sur les conclusions de l’auteur b
Dans un langage plus simple, le Courrier francais (18 mai) exprime aussi de 1 etonnement. « Qu’est-ce que ce livre ? Est-ce un evangile ? Est-ce un ecrit politique? Est-ce une apocalypse? Est-ce un pam-
•}■: g u s 1 1 n C h a h ° a publie : un autre ouvrage, en deux tomes, intitule : la philosophic des Revelations. 11 contient le developpement de ses Paroles d un Voyant. F. Dubreil, un disciple, de Lamennais
en “ UI?e impQftante analyse dans la France litteraire, t. XIX’ P- -Ptj. C etait beaucoup d honneur 1
phlet? II participe un peu de ces diverses natures ; il offre des idees qui ne sont pas neuves, revetues de formes qui ne sont pas neuves non plus. Mais on n’est pas accoutume de voir ces idees et ces formes fondues ensemble, et cette espece de nouveaute est peut-etre pour beaucoup dans le succes qu’obtient ce livre remarquable pourtant a d’autres titres, car il porte le cachet d une imagination puissante et d un admirable talent de style. »
« Quel caractere », poursuit le meme journal, « assigner a ce melange de politique et de religion, a ces maximes absolues de liberte presentees dans le Engage doux et figure des evangelistes, ou sous les images grandioses familieres aux prophetes, a ces principes avoues par la sagesse des nations et par la conscience des hommes libres, enveloppes de paraboles, d oracles, de litanies, de visions apocalyptiques ? Comment concilier tant de preceptes d’amour, de paix, de charite, avec tant d excitation au combat, k l’extermination?... »
Le Courrier frangais se demande si 1’auteur s’adresse a la foi ou a la raison. « Si c’est a la raison, pourquoi tout cet attirail de formes mystiques qui ne semblent destinees a agir que sur les imaginations? Si c’est a la foi, a quel titre l’invoquera-t-il, lui qui si longtemps a voulu nous faire voir les oracles de la foi dans ceux qui aujourd’hui le maudissent et l excommument ? Ce croyant qui vient saper le peu qui reste de croyance dans la Societe, comment s’y prendra-t-il pour faire croire a ses paroles, a sa mission, a son apostolat ? »
En definitive, le Courrier francais reste sceptique sur la reforme menaisienne. L’auteur de l’article se nommait Chatelain. Cet ancien militaire — car il le
» n etait point sans une certaine logique au jour le jour. Toutefois, il restait interloque devant une enigme que Lamennais avait posee devant lui sans le vouloir. Comment se faisait-il, sous Louis-Philippe, c est-a-dire sous un regime ou 1’on avait la liberte' a peu pres illimitee de tout dire, assurait Chatelain, que 1 auteur des Paroles d’un Croyant se soit exprime
en paraboles? — Enigme insondable pour cet ancien guerrier !
II est tres remarquable que beaucoup d’adversaires des Paroles signalaient le dommage de cette publication en lui portant une extreme admiration. Le fait est d autant plus surprenant lorsque la contradiction emane d un parri aussi oppose que celui de la Quoti dienne (2 mai). L organe royaliste declare : « ...et si le respect des choses sacrees, si la veneration de nos samts livres permettaient l’ombre dune comparison ou dun rapprochement entre les ceuvres divines et celles que 1 on salt etre sorties de la main d’un homme, on se hasarderait a penser que quelques pages perdues des prophetes et des apotres viennent d’etre retrouvees et sont livrees a notre foi, a notre enseignement, a notre admiration tant la verite y est sublime, tant la simplicite y est elevee, tant la croyance y est profonde... On a quelque honte a descendre des hauteurs ou le hvre de M. de Lamennais vous a enleve pour retomber dans les terrestres et actuelles preoccupations ; on a un profond regret ^ faire usage depressions si numaines, si prosaiques, si miserablement positives en quittant ces pages si poetiques, si figuratives! si merveilleusement mspirees qu’on ne peut y rencontrer aucun mot qui trahisse 1’homme, l’ecrivain, le
moraliste, le politique de nos jours ; car, en effet, dans ces chapitres de proph&ies, d’^pitres, d’tNangiles! d apocalypses meme, nous le repetons, il n’y a pas une phrase de ce temps-ci ; on y chercherait vainement ies rois et les peuples geographiques 1 ; la plume de M. de Lamennais ne s’est pas abaissee a transcrire les noms passagers de souverains et de nations. Mais toutefois, comme ce livre n’est point un ouvrage sans application, comme il est ecrit sous 1’inspiration, on a l’aspect de la soci^te en 1833, selon le milLsime mis aux Paroles d un Croyant, et comme aussi, nous sommes forces, pour nous faire entendre, d’employer le style degrade des sentiments et des idees de notre temps, nous croyons done apercevoir dans cette magnifique lamentation, dans cette elegie evangelique, ecrite en style oriental, une tendance republicaine, tendance rehgieuse a la vente, mais dangereuse pour la France, et repoussee par elle, et cette direction des Paroles dun Croyant vient jeter nos esprits dans un etonnement douloureux bien capable de balancer 1’admiration que nous eprouvons pour la forme de 1’ouvrage. Arrives a cette lisiere, nous nous separons de 1 auteur parce que nous ne voyons plus dans son livre qu’une erreur politique, que rien ne saurait justifier. »
La Gazette de France seffor^a de rester moderee, de donner le moins de relief possible au scandale de 1 apparition des Paroles. « Nous sommes obliges de dire que cet ouvrage sous une forme religieuse est une attaque contre les pretres et les rois. Sous le rapport
1 . Cette affirmation denote un extraordinaire parti-pris de bien veillance. L’auteur de 1 ’article se nommait Laforet.
du style, cet , ouvrage ne presente qu’une imitation aride des formes dcs livres saints. On chercherait vainement dans ce livre les traces du talent qu on a trouve dans le premier volume de YEssai sur 1’ Indifference... » (4 mai 1834.)
D’autres journaux y mettaient moins de pudeur. La Feuille frangaise ecrivait : « Les amis, les Benjamins de Lamennais, son frere, son pere lui-meme se retirent de lui et le renient. Le National, la Tribune n’osent 1’avouer, au souvenir de ses articles du Conservateur contre la loi agraire et des regicides du 21 janvier. » Le Renovateur, par la plume de Laurentie montrait quelque nervosite : « qu’on relise », ecrit-il, « le drame effrayant des sept hommes couronnes : et tous verront quentre les presages de l’avenir, le plus fatal est qu’un pretre chretien ait ecrit des choses semblables... Avertissons ! avertissons ! et disons aux rois, que quelque chose de sinistre se prepare, des que de telles pensees montent a l’esprit d’un pretre. »
Que l’auteur des Paroles fut un ecclesiastique choquait egalement un contradicteur qui en publia, sous le titre de P aroles d un Mecreant, une antithese sur 1 ordre et le plan du livre menaisien. L’ouvrage anonyme etait du a la plume d’un juriste qui devint conseiller d Ltat sous 1 Empire, IVIilon de Vilhers. Cet ecrit oppose visions a visions, fictions a fictions, chaque maxime de Lamennais y trouve sa contre-partie. La presse religieuse signala les Paroles d'un Mecreant avec beaucoup d’insistance. La reproduction de quelques lignes en donnera une idee. « En ce temps-la je vis un homme qui se signait au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, et cet homme insinuait des preceptes
qui, sous 1 apparence d une tendance vers la paix et la liberte, amenees dans le monde par 1 Evangile, cachaient les moyens les plus puissants pour compromettre la premiere et ruiner la seconde.
« Et cet homme etait un pontife de la religion dont il invoquait la puissance.
« Et moi, mecreant, je souris.
« Et lorsque j eus souri, une grande lumiere passa devant mes yeux comme un eclair brillant et doux, et j entendis une voix d’en haut qui disait : Honnis soient les insidieux, les ambitieux, et les corrupteurs des bons et les flatteurs des peuples. « Heureux les simples de coeur, et ceux qui aiment le bien... »
Cet extrait suffit.
Nous retrouvons encore Laurentie. II reparle dans ses souvenirs (publies par son petit-fils, p. 305.) des Paroles d un Croyant. Ce critique y observe que Lamennais vient de desoler tous ceux qui 1’aiment et de rejouir tous ceux qui ne 1’aiment pas. « Aussi a-t-il jet^ son oeuvre dans le monde, a l’insu de tous les hommes qui auraient pu lui donner des conseils. II la publiee en fuyant. On eut dit une oeuvre qu'il n osait pas s’avouer a lui-meme, et qu’il voulait laisser sur la conscience du premier venu qui se rencontrerait pour la produire. » C’est la une allusion mechante a Sainte-Beuve, mais nous savons qu’elle est injuste. Bref, d’aprfes Laurentie, les Paroles d'un Croyant constituent une « oeuvre mauvaise. Car elle n’est pas seulement poetique, elle est politique surtout. Elle ne montre pas seulement un avenir de desastres, elle autorise les desastres. Elle ne prophetise pas, elle dogmatise. »
M. Du Plessis de Grenedan ne croyait pas qu’il fut trop tard, en 1840, pour tenter une refutation des Paroles. II se revele defenseur, froid, insensible, impassible de 1 autorite, son avocat pnve de toute eloquence. L’interet de sa brochure reste au-dessous du mediocre. II sufhra d’en donner le titre qui me semble caracteristique : Examert des (c Paroles d un Croyant » et du « Livre du peuple » par M. du Plessis de Grenedan, ancien conseiller au parlement de Bretagne, et depuis president en la cour royale de Rennes, depute du departement d’llle-et-Vilaine aux sessions de 1815, 1820 et annees suivantes iusqu’en 1830
(Renne, 1840).
Les Contre-P aroles d'un Croyant par Elzear Ortolan, ne meritent qu une note breve. J ai ete surpris de constater que ce professeur avait du gout pour le bizarre. II suffira de reproduce, pour apprecier son opuscule, les quelques mots d avertissement. k Cet opuscule, dans le style imite des Saintes-Ecritures, du Koran! des Poesies arabes, des Ruines de Volney, des Paroles d un Croyant, et de tant d’autres imitations, ne doit pas etre pris au serieux.
« Pas plus que 1 ouvrage auquel il repond.
« Celui qui sen intitule l’auteur ne pretend rien avoir a reckmer. Quest 1 ’oeuvre d’imitation, au prix de l’oeuvre d’originalite et du genie?
« Mais apres les paroles, les contre-paroles.
« Apres le poison, le contre-poison.
((, Celui-ci n est presque j'amais aussi seduisant a 1 ceil, ni aussi doux a la bouche que le premier ;
« Et ceux qui ont pris 1 un n ont pas toujours recours a l’autre.
« Que la volonte de Dieu et celle de la presse soient faites ! »
On pouvait, me semble-t-il, esperer mieux d un jurisconsulte, auteur dune Explication des Instituts de l empereur Justinien, qui est, si je ne m’abuse, classique, d’un professeur qui enseigne le droit politique et constitutionnel en Sorbonne. Cueillons cependant cette « contre-parole » :
« II a ete dit : ote le mechant de devant le Roi, et son trone sera affermi par la justice.
« Et toi, tu as voulu pousser les mechants contre le Roi, afin que son trone fut renverse par la violence.
« Mimstre du Seigneur, qu’as-tu fait? »
C’est bien le moment de ne point prendre au serieux sur la recommandation de l’auteur, cette reprimande anti-menaisienne. Et le professeur Elzear Ortolan dut en sourire quelque peu, lorsqu’il manifesta sa foi republicaine en 1848, et qu’il traita de la Souverainete du peuple et des principes du gouvernement republicain modeme.
Un des plus eminents, un des plus ignores, mais non le moins ardent des contradicteurs de Lamennais fut un avocat, Alphonse Pepin. J’ai dit : un des plus eminents. Louis-Philippe Ier, en effet, collabora a Pun de ses ouvrages : Deux ans de regne. II reste Pun des plus interessants pour Phistoire de Pevohition menaisienne et des courants religieux au XlXe siecle. Ce n’est pas a dire que sa refutation contienne toujours de forts arguments. Non ! II y a des sottises, des outrances calculees, et des bevues, volontaires assurement. La plaidoirie n’est point sans talent. Malgre les accointances de l’auteur avec le pouvoir, on y sent, d’ailleurs
la conviction. Le chapitre VII du livre d’A. Pepin, 1 Etat du Catholicisme, 1830-1841, resume a peu pres toutes les objections, et reproduit aussi tous les cliches, adresses a lecrivain breton. Au point de vue de la forme, elle ne le cede a aucune autre refutation en indignation et en sophisme. Ce n est qu’une longue algarade. Alph. Pepin, qui se souvient d ’avoir tremble de tous ses membres, se donne du ton, afin de raffermir
I opinion, en meme temps que lui-meme. II s’efforce de reduire la valeur de levenement que constitue la publication du pamphlet. « Pour ceux qui, n’ont aucune foi rehgieuse ou politique, » ecrit-il, « les Paroles d'un Croyant n ont eu d’autre importance qu’une importance litteraire : c etait done un livre peu dangereux... Mais
II n a ete ni Luther ni Calvin ; et, apres avoir mjurie a son aise tous les pouvoirs Lgitimes, il n’a ete ni ne sera m persecute ni martyr ; et lui qui avait ambitionne la gloire et le titre de prophete, lui qui pretendait au triste honneur de troubler son pays, le monde peutetre, il lui a fallu se resigner au role modeste d’homme de lettres ; et le livre des P aroles... n est plus aujourd’hui avec sa dedicace au peuple, qu une oeuvre litteraire sans aucune portee politique, un ouvrage curieux d imagination, dont on discute froidement le merite ou le demerite de l ecrivain... »
Ce critique n’a point traite, plus tard, de l’influence des Paroles d'un Croyant sur la revolution de 1848 !
Un des plus curieux articles, parus a 1 occasion des Paroles, est evidemment celui de YEcho de la Jeune France. Le sous-titre de cet organe indique son but : Journal de reforme sociale par le Christianisme. Les maitres, sous la protection desquels il s etait place,
etaient Chateaubriand, Ballanche, Lamartine. Balzac y collabora, Jules Janin etait le president de la societe de la Jeune France.
L administration reclamait 12.000 abonnes pour que Ie journal couvrit ses frais, elle en accusait un nombre de 8.000. C etait magnifique pour l epoque. Un tel chifTre lest encore a la notre. L 'Echo de la Jeune France se piquait d orthodoxie, et, sur la demande du comite de redaction, l’archeveque de Paris lui avait adjoint un « conseil de doctrines religieuses. »
LEcho de la Jeune France aurait prefere ne point parler des P aroles d un Croyant. La chose etait peu possible, a propos d’un livre dont « toute la France parle deja \ et qui occupe le monde entier. » L’article en question, qui est une tres longue analyse, contient des juvenilites, enormement de juvenilites. La chose etait prevue.
« ...Ce livre, Paroles d’un Croyant, est une si sanglante et si triste manifestation de guerre a toutes les croyances, a toutes les craintes et, qui plus est, a toutes les esperances de l’homme ; le passe de l’humanite y est represente sous de si tristes couleurs, et son avenir est enveloppe de tant de crepes funebres ; tant de venin et de fiel mais aussi tant de poesie sont sortis tout-a-coup de cette ame si ardente a convaincre et a desesperer, qu’au sortir de cette lecture, l ame reste eblouie, le regard eperdu attend ce qui va venir, i’esprit s’arrete, les oreilles vous tintent d une etrange facon, le ox-ur est gonfle de tristesse, vous n’avez ni paroles dans la
1 . L’article de 1 'Echo de la jeune France fut insere le 5 juin 1834. Ie annee, 3e numero).
bouche ni espoir dans le coeur, vous n’avez pas meme une larme dans les yeux. »
Voila, pris sur le vif, un temoignage significatif e impression des P aroles , que 1 on nous avait unanimement decrite si profonde dans la jeunesse.
, Passant * l’examen detail^ du livre, la Jeune France s efforce de montrer que l’auteur des Paroles a declare une guerre acharnee aux puissances de ce monde, les rapport8 qu’elle trouve entre ses doctrines et celles de la Montagne, a lepoque de la Revolution, ceux qu’il y aurait avec J. J. Rousseau. On reproche au pamphletaire d avoir pris parti pour les ouvriers emeutiers de Lyon, d avoir preche Legality des hommes, d’aneantir la propriete individuelle... On reproduit, en definitive, toutes les critiques, fondles ou non, que les contradicteurs de Lamennais ont formulees. Et Ton conclut que cet ^crivain proph^tise la republique universelle.
« Mais il la prophetise au pied de la croix de J -C I » Le qui entraine le critique de la Jeune France a r^diger quelques propos eloquents. « - Est-ce la une excuse suffisante a toutes les erreurs du g^nie? » poursuit-on en repondant par la negative...
II est inutile, croirais-je, d ecouter toutes les reflexions e la Jeune France. Mais je ne saurais passer sous silence le point qui particularise la refutation, public par ce journal de jeunes catholiques. Les contradicteurs de Lamennais lui reprochaient de regarder les hommes et les raits sous le jour le plus sombre, de se plaindre d une oppression lmagmaire. Eh bien! les Jeune-France donnent raison a ce « misanthrope », a ce « bilieux » a cet « acariatre ». Les Jeune-France seraient-ils des revolutionnaires qui n’osent pas? Quoi qu’il en soit
reproduisons leurs doleances contre le temps actuel, et leurs louanges a l’adresse du pamphletaire.
« Quelle eloquente et admirable satire de la liberte, telle que 1 out faite les revolutions ! quelle amere et sublime ironie ! Connaissez-vous dans la langue fran^aise, un dedain mieux sent! pour les lois du fisc qui vous privent du droit de tremper votre doigt dans la mer ? Oui, cela est admirable ! oui, ce cbapitre isole des autres cbapitres est d’une verite effrayante ! Oui, c’est bien la le tableau veritable de notre constitution depuis juillet. — Ni le droit delever ses enfants, — ni le droit de regler les impots, — ni le droit dissociation, — ni le droit de remercier le ciel, — ni le droit de dormir sous son toit sans que la police ait le droit d’enfoncer la porte au milieu de votre sommeil. — Mais comment M. de Lamennais n’a-t-il pas vu que la liberte des cbartes, la liberte affichee au coin des rues, la liberte moderne, etait tout a fait la consequence des revolutions qui ont perdu la France, que c ’etait la une liberte entierement opposee a cette sainte et honorable liberte des monarchies que les revolutions ont brisee ? Comment M. de Lamennais n’a-t-il pas vu que le principe royal qu’il a brise etait le seul obstacle a cette liberte de chiffons de papier et de la tribune? Puisqu’il renverse les rois, pourquoi s’attaquet-il aux chambres des representants ? puisqu’il ne veut plus des anciennes couronnes, pourquoi ne veut-il pas de nouvelles chartes? Que veut-il? Et ne voit-il pas qu’en desespoir de toute autre politique, il faut absolument souffrir celle-ci — la constitution ; la constitution est en effet le dernier rempart qui nous defende de l’anarchie et de la mort ! »
Entre Jes Jeune-F ranee et Lamennais, il n’y aurait ainsi qu une difference : ayant conscience du meme naufrage, ils ne saisissent point la meme epave. C’est egal ! il valait la peine d ’entendre la jeune generation gemir autant que le pamphletaire hypocondre et abhorre sur la situation politique que d’aucuns pretendaient enviable, etonnes que les exploites ne fussent pas rejouis de leur servitude.
Finalement,, 1 Echo de la Jeune France recommandait de ne lire qu’avec de nombreuses precautions et des commentaires les Paroles d un Croyant. « Une fois cette double difficult^ vaincue (et nous avouons quelle est grande), quel beau livre », concluait-on, « il vient d ecnre ce grand genie auquel nous devons VEssai sur V indifference ! Quel style ! et quelle passion ! et quelle melancolie profonde ! et quelle charite ! Quels nobles accents pleins d’heroisme ! Comme Bossuet aurait ete heureux et fier de le ramener dans les saintes et severes doctrines de l’Eglise et de la politique, cet audacieux, infatigable et eloquent genie, qui a deja donne tant de serieuses inquietudes a 1’Eglise,' et qui en donne de si cruelles aux gouvernements d aujourd hui. »
Quels menagements aussi, chez A. Duquesnel, pour condamner les Paroles \ Quels regrets intimes’ on pressent chez cet ecrivain reste au second plan parmi les disciples de la Chenaie ! A l’encontre de quelques admirateurs passionnes de Lamennais qui nrent ensuite une trop rapide volte-face, A. Duquesnel, critique litteraire oublie mais interessant, lui est reste fidele dans toute la mesure du possible. Et c’est encore 1 esprit de justice qui l’inspire, quand il parle de i’au-
teur des Paroles . II n’a pas honte, comme certains renegats du menaisianisme d’avouer 1’impression de piofonde sympathie que lui produisit le grand breton. Apres avoir note que « jamais tant de bruit ne se fit autour de quelques pages tombees de 1’esprit d’un homme », li sen demande la cause. « C’est que les Paroles repondaient », croit-il, « aux passions qui bouillonnaient alors dans lame de milliers d’hommes froisses par I ordre social et d’autant plus impatients et en fermentation que l evenement de Juillet avait ouvert aux imaginations brulantes toute 1’intensite du reve. Jeunes etvieux, ouvriers et etudiants, declamaient cet ecnt qu lls appelaient I evangile des peuples nouveaux. 11 y avait bien au milieu de cette explosion des juges qui admiraient peu, mais leur voix etait couverte par les cns de la foule. La plupart des puissants et des riches maudissaient 1’auteur et Ie livre ; les noms de Baboeuf et de Marat furent prononces. Aujourd’hui que la societe fran?aise est plus calme, que le fleuve deborde rentre peu a peu dans son lit, la colere et les haines qui tachent les Paroles dun Croyant seraient moins comprises » {Du travail intellectuel en France, depuis 1815, jusqu’a 1837. Milan, 1843, p. 187) K Maurice de Guerin appartenait, avec Andre Duquesnel et du Breil de Marzan, au groupe du Val d’Aguernon, forme a 1 ombre de la Chenaie. Maurice reste encore plus pr£s de son maitre. « Eh bien, que dites-
1 . Je me permettrai de souligner la date de l’ouvrage de Duquesnel — 1843. On a, en effet, recemment affirme que le succes des Paroles ' avait ete ephemere. Malgre le temoignage contemporain invoque, constatons que les Paroles etaient encore refutees en 1839 et en 1840.
vous du reveil du lion? » ecrit-il a M. de la Morvonnais, « voila done enfin notre grand homme sorti de cette position douteuse et fausse qui paralysait son genie. Des hommes sages, et dont on ne peut suspecter la sympathie, blament le manque d’a-propos de cette publication ; pour moi, et je ne suis pas le seul, il me parait qu’il est toujours temps opportun de s’elancer Hors d une position ambigue et de plaider la cause des peuples de 1 humamte contre ses oppresseurs. Recueillir tout ce qui se dit ou se dira de fou a ce sujet, dans les seminaires, les sacristies, les salons legitimistes et autres lieux de commerages enrages, serait chose impossible. Vous pouvez ou plutot vous ne pouvez pas vous l’imaginer. Que nous importe ! Le livre lance, le bien est fait, et qui pourrait l’arreter? Savezvous que e’est une terrible trilogie contre les portecouronne que le Livre des P elerins polonais, les Prisons de Pellico, et les Paroles d un Croyant ! Trois coups de massue coup sur coup, et portes par des hommes catholiques, des hommes purs, des hommes saints. » ( Journal , 1863, p. 297.)
H. de la Morvonnais partageait les memes sentiments, ainsi que nous le deduisons d’un mot cite par Maurice de Guerin. Celui-ci lui raconte qu’Elie de Kertanguy, le neveu et le secretaire de Lamennais, avait ecrit un article pour la France catholique sur l’ouvrage du maitre. On 1 avait deja porte a 1'impression puis, reflexion faite, la direction le retira, « craignant qu’il ne fut trop laudatif et qu’il ne deplut a leurs abonnes, a la sacristie et a leur cercle de devotes, comm vous dites si bien. » ( Ibid. p. 296.) II y a un peu de mauvaise humeur dans ce trait. La France catholique
etait dans la plus large mesure, devouee, comme nous le verrons bientot, a Lamennais.
Maurice de Guerin previt avec justesse le destin des Paroles. Eugenie lui avait demande son opinion, sur ce livre. « Je pense », repond-il, « que c’est un livre d’avenir que les evenements commenteront et que Dieu se chargera de justifier par les choses qu’il fera voir a nous, si nous vivons encore un peu, et bien surement a la posterite. » ( Journal , p. 306.)
Quelle acuite de regard en comparaison des sottises et des prejuges exprimes par le Figaro, qui pretendait temr boutique d esprit ! « C’est un republicain, de plus, republicain en froc, republicain en bonnet carre que je vous annonce», proclamait ce journal (4 mai), et il ajoutait : « les visions et les paroles inspirees de M. de Lamennais n’auront pas grande influence sur le monde... Je parie qu’avant un an, M. de Lamennais publiera un essai sur l’indifference en matiere de republique. »
Les ecrivains qui avaient ete en sympathie plus ou moins etroite avec l’eminent breton, collaborerent surtout a la Revue Europeenne (que d’ailleurs, Lamennais aimait peu 1), a 1 Echo de la Jeune France, a la France ca~ tholique, a la France litteraire,k\’Universite catholique, etc.
Je parlerai dans un autre chapitre de l’abbe Lacordaire et de 1’abbe CombaJot qui se firent remarquer par l’eclat fanfaron de leur soumission a l’autorite ecclesiastique. Mais toutes les revues precitees n’observerent point la meme attitude.
I . Cette revue, qui presente un grand interet pour 1’histoire des idees religieuses, n’avait qu’une centaine d’abonnes.
102 LES o PAROLES D’UN CROYANT »
L attitude de la France litter aire fut double : l’une de moderation independante et l’autre d’indignation. F. Dubreil notait que les P aroles presentaient des tendances diverses « Plusieurs chapitres pris isolement pourraient conduire a une Insurrection gen^rale en Europe; mais cette tendance est presque toujours combattue par les chapitres suivants. » Insistons sur 1 etude de Dubreil. « Sous le rapport litteraire, » ecrivait-il, « on a fait a l’auteur quelques reproches, il n a pas choisi une forme assez originale. Ce genre de vision, empruntee de Dante et des Allemands, commence a s ’user. Ce n’est pas une idk neuve non plus, que celle qui represente les sept Rois buvant le sang humain dans des cranes ; on ne peut s’empecher davouer que cette poesie est une imitation ; en lisant
'l/ri • • ^ un.(;roiJant’ on Pense presque toujours
a Mickiewicz... Mais s il n’y a pas d’originalite dans la torme, il y en a beaucoup dans le style et dans la pensee. Ce n est pas la poesie vague, aerienne, flottante, vaporeuse de Lamartine ; ce n’est pas la page brilante et sonore del auteur des Martyrs. Ce n'est pas la poesie de V. Hugo, riche de details, de structure et de brodenes. Cest une phrase philosophique, positive, bien^ formulee, renfermant toute la pensee de I auteur ; c est un mode de diction qui finit toujours par un trait rapide, un tour brfilant comme la foudre bous le rapport politique, louvrage a une teinte trop passionnee d exageration ; car bien que les gouvernements soient coupables, par la guerre qu'ils paraissent dec arer a la progression de la conscience des peuples, tout y est-il pur, dites-le moi? »
« Mais ce defaut est rachete par un si grand amour
de 1 humamte, par un esprit de sacrifice si admirable, qu en verite 1 on ne garde du livre que la pensee si pure qui l’a inspire, et qu’apr&s l’avoir lu on se sent un besoin de larmes bien plus qu’un besoin de reproches. L’on ne peut se dissimuler que plusieurs des P aroles d'un Croyant n’apparaitront pas a chacun sous leur vrai jour, parce que l’homme qui les a prononcees ne parle pas, en tout, la langue du moment... Si done vous lisez les Paroles d un Croyant, entrez dans 1 esprit de 1 auteur, et voyez ce qu’il y a de christianisme, d amour, de piete meme dans la liberte qu’il demande ; cette hberte-la se confond avec la justice... Si quelque parole vous offense dans ce livre, ne commencez pas par hair. Ainsi, bien que, sous le rapport politique, ce livre soit pour plusieurs un objet de scandale, les ames droites et pures y trouveront un solide aliment. » (La France litteraire, t. XIII, p. 24 et sq.)
Un autre redacteur de cette meme revue rendait compte dans le meme tome XIII (p. 449) de l’ouvrage de Lamennais. II commence par remarquer que, etant donne son extraordinaire succes, on constate qu’il repondait a un besoin reel du temps. Ce critique emet plusieurs reserves. II reproche notamment a 1’auteur de « regarder l’humanite comme plus avancee qu’elle ne 1’est et de nuire a son progres reel en cherchant a le realiser a priori d’une maniere trop absolue. Quoi qu’il en soit, ce livre et son auteur sont une vraie puissance puisqu’ils ont jete dans le monde un si grand eblouissement. Un troisieme collaborates de la France litteraire donna son opinion sur les Paroles (t. XIV, p. 223 et sq.) II est d’une extreme severite pour l’illustre pamphletaire. II exag£re jusqu a I’injus-
tice, et meme ,1 odieux. II ose ecrire : « II est facile, lorsque tous les ans, quinze mille livres de rente viennent remplir vos coffres, de precher le desinteressement et de vouloir rappeler les pasteurs a l’austerite apostolique de la primitive eglise. » Nul ecrivain, certes n'a ete plus diffame que l’auteur des Paroles d'un Croyant. II est etonnant de constater qu’il 1’a ete, par les hommes charges d’enseigner la vertu et de reprimer les oublis des lois sociales. Le censeur de Lamennais, Juste Ollivier, etait juge au tribunal civil de Valence. Et ce juge calommait un ecrivain reduit au pain d’autrui. Voila quels etaient les quinze mille francs de rente ! A cette epoque, l’auteur des Paroles, ruine d une part et de 1 autre vole, avait pour subvenir a ses besoms les cinq cents francs mensuels que lui servait Montalembert.
Le juge de Valence a fouille la conscience de Lamennais. II sait maintenant pourquoi cet ecrivain a compose les Paroles. II s agit d une question strictement personnels. « Et parce que les opinions philosophiques de M. de Lamennais n’auront pas ete generalement adoptees, parce que Paul-Louis Courier se sera raille de son humeur querelleuse, parce que son chef spintuel, dont ll a humblement baise les mules, a desapprouve les doctrines politiques de son journal, il aura le droit, par forme de represailles, de s’attaquer a la societe entiere, d’ebranler ses lois fondamentales sous, le faux semblant de l’amour de l’humanite. Et 1 on oserait appeler noble vengeance les tristes ecarts de cet amour-propre blesse ! Non certes, etc. » Le redacteur de la France litter aire n ’avait pas entendu le conseil de son confrere de la meme revue
qui avertissait de ne point, tout d’abord, hair en lisant les Paroles d'un Croyant.
Un auteur, qui ne pouvait donner son opinion que sous des formes bienveillantes, c etait Ballanche. Degage de toutes passions malsaines, insensible aux coleres dont les Paroles etait 1 objet, indifferent aux causes d intetet pour lesquelles les hommes s’entredevorent, habitue a saisir, sous 1 enveloppe des symboles, 1 essentiel d une doctrine, le theosophe lyonnais sut degager avec serenite, ce qu’il y avait de fondamental dans le petit pamphlet. Son article parut a la Revue europeenne. C est pourtant parce qu ll etait signe d un nom venere que cette revue l’insera. La Redaction y ajouta une note d avertissement, signalant qu elle n engageait point sa responsabilite. Le point de vue original de Ballanche avait intimide, malgre la prudence realist e qui conduisait l’auteur.
Ballanche, tout d abord, insiste pour faire observer par suite de quels evenements contemporains les Paroles constituent un livre pour ainsi dire fatal. La servitude de la Pologne, pour le genie intuitif et genereux, est devenue un symbole et une menace europeenne. II explique encore pourquoi l’auteur a ete amene a composer un ouvrage « tout empreint de saintes convictions, tout marbre de douloureuses angoisses. » II previent de ne pas prendre au pied de la lettre ce qui est embleme, en comparant les Paroles a une « peinture mystagogique ». Le critique exprime ensuite ses craintes qu on n abuse du livre deLamennais, aussi bien dans le sens de la repression de la liberte que dans le sens demagogique. Sous l’empire de ce sentiment, Ballanche s adresse aux pouvoirs, aux mul-
titudes, pour , leur indiquer la signification profonde des Paroles, et, en quelque sorte, leur dieter, au nom dune raison superieure 1’attitude qu’il conviendra d observer a 1 egard du pamphlet. II s’adresse enfin a 1 auteur, et lui dit finement : (< Je crams que vous ne soyez sorti trop tot du sanctuaire. Si vous n aviez livre au tumulte de la place publique que les calmes enseignements de 1 initiation successive je ne me plaindrais point ; mais vous lui avez subitement livre d’eblouissants symboles, de cruelles prosopopees. Vous avez effraye les pouvoirs, lorsqu’il fallait les instruire ; vous avez souleve les passions de la multitude, lorsqu’il fallait les apaiser. Vous avez mis le feu a la cite du present, avant de vous etre informe si la cite de l’avenir etait prete a recevoir ses nouveaux habitants... » Ballanche reprochait, en somme, a Lamennais, son impatience surexcitee. Le pamphletaire, dans un acces de sevente, qualifiait trois ans plus tard les ecrits du tbeosophe lyonnais « de fade breuvage, un melange du miel de Fenelon et du laitage de Flonan 1. » Irrite, il oubliait que les dons de 1’Esprit etaient repartis. Lamennais etait un ammateur, Ballanche etait un contemplatif. Ils poursuivaient tous deux le meme but : mtroduire le code moral de 1 Evangile dans le code social des peuples. Aurait-il appris le trait malicieux que je viens de citer, Ballanche aurait pardonne a Lamennais, comme il faisait un appel pour qu'on lui pardonnat ses exaltations de pensee, car les entrailles chretiennes de ce prophete s etaient, ainsi qu’il !e
1 . Cf. Peyrat, Beranger et Lamennais, 1 862, p. 121 . Des critiaues trouverent aussi du Florian dans les Paroles d'un Croyant. Q
disait avec une charite vrale, emues jusqu’au desespoir.
La Revue du Progres social, revue d’un grand interet entre parentheses, etait un organe oil Ballanche joulssait de grandes sympathies. II n’en etait point de meme pour Lamennais. C’est dans cette Revue que 1 on publia une des plus severes etudes sur les Paroles dun ^royant. Travail tres developpe, c’est dire toute 1 application de son redacteur a motiver son opinion. L auteur, Jules Lechevalier Saint-Andre (qui signait simplement Jules Lechevalier) etait, d’ailleurs, le directeur de la Revue du Progres social. Assez Saint - Simomen, tr&s Fourieriste, s’etant parfois avoue « libre-penseur catholique », cet ecrivain n ’etait point sans merite, loin de la. Son programme etait essentiellement celui de Lamartine. Ce poete patronnait, du reste, la Revue, avec les Victor Hugo et les Ballanche. II est assez remarquable d’y retrouver, formule dans les memes termes, le depit exprime par Lamartine au sujet de 1’apparition des Paroles, relativement au « parti social » qu’il s’evertuait a fonder. » Bien loin de servir le parti social, » lisons-nous dans la Revue du Progres social, t. I, p. 569, « le livre de M. Lamennais, qui d’ailleurs ne contient que des declamations anti-sociales, nous a suscite de nouveaux obstacles. » Resumons l’article de Jules Lechevalier. Comme plusieurs autres critiques, il signale d’abord qu’il aurait prefere ne point parler du pamphlet 1. « ... Sans doute, si les circonstances ne nous contraignaient,
1 . C etait un lieu commun k l’epoque. Personne ne voulait en parler. Mais tout le monde s’y est exerce.
nous eussiops mieux aime laisser s’amortir de sa propre chute cette oeuvre fatale qui, comme une tempete soudaine, est venue detruire le fruit de longs efforts, et precipiter dans l’abime l’un des archanges de la restauration catholique. Tant nous avons eprouve de surprise et de douleur a l’audition de paroles qui, si elles sont d un croyant, n’appartiennent certes ni a un pretre catholique, ni a un protestant, ni a un chretien, ni surtout a l’homme qui, il y a quelques mois encore, deposait aux pieds du Saint-Pere sa soumission absolue aux decisions de l’Eglise? Mais le moyen de passer sous silence un ouvrage que les partis ont exploite au gre de leurs passions et de leurs interets, et qu une pubhcite impudique va livrer a tous les lecteurs indistinctement : a ceux dont la conscience indecise et faible en sera violemrnent troublee, a ceux qui y chercheront un aliment revolutionnaire, a ceux enfin qui trouveront dans ce delire subversif de nouveaux pretextes pour repousser et mepriser toutes les tentatives de Pesprit d’innovation... »
La Revue , du P rogres social, tout en maltraitant Lamennais, 1 apprecie a sa valeur. Elle estime que cet homme « vaudra toujours mieux que le plus grand nombre de ses adversaires ».
Jules Lechevaher n est guere indulgent pour la forme litteraire de l’opuscule mennaisien.
Mais qu il s agisse de la forme ou du fond, le courroux de Lechevalier ne s’attiedit pas. « ... Pour ceux qui font de Robespierre Pun des continuateurs de Jesus- Christ, ce livre doit etre meme du plus pur et du plus orthodoxe christianisme. Il est a presumer que l’Eglise
ne pensera pas ainsi. » Cet ecrivain avait sur le sort du pamphlet des previsions plus justes que Lamennais. Le critique poursuit : « S’il a voulu reveiller le clerge de sa deplorable torpeur en face des miseres sociales, cette derniere tentative sera plus malheureuse encore que celle de V Avenir... » Et s’adressant a la faction oui avait accueilli avec une joie frenetique les Paroles, ll 1 avertit solennellement : « Que les republicans ne s’y laissent pas tromper ! Les doctrines de M. de Lamennais sont en politique ce qu elles ont ete en religion, une transition de 1’atheisme et du protestantisme, au catholicisme ; car, au bout de ses propheties antimonarchiques, et comme moyen d’accomplissement de la liberte, c’est toujours une papaute spirituelle que nous trouvons... »
La longue etude de la Revue du Pr ogres social, que nous analysons, se termine par une apostrophe a 1 adresse de Lamennais. Elle est d une eloquence si emouvante que je ne crois pas importuner en la reproduisant tout entiere malgre son ampleur. « Si nous avons bien compris vos desirs et votre intention, une telle esperance suffirait peut-etre a calmer borage qui gronde dans votre ame ; elle etancherait ce sang, votre propre sang, qui coule a grands flots avec vos paroles. Car vraiment ce sont des larmes de sang que vous versez sur les mortelles blessures de notre societe, et vos cris ont tout l’accent d une sainte rage. C’est pourquoi vous ne serez jamais a nos yeux ni un pretre coupab’e, ni un homme egare par de mauvaises passions ; vous etes un martyr. Martyr de vos propres desirs et de votre impuissance, martyr du desordre au milieu duquel votre desespoir se debat, martyr
aussi de toutes les pointes aigues ou vous avez ete vous blesser, croyant trouver des cceurs ouverts au souffle de l’humanite nouvelle qui vous anime. Helas ! plusieurs ont deja succombe a cette nostalgie de 1 avenir : leur foi s est etemte affaissee par la main de plomb de 1 egoisme ; la ou ils cherchaient l’homme, ils n ont trouve que 1 animal. D’autres ont vu se changer en fiel la derniere goutte de leurs illusions et de leurs esperances. Et vous, ministre du Christ, qin avez commence la vie par la gloire, vous vous etes arrete bien vite sur la voie du Calvaire, et tres vite vous avez rejete le calice ! Voulez-vous done respirer es paifums de la vie eternelle, avant d avoir bu la he du vieux monde ? Cette lie, e’est le residu de 1 ancien ordre qui sen va, e’est la poussiere qui est au fond du creuset. Buvez, buvez encore : lepreuve n est pas finie. La verite, dites-vous, a ete persecutee par les grands, par les rois et par les princes des pretres, et vous vous hatez de damner les grands, les rois, les princes des pretres ! Buvez encore. Vous croyez au peuple ! Et il faut que le peuple vous crache a la gure ; car, pour le sauver, vous devez lui dire le blame qui lui revient, et sitot que vous ne flatterez plus ses passions, il vous prendra pour un traitre, et vous serez bien heureux s’il ne vous lapide. Qui a pref^re la dehvrance de Barrabas a celle de Jesus? — C’est e peuple. — Buvez encore, car, apres avoir damne les rois et le peuple, vous vous jetterez dans les bras des hommes de faux savoir et de belles paroles, et ces mauvais riches du royaume de l’esprit, ces mauvais larrons du nouveau Calvaire, vous repousseront, vous blasphemeront et vous accuseront de leurs
propres peches. Buvez, buvez ! car il faudra que vos enfants et vos freres vous renient j buvez, buvez encore ! car il faudra expier par la solitude ou par ce qui est pis encore que la solitude, par le declassement social, le crime de vouloir mieux que votre pouvoir et d etre superieur a ceux qui devraient vouloir plus que vous. Et quand vous en serez venu la, vous n’aurez point encore le droit de revolte et de malediction : Vous pardonnerez a ceux qui ne savent ce quils font, et vous imiterez celui qui a dit a sa venue : Rendez a Cesar ce qui est a Cesar, afin que, deux siecles apres, Cesar vint a genoux accepter sa loi et benir son autorite. L’Evangile, lors meme qu’il ne serait pas le livre definitif de la parole divine, sera toujours le guide ex le modele du novateur social. — P aliens quia ceternus. »
Jules Lechevalier, on le voit, condamnait sans faiblesse les P aroles d un Croyant. Du moins, il ne pronon^ait point son jugement sans noblesse, ni sans bausser glorieusement la victime. Quelle pathetique impression devait en ressentir ce Lamennais qui consentait de lui-meme a subir toutes les agonies !
La Revue du Progres social etait a ce point penetree du sentiment que les Paroles auraient une influence nefaste, quelle s’effor<pa en toute occasion de la reduire. Elle pourchassa le pamphlet menaisien. Ainsi, elle reitere ses critiques dans une chronique consacree a ix premieres refutations parues : Bautain, Chaho, Marlrulle. Elle insiste sur les motifs de ses rigueurs. Elle revient encore sur le meme sujet en consacrant un article a ax Paroles de Providence de Mme Clarisse Vigoureux. Et si nous consultons les Vues politiques sur les interets moraux et materiels de la France de
Lechevalier,, ou cet auteur a reimprime en 1837 son etude relative aux Paroles d un Croyant, nous sommes en droit de penser que Lamennais lui etait devenu comme une bete noire. II profite de cette reimpression pour appeler le celebre pamphlet 1’ « evangile diabolique de la revolution sociale » 1 2.
Lechevalier fut reellement exaspere par 1’immense renommee des Paroles. II lui restait de chercher des consolations en severtuanf a en amdndrir l’intensite el a en disqualifier les motifs.
« Le livre de M. de Lamennais a fait beaucoup de bruit. Nous n avons pas ma rque, dans le temps, de dire notre avis sur les causes deplorables de ce succes d un jrur, qui n aura pas de lendemain, parce que le livre ne porte en lui-meme aucun pnncipe d ’action organisatrice. Exploiter au nom de la liberte et de 1 egalite la baine revolutionnaire contre les pretres et les rois, y a] outer, par abus et fausse application du saint-simonisme, la reprobation de la prcpnete et de celui qui n a de nom qu en enfer 3, c’est une tactique dont le secret appartient aujourd hui a quiconque voudra s’enivrer de bruit et de fumee au prix meme du sang de son procbain... Lechc a repondu de toutes parts aux paroles du Croyant. Cependant, de toutes les refutations dont nous avons
1 . Le dernier article de ce recueil est intitule : Les quatre sophismes revolutionnaires : egalite, liberte, fraternite, souverainete du peuple ; un de ses paragraphes : / action du temps est contraire au progres des doctrines republicaines. Lamennais avait le coup d’oeil plus juste que celui de son antagoniste.