‹ Les paroles de l'heure présente 1870 et 1871Chapitre 17 sur 23 · DE MONSEIGNEUR DARBOY · texte numérisé non relu

DE MONSEIGNEUR DARBOY

ARCHEVÊQUE DE PARIS fusillé à la Roquette par ordre de la Commune le 24 mai 1811

PRONOMCIÉB A l'^GLIBB lIÉTKOPOLITAUaB DB NOTEB-DIMB LE IIABDI 18 JUILLET 1871

Jérusalem, Jérusalem, quœ ocddis prophetas et lapidas eos qui ad temissi sunt !

Jérusalem^ Jérusalem, toi qui tues les prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés ! (S. Matth. xxu, 37)

Excellence *, Messeigneurs \

Mes FRERES,

Vous le reconnaissez, ce cri arraché au cœur de Notre-Seigneur par les ingratitudes et Tendurcissement de la ville coupable. Il part encore, en ce moment, du fond de nos tabernacles profenés,

(1) s. E. Mgr Chigi, archevêque de Myre et nonce apostoliqne eft France, qui a officié pontificalement au service funèbre.

(2) N N. S S. les archevêques et évêques de Sens, de Beauvais, d'Orléans, de Troyes, de Sura, de Parium, de Châlons et d'Ange».

il nous est apporté par tous les échos du monde chrétien; nous pouvons les lire, ces paroles, écrites en caractères de sang sur les murs de cette capitale; mais il les faut traduire dans un langage nouveau, approprié à la barbarie de notre brillante civilisation, et il faut dire :

0 Paris! Paris! toi qui tues les prophètes! Paris, qui fusilles les apôtres de l'Evangile, ceux que, dans sa bonté, le Seigneur t'envoyait pour t'apprendre le chemin du salut, pour te dire les conditions de& saines prospérités, pour Renseigner le secret de la vraie grandeur! oui, tu es devenu, comme Ta dit le prophète, la stupeur des nations, ponam civitatem hanc in stuporem (Jer. xix, 8), et désormais, dan& leur effroi, elles t'appelleront la terre qui dévore ses habitants, terra dévorât habitatores suos (Num. xni, 31).

Grand Dieu ! que vos coups sont terribles l mais qu'ils sont justes! Elle s'est donc manifestée, cette Providence que blasphémaient les impies et dont les sceptiques se raillaient ! Ils s'étaient vantés bien haut de pouvoir, sans vous, jouir des. bienfaits de la paix, affronter les périls de la guerre, traverser les orages des révolutions t Ils vous insultaient , et vous gardiez le silence t Ils vous bravaient, et vous sembliez vous cacher î Ils entassaient iniquité sur iniquité, et ils demandaient insolemment en quoi le péché leur faisait

tort. Peccaviy et quid mihi accidii triste ? (Eccli.

Enfin ce scandale a cessé.

Dieu se taisait parce qu'il est patient, Altissimm est patiens redditor (Eccli. v, 4), mais vous aviez tort de prendre son silence pour un aveu et sa patience pour une abdication.

Ecoutez le Psalmiste ; de tels accents conviennent mieux que la parole humaine à la grandeur du speetacle que nous avons vu et des terribles enseignements qui nous ont été donnés.

« Le Seigneur viendra manifestement; il viendra, « notre Dieu, et il ne se taira pas : Deits manifeste « veniet, Deusnoster^ et non silebit.

« Il viendra, et autour de lui brillera Tincendie, « et une formidable tempête lui fera cortège : Ignis « in conspectu ejus exardesc^^ et in circuitu ejus *Ltempestas validai

« Ecoute, mon peuple, je vais parler ;ô Israël, je « vais te prouver que je suis ton Dieu : Audi^po- <i pulus meus, et loquar; Israël et testificabor t^, « Deus, Deus tuus egostim.

« Et maintenant, rassemblez autour de lui ceux « qui lui sont consacrés , ceux qui accomplissent « son testament par le sacrifice : Congregate illi t< sanctos ejus qui ordinant testamentum ejus super « sacrificia.

« Et ce sont eux, ces consacrés, ces immolés qui

n proclarneront que Dieu est Mi juge : Et annun- « tiaburU cœli jusiitiam ejus^ quoniam Deus judex « est {i)l »

D'autres, sans doute» commenteront le langage de la justice qui nous a parlé par la guerre, par le glaive, par la mutilation du territoire national, par des fleuves de sang et par des ruines immenses : Judkabo eum pesêe^ et sanguine, et lapidibus immeîisis. (Ezech. xxxiii, 22,)

J'ai pour mission aujourd'hui de méditer devant vous une leçon plus terrible encore, une leçon où se lisent plus clairement, avec les conséquences logiques des doctrines impies, les arrêts de la souveraine et infaillible justice!

Je parle devant les cadavres de vingt- deux prêtres immolés par les fureurs du socialisme athée !

Je parle devant la tombe prématurément ouverte du premier pasteur de ce diocèse, frappéau milieu de son peuple I

0 Paris, Paris, qui tues les prophètes I recueille du moins les suprêmes enseignements que je veux tirer pour toi de la vie et de la mort d'un des plus illustres parmi ces prophètes qui étaient venus, de la part du Seigneur, t'apporter des paroles de résurrection et de salut I

Celui-là est prophète, nous dit S. Paul, qui, au

(1) Pt. XL», 3-T.

lieu de parler à Dieu seulement, dans une ] inconnue dont les hommes n'ont pas rintelligence, sait parler à ceux-ci de façon à les instruire, à les exhorter, à les consoler, et par là édifie TÉglise : Qtii propAetatj hominibus loquitur ad œdificationm et exhortationem et eonsolationem... Quiprophdatj Ecclesiam Dei œdificat (1) .

Ces paroles me paraissent caractériser adtnirs^le* ment la mission pour laquelle notre illustre pontife avait été conduit de bonne heure aux plus hautes dignités de TÉglise.

Apologiste éminent, il avait, par-dessus tout, reçu le don de parler aux hommes de ce siècle le lan* gage le plus propre à leur faire accepter les vérités de la religion : Qui prophetat, hominibus loquitur ad œdi/îcàtionem et exhortatzonem.

Apologiste martyr, à Texemplè des Justin et des Irénée, il a eu Finsigne honneur d'édifier l'Église entière, en scellant de son sang la doctrine qu'il avait annoncée par sa parole et défendue par ses écrits : Qui prophetat, Ecclesiam Dei œdificat.

Telle sera la très-simple et très-naturelle division du discours que je dois consacrer à la mémoire du premier pasteur de ce diocèse, notre père en Dieu, MONSEIGNEUR GEORGES DARBOY, archevéqub dk Paris.

(1) / Cùr. XXV, 8-4.

Afin de rendi'e cet hommage plus digne de celui qui en doit être l'objet, je m'inspirerai de la simplicité et de la mesure qui étaient si fort dans son tempérament intellectuel et moral. Quel esprit, en effet, aeu plus horreur de l'emphase? Quel caractère a été d'instinct plus éloigné de ces manières excessives de dire et de faire, sous lesquelles tant d'hommes essayent de dissimuler la maigreur de leurs pensées et la nullité de leurs ades?

Mgr Dai*boy sera donc loué conmie lui-même aurait aimé à l'être, ôi je bannis de ce discours tout éloge de convention, aussi bien que toute émotion factice. D'ailleurs, lorsque, suivant le mot profond de Virgile, il y a tant de larmes dans les choses, suni lacrymœ rennn, il serait puéril d'en aller demander le secret a de vains procédés oratoires, à de pompeuses et froides déclamations.

Georges Darboy naquit le 16 janvier 1813, à Fayl-Billot, dans la Haute-Marne.

1813, c'était Tannée même où commençait le déclin du premier empire, et où nos armes subissaient ces revers qui devaient aboutir, un an plus tard, à une douloureuse invasion. Exposée une des premières aux coups de l'ennemi qui n'a su noys

pardonner ni Tolbiac ni léna, pas plus que nous n*oubïierons Sedan, Strasbourg et Metz, la Champagne avait vu les Prussiens en 1814; le petit Georges avait pu entendre les odieux hurrahsdes soldais de Blûcher et de Schwarzembei^. Ces souvenirs, commentés par les récits dufoyer domestique et par les traditions d'une famille éminemment française, développèrent de bonne heure chezreih fent ce sentiment profond de l'amour du pays, qui devint plus tard, chez l'homme feit, après son dévouement à rÉglise^ sa plus noble passion, celle qui lui a toujours inspiré ses accents les plus émus.

Georges Darboy était doué d'une conception rapide, d'un esprit vif et ouvert, avide d'apprendre, prompt à s'assimiler ce qu'on lui apprenait. On aurait pu lui appliquer ce portrait charmant tracé par l'Esprit-Saint lui-même dans nos livras sapientiaux : « J'étais un enfant ingénieux, et j'avais reçu « un heureux naturel : Puer ingeniosus eram^ sor- « titusanimam bonam. » (Sap. viii, 19.)

Dieu a ses vues dans cette répartition des dons naturels de l'esprit et du caractère qui tiennent une si grande place dans l'histoire des destinées humaines. S'il fait ce qu'il veut, parce qu'il est toutpuissant, il sait ce qu'il feit, parce qu'il est infiniment sage (1). Il avait donc ses desseins en douaût cet

(1) Sap. XI, 21.

enfant d'une intelligence précoce, servie par une énergique volonté.

De son côté, Tenfant répondit de bonne heure aux avances libérales de la Providence; et si la sagesse s'était offerte à lui (1), il eut, pour se donner à elle, toute la fidélité d'une âme docile aux inspirations de la grâce. Ne peut-on pas dire, en effet, que l'amour de l'étude, quand il n'est pas séparé du don infiniment plus précieux de la foi, peut être considéré comme une des formes de cet amour de la sagesse dont la Bible nous parle en termes si divins?

« J'ai aimé la sagesse : je Tai recherchée dès ma « jeunçsse; car dans son amour est une joie pure; « dans les œuvres de ses mains réside la vertu sans « tache ; la vertu est dans ses entretiens et la gloire « dans ses conseils. » [Sap. viii, 18.)

Cet amour de la sagesse est le secret des succès constants qui accompagnèrent le jeune Darboy dans ses études classiques. Chaque année, il revenait à la maison paternelle chargé de prix, et, chaque année, il maintenait vis-à-vis de ses condisciples une supériorité exempte d'arrogance, toujours tempérée par son bon naturel, et d'autant plus facilement acceptée qu'elle eut soin de ne s'imposer jamais.

Plus tard, ce même amour de la sagesse devait décider deTavenir de l'intelligent et laborieux jeune

(1) Digno9 té iptadrcvU quœrenê (Sap. vi, 17).

homme. A quelle carrière brillante dans le mondene l'eussent pas préparé des études aussi consciencieusement fietites? Mais il avait entendu un mystérieux appel ; et cette sagesse divine, pour laquelle les plus nobles âmes se sont passionnées, avait parlé à son cœur.

« J'ai été épris de la beauté de cette sagesse, et a j'ai demandé à l'avoir pour épouse; et je Ytà « préférée à la puissance et aux richesses. » {Sap. VIII, 2.)

Georges avait dix-huit ans quand il entraan grand séminaire de Langres, en octobre 1831. C'est là que devaient mûrir, sous l'action delà grâce divine et de la discipline si sage de la pieuse maison; les germes de sa vocation au sacerdoce, je veux dire, et je parle d'après le témoignage d'un de ses condisciples, du côté de Fesprit, l'amour de la science sacrée avec un besoin instinctif de la défendre; du côté du cœur, une pureté d'ange.

Cinq années durant, le séminariste appliqua à l'étude de la théologie ces brillantes facultés et cette énergie de volonté qui avaient fait de lui un écolier d'élite durant le cours de ses études classiques.

Avant tout, scrupuleux observateur des r^les, l'abbé Darboy savait toujours rendre un compte exact de ces auteurs élémentaires, où de pieux compilateurs ont résumé, d'après l'Écriture et les Pères, lés grandes thèses de l'enseignement théologique.

Mais cette étude était loin de satisfaire entièrement son esprit avide de savoir. Il lui fallait remonter aux monuments originaux. Il ne lui suffisait pas de recueillir, quelque fidèles qu'ils pussent être, les échos de ces grandes voix que nous appelons S. Augustin, S.Thomas d'Aquin, S. Bernard. C'étaient ces grands hommes eux-mêmes qu'il voulait entendre et consulter; et, non content de les lire, il se les assimilait parce travail d'analyses et d'extraits qui coûte beaucoup plus de peine que la simple lecture^ mais qui rapporte ce qu'il coûte.

Déjà guidé dans cette partie toute personnelle de ses études par un instinct providentiel, l'abbé Darboy s'adressait de préférence à ces auteurs des premiers siècles qui avaient eu à défendre le christianisme naissant contre les attaques du paganisme et de la philosophie.

Et, dans ce commerce intimé avec ces grands apologistes, il ne se contentait pas de leur emprunter leur méthode d'argumentation, leurs procédés de polémique, leurs raisons si décisives en faveur du christianisme méconnu, calomnié, ou travesti, mais il s'initiait en même temps à l'art si important de présenter ces vérités, de la religion dans un langage propre à éclairer et â convaincre les hommes. Qui prophetaty hominibus loqmtur ad œdificationem.

Ainsi, ne serait-ce pas en s'exerçant à traduire les plus belles pages de TertuUien qu'il aurait pris

l'habitude de ce style nerveux, incisif, coloré, oii il y a autant de choses que de mots, et où, à la différence de ceux qui écrivent bu parlent potir ne rien dire, à chaque mot correspond une idée? Ajoutons que les Pères de l'Église d'Orient ne lui étaient pas moins connus que ceux de l'Église d'Occident; on lui a entendu raconter, avec son accent de douce et fine raillerie, comment quelques anciens du sanctuaire, qui n'avaient jamais été très-familiers avec la langue d'Homère et de Platon, se montraient le jeune séminariste avec une sorte d'effroi, en disant: ' Celui-là lit S. -Jean Chrysostome, en grec!

Cinq ans de ces fortes études, jointes à tous les exercices spirituels qui sont lefond de la vie du séminaire, préparèrent Tabbé Darboy à la réception des saints ordres. Le !•' décembre 1836, l'onction sacerdotale lui fut donnée par son évéque Mgr Parisis, de savante et pieuse mémoire, et il fut immédiatement placé comme vicaire à la paï*oisse de Notre-Dame de Saint-Dizier.

Là, il ne s'agissait plus de feuilleter lés livres pour les étudier, il fallait faire aux âmes l'application des principes de la théologie. Ce passage de la \ie d'étude à la vie du saint ministère allait initier le jeune prêtre aux questions et aux difflcailtés de la vie pratique. C'est alors qu'il commença à réaliser pour son propre compte cette règle que plus tard il rappelait volontiers aux prêtres placés sous sa direc-

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tioB : êtee absolu sur les principes, et en même temps se souvenir que nous vivons dans le domaine du contingent et du relatif, et que le Sauveur luimême a tenu compte dés difiBcultés des temps et de la faiblesse des hommes, lorsqu'il disait à ses apôtres : * J'ai encore beaucoup de choses à vous apa prendre; mais, en ce çioment-ci, vous ne seriez a pas en état de les supporter. Adhuc multa habeo a vobis dicere, sed non potestis port are modo. » (JOAN. XVI, 12.)

Après avoir appliqué la science théologique à la pratique du saint ministère, pendant quatre années de vicariat (l), Tabbé Darboy retourna à ses études favorites. En 1840, Mgr Parisisle rappelait, en qualité de professeur, au grand séminaire de Langres. Il allait désormais pouvoir, non-seulement se nourrir pour son propre compte de la divine sagesse, mais en inspirer l'amour aux élèves du sanctuaire.

« Malheur, a dit Bossuet, à la connaissance stéa rile q ai ne se tourne point à aimer et se trahit « elle-même (2)! »

On pourrait dire aussi : Malheur à la connaissance égoïste, qui refuse de se communiquer et trahit les autres!

* «» Ce n'est pas pour moi seul que j'ai travaillé, dit

(1) Voir à r Appendice la note i.

i^) De la cormaUtmce de Dieu et 4e soi-m^ne, ch. ly, § 10,

« dans la sainte Écriture le chaste et laborieux dis^ « ciple de la sagesse, mais pour tous ceux qui re- « cherchent la vérité : Nonmikisolilaboravi^sed om- « 7iibus exquirentibiis veritaiem » (Eccli. xxiv, 47); et il ajoute ailleurs : « Cette sagesse, qui est la mère ^ de toutes choses, je l'ai apprise sans déguisement K et je la communique sansj envie; tous les biens me u sont venus avec elle, mais je ne cache point ses « trésors. » [Sap. vn, 13.)

Elles sont donc aussi inspirées par la charité, c'est-à-dire par l'amour de Dieu et des âmes, ces veilles dans lesquelles, au prix de ces travaux de l'esprit où se trouvent à la fois tant de joies et tant d'angoisses, des heures d'écrasement et des heures d'extase, les docteurs se préparent à rompre à d'autres intelligences ce pain sacré de la vérité et de la science qu'ils ont gagné à la sueur de teurs fronts.

L'abbé Darboy, professeur au grand séminaire de Langres de 1840 à 1845, fit mieux encore qu'enseigner à ses jeunes élèves les éléments des sciencessacrées, il leur donna l'amour et la méthode du travail; il fut pour eux un initiateur àces recherches personnelles, originales, qui fécondent plus l'esprit que tous les exercices de inémoire sur des travaux de seconde main. Il serait facile de retrouver encore dans la génération ecclésiastique de cette époque la trace des enseignements donnés par ce

professeur dont l'exemple était plus persuasif que les conseils, et dont la précoce maturité attestait dès lors un esprit d'élite fait pour briller au premier rang.

Au milieu des travaux de cet enseignement, qui, dans nos grands séminaires, se complique toujours des soins exigés par la direction spirituelle des élèves du sanctuaire, l'abbé Darboy trouva le temps de composer et de publier son premier ouvragé. Il avait trente-deux ans lorsqu'il donna une traduction, faite sur l'original, des œuvres de S. Denys l'Aréopagile et précédée d'une introduction considérable où, après avoir traité de l'authenticité des écrits de l'auteur grec, il en résumait la doctrine. La critique a pu fiiire ses réserves sur la portée des conclusions données à sa thèse par le jeune professeur ; elle ne saurait en faire sur le talent incontestable déployé dans ce travail d'une théologie si haute, d'un style si ferme et si arrêté.

Chose étrange! ce fut ce livre qui ouvrit à Tabbé Darboy l'entrée des grandes affaires ecclésiastiques et qui devint pour une part l'occasion de sa haute fortune. On s'en étonnera peut-être, et on aura le droit de demander comment un travail de théologie mystique et spéculative put l'introduire dans une sphère où il n'aurait plus à traiter seulement avec les idées, mais avec les hommes, et où il faudrait beaucoup plus agir que contempler.

D'abord, c'est que ce très-net et ta^ès-vigourèux esprit n'était pas moins fait pour l'action que pour l'érudition; puis, parce que rien ne prépare mieux à agir que d'avoir beaucoup et profondément pensé, de même qu'il faut avoir su se taire pour apprendre à parler, et obéir pour s'initier à l'art du commandement.

Bientôt, du reste, un de ces incidents delà vie qui, au premier abord, semblent avoir peu d'importance, montra commBnt ce livre avait pu, à l'insu de son auteur, devenir pour lui le point de départ d'une très-brillante carrière.

Des modifications apportées en 1845 à l'administration intérieure du grand séminaire de Langres avaient décidé l'abbé Darbby, avec le consehr tement d'ailleurs de son vénérable évêque, à quitter son diocèse d'origine. Il savait combien Mgr Aifre aimait à seconder dans leurs efiForts les prêtes désireux de se vouer à l'étude et à la culture des sciences sacrées. Use rendit à Paris, sollicita l'honneur d'être présenté au prélat, et fut agréablement surpris de n'être pas un inconnu pour lui ; l'archevêque de Paris avait lu l'introduction aux Œuvres de S. D^nys l'Aréopagite, et était tout disposé à accueillir avec faveur l'auteur de ce remarquable travail.

Mgr Affre et l'abbé Darboy l Oi^ voudrait avoir pu assister à la première entrevue de ces deux hommes, qui semblaient alors si éloignés l'un de

l'autre : celui-là occupant un des sommets de cette hiérarchie dont celui-ci avait à peine franchi les premiers degrés ; le premier placé à la tète d'un grand diocèse, où le second venait modestement solliciter un humble*poste où il pût satisfaire son goût pour l'étude ! Ne serait-on pas tenté de s'écrier ici avec S. Paul, en pensant à la destinée de ce» deux hommes^ et au mystère de leur avenir que Dieu seul connaissait : 0 altitudo ! quant incomprehensibilia sunt judicia ejus I Mais ce que nos yeux mortels ne voient pas. Dieu le voit : il y aura entre ce pontife déjà illustre et ce prêtre encore inconnu une double affinité. Tous deux auront été assis sur la chaire épiscopale de S. Denys, martyr et premier évéque de Paris ; tous deux auront l'honneur d'empourprer leur robe dan§^. le sang de l'Agneau ; tous deux portent sur leurs fronts, et on aurait pu l'y voir dès ce premier entretien, la marque d'une sanglante et glorieuse prédestination, oui tous deux, le martyr de juin 1848 et le martyr de mai 1871 !

Placé d'abord comme second aumônier à l'ancien collège Henri IV, dont il devint premier aumônier en 1851, chargé de conférences à l'école ecclésiastique des Carmes, nommé en 1854 vicaire général par Mgr Sibour et honoré par S. S. le pape Pie IX d'une prélature romaine, vicaire général titulaire et archidiacre de Paris en 1855, l'abbé Darboy dé-

ploya dans ces diverses situations les qualités si remarquables d'esprit et de volonté qui l'avaient signalé à l'attention des archevêques de Paris.

Les archevêques de Paris !.ils passaient en effet avec une rapidité vertigineuse sur ce siège illustre- A Mgr de Quelen, dont les dernières années avaient été si troublées, avait succédé, en 1840, Mgr Affre^ lequel, moins de trois ans après avoir accueilli l'abbé Darboy dans son diocèse, tombait victime de nos discordes civiles.

Après Mgr Aflfre, tué en juin 1848, Mgr Sibour, au bout de neuf ans d'épiscopat, mourait de la mort la plus tragique, le 3 janvier 1857, frappé dans une église par le poignard d'un assassin ; de quel assassin, nous rougissons d'y penser et on nous épargnera l'horreur de le dire !

L'éminent et pieux cardinal Morlot faisait enfin exception à la loi fatale qui semblait condamner les archevêques de Paris à mourir de mort violente ; mais, après cinq ans et demi seulement, il était enlevé aux regrets et à la reconnaissance d'un diocèse qui a gardé fidèlement la mémoire de sa piété si profonde et de son inépuisable charité.

Or, à travers toutes ces vicissitudes, l'abbé Darboy, légué par Mgr Afifre à Mgr Sibour et par celuici au cardinal Morlot, semblait, si vous me permettez cette comparaison antique, comme celte

lumière qu'autrefois les coureurs du stade se transmettaient de main en main :

Et quasi cursores vitai lampada tradunt (1).

Ainsi, en tombant les uns après les autres sur cette arène qu'ils avaient arrosée de leurs sueurs ou rougie de leur sang, ces évêques se passaient le flambeau qui jetait déjà un si vif éclat, qui devait bientôt en jeter un plus considérable. Un instant, il est vrai, l'Église de Nancy disputa à Paris cette lumière si brillante, mais ce fut pour peu dé temps. On croit que le cardinal Morlot, sur son lit de mort, aurait appelé l'attention du chef de l'État sur son ancien vicaire général. Quoi qu'il en soit,, moins de quinze jours après la mort du vénéré cardinal, Mgr Darboy, évêque de Nancy depuis 1859, était appelé, le 10 janvier 1863, à recueillir la succession des trois archevêques dont il avait été le collaborateur si intelligent et le conseiller de plus^ en plus autorisé.

Parmi les devoirs que l'Église trace à Tévêque au jour solennel de son sacre, je trouve les deux suivants : le jugement et l'interprétation des choses de la foi, episcopum oportet judicare, interpreiari[%).

Juger, c'est-à-dire faire le discernement de l'er-

(1) Ltjcr. de Naturâ rerum, (2> Pontif. Rom. de Consecr. tp.

reur et de la vérité, des bonnes et des mauvaises doctrines, des idées saines et des principes dangereux ;

Interpréter, c'est-à-dire expliquer aux fidèles et aux infidèles, à ceux qui croient et à ceux qui doutent, à ceux qui hésitent comme à ceux qui sont fermes, les beautés, les grandeurs, le sens sublime de cette religion où se trouvent assez d'ombres pour que la foi soit méritoire, et assez de lumières pour que la foi soit raisonnable.

Qu'elle est importante, disons mieux, mes chers frères, qu'elle est nécessaire, à une époque comme la nôtre, la mission apologétique des évêques ! Quand l'apôtre S. Paul préparait son disciple Timothée aux devoirs de Tépiscopat, ne semblaitil pas caractériser, dix-huit siècles d'avance, la crise que nous traversons (1) ? Ne sommes-nous pas dans ces jours périlleux, iempora pericuiosaj où les hommes, enivrés de leurs découvertes scientifiques et de leuri5,conquêtes sur la nature, sont enflés d'orgueil, remplis d'eux-mêmes, très-disposés à croire que Dieu est une formule et l'humanité seule une force, homines elati, superbi^ blas* phemi ; et où, au lieu de remercier par l'action de grâces, Gelai de qui vient le génie, ils nepensent qu'à retourner ses bienfaits contre lui en blasphémant sa

(1) // Tim. m, 1-6.

providence ou en niant son être, blasphemi^ ingrcui scelesti; des jours enfin où, sous prétexte de donner chaque jour le dernier mot d'une critique orgueilleuse, on rend impossibles les conditions de la vraie science, et on stérilise, en le mutilant, cet esprit fait, non pas seulement pour chercher, mais pour posséder la vérité, semper discentes et nufi'^ quam ad scientiam veritatis pervenientes f

C'est bien alors que les gardiens de la doctrine sacrée doivent veiller, travailler, combattre pour protéger les étemels principes de la religion et de la morale contre la coalition des erreurs et des passions.

Ainsi avaient fait, dans les premiers siècles, ces évêques qui combattirent avec tant d'énergie et d'éclat toutes les attaques de l'esprit d'erreur contre les enseignements de l'Évangile, les Irénée, les Athanase, les Hilaire de Poitiers, les Augustin. L'hiâtôire nous les montre toujours sur la brèche pour repousser l'invasion du paganisme, de l'arianis^e, du manichéisme, du pélagianisme et de cent autres hérésies.

Anciens noms et vieilles erreurs, si on veut ; et,, eu même temps, erreurs qui, sous des noms nouveaux, sont toujours à peu près identiques à ellesmêmes. Plagiaire et singe de Dieu, comme l'a dit énergiquement un de nos saints docteurs, l'esprit de mensonge imite la conduite de ce père de TÉ-

vangile qui tire à la fois de son trésor les choses anciennes et les choses nouvelles, profert de tksaura suo nova et vetera. Les attaques contre le christianisme peuvent être nouvelles par la forme ; au fond, elles se répètent sans cesse, et les plus hardies d'entre elles ne sont que la déduction logique de principes déjà contenus dans des erreurs antiques, mais dont l'audace de l'esprit humain sait tirer des conséquences plus radicales.

En prenant possession du siège de Paris, Mgr Darboy avait admirablement caractérisé la mission à la fois apologétique et pastorale des évéques à l'époque où nous nous trouvons :

Défendre et propager la religion^ affirrm & faire connaître Je'sus-Christ et son Église, mairir tenir et au besoin ramener les âmes dans le chemin de la vérité, de la justice et du salut; faire prévih loir sufla terre les pensées qui sont celles de Di&i dans le del; convaincre, persuader, conquérir l^ âmes ; faire accepter et pratiquer f Évangile jW est le code souverain des individus et des 'p^ pies, la règle générale de leurs devoirs et de k0 droits (1).

Par conséquent, lorsque la religion est attaquée dans son principe fondamental, qui est l'ordre surnaturel; quand Jésus-Christ est nié ou défiguré;

(1) Mandement de prise de posaesiion, avril 1863.

quand les âmes sont exposées à des séductions qui les entraînent loin de la vérité et du devoir ; quand les passions soulevées vont résolument à nier tonte action de Dieu sur les affaires humaines, enlevant ainsi à la morale sa base et sa sanction, à la vie sa portée véritable ; quand l'Évangile, loin d'être le code souverain d'une nation, n'est même plus accepté parles individus; lorsque enfin, par une conséqueDce nécessaire, les mœurs, c'est-àdire l'honnêteté publique et privée, baissent chez un peuple dans la même proportion que la lumière de la foi pâlit et que les habitudes de la vie chrétienne s'effacent, il n'y a point à hésiter, et le premier devoir d'un évêque est de combattre avec la dernière énergie de si funestes erreurs.

La Providence avait évidemment préparé Mgr Darboy à remplir avec éclat cette mission d'apologiste. Elle le plaçait sur un des plus hauts sommets de la hiérarchie ecclésiastique à une époque où l'audace de tout nier emportait l'esprit humain au delà de toutes les bornes. Elle ramenait dans la ville du monde qu'on pouvait à bon droit regarder 3omme le foyer le plus actif de la propaganàe antireligieuse ; elle semblait même, à raison de la déliîateàse de sa sairté, avoir voulu presque exclusivenent renfermer sa mission d'évéque dans cette iphére des combats de la pensée, où, sans s'exposer i des fatigues qui eussent été au delà de ses forces,

«tense réservaat chaque jour dei^ heures fécondes pour le recueillement et pour Tétude, il pouvait rendre à la religion tes services les plus signalés. Enfin, elle l'avait très-libéralement pourvu des armas^qui conviennent à ce genre de combats*

Il savait beaucoup, il excellait à bien dire; il avait le don de parler un langage que les plus indifférents écoutaient avec plaisir, auquel les plua distraits étaient comme obligés de donner leur attention; il avait enfin, au plus haut degré, ce mélange de retenue et de force, de mesure et d'élan, qui permet à un apologiste expérimenté de ne jamais don&er d'avantages sur lui à ses adversaires, comme aussi de n'en laisser échapper aucun.

La divinité de Jésus-Christ^ la foi, la portée de la vie humaine, le devoir, la nécessité de l'ordre surnaturel et de la grâce pour le salut, la vérité et l'excellence de la doctrine chrétienne (1), telles sont les vérités capitales dont l'archevêque de Paris fit la matière de ses principaux mandements, toujours si remarqués par la solidité de la doctrine, la clarté de l'exposition et le don de mettre les nérités les plus hautes à la portée de toutes les intelligences : Otn prophetati hominibus loquitur ad j^xhortatimiem, œdi/icationem^ consolationem.

Il est'à remarquer d'ailleuts que dans cette grande

(1) Voir à r Appendice la note 2.

bataillé doctrinale où nous engageaient chaque joqt des attaques sans cesse renaissantes, jamais les adversaires de la religion ne furent tentés de se mesurer directement avec notre vigoureux athlète. Ilsifévitaient plutôt par une sorte de crainte instinctive qui Be venait un véritable honmiage rendu à son talent.

Pers^onne, en effet, mieux que Mgr Dariîoy, ne savait concilier dans la polémique une sincère et cordiale compassion pour les hommes étrangers à notre foi, avec une rare vigueur de langage à l'égard des écrivains dont la droiture lui était suspecte.

Il disait des premiers, avec autant d'hahileté que -de bonté :

Cetujc-là sont meilleurs qu'ils VLaffetttkt de le montrer y et c'est fustice de préférer leurs sêtOime^Us à leurs discours ( 1 ) .

Quant à la race dangereuse des sophi^es, <ks écrivains qui ont un parti pris contre la vérité religieuse et qui poursuivent avec un acharnement intéressé la destruction de toute croyance, il n'avait pou'r^ux aucun ménagement; et personne n'a parlé avec plus de vigueur de ces esprits pervertis qui, « venant se mettre* en contradiction avec le •« genre hqmain, essaient, de leurs faibles mains, « d'ébranleHe monument assis sur les affirnmtions,

« les travaux, les souffrances, les larmes et les « cendres de soixante siècles. »

Au nombre des armes dont S. Paul veut que nous soyons revêtus pour combattre les combats de Dieu, il mentionne le glaive de l'esprit, gladius spiritus (1), ce qui doit s'entendre d'abord et avant tout de la parole de Dieu et de la prière qui en donne l'intelligence; mais ce qui peut s'entendre aussi, dans un sens naturel et humain, du don de dire les choses avec verve et précision, de Tart de rencontrer ces mots heureux, qui dé^rment l'adversaire, ou, s'il persiste à lutter encore, le percent d'outre en outre, et en tout cas terminent le combat

Mgr Darboy maniait avec une re4«uitable supériorité ce « glaive de l'esprit, >» et les blessures qu'il a faites à tel système, à telle doctrine, à telles formules audacieuses delà critique contemporaine, ne seront de longtemps cicatrisées .

J'en veux citer quelques exemples ; au style vous reconnaîtrez l*homnje.

A-t-il affaire à ces disciples des écoles' germaniques venus pour nous traduire dans un beau langage les pédantesques dissertations de JStraus» contre la divinité du christianisme, et dont on a I dit avec raison qu'ils avaient été les preàçiiters éclai- * reurs de l'invasion allemande? Ce sont^ ie&.èspriis

(1) Eph, VI, IT.

malades qui croient avoir Paudace de la science et n'ont que la fièvre du paradoxe; des esprits faibles qui se croient forts parce qu'ils s'a/franchissent de la vérité, du raisonnement et du respect (1).

Veut-il démasquer ceux qui s'insurgent contre la religion au nom d'une morale plus haute et qui ne proclament le christianisme faux que parcs qu'ils le trouvent gênant?

Cest le cceur qui leur fait mal à la tête. Ce n'est pas la raison qui éclaire], c'est la passion qui aveugle.

Quand la foi baisse, ce n'est pas la vérité qui monte (2).

J'ajoute encore ce mot d'une justesse terrible, un des plus vaillants coups d'épée que ce soldat de la vérité ait portés aux ennemis de la religion :

Quand les hommes corrompent [la science, la science le leur rend (3).

C'est assurément une bonne fortune pour un apologiste d'avoir à son service des armes aussi bien trempées; encore faut-il savoir en user à propos et ne pas les manier à contre-temps ,

Il y a donc une Téritable tactique de la science apologétique, c'est-à-dire un art, une méthoîîe, des règtes dont legi défenseurs de la religion dans

(1) Mandement da earéme de ]864, p. 4.

(2) Mandement da carême de 1867, p. 11. ^.^ ;;

(3) Réfl. sur Y Imitation cto 7. C. n 43.

les différents siècles ne se sont jamais (partis.

Ce n'est pas seulement la religion qu^il faut bien connaître pour la bien défendre; il faut encore, et tout autant, connaître la nature des erreur» à com* battre et la tournure générale de cet esprit public qu'il s'agit d'éclairer et de guérir. .

En un mot, et pour emprunter le langage même de réminent archevêque : « il rie faut pas^ seulement avoir raison, il fiaut encore faire agréer que nous ayons raison; car notre mission et notre but étant de conquérir les[âmes et de les ranger à nos croyances et à nos sentiments^ à quoi servirait-il que notre cause fût bonne, si nous la plaidions de manière à la rendre haïssable à ceux qu'il faut précisément convaincre et surtout persuader (1)? »

Avoir raison :. voilà pour le fond; faire agréer qu'on a raison : voilà -pour la forme; — telle est en deux mots, a méthode des vrais apologistes, surtout de ceux qui, ne bornant pas les discussions théologiques à des chocs d'arguments, entrevoient toujours par-delà les systèmes et les formules ces âmes dont le salut ou la perte font l'enjeu de ces sortes de combats!

4près tout, et quelque forme que revête l'apostolat, il n'y a pour lui qu'une seule questi^gp, éclairer les âmes pour les convaincre, les convaincre

(1) Mandement de piisé do possession, 1863, p. 13.

pour les persuader, les persuader pour les sauver!

Oui, sfioiver les âmes, c'est le point de départ et le terme de notre vocation, le principe et la fia de notre sacerdoce; c'est ponr cela que nous nous sommes couchés comme des morts sur le parvis de cette basilique, en faisant le sacrifice de toutes les espérances terrestres ; et c*est pour cela que SDiis nous sommes relerés, dans la puissance de rjSsprit-Saint, pour courir à toutes les fatigues et à tous les combats de l'apostolat. Humbles ouvriers du Pève de âunille caebés dans la paisible obscurité du ministère ;ps»oissial, ou docteurs 4>bligés de nous lancer dahs les luttes publiques pour défendre le drapeau de Jéstts-Ghrist ; catéchistes appliqués à rinsbrudiôn des petits enfants, ou aumôniers nous peficlmnt sur la couche des m^ades et ctes blessés; pauvre missionnaire, se dédiirant 1^ ^eds pour évangéliser le sauvage, ou sueceaseur de S« Pierre parlant au monde entier avec l'autorité même de Jésus^hrist, tous, k quelque degré de la hiérarchie que nous soyons placés^ nous vous le déclarons, nous n^avons qu'une passion : le salut de vos &mes ; c'est pour elles, aimées en IHeu^ que nous nous sommes consacrés; pour elles que nous vivons, pour elles que nous serions prêts à mourir. {!t nous aussi, nous soufTrons de cette douleur sublime qui arra-

chait un jour à Tarchevêque de Paris ce cri si vraiment apostolique :

0ht oui, vous nous êtes chers! chrétiens rachetés par le sang d^un Dieul,». Permettez-nous de vous aimer et de vous le dire; le ccsur nous fait bien mal, si vous saviez l quand nous voyons vos résistances d la grâce. Prenez-en votre parti, au risque de vous déplaire par nos paternelles et tendres importunâtes^ nous ferons le siège de votre âme], aspirani à h conquérir pour Dieu et pour la bienheureuse éternité{\)\

Les mêmes pensées» les mêmes sentiments faisaient le |fond de ces allocutions dans lesquelles il excellait à gagner la confiance de ses auditeurs, à dissiper leurs préventions, à créer chez eux, par les plus salutaires émotions» des dispositions favorables à la naissance du sentiment religieux. « Je ne suis pas encore chrétien, disait « un jour un de ses auditeurs ; mais si j'entendais « souvent une parole comme celle-là, je ne tarde- « rais pas à le devenir. »

Un tel mot se passe de commentaire.

Toujours préoccupé de rappeler à des oreilles trop distraites par les bruits et les agitations de cette grande cité les vérités indispensables au salut, il avait résolu de compléter une des œuvres

(1) Mandement de 186S, p. 19.

les plus utiles établies parses vénérés prédécesseurs .

Nous nous rappelons encore avec bonheur ce temps de notre jeunesse où deux apôtres, doués de talents divers, mais animés d*un même amour pour les âmes et ne rivalisant que de zèle, attiraient autour de cette chaire de Notre-Dame, pendant TA vent et pendant le Carême, des milliers d'hommes de toute condition et de toute opinion, . accourus de tous les points de Paris pour se presser dans cette enceinte. Les conférences du Carême n'avaient jamais été interrompues, et depuis que le P. Lacordaire nous avait condamnés à son silence, cette grande tradition d'enseignemen apostolique s'était continuée avec éclat par un frère et un émule du P . R avignan .

Mgr Darboy résolut de rétablir les conférences de TAvent, suspendues depuis longtemps.

Avec quel empressement fut entendu son éloquent appel de 1864, quelle afifluence se pressa de nouveau dans cette basilique, et fut, à elle seule, un témoignage éclatant en faveur de la religion, avec quelle reconnaissance envers Dieu nous saluâmes Taurore d'un apostolat qui promettait les plus riches moissons : personne de nous, messieurs, ne l'a oublié! Hélas! quel soudain et terrible orage est venu briser ces espérances, et pourquoi ne pouvons-nous plus rappeler de tels souvenirs qu'avec consternation f

..— sas- Mais dans ce grand déchirement de nos cœurs, la charité nous lait un devoir de ne pas désespérer. 0 frère I voyez la trôi^ sanglante que la persécution a faute dans nos rangs. Yenez-y reprendre votre place! Revenez combattre avec nous sous le drapeau de Jésus-Christ et de Tuoité de la sainte Église ! Et si ma voix est trop &ible pour arriver jusqu'à vous, entendez, je vous en conjure, le sang de ce pontife immolé; c'est lui qni, avee plus d'autorité que jamais en ce moment, vous crie, comme autrefois David à un fils égaré : Mon fils! moq fils ! mon fils! fili mil (II Reg. xvm, 33.)

Si j'ai ramené à la mission de l'apologiste les travaux les plus considérables de Mgr Dari)oy, je ne dois pas cependant perdre de vue les autres parties de son ministère épiscopal.

Un évêque n'est pas seulement un docteur ^i enseigne : c'est un pasteur qui gouverné.

Il a au-dessous dé lui les prêtres qui travaillent sous ses ordres, et les simples fidèles. Il a audessus de lui le prince des évoques, le successeur de S. Pierre, le ch^ visible de cette magnifique hiérarchie de rÉglis&, dont Tordre est si imposant, et qui porte dans son unité un des traits les plus manifestement divins de son origine.

Je ne sortirai pas des limitas de la plus s(^upu-

lectse vérité en d»suit que notre archevêque avait au plus haut degré le sentiment et le respect de cette hiérarchie sacrée. Évéque de Nancy ou archevêque de Paris, sur ce point son langage n'a jamais varié. Homme d'autorité dans la sphère où il avait pour devoir d'exiger l'obéissance, il avait en même temps trop de foi dans l'âme et trop de logique dans la raison pour ne pas rappeler dans ses enseignements les Uens de subordination qui unissent les évêques des Églises particulières à Tévêque chargé par Notre-Seigneur de paître en même temps les brebis et les agneaux.

Et cette subordination se présentait à lui avec son véritable caractère : car il y a dans la sainte hiérarchie quelque chose de doux et d'intime qui rappelle les relations de la famille. Si Tévéque est comme le père des prêtres et des chrétiens placés sous sa houlette pastorale, lui-même se regarde comme fils vis-à-vis du prince des pasteurs, bien qu'il en reçoive le doux titre de frère.

Parce que F Église £St un gouvernement aussi bien qu'une école de vérité^ disait Mgr Darboy en prenant possession du siège de Paris, nous somtnes avec elle , dans les questions de conduite comme dans les questions de foi, assuré que la discipline porte bonheur, €t que tout ce qui se fait selon la hiérarchie est plein de mérite et d'efficacité. Ainsi donc VÉglise, ou plus explicitement le Pape^ son premier pçsteur et

— a34 — son chef auguste^ trouvera toujours en nous, nonseulement révêque fidèle au Saint-Siège, mais encore le fils respecttteux et prêt à faire plaisir à son

père{i).

C'est ce sentiment tout filial qui lui fit si souvent prendre la parole ou prescrire des quêtes en faveur du souverain pontife.

Dans plusieurs mandements uniquement consacrés à cette grande question, il proclama hautement les droits du saint-père, il recommanda ses épreuves aux prières des fidèles, et flétrit ses oppresseurs de toute Ténergie de son langage (2)

Si dans une controverse à la fois trop récen(e pour que j'en parle et trop célèbre pour que je la passe entièrement sous silence, l'archevêque de Paris crut devoir user de la liberté conciliaire visà-vis des questions soumises à l'examen et au jugement de l'épiscopat, cet exercice d'un droit incontestable ne lui fit jamais oublier cet attachement aux principes de la sainte hiérarchie qui était vraiment le fond de son âme sacerdotale. J'en ai pour garants les paroles qu'il nous adressât l'année dernière à son retour de Rome. J'en ai pour garants ces lignes si édifiantes que je lis en têt« de son testament, rédigé le 16 septembre 1870, à la veille de l'investissement de Paris : « Je meurs dans

(1) Mandement de 1863, p. 10.

(2) Mandements de Nancy et de Parii.

« la foi de la sainte Église catholique, apostolique m et rommne, croyant tout ce qu'elle croit, con- « damnant tout ce qu'elle condamne.

J'en atteste enfin la lettre qu'il écrivait au souverain pontife, peu de temps avant son incarcération, pour adhérer simplement à tout ce qui avait été décidé dans les assises solennelles du Vatican.

Hélas! la réponse du père commun des fidèles est arrivée trop tard pour consoler notre évêque dans les angoisses de sa captivité.

Mais on pourra dire que son dernier acte n'a été que la traduction des sentiments qu'il avait si noblement exprimés en prenant possession de l'Église de Paris ; être un évêque docile au Saint-Siège, être pour le Pape un fils respectueux.

Qu'il me soit permis, à cette occasion, de témoigner publiquement notre gratitude à l'éminent [et pieux pontife qui représente plus particulièrement en France l'autorité du siège apostolique.

Oui, Monseigneur, soyez reûiercié an nom du clergé de Paris d'avoir bien voulu présider en ce jour cette lugubre cérémonie. La démarche de Votre Excellence est plus éloquente que toutes les paroles pour exprimer à notre Église en deuil les sentiments paternels du cœur de Pie IX.

Je n'essayerai pas de dire ici tout ce que Mgr Darhoy était pour ce clergé de Paris dont il avait

été mOTihre avant d'être élevé à la dignité épscofttie, et dont par conséqu^t il conMiesait mieux que personne le» ressonrcœ et les beeoiûg, dont mieux que peraonne aussi a avait su apjHrécier le . dévouement et le bon esprit.

Dmx choses surtout rendront témoi^iage de la «dBdtude vraîment pastorale qui l'animait à regard de ses prêtres,

Je parlerai d'abord des conférences qu'il feisait chaque année pendant la refaraite annuelle du dergé.

C'est là qu'aidé à la fois de son expérience et de scm esprit, de sa mémoire et de son intuition, toupurs guidé par Tinstinct si vrai qu'il avait des besoins de la société contemporaine et du lôle du dergé au sdn de cette société, il aiuMt à nous paaderdenos devoire, de notre ministère, de notre adéoa sur les âm^ des mmlleures métiodes à employer pour &ire le bien. Ces conférences étok^ un véritaWe cours tle tactique apostolique, et l'exposé toujours lumineux, souvent éloquent, des mesures à prendre pour gagner contre repreur et contre le mal les batailles qu'ils nous livrent tous les jours.

C'est bien dans ces circonstances qu'il parlait * l'abondance du cœur. On sentait alors en lui le prêtre femiliarisé avec tous les détins du saint ministère ; l'apologiste convaincu que te meilleur des

aj^m^Eitsenfavear de la religm^>st lavie irréprochable d'an bon prêtre ; enfin Tévégue jaloax de maintenir dans son cl^;;^ l'esprit ecclésiastiiiue et les vertus dn sacerdoce.

Je trouve un autre gieige de sa igmMse sollicitude pour ses prêtres dans restitution de cette associalion fraternelle de prières et de saints sacrifices pour les prêtres âéfunts qu'il établit «i 1867, après l'avoir fait enrichir de nombreuses grâces spirituelles pflUr le souverain pontife.

N'eût-il fait que cda, Messieurs^ nous lui devrions le tribut de la plus profonde gratitude. Car enfin, vous le savez, une des conséquences de ce sacrifice initial par lequel il a fallu [u^élud^ à notre consécration, c'est de nous laisser bien isolés après notre mort. Sans doute, quelques âmes dévouées prieront pour le prêtre vénéré qui fut leur guide dans les difficultés de la vie et leur consolateur aux heures amères de Tépreuve. Ma(is en dehors de ce petit cercle, qui pensera au pauvre prêtre tonabé de fat^e et d'épuisement après avoir laborieusement usé sa vie au service de Dieu et des âmes? Ciomme ces vaillants et humbles soldats que nous ensevclissioûs naguère, au soir des sanglantes batailles, lui aussi aura travaillé, aura comibatlu, Bera mort inbonnu, ne laissant même pas après lui k trace vivante d'un nom.

n y avait là une laeune à eombder. Elle le fut par

rinstitution si pieuse établie par rordonnanceJu 23 avril 1867. Le prélat avait choisi le jour de sa fête pour doter son clergé de ce précieux secours; aux vœux qu'on était venu lui ofifrir, il répondait, en assurant à tous ceux qui en voudraient profiter, le bienfait inappréciable de prières après la mort.

Lui-même, le premier, aura recueilli le bienfait de cette inspiration si chrétienne et si sacerdotale, Dieu aimant à exercer une miséricorde toute particulière à l'égard de ceux qui auront eu pour leurs frères cette compassion surnaturelle et environné les âmes du purgatoire des sollicitudes de la charité.

Je ne puis plus que résumer en quelques mots les autres œuvres qui remplirent cet épiscopat si court. •

Des églises nouvelles fondées; Notre-Dame rajeunie par une restauration pleine de goût, et recevant pour la première fois, depuis sept siècles, l'honneur de la consécration; la crypte de l'église des Carmes disposée avec un soin pieux pour devenir le reliquaire de ces victimes de septembre 92 qui ne devaient pas être nos derniers martyrs ; les études ecclésiastiques mises en honneur par les ordonnances si sages et si méthodiques relatives aux examens des jeunes prêtres ; nos solennités tbéologiques de la Sorbonne relevées par la présence d'un pontife qui avait le droit de parler avec auto-

rite de toutes les branches de la science sacrée, et le don d'en parler toujours avec éloquence ; les pauvres paroisses des faubourgs et de la banlieue soutenues par des aumônes; les œuvres charitables, et particulièrement celles qui avaient pour but réducation religieuse de l'enfance, encouragées par des allocations dont la mort du prélat n'a pas tari la source, puisque, ces derniers jours encore, parles mains de sa pieuse sœur, interprète si autorisée de ses désirs, ces œuvres recevaient, avec le souvenir si précieux de Monseigneur, de nouveaux moyens pour continuer le bien commencé : tels sont les détails édifiants auxquels je ne puis consacrer qu'une mention insuffisante.

L'archevêque de Paris semblait être arrivé au comble des dignités humaines. Je me hâte d'ajouter qu'elles ne l'écrasèrent jamais, et qu'il les porta toujours avec aisance, les dominant par une âme plus haute qUe sa situation.

Cependant, il avait encore d'autres sommets à atteindre et Dieu n'avait pas dit son dernier mot. ' On parlait vaguement dans le public du dessein fermé entre les deux puissances, l'Église et l'État, de couronner les mérites de l'archevêque de Paris en mettant sur ses épaules cette pourpre cardinalice qu'avaient honorée les vertus de son mo* deste et regretté prédécesseur.

Mais les pensées et le» mes de Dieu sont bien

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éloignées des nôtres. Nous ne savions pas {de queUe pourpre glorieuse allait être revêtu le 236* successeur de S. Denis.

Dans un commentaire de Vlmitation auquel je regrette de n'avoir pas le temps de m'arréter (1), Tabbé Darboy avait écrit en 1855 ces paroles significatives;

Ne aurons point notre cœur à la fascination des foies et des biens terrestres; mais passons à travers comme d^ hommes qm doivent aller plus haut et plus loin (p, 39).

Le moment était venu où ces paroles si chrétiennes allaient se réaliser pour lui. Quand Dieu veut élever une âme, et la faire monter plus haut, il la doue à la croix sanglante de son Fils.

Nous touchons à Theiûre des suprêmes épreuves.

Pendant les années si rapidement écoulées de son épîscopat, Mgr Darboy put être témoin d'un double travail opéré en sens contraire dans cette France qui lui était si<5hère et dont la gloire lui tenait tant à cœur.

A juger les choses uniquement par le dehprs, notre société accomplissait chaque jour de nou-

(I) Voir A rAfpendioft 1* note a.

veaux progrès, son gouvernement prenait plus de consistance, et l'accord de tous les intérêts semblait être te plus sûr de tous les préservatifis contre les menaces de Te^it révolutionnaire.

L'année 1867 avait été comme l'apogée de cet empire en faveur ducpid. la France s^était abdiquée elle-même, croyant avoir d'avance résolu les difficultés et conjuré les périls le jour oii elle aurait remis à un seul bomme le sdn de tout penser, de tout vouloir et de tout &ire en son nom.

C'est tu printemps de cette année que le monde entier avait été convoqué dans cette capitale pour y venir contempler notre prospérité, écbanger avec nous les produits de son travail et de son industrie, et faire servir toutes ces éonquètes pacifiques à la satisfaction de ce besoin de luxe et dé jouissances .qui éttdt dévenu l'universel instinct et la passion dominante de toutes 1^ cltésËS. '

Le mondl3 entier répondit à. cet appel. Vieilles sociétés et naissantes civiliserons, peuples décrépits et peuples à denii barbares, nations et souvevefains, empires et républiques, tous vinrent, tous admirèrent, tous furènl éblouis, tous fiCenivrèrent à la coupe eûcbanteresse que leur présentait Lutécé, organiseyDft la fratem^ universelle du plaisir.

C'est alors qi^ Pûm^ et la France, et le maître qu'ils s'étaient donné, laissèrent monter à leur cœur ces pensées d'orgueil et d'infeituation qui avaient

autrefois perdu l'opulente Tyr, la reine des mers!

« Nous voici arrivés au comble de la gloire! O « Tyre^ tu dixisti : Perfecti decoris ego sum (1) ! »

On eût cru voir le génie de la France porté dans un qhar de triomphe autour duquel le monde entier faisait cortège I Et repleta en et ghrificalà ei nimis.

Et de ces foules^ éblouies de tant de merveilles dues au travail de l'homme, enivrées de toutes les jouissances rêvées par des invaginations corrompues et par des sens blasés, s'échappa ce blasphème : Il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme, el la religion nouvelle de l'humanité afifranchie par le travail et mise en possession du souverain bien par la volupté, ce sera de s'adorer elle-même : Elemtum est cor tuum et dixisti : Deus ego sttm ^ in cathedra Dei sedi. (EzeCh. xxviii, 3.)

Au milieu de ce ciel en apparence si serein, on avait bien signalé çà et là des points noirs et quelques-uns de ces nuages qui recèlent la tempête, mais le scrutin du mois de mai 1870 semblait avoir dissipé toutes les craintes. Consulté de nouveau dans ses comices, le peuple français avait répondu, comme autrefois, par des millions de suffrages; et l'Empire, menacé de caducité, s'était rajeuni dans cette urne électorale où il avait trouvé à la fois un second baptême et une nouvelle absolution.

(1) EZECH. xxvu, 3.

Pendant ce temps, un travail formidable de dissolution s'accomplissait dans les entrailles mêmes de cette société si infatuée de sa force et si peu défiante de son apparente prospérité.

Tandis qu'en haut l'agiotage, le luxe effréné, et toutes les concupiscences de l'orgueil et des sens se donnaient en spectacle et allaient porter jusque dans les rangs les plus obscurs l'influence fatale du mauvais exemple; en bas^ la souffrance exploitée par l'envie, l'ignorance égarée par une littérature impie, et tous les instincts pervers disciplinés par la révolution, préparaient contre l'ordre social une coalition immense.

D'abord sourde et contenue, puis bientôt s'enhardissânl par ses propres audaces, la conspiration du mal ne tarda pas à marcher résolument, enseignes déployées, avec tout le fracas de ses thèses radicales, de ses afBb^mations cyniques et de ses plus cyniques négations.

Il n'y avait plus à s'y tromper, et la relation logique qui existe entre les attaques contre la foi et les menaces contre la société jse montrait avec une évidence qui devenait à elle seule la plus décisive des démonstrations. On voyait clairement pour* quoi « ces hommes avait fait la solitude dans le « ciel; » — c'était « pour installer l'anarchie sur - la terre. » Et « il n'était pas malaisé de prévoir « que cette foule pour laquelle on réhabilitait le

« vieux 'paganisme avec ses attraits s^isûels et « grossiersi voïklrait tirer à son pr(^t tout^ les « côBséquences des blasphème et des âBormi* « tés (1) » que les sophistes de la presse ou des jréanions populaires me cessaîrat de lui débitor* /

Quelque confiance que pût avoir rarcbevéqofi de I^ris dans le régime qui gouvernait la Fraoce, et dans Thomme qtai persoimifiait ce té^sm, oette confiance ne fut jamais de l'aveuglement.

Cet esprit si. pratique et si expérimenté voyait très-nettement h quelle conclusion Ismienlal^ de* vait âitalemrat abo«fif «e d^v^gcmdage d'idées et ce honteux abaissement des mœurs.

Dans une lettre pairtorale de 1867, il crul devoir appeler l'attention des politiques sur 1^ conséquences redoutâmes d'une situation qui s'aj^ vait d'autant plus que la prospérité maiééàkear courageait davantage les hardis coups de main de l'agiotage et les débordemiœte d'un luxe ého^

Ouiy disait*-il) lorsque iesid&$4es moim mùm^ et lei mains religieuses répandent le vertige dm les esprùs, la perversité dans lés cœurs ^ et la Iteenee, le Juxe effréné, les 6e$ei$%s farces dans h$ Mtudes, un four ment ^ f opinion ee troMe; la prudence des soj/ee devient courte^ Imtr force est emptehée; etU ne fautfu^un ^ mUie accidents dsnt

(1) IfaiMlemeiit d« ratent 186S, p. il.

r existence des peuples est remplie paair que tout un enàetkble d'institutions s'tàAme demi un suprême éeraulement{l).

Cet avertissement si grave donné à l'empire par une voix qui ne pouvait lui être suspecte ne fut pas . entendu. .

Cependant, au milieu de l'enivrement des intérêts satisfaits, et du concert des flatteries intéressées, un véritable ami de son pays, un citoyen courageux, avait jeté ce cri d'alarme : « Il n'y a « plus une seule faute à commettre (2) ! » •

La parole de l'homme d'État se perdit comme l'avertissement de l'évêcjue dans le tumulte des fêtes. On roulait à l'abinie et on s'y précipitait couronné de fleurs.

Il y a juste un an que la faute suprême fut commise, et que se produisit, contrt toute prévision, un de ces accidents qui suffisent, quand le sol a été profondémeût miné par l'impiété et la corruption, à déterminer les suprêmes et irréparables écroulements.

^^ Cet ensemble d'institutions que des millions de voix avaient acclamé quatre moi^ auparavtnt disparaissait dans l'abîme, laissant la France couverte deruines et entamée par une cruelle invasion-

Avec une implacable continuité, les revers ft'a-

(1) Mandement du carême de 186t, j). 28. Voir TAppendioe, note 4.

(2) M. TiUEB». Disc, de 1867.- * •

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joutent aux revers; après la campagne d'Alsace, celle des Ârdensës ; après la capitulation de Sedan, la marche des Allemands sur Paris, et à la mi-septembre le commencement de ce long siège destiné hélas! à exaspérer le mal intérieur qui rongeait le cœur de la France, en même temps qu'à mettre en relief, devant le monde entier, ses qualités incontestables.

Toutefois, pendant quelques mois, et à cause même de l'excès de nos désastres, on put espérer que le remède sortirait du mal.

Ne soyons pas injustes, et, après avoir stigmatisé, comme elle le méritait, la folie criminelle de ceux qui avaient sacrifié à lajouissance l'honneur et la force du pays, gardons-nous de méconnaître tant de prodiges que la foi en Dieu, le dévouement à la patrie et l'amour de la France ont enfentés au milieu même de nos revers !

Oui, j'ai parlé assez franchement de notre corruption et de nos hontes pour avoir le droit de saluer publiquement tant d'actions magnanimes, tant de sacrifices héroïques, tant de patriotiques et de chrétiennes vertus.

Non, je ne vous oublierai pas, humbles enfants de nos campagnes, qui,'trahis par la fortune, avez su jusqu'au bout vous battre comme des lions et mourir comme des agneaux, doux envers la souffrance, pieusement résignés à de cruelles tortures,

couvrant de vos baisers le crucifix que nous vous présentions» et, dans vos héroïques délires^ n*appelant autour de votre couche funèbre que la France et votre mère : Pune pour lui souhaiter une victoire, l'autre pour lui envoyer un adieu !

Oui certes, les vainqueurs ont pu l'emporter sur nous par le nombre, par la stratégie, par leur savante organisation; mais, si le succès n'est pas le dernier mot des affaires humaines, si, même après que la fortune a prononcé, il est permis de peser les mérites respectife des victorieux et des vaincus, qui ne saluera au moins avec respect chez ceux-ci tant de soufifrances supportées avec courage, tant d'actes de dévouement accomplis avec simplicité, tant d'abnégation et de charité mises au service des victimes de la guerre, en un mot la manifestation de ces grandes qualités de l'esprit et du cœur, qui laissent peut-être à la France la plus belle part, même après qu'elle a été envahie, saccagée, rançonnée, nuutilée par un ennemi aussi impitoyable que fort, et aussi incapable de générosité après la victoire que de fautes pendant le combat? ; Au commencement de cette terrible guerre, I Mgr Darboy avait, au nom de son diocèse, renoui vêlé le vœu de Louis XIII et placé la France tout entière sous le patronage de la sainte Vierge. Cette pieuse inspiration rattachait la France du présent à celle du passé par ce lien si doux de la confiance

envers Marie, qui survit à tcmtes les révolutions et demeure pour nous, au milieu de TinstabOité des choses humaines, la plus douce das espérances et un inébranlable point d'appui -

Après avoir pourvu aux nécessités du service religieux sur les champs de bataille et dans les ambulances, après avoir eu la consolation de voir son clergé unanimement empressé à répondre i son appel, l'archevêque de Paris ne perdait pas de vue sa mission principale, qui était d'tolairer lésâmes et de commenter à son peuple les leçons terribles des événements. Plusieurs fois, il fit lui-même la visite des blessés, et leur porta par sa seule présence de précidux encouragements. Mais, restant jusqu'au bout le docteur chargé de juger et d'interpréter, il résuma admirablement dans sa lettre pastorale du 21 novembre 1870 les caœses princi^ pales de nos revers, et ne craignit pas d'y montrer, avec la leçon toujours salutaire de l'épreuve, ce caractère du châtiment qu'il importait si jfort de conçrendre, et dont il importait plus encort de profiter.

Lui-même aussi, à l'exemple de ces grands évêques qui avaient voulu parler à leurs peuples pour leur expliquer la conduite de la Providejice au milieu des plus douloureuses calamités, voulut rompre le pain de la divine parole à cette population de Paris dont il n'était pas nécessaire de releyef le cou-

rage, mais à laquelle il fallait persuaaer de surna- . turaliser les privations, les souffirances et la mort* .

Il vint ici, et, dans cette même chaire où je suis, il commenta ce beau texte du psaume 33* : a Le Seitc gneur est près de ceux qui sont dans la tribula- « tion, et il sauvera les humbles d'esprit : Juxta est « Dominus us qui tribulaio sunt corde, ei humiles « spiritu salvabit. »

Pieux et patriotique souvenir qui demeurera toujours dans les annales de l'éloquence sacrée,/ au sein de ce grand diocèse, et qui fera désormais partie de l'histoire de Notre-Dame ! cette homélie de Mgr Darboy, la dernière si je ne me trompe, fut prêchée, le mardi 24 janvier 1871, au milieu des horreurs de ce sauvage bombardement qui n'avait même pas pour lui l'excuse d'être le prélude d'un assaut militaire, et qui, du reste, a fait plus de mal à nos ennemis qu'à nous. En effet, nous avons pu réparer les dommages faits à nos maisons; eux ne répareront jamais la brèche faite à leur honneur. Non, je le dis bien haut, et l'histoire parlera comme moi, ces milliards qu'à cette heure môme les vainqueurs entassent et comptent sou par sou, ces milliards sont bien le fruit de leur rapine ; mais jamais; jamais ils n'en ferontleprix de leur gloire! {.

Paris tombé sous les coups de la faim et de la faim toute seule, l'inévitable mais douloureuse paix conclue, il s'agissait pour le pays de se recueillir devant

les terribles avertissement» de la Providence, de panser ses blessures, de se mettre avec dignité au« travail de la restauration nationale (1)1

Hélas ! moins de quinze jours après la fatale ca* pitulation, Paris accusait par le caractère de ses élections le mal profond dont il était atteint et que sept mois de malheurs n'avaient pas guéri.

Les désastres mêmes de la France venaient servir comme à souhait les desseins parricides de cette secte pour laquelle l'idée de patrie n'est qu'un préjugé de plus à proscrire, avec les préjugés de la famille, de la propriété, de la religion.

Le 18 mars, par une permission du Dieu sous la main duquel la France n'avait pas su encore s'humilier et se frapper la poitrine (2), une nouvelle date, plus honteuse que toutes les autres, s'^ajoutait à la liste déjà si remplie de nos néfastes journées. Par respect pour les voûtes de ce temple, pour l'auditoire qui m'écoute et pour ma propre parole, j aurais voulu, dans ce discours, ne pas nommer la Commune. Il faudra cependant me servir de ce

(i) Voir à TAppendioe, la note ^.

(2) Finem non hdberU flagella calesHsjustitiœ,quianec inter flagella correctœsunt actionis culp(B{S. GsEO. M. in Ezech, L. II. Hom. n, n» 22). Ayant eu occasion de voir Mgr l'archevêque le 20 mars, c*est-à-diré à ce moment où tout le monde pensait que l'ignoble satumale du 18 ne ^onyait durer, et qu*elle serait tuée par le ridicule sans qu'il fût besoin de recourir à la force, je fua très-surprift d'esteadre Sa Grandeur me dire : « Cela durera ainsi encore quelques jours, pui& •• cela deviendra pire. ^ VwpdhffuU était TimiaMiit pr<^liète.

nom odieux, destiné à effrayer Tavenir par lè souvenir de là plus inepte et de la plus criminelle des ' émeutes <5ontre la souveraineté du pays et contre l'autorité de la loi. Bientôt, il fut impossible de se ' faire illusion sur la situation qui était réservée aux membres du clergé. Les grandes protestations du socialisme athée en faveur de la liberté de conscience ne donnaient le change à personne. Comme toujours, les ennemis du christianisme n'avaient c[u*un instinct, celui de la persécution. L'archevêque de Paris n'en résolut pas moins de rester à son poste.

Il eût pu — des saints l'ont fait — se dérober par la fuite à une arrestation presque certaine.

Il fut averti du jour où elle aurait lieu.

Il demeura à l'archevêché, plein de calme, maître de lui-môme, absolument décidé à faire jusqu'au bout ce qu'il estimait être son devoir, et à attendre la manifestation de la volonté de Dieu dans les événements (1).

n ne Tattendit pas longtemps. Le mardi saint 4 avril, Tarchevêque de Paris, arrêté comme otage par ordre de la Commune, était emmené en prison, -et quittait, pour n'y plus revenir, ce palais archiépiscopal, où naguère, premier pasteur d'un vaste diocèse, grand aumônier de l'Empereur, sénateur,

0) Hùo pQéim$ noêtrwn êti ètwrê 9uk Dêi mrbiMo^ q/mm fugêfê êub nostrû» . {Tbbtull. de Fuga m per«.)

il avait vu se presser autour de lui les personnages les plus considérables, et, aux yeux de beaucoup, paru tenir le faîte des prospérités humaines.

Nous devons, nous théologîens, faire une scrupuleuse attention à ne pas prodiguer hors de propos le nom si enviable de martyrs à ceux des nôtres qui succombent à une mort violente dans l'accomplissement de leur devoir. Cependant, et avec quelque circonspection que nous &ssions l'application de ce titre d'honneur, comment le refuser à ces prêtres, à ces religieux, à cet évêque en qui on a voulu très-expressément persécuter la religion, et proscrire avec le nom de Jésus-Christ jusqu'à Pidée même de Dieu (1)?

Quand les Juifs jetaient des pierres à Notre- Seigneur, et qu'ils lui disaient : « Nous te lapidons « parce que, n'étant qu'un homme, tu te fais passer « pour Dieu, » certes leur intention était assez clause: c'était bien en témoignage de sa divinité confessée et méconnue que le Sauveur avait à supporter leurs outrages (2).

(t) M J'en ai une doace confiance, si Dien fait de nous, prêtres et religieux, des otages et des viotimet, c'est bien in odHtm fUM, in ocd'um maminis Chrisii Jesu. n (Lettre du P. Duooudray au P. de Ponlevoy, IC mai 1871. V. Touvrage du P. de Ponle\'oy, p. 109). « Oh ! oui, ils u sont bien martyrs, mille fois plus martyrs que ceux des pays infidèles.» {JRelaiion de Vàbbé Perny, misêionnaire m Chine et prisonnier à la Roquette^

p. ni).

(2) Lapidamui te^ quia <ti, komo cwn «i'«, fàcie teipsum Dewm, (Joahn. X, 33.)

Le motif de la persécution du clergé de Paris en 1871 est tout aussi évident. Le détù de ces prêtres, — on l'a dit à un d'eux (1), et l'aveu est trop précieux pour que les futurs historiens de l'Église ne l'enregistrent pas avec soin, — leur dékt unique, c'était d'être prêtres. C'est donc vraiment en haine de Dieu et de Jésus-Christ qu'ils ont été proscrits.

Pour lifonseigneur, on lui fit l'honneur de lui dire plus explicitement son crime. « Il y a dix-huit « siècles, lui a-t-on dit avec l'emphase du style ré- « volutionnaire, que vous embastillez la libre pensée « au nom de Jésus-Christ. Le tour de la libre pensée * est venu, ce sera moins long. »

Réduite à ces termes, la question devenait d'une simplicité à la fois terrible et consolante. Nos chères victimes étaient l'enjeu d'un duel à mort entre le christianisme et l'athéisme. Les causes déterminantes du martyre ne sont pas plus théologiques en Corée et au Japon .

C'est donc bien vers le martyre que la Providence conduisait l'archevêque de Paris.

Il semble en même temps qu'elle eût voulu l'y préparer de très-loin, et même, en une certaine mesure, l'en avertir par de secrets pressentiments: ^ je serais tenté de lui appliquer cette belle réflexion faite par S. Augustin au sujet de S. Cyprien :

<1) Témoignage de H. Tabbé Amodru, rioaire à Notre-Dame de« Vietoireft. — Voir sa brochure si dramatique, intitulée La Roque tt^^

« Il fallait, dit-il^ que dans les paroles du docteur « on trouvât d'avance l'âme du martyr ; comme plus « tard, dans l'âme du martyr, on devait reccmnaître « les enseignements du docteur. Ut in verbis do- « eentisprœnoscereturanimusmartyris, etinanimo ft patientis recognoscerentur verba doctoris (l). »

Ainsi, en 1863, dans son premier épanchement avec le diocèse de Paris, notre nouvel archevêque, parlant du « milieu orageux » où l'engageait sa haute dignité, ajoutait, avec la simplicité d'une conscience qui a mesuré d'avance toute l'étendue de son devoir, qu'il était « prêt à donner sa vie « pour l'Église (2). »

Quelques années auparavant, dans son commentaire sur Y Imitation^ il avait dit : « Il nous feut « soufirir, si nous prétendons aimer Jesus-Ghrisl. « La plus haute preuve de notre amour serait le « martyre par fe/j^usion du sang (3). »

Reconnaissez -vous, mes frères, dans les paroles du docteur l'âme du futur martyr ? Ut in verbis doctoris prœnosceretur animus martyris .

Mais voici qui est à la fois plus frappant et plus touchant.

La première fois, oui, la première fois que l'abbé Darboy eut l'honneur d'annoncer l'Évangile à un

(1) s. AvG. Serm, 312 m wii. S. Cypr. n' 6*

(2) Mandement de priser de possession 1863.

(3) Im, de J, C.p. 241.

auditoire chrétien, ce fut pour parler avec enthousiasme de ceux qui souffrent et meurent en martyrs.

C'était le !•' octobre 1836, à F^yl-Billot, dans sa paroisse natale. Il n'était encore que diacre, et ne devait recevoir que deux mois et demi plus tard l'ordination sacerdotale.

Il prit pour sujet de son sermon le triomphe de la religion chrétienne, et indiquant la part considérable prise à ce triomphe par ceux qui ont soufifert persécution pour Tamour de Jésus-Christ, il laissa échapper de son cœur ces émouvantes paroles :

Fidèles à l'exemple du Seigneur qui s^est volontairement livré à la mort pour le salut du monde, ils sont descendus gaiement dans les cachots , ils ont baissé silencieusement la tête sous le fer du bourreau, ils ont noblement présenté leurs poitrines au glaive des assassins. Ah 1 intrépides témoins qui êtes morts au champ d^ honneur pour le nom de Jésus-Christ, obtenez à ceux qui m'entendent une pensée de foi, afin qu'ils puissent comprendre votre tranquille héroïsme, et que c^ était Dieu qui soutenait l'Église au milieu de ce grand orage (1).

Ainsi, la première fois que le futur archevêque

(1) J*ai eu le bonheur d'avoir entre lei main? pendant quelques jours le manuscrit de ce premier sermon^ ainsi que les notes écrites au crayon, qui servirent de thème à Thomélie du 24 janvier 1871. Princ^tivm et finis.

de Paris avait pris la parole dans rassemblée des fidèles, il semble que Dieu lai eût montré, trentecinq ans d'avance, les détails de son propre martyre, les cachots, les assassins, les victimes pr^ntant noblement leurs poitrines, et ce tranquille héroïsme dçs témoins du nom de Jésus-Christ. Vt in verbis doctoris prœnosceretur animus martyrUl

PluÎB lard, écrivant Thistoire de S. Thomas de Cantorbéry, l'abbé Darboy, dès les premières lignes d'une introduction qui est à elle toute seule un chef* d'oeuvre d'érudition historique et théologique, faisait cette solennelle profession de foi :

V homme tire sa gloire des principes qu'il représente et du courage avec lequel il les professe et les défend (1). Heureux qui s^est enrôlé sous le drapeau Â*une noble cduse, qai sait vivre et^ au besoin, mourir pour elle ! oui, souffrir et mourir pour avoir

mmé r Église, cette destinée est belle et utile entre toutes I

Quelque temps après avoir publié cet ouvrage, et étant déjà honoré de la dignité épiscopale, Mgr Darboy reçut tm magnifique cadeau . On venait lui offrir la croix pectorale du saint pontife dont il avait retracé les combats et l'héroïque mort. 11 répondit tranquillement à la personne qui lui apoortait cette relique si précieuse de S. Thomas de

(1) Introa. p. 1.

Cantorbéry : « J*eii accepte l'augure, comme arche- « vêque et comme martyr. »

Restait en effet, Messieurs, à accomplir jusqu'au bout le plan mystérieux de la divine Providence voulant mener cette vie plus haut et plus loin, au prix d'une passion terrible et d'une cruelle mort.

« Gomme il avait cru, dit S. Augustin du grand a 'martyr de Carthage, il parla; et comme il avait « parlé, il souffrit, enseignant dans sa vie ce qu'il « devait accomplir par sa mort, et accomplissant « dans sa mort ce qu'il avait enseigné dans sa vie : « Iste quia credidit, locutus est; quialocutus estf « passus est : hoc ergo doeuit in vita quod fecit, « et hoc fecit in morte quod doeuit (1). »

Heureux, Messieurs, heureux ceux qui réalisent dans toute son étendue ce programme si simple et si fécond tracé en quelques mots par un des maîtres de la parole apostolique! Oui, heureux ceux à qui Dieu &it la grâce de ne dire que ce qu'ils croient, d'être d'une absolue sincérité dans tout ce qu'ils enseignent, de ne jamais forcer par de vaines ou menteuses amplifications la mesure de ce qu'ils sentent! Heureux ceux qui donnent ainsi à leur parole ce cachet de loyauté, de probité, d'honneur, qui- est un des signes les plus authentiques de l'action du Saint-Esprit dans notre ministère et en

(1) s. AuG. Serm, 312 in wU, S. Cypr.

même temps un des plus sûrs moyens de persua^ sioD. Iste quia credidtt, locutus e$tl Heureux aussi ceux à qui Dieu accorde TboDueur de prêcher rËvangile autrement que par l^.urs paroles, et qui, mis en demeure de confirmer leur foi par leurs actes, leurs discours par leur vie, ou, s*il le &ut^ parleur mort, ne sont pas trouvés au*dessonsde leurs principes, et soxd; eux-mêmes l'éloquente dé* monstration de leurs exuseign^nents : IsU quia hcutus est passus esi^ hoc fecit in morte quod docuit !

Cette double grâce fut &ite à Mgr Darboy* Il avait tracé d'avance la ligne à suivre aux heures périlleuses de la persécution. Jusqu'au dernier instant, ses actes ne furent [qu'un vivant commentaire de $es paroles. Quia credidit^ locutus est; quia locutus esi^ poMSUs est.

En 1866, dans son beau mandement sur le de* voir ilavsdt dit : « Onekercbe ses aises quand on vit <K p(mr soi; mais à qui aime véritablement son de* « voir^ répreuve ne fait pas peur (1). »

C'est dans la simplicité et la force de ce sentiment du devoir que l'archevêque de Paris, prévenu de son arrestation, attendit de pied ferme qu'on vint mettre la main sur lui (^. S'il eut un soud

(2) Tout récemment (Sem, ReUg. de ParU du 25 nov. 1871) un autre précieux détail a été révélé an public. Dans le procès relatif à la captivité des otages, M. l'abbé Eleinklauss, appelé comme témoin, a raconté qu'on avait pu faire entrer daaf la prison de» nniformea de

ditor^f oe fut uniquement pour ses plus intimes collaborateurs. Il aurait voulu leur persuader de ne pas s'exposer à la persécution ; mais eux, par un sentiment bien digne dé leur cœur sacerdotal, résolurent de ne pas séparer leur cause de celle de leur archevêque, et de le suivre jusqu'au bout; et si un seul d'entre eux, le plus âgé, Iç doux et vénérable prélat que depuis bien ded années le clergé de Paris environnait de son affectueux respect, a eu Thonûeur d'être immolé (1), ses collées du moins n'imitèrent pas les disciples pusillanimes qui avaient abandonné le Sauveur aux approches des satellites du Sanhédrin. Et relkto eo fugerunt. Toute l'administration diocésaine fiit prise avec le premier pasteur.

Le temps me manque pour suivre nos -martyrs

de prison en prison : à la Conciergerie, à Mazas, à

La Roquette, stations de la voie douloureuse qui

devait les conduire toujours phis près du lieu où le

\ sacrifice serait consommé.

capitaines destinés à favoriser l'évasion de Mgr Darboy et de M. le président Bonjean. Celni-ci mit le képi sur la tête de l'Archevêque et Ini dit en riant : « Cela vous va très^bien ; avec toute votre barbe u vous avez l'air d'un capitaine fédéré. » Mgr Darboy ne voulut pa& fuir ; il dit à M. Bonjean : « Cela ferait du tort à la religion ; mais « vous^ vous avez une famille, sauvez-vous. » M. Bonjean a répondu : « Monseigneur, si vous ne sortez pas, je ne sortirai pas. Je resterai M avec vous pour l'honneur de la magistrature. »

Inutile de faire ressortir la beauté de oe simple et sublime dialogue.

(1) Mgr Surat, protonotaire apostolique, archidiacre de Notre* Dame et premier vicaire général du dioeèst.

Là, on les fait souffrir et on les injarie ; on leur mesure avec parcimonie le pain du jour (1), et, par une cruauté plus froide, on vient troubler le repos déjà si difficile de leurs nuits (2). Tour à tour, on les assaille de questions captieuses et on les environne d'un silence de mort, leur laissant ignorer tout ce qui se passe dans là grande cité, devenue la proie de la plus inepte et de la plus sauvage des révolutions ! Tantôt on cherche à les effrayer par des menaces dont la réalisation est encore éloignée, et tantôt on les trompe par de mensongères espérances.

Au milieu de toutes ces vicissitudes, sous le poids des souffrances corporelles dont il était accablé et qui le firent véritablement passer par une lente agonie de cinquante jours, Monseigneur gardait une paix profonde : on retrouvait même chez lui les saillies de cet esprit si fin, si délicat, qui excellait à mettre en relief les petits côtés des choses et les ridicules des hommes, Mitis erai, etiam cum vitœ hujus turbidœ ac procellosœ pericûla in variis tentationibus sustinebàt{3).

Une fois cependant, cette douceur fit place à

(1) Voir la relation du P. de Ponlcvoy, p. 127.

(2) J'ai vu moi-même un des gardiens de Mazas. n m*a raconté comment, dans la nuit, les fédérés venaient souvent interrompre le sommeil déjà si pénible de Monseigneur. Ils frappaient à la ports de sa cellule, Taccablaient d'injures; pour lui, il ne leur répondait qne par le silence, tacebat,

(3; Si AuG. Serm, 312 in S. Cypr.

une explosion d'indignation.- A^rès un interrogatoire iiy urieux, on voulut lui faire signer une pièce où il était qualifié d'ex-archevêque de Paris. C'était la Commune mettant la main, non plus seulement sur un dignitaire de l'Église pour l'insulter et le torturer, mais sur l'Église elle-même, pour décréter dans son bon plaisir la destruction de sa hiérarchie, s'imaginant sans doute que cela était aussi aisé que d'abattre des colonne?;: de. démolir des maisons, d'incendier des moaument^. «* Jamais! « s'écria l'archevêque à ses prélejidus juges, ja- « mais vous ne me ferez apposer mon nom à un a pareil acte! quarante communes n'y réussiraient « pas! Vous ne pouvez rien sur mon autorité épisi- « copale ! »

^ Ils cédèrent. Comme S. Basile, luttant contre le tyran Yalens, il leur avait fait voir ce que c'est qu'un évêque : JStcnquam in episcopum incidisti ! Quelques jours auparavant, Mgr l'archevêque, recevant la visite des courageux avocats qui, au péril même de leur vie, avaient pu obtenir de voir les otages (1), s'était enquis de la situation de Paris. On lui répondit que la ville était hérissée de barricades. « Ah! s'écria l'illustre prisonnier, que j'en-

(1) M. Rousse, bâtonnier de Tordre de» avocats, et M. Etienne Pion, n faut joindre à ces noms celui de M. le docteur de Beaiivais, médecin des prisons de Paris, qui a prodigué des soin*3 si dévoués à Monseigneur et à ses compagnons de captivité.

« vie la mort de Mgr AflFre 1 Que ne suis-je allé « comme lui mourir sur une barricade ! »

Patience ! courageux pontife, patience ! Bientôt vous n'aurez plus rien à envier à votre glorieux prédécesseur, et une mort plus affreuse vous est réservée!

Enfin, après cinquante jours de bataille sans re'âche et de siège, en^ègle, l'armée libératrice est entrée dans Paris! Elle lum^e dans les plis de son glorieux drapeau, pour elle la vaillance et la discipline, pour nous, la justice et la liberté ! C'est la France qui arrive ! Vive la France ! La barbarie est vaincue! Mais, avant de succomber, elle léguera au monde épouvanté le souvenir des forfaits les plus sinistres que l'enfer ait jamais pu rêver et accomplir ! Oui, l'enfer, auquel beaucoup de sceptiques ne croyaient plus, il s'est montré en ces jours de lugubre mémoire! il s'est fait voir sous sa forme la plus authentique. Non, pour l'honneur de l'humanité, ce ne sont pas des hommes qui ont exécuté ces massacres et allumé ces incendies !

D'heure en heure le bruit de la bataille se rapproche! à chaque instant ce sont d'effroyables explosions, et les lueurs des flammes viennent éclairer les cellules des prisonniers! Quelles pensées se pressaient alors dans leurs esprits? quels sentiments dans leurs cœurs? Est-ce la mort qui les appelle? Est-ce la délivrance qui approche?

Elles arrivaient toutes les deux. Mais elles n'arrivaient pas seules.

Depuis près de deux mois, nos chers captifs n'avaient pu obtenir une seule fois ni de 'célébrer les saints mystères ni même d'y assister, un des premiers soins de la Commune ayant été de proscrire tout exercice religieux dans les prisons. Ils ù'avaient pu se consoler de cette immense privation que par cette pensée si bien exprimée par S. Gyprien dans son exhortation aux martyrs : « Vous êtes « vous-mêmes une hostie vivante. »

Cependant, aux approches du dernier combat, Dieu ne voulut pas que ses serviteurs fussent privés du pain que les chrétiens des premiers siècles . avaient mangé autrefois dans le secret des catacombes, avant d'aller confesser leur foi au milieu des tourments. Le zèle d'une chrétienne, dont l'Église de Paris gardera toujours le souvenir,réussit à faire pénétrer dans [la prison la divine Eucharistie, et les otages eurent le bonheur de communier.

Mon Dieu! comment exprimer avec quelle joie fut reçue cette vraie manne du ciel, tombant dans ces cachots pour être le viatique du dernier voyage, ia préparation immédiate au suprême combat! Dans le délaissement universel où les victimes se trouvaient, quelle ineffable consolation pour elles tle recevoir la visite inespérée dé l'ami des amis, ie Tami fidèle jusqu'à la mort et au delà!

Oh! quelle dut être fervente la préparation à cette dernière communion! Avec quelle foi les martyrs saluèrent sous ces chétives apparences la venue du divin Crucifié, venant leur donner sa chair à manger, son sang à boire, pour les fortifier contre l'horreur du dernier combat, et pour les élever au-dessus de toutes les défaillances de la nature! Quels mystérieux et profonds colloques entre Jésus et ces âmes sacerdotales, toutes prêtes à unir leur sacrifice à l'immolation mystique de l'Agneau rédempteur! Quels tressaillements de ces cœurs qui voyaient se dresser devant eux les menaces d'une mort terrible, en recevant le baiser de paix du grand combattant de la croix, et, dans ce baiser suprême, une force surnaturelle pour souffrir et pour mourir!

Tout [était donc prêt, les bourreaux prêts pour les victimes, les victimes prêtes pour l'immolation .

Encore quelques heures, et tout allait être consommé!

Le mercredi 24 mai, on permet aux prisomners de se voir et de s'entretenir librement. Ainsi autrefois, dans la Rome païenne et enivrée du sang (les martyrs, on accordait la faveur du repas libre aux condamnés qui devaient le lendemain rougir de leur sang l'arène de l'amphithéâtre (1).

(1) CHATBÀUBBiiin). le$^ Martyrs, 1. zzn. Y. aussi les Actt$ d» martyre de aainU Perpéfvt,

Les prisonniers sont descendus dans le préau de la Roquette. Tout le diocèse est représenté là autour de son archevêque captif : je vois ses vicaires généraux, deux de ses curés, des vicaires, des prêtres appliqués au ministère des bonnes œuvres, des missionnaires, un séminariste, — cet angélique séminariste qui, pendant tout le temps de sa captivité, n'eut dans le cœur qu'un élan d'actions de grâces, et sur les lèvres un perpétuel Te Deum (1) ; enfin ces religieux, auxiliaires si désintéressés et si laborieux du clergé séculier, ces religieux auxquels Mgr Darboy avait rendu un hommage si délicat lorsqu'il avait dit d'eux « qu'ils font le bien « partout où il leur est donné d'exister, et que là où « ils ne sont pas se trouve un vide (2). »

Après la faveur inespérée de cette réunion, les prisonniers étaient rentrés dans leurs cellules. Le soir était venu. Le canon continuait à tonner avec fureur. La Commune vaincue, traquée, exaspérée, allait résolument commettre le grand crime devant lequel jusqu'alors elle avait hésité*

Il était sept heures et demie du soir. Les assassins arrivent. On fait l'appel nominal des six otages dont la mort a été décidée (3),

(1) Voir à l'Âppendioe la note 6.

(2) Imitation dà Jésus-Christ, p. 106.

(3) Mgr Darboy, M. le président BoDJean, M. Deguerry, curé de la Madeleine, les PP. Ducoudray et Clerc, Jésuites, M. Allard, aumônier des ambolanoes. On croit que Monseigneur, ayant gardé une

Ils s'avancent! Quel spectacle, mes frères! quile décrira?

En tête du funèbre cortège, cet aumônier d'ambulance dont tout le crime a été de se dévouer aux blessés, et qui porte encore sur lui les insignes de la convention de Genève;

Cet archevêque donnant le bras à ce magistrat pour s'acheminer paisiblement avec lui vers le lieu de l'exécution ! la justice s'appuyant sur la religion et la loi sur la miséricorde! Misericordia et veritai obviaverunt sibi! Jusiitia et pax osculatœ sunt !

Enfin, entre ces deux religieux/ fils spirituels de cet Ignace de Loyola qui aura donné des martyrs à rÉglise du Japon et à celle de Paris, ce grand ef beau vieillard aux cheveux blancs, à la taille imposante, qui écrivait quatre jours auparavant : « Si je a savais que mon sang dût profiter à la religion, je « me mettrais à genoux pour les prier de mefusil- « 1er sur l'heure (t). »

Que s'est-il dit? que s'est-il fait dans ces minutes qui ont valu des siècles? On ne le sait au juste, car, moins heureuse que Marie, la sœur de notre vénéré pontife, cette sœur qui avait eu pour lui toutes les sollicitudes et toutes les tendresses d^une mère, n'a pu se tenir debout au pied de cette croix sanglante,

fraction de la sainte hostie, pat encore communier avant de sortir de sa cellule. On dit la mdme chose de M. Degueriy.

(1) Paroles dites par M. Deguerry, curé de la Madeleine, à *^. Plou, le 20 mai.

et les prêtres dévoués, qui auraient été pour lui d'autres S. Jean, attendaient dans leurs cachots rheure de partager son supplice I

Au milieu des lâches insultes dont il fut abreuvé, ayant entendu le mot de liberté, Tarchevéque aurait dit : « Ne profanez pas ce mot de liberté, il nous « appartient, à nous qui mourons pour la foi et « pour la liberté ! »

Paroles bien dignes de celui qui avait si vaillamment défendu les intérêts éternels de la religion, et qui avait su en même temps n'abdiquer aucun des devoirs du citoyen.

On croit aussi (l'examen de ses blessures autorise cette supposition) qu'au moment suprême (1), Mgr Darboy, par une sublime inspiration, aurait levé la main droite, celle qui portait l'anneau de son union* avec l'Église de Paris. Son dernier geste en ce monde aurait été de bénir ses bourreaux, en disant dans son cœur, comme S. Etienne le premier des martyrs : « Seigneur, ne leur imputez pas ce « péché : Domine, ne statuas illis hocpeccatum! » ou, comme la grande victime du Calvaire : « Mon o Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils « font : Pater, dimitte illis, nesciunt quid faciunt! »

Ainsi s'étaient réalisées pour lui ces belles pa-

(1) D'après plusieurs relations, Monseigneur, resté seul debout après la première décharge, ne serait tombé qu'après la seconde^ (Témoignage cité par M. Tabbé Amodru.) Voir également le livre de M. Tabbé Lamazou, intitulé la Place Vendôme et 1% Roquette, 5« éd.

rôles qu'il avait dites à son peuple six mois auparavant : « Restons à notre poste et faisons notre date voir, comme des soldats sous l'œil de Dieu, notre « chef suprême. Et, quand la mort viendra, nous « serons prêts à la recevoir, voyant en elle le som- « meil qui finit et le rêve qui s'en va, le jour qui se « lève et la vie qui commence avec la vraie féline cité. «»(Avent de 1870.)

Mgr Darboy avait cinquante-huit ans, quand se termina pour lui le rêve tour à tour si brillant et si douloureux de la vie présente, et lorsqu'il s'éveilla pour toujours à la bienheureuse éternité.

« Il convient, disait S. Cyprien dans ses adieux

« au peuple de Carthage, que l'évêque confesse le

. « Seigneur dans la ville où il est préposé à l'Église

« de Dieu, afin que l'honneur de sa confession re-

« jaillisse sur le peuple entier 1 »

Mon Dieu! on pouvait écrire de telles paroles quand les martyrs ton]d)aient sous les coups des païens ! Mais aujourd'hui est-ce l'honneur de cette confession, est-ce la sanglante ignominie de ce massacre qui retombe sur Paris?

L'un et l'autre, mes frères!

Oui, vraiment, TÉglise de Paris est honorée par le martyre de son premier pasteur, et par la mort si héroïque de ces vingt-deux prêtres I Elle peut porter avec une noble fierté devant le monde en-

lier cette tunique de pourpre que lui a faite le sang de ces pieuses victimes. R^nrum est indumentum tuum et vestimenta tua sicut ealcantium in tarciUari.

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