‹ Les paroles de l'heure présente 1870 et 1871Chapitre 20 sur 23 · JUGE ET PÈRE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

JUGE ET PÈRE UNIVERSEL

LA SOUDÂRITÉ HUMAINE

Quœ est anima mea in im immensa creatura?

Qu'est-ce. que mon âme au milieu de cette création immense? (Eccli. xji, 16| 17.)

llESFRàRES,

Cette parole de nos livres sapientiaux me parait susceptible de trois interprétations.

Elle peut être la formule de ce scepticisme qui; sans nier précisément l'existence de Dieu, nie du moins son action sur le [monde, et prétend que Dieu est trop grand pour s'occuper de l'homme.

Elle peut être, en second lieu, l'expression sincère du découragement qui s'empare de certaines âmes, lorsqu'elles considèrent leur isolement au milieu d'un monde immense qui ne ^s'intéresse ni à leurs besoins ni à leurs soufiflrances.

Enfin, elle peut être la simple question faite par l'âme de bonne volonté, mais ignorante, se demandant en quoi les efforts de l'individu perdu dans la foule peuvent contribuer au bien général du monde.

Au scepticisme libertin qui nie l'action de Dieu, il faut une réponse et une leçon.

Aux âmes isolées et désolées, il faut une consolation et une espérance.

\ Aux âmes qui cherchent à savoir à quoi elles peuvent être utiles et en quoi elles doivent contribuer au grand travail de notre régénération nationale, il faut une lumière et un enseignement.

Que Dieu me fasse la grâce de suffire à toutes les exigences de ce vaste sujet !

Ce n'est pas d'hier que le libertinage des passions a inventé cette objection commode, mais vulgaire : « Qu'importe à Dieu que j'agisse de telle ou telle « façon ? Assurément, je ne nie pas son existence, « et je rougirais d'être athée. Car l'athéisme est « odieux et absurde. Une montre ne s'est pas faite « toute seule et le monde a évidemment un créa- « leur. Mais l'horloger s'inquiète-t-il de toutes les « montres sorties de son atelier, et les suit-il

« dans toutes leurs vicissitudes? De mémenous^ € pauvres créatures^ une fois pourvues de ces « ressorts qui sont nos facultés et nos passions, « nous n'avons qu'à nous régler nous-mêmes, et « le Tout-Puissant ne s'occupe plus de nous. Quœ « est anima mea in tam immensa creaiura (1) ? »

Cette négation du gouvernement de Dieu, au fond, c'est le besoin, c'est l'instinct intéressé de toute passion mauvaise. Pour faire le mal a^' sécurité et impunité, il faut se persuada" v'' est de peu de conséquence. On se fait code de morale partagé en deux chapitrais . .^) pitre I", le mal dont on s'abstient parce qu'il nous, rendrait justiciable des hommes et de leurs lois; Chapitre 11% le mal qui ne fait pas de tort au prochain, du moins dans ses biens matériels, et auquel on se livre sans scrupule; d'abord, parce qu'on refuse de donner le nom de mal à toute suggestion des passions ; puis, parce qu'on se rassure, en se persuadant que Dieu ne s'occupe pas de si chétifs détails, et n'abaisse pas son attention jusqu'à nous.

Grâce à cette morale d'une simplicité merveil-

(1) Ccst le langage de Tépicarien dans la grande disomsion sur la nature des dieux, qui fonne un des traités de Cioéron : Finpotuisiti in cervicibuê nottris stmpitemum Domtnttm, quem dies et noctet tinunmus» Quii enim non timeat omnia prwidtntem^ et cogitcmtem^ et ammoivo-eniem et omnia ad se pertinere putantem^ curiosum et plénum negotii Veumf (DeNat. Deonun, 1. 1, o. zx.)

leuse^ on se décerne à bon compte le titre d'honnête homme. On entend par làThomme qui, s'abstenant du vol et de Thomicide, crimes prévus et punis par tels et tels articles des lois humaines, s'abandonne à toutes les autres cupidités de l'esprit, du cœur ou des sens, et cela, sous le prétexte qu'il serait indigne de k majesté divine d'examiner de près la [conduite d'une créature aussi misérable

; ^ 'homme. Quœ est anima mea in iam immensa r '('lu, j'^

'■•A\ plusieurs passages de nos Écritures, l'Espritvunt condamne cette morale étrange qui n'est, à le bien prendre, que la destruction insolente de toute morale*

« Malheur à vous, dit Isaïe, malheur à vous, qui « croyez cacher à Dieu vos plus secrètes pensées « dans l'abîme de vos cœurs, et qui, feisant le mal « dans les ténèbres, dites, pour vous rassurer : M Qui nous voit î qui nous connaît (1)? »

•c Votre pensée, continue le prophète, est une 4c pensée perverse. C'est comme si un vase d'ar- « gile disait au potier : Vous ne m'avez pas fait, « ou, vous ne savez pas comment je suis £ait (2) ! »

(1) Vœ qui profondi estis corde at a Domino abscondatii consilium : quorum sunt in tcnebris opéra et diount : Quis videt nos et «quis novit nos? {Jsai, xxix, 15.)

(2) Perversa est liseo vestra cogitatio, quasi si lutum contra fignlum cogitet, et dioat opus factori suc : Non fensti me : et fîg* mentam dicat fictori sno : Non intelligis. (Id, ib, 16.)

Ailleurs^ la sagesse divine nous fait assister à on de ces attentats qui aiment à s'envelopper de ténèbres pour se soustraire à la vue des hommes.

« Au milieu de la nuit, poussé par une passion « criminelle, cet homme se lève, et, méprisant « son âme, il dit : Qui me voit? La nuit m*envi- « ronne de toutes parts, des murailles me cachent; « personne ne me regarde. Qui puis-je craindre? « Le Très-Haut ne se souviendra pas de mes mé- « faits (1). »

Ce tableau tracé par Técrivain sacré ne reproduit-il pas la physionomie à peu près identique de tous ces romans ou drames immondes qui traitent de bagatelles les atteintes portées par les passions humaines aux vertus les plus délicates, aux devoirs les plus essentiels, aux contrats les plus sacrés? romans que les uns écrivent, que les autres pratiquent, et qui reposent tous |sur ce raisonnement, s'il faut appeler raisonnement le plus détestable des sophismes :

Les passions sont irrésistibles : donc, je n'entreprends pas d'y résister.

Les passions font partie intégrante de la nature humaine, et Dieu ne m'en demandera pas plus

(1) Omnis homo qui transgreditnr leotoin sunnii oontemnoDS ia animam auam, et diœns : Quii me videt? Ténebrse oiromndaiit mi*, et parlotes oooperiiint me, et nemooiroumspicit me. Quem vereor? aslictorommeorom non memorabitnr Altissimiu. {Eoelû xjin, 35-26.)

compte qu'a ne me reprochera d'avoir respiré ou mangé.

Et puis que lui importe?

« Et les insensés ne saveut pas, continuent nos

€ saints livres, que les regards de Dieu, mille fois

« plus perçants que la lumière du soleil, pénètrent

« jusque dans les replis les plus cachés du cœur de

»« l'homme (1). »

Certains naturalistes piréteûdent que l'autruche, poursuivie par le chasseur, se croit invisible et en sûreté aussitôt qu'ayant caché sa tête elle n'aperçoit plus l'ennemi. Que d'hommes raisonnent et agissent de même, et de ce que leurs passions les empêchent de voir Dieu, concluent que Dieu ne peut pas les voir!

Non, ce n'est point une vaine superstition inventée pour opprimer l'homme dans sa liberté légitime, et pour peser sur lui dans chaque détail de sa vie ; mais c'est de toutes les vérités la plus certaine , la plus élémentaire , la plus salutaire aussi : rien n'est caché au regard de Dieu, il voit tout, et le plus lâche comme le plus absurde des procédés est de ne craindre, en foisant le mal, que le regard et le contrôle des hommes.

(1) Et non cognovit qaoniam oouli Domini mnlto plni luoidiores i^t super solem, ciroomspioiente» omnes vias hominum et pro- ^dom abytsi et hominam oorda. intaentei in absconditas partes. (W. 16. 28.)

Après avoir rs^pelé au $cepticismô libertin que Dieu voit tout comme juge, il faut consoler les âmes découragées et leur rappeler que le Dieu voit tout comme jqge et coname père.

Que d'&mes se sentent isolées, au milieu a: multitude innombrable qui les environne : .eUe terre qui est [si peuplée leur semble vide. i>j c\, où elles savent que Dieu vit et règne, leur p; séparé de la terre par d'incommensurables . tances; et alors , nm pcmr blasphémei . > mais vaincues par le découngoment/ elle échapper cette plainte amére : «Là-hauv, « souvient de moi f et qui suis*je au milieu . . « création immense? Ex iummo quis met memor « bitur ?'quœ est anima mw in tant immensa créa- « turâ? »

0 âmes, qui êtes assaillies pior oe(te tentation du découragement qui brise les forces, paralyse la foi, ruine l'espérance, quand vous vous sentirez en proie à ces funestes pensées, souvenez-vous que celui qui vous a placées en ce monde pour y &ire par vos travaux, vos souffrances, vos mérites, la conquête d'un bonheur infini, ne peut se désintéresser de vos épreuves et de vos combats. Vous demandez ce que vous êtes au milieu de

cette création immense : guœ est anima meâ in tam immense creaturà f

Ali ! Sans doute, mis en présence de ces mondes dont le nombre et la grandeur effraient Timagination, l'homme semble n'être qu'un atome. Mais cet atome est plus grand que tous les mondes ! Il les domine de toute la hauteur d'une raison capable de connaître la vérité, et d'un cœur où Dieu lui-même a mis l'instinct et le besoin de Tinflui .

0'>'^st-ce que notre âme? nous demandons-nous

^ i^fures d'abattement, (^œ est anima mea ? se à cette question se lit à toutes les pafe . /re sacré.

Cette âme, c'est Dieu lui-même qui l'a &ite à son image et à sa ressemblance.

Elle est l'objet de tout ce plan immense de Providence qui aboutit aux mystères de Tlncarnation et de la Rédemption. L'Ancien Testament nous avait appris que Dieu aime les âmes, l)eus qui amas animas {SB,ip.ix, 27). Le Nouveau nous le prouve, en nous montrant la venue, la mission et le sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Chrîst ordonnés en vue de notre salut et de notre bonheur éternels.

Vous demandez avec tristesse ce que vous êtes au milieu de l'immense création.

Je vous réponds en vous disant : 0 âme, lisez l'Évangile, regardez la croix, ouvrez le tabernacle.

Lisez l'Évangile, et particulièrement l'adorable

page qui mms rappelle les soltidtodes de la divine ProYideocepoornniinble fleur desdiamps, et vous comprendrez que vous, qui êtes d'un plus grand prix, vous ne pouvez pas être délaissée par votre Père céleste.

Regardezlacroix,etdemaiidez-Tous si vous n'êtes rien, vous pour qui, eûssiez-vous été seule à porter le poids du funeste héritage d^Adam, le Fils unique du Père se fût donné, incamé, livré et immolé! Dilexit me et tradidiisemetipsumpro me. (Gal.ii, 20.)

Enfin, ouvrez le tabernacle, pénétrez avee^e regard de la foi dans cette prison mystérieuse. Songez que le captif volontaire qui l'habite est ce Jésus dont la tendresse poiir nous n'a d'autre mesure que de nous aimer sans mœure (1). Pensez qu'il est là, jour et nuit, pour entradre, bénir et relever nos âmes; qu'il a institué ce mystère pour s'unir à chacune d'elles de l'union la plus intime.

Je vous affirme que, lorsque un effort de votre part aura réveillé en vous ces bienheureuses certitudes de la foi, vous ne vous sentirez plus délaissée en ce monde. Au milieu même de vos tribulations, vous comprendrez qu'un amour infini vous accompagne partout, vous enveloppe de toutes parts; que répreuve n'est pas l'abandon, que la rigueur de la

(1) In finem diléxit eoi (ioann* zui, 1). On put bien appliquer à Tamour de Dlea pour nous ce qne S. Bernard dit de Famonr que noas devons à Dieu,

conduite rte Dieu n'exclut pas raclion de sa miséricorde, et en répétant avec David cette pieuse exclamation : 0 le Dieu de mon cœur! Deus cordis meil vous vous sentirez renouvelée et fortifiée.

J'arrive maintenant à la troisième interprétation de mon texte . Ce ne sera pas la moins utile à méditer dans un temps où le découragement des gens de bien et leur ignorance de ce qu'ils peuvent faire pour le bien de la société sont un des plus grands obstacles à notie régénération morale et nationale.

Posons d'aborf nettement la question .

Nous nous trouvons en face d'une société malade, mise par ses fautes, et par les conséquences de ses fautes, dans un désarroi complet. Il faudrait guérir et réparer tout à la fois. Comment s*y prendre? L'immensité de la tâche n'est-elle pas de nature à déconcerter les volontés les plus énergiques? Que peut faire,devant de telles ruines,un pauvre individu réduite ses seules ressources? Entreprendra-t-il, à lui seul, de panser et de guérir les innombrables blessures de Ta France? Autant vaudrait lui demander de compter un à un les grains de sable qui sont sur les grèves, ouïes étoiles qui luisent au firmament. Quçeest anima mea intam immensa creatura?

Ainsi beaucoup se récusent, en alléguant leur petitesse, leur impuissance, leur inutilité. Pendant ce temps les blessures s'enveniment, le mal augmente, et tandis que les bons désarment, les méchants redoublent d'audace et d'activité.

Il faut absolument répondre à cette objection, derrière laquelle s'abritent tant d'abdications du devoir, tant de funestes désertions.

Aucun mouvement ne se perd dans le monde matériel. Mise en branle par un premier moteur, une molécule déplace la molécule voisine, qui déplace à son tour celle qui la touche immédiatement, et ainsi, de proche en proche, le mouvement se communique et s'étend à traversées espaces.

He pourrait-on pas dire qu'il en est de même du monde moral, et que le plus petit, le plus humble, le plus obscur, peut, s'il le veut, devenir le point de départ d'un mouvement considérable?

J. J. Rousseau, dansscm Contrat social {ce livre qui, pat parenthèse, a tant contribué à ébranler la société et à briser tant de contrats), a dit : L'homme est un tout parfait et solitaire.

Cette parole est un sophii^me et un paradoxe.

Tout au contraire, la vie humaine est Un phénomène complexe; c'est un ensemble de relations; c'est un vaste système d'influences qui agissent et réagissent les unes sur les autres.

Outre les conséquences de nos actes qui retom-

bent sur nous-mêmes, ces actes entraînent d'autres conséquences, mauvaises ou bonnes, qui retombent sur nos semblables. Les premières constituent la loi de la responsabilité, les secondés celle de la solidarité.

La société tout entière, a dit fort justement un des maîtres les plus illustres de la science sociale et économique, « n'est qu'un ensemble de solida- « rites qui se croisent. Discours, littérature, dé- « couvertes, sciences, tous ces courants inaperçus « par lesquels correspondent les âmes, tous ces « efforts sans lien visible, tout ce vaste trésor d'ua tilités et de connaissances acquises, où chacun « puise sans le diminuer, que chacun augmente « sans le savoir, tout cet échange de pensées,' de « produits, de services, de travail, de biens et de « maux, tout cela, c'est la solidarité (1). »

Personne n'échappe à cette loi, et on peut dire que toute vie humaine, quelle qu'elle soit, se compose des influences qu'elle subit et de celles qu'elle exerce.

Oui, tous, bien qu'à des degrés divers, nous subissons des influences, celles de noire éducation, de notre temps, de notre pays, de nos relations sociales, de nos amitiés, de nos lectures, de l'opinion courante, de la mode, etc.

(1) Frédéric Bastiat : Harmonies économiques, p. 6G2. On sait que Bastiat est revenu à la foi par une méditation assidue de TE vangilo étudié dans ses rapports avec la science sociale.

L*homm6 même le plus indépendant d'esprit et de caractère, le plus élevé en autoritéeten position, ne se soustrait jamais entièrement à cette action plus ou moins directe, plus ou moins mystérieuse, qu'exercent sur nous les hommes, les idées et les choses. S'imaginer qu*on ne relève que de soi et qu'on ne reçoit rien de personne, est une illusion de l'orgueil, dont on demeure seul dupe ; et tel pense, de bonne foi, ne subir aucune influence, qui est plus exposé que d'autres à porter le joug d'opinions qu'on lui dicte et de volontés qu'on lui impose sans qu'il s'en doute.

Mais il ne suffit pas de savoir que les circonstances extérieures de temps, de lieux, d'idées, de relations, agissent sur nous. Il faut encore arriver à nous rendre compte de la nature de ces influences, savoir précisément ce qu'elles valent, ce qu'elles nous apportent. Nous rendent-elles plus libres, plus généreux, plus dévoués, plus forts, en un mot plus hommes; ou, au contraire, nous maintiennentelles dans un état de langueur intellectuelle, de lâcheté morale, d'impuissance pour l'effort et pour le sacrifice ?

Appliquons ce critérium aux idées qui nous régissent, aux personnes que nous fréquentons, aux ouvrages dont nous faisons notre lecture.

Nous saurons de la sorte apprécier ce qui nous vient du dehors et contribue pour une part sou-

vent considérable à notre vie intellectuelle et morale.

Si tous [nous subissons des influences, nous pouvons dire aussi que tous nous en exerçons. •

Il y a la contagion du mal et la contagion du bien.

La contagion du mal se transmet à la fois dans le domaine des idées, et dans le domaine des feits.

De mauvais principes que l'on accrédite, une doctrine pernicieuse dont on se fait Tapôtre, des maximes corrompues que Ton propage par la parole ou par la plume : voilà le mal qui circule dans la sphère de la pensée. Erreurs^ mensonges^ sophismes passent ainsi de proche en proche, et répandent au loin une funeste contagion. Sermo eorum ut cancer serpit. (II Tim. ii, 117.]

Puis, comme les facultés de Tâme humaine se tiennent, toute erreur qui s'attaque à l'intelligence déprave ordinairement le cœur. Ce qui est sophisme sur vos lèvres ou sous votre plume, à vous orateur ou écrivain, deviendra promptement crime dans la volonté de ces ignorants qui vous écoutent, vous lisent et vous croient. Vous pensez qu'on peut jouer impunément avec le feu de ces méchantes passions auxquelles vous faites sans cesse appel dans vos drames et dans vos romans. Ce sont elles cependant qui allument les incendies, où

périssent la vertu des âmes, Thoimeur des famille? et le repos des États (1) .

I^a contagion du mal peut s'exercer d'une manière immédiate dans, le domaine des faits, sans passer préalaMement par celui des idées. Un seul mauvais exemple suffit pour devenir le point de départ des plus lamentables désastres.

Savez-vous ce qu'est une panique dans une armée qui se bat? Vous allez voir les conséquences souvent irréparables qu'un seul acte de lâcheté peut entraîner. Un soldat revient d'un endroit périlleux, en disant que tout est perdu ; il n'en faudra pas davantage pour que, autour de lui, on répéta que tout est perdu. Ce mot fatal circule de rang en rang avec une rapidité électrique. C'en est fait. On tourne le dos, on jette ses armes, on court, on se précipite, on renverse les hommes courageux qui veulent retourner au combat. Dans cette foule éperdue, personne ne sait ce qui se passe, ni pourquoi l'on fuit : il n'y a plus ni raison ni volonté, mais seulement un instinct aveugle, et il aura suffi du cri de détresse d'un lâche ou des hallucinations d'un imbécile pour causer toute cette déroute (2).

Ce phénomène si étrange, si humiliant, ne se

(1) Qa*on lise les très-belles pages écrites sur ce sujet par M. d« Pontmartin, dans le Comtpondant du 10 juillet 1871, sous œ titre : LaCritiiueenlSlt.

(2) Voir, dans le livre du général Trochu : V Armée français en 1867, le chapitre xx«.

passe-t-il que dans les armées? n'y a-t-il pas, à certains moments, dans la vie des peuples, de ces paniques irraisonnées dans lesquelles chacun déserte son poste et abandonne son devoir en s'excusant sur l'exemple du voisin? D'où vient le sauve qui peut? qui a le premier donné l'exemple de la fuite, et, parla, jeté le désordre dans les rapgs? on l'ignore, mais on fuit parce que les autres fuient. Voilà la contagion du mal avec l'influence funeste qu'elle exerce et la terrible responsabilité qui er découle.

Mais, Dieu merci ! il y a aussi la contagion du bien, et puisque cette vie est un échange d'influences qui s'exercent et se transmettent, sont subies ou s'imposent, il faut parler de celles qui agissent contre le mal.

Ces influences bonnes sont, comme les mauvaises, de diverses sortes, et elles n'ont pas toutes le même rayonnement. Mais il n'en est aucune, si humble qu'elle paraisse, .qui n'ait sa part considérable dans ces mouvements du monde moral qui décident du progrès ou de la décadence des sociétés.

Il y a les bonnes influences du pouvoir exercé suivant la justice, de la littérature cultivée pour la vérité, de l'art mis au service des nobles inspirations. Qui niera sur leur siècle l'influence d'un S. Louis, d'un Chateaubriand, d'un Michel-Ange?

Le premier en poursuivant dans son gouvernement l'idéal de la justice chrétienne, imprime à la société de son temps ce cachet de mâle austérité et de tendre miséricorde qui est le propre esprit de TÉvangile. Le second, en redisant à une génération saturée de matérialisme et d'athéisme les grandeurs du christianisme, prépare la restauration du culte persécuté etle retour à l'antique foi. Le troisième en se faisant comme peintre, comme statuaire, comme architecte, Tinterprète des plus magnifiques inspirations, révèle aux hommes cet attribut divin de la beauté dont un poète a dit avec raison :

Ld beau, o*est vers le bien un sentier radieux.

(Bbizbux.

Et ces sortes d'influences ne se limitent pas aux temps dans lesquels elles s'exercent. Elles les dépassent ; elles rayonnent bien t . jnt dans les siècles, elles demeurent pour la postérité un souvenir vivant, un enseignement, une lumière, un encouragement. « Ciomme les vibrations lumineuses qui, de molécule en molécule, apportent jusqu'à notre terre, à travers des millions de lieues, la splendeur et la chaleur du soleil, les bonnes influences s'étendent dans le monde à travers les âges. Telle parole dite par les martyrs au temps des Néron ou des Dioclétîen, nous soutient, nous relève, nous encourage au milieu de nos épreuves con-

temporaines; et, longtemps encore après nous, elle ira répéter à d'autres âmes des leçons de courage, d'enthousiasme, de sacrifice, de mâle vertu.

Ce que je dis des martyrs des premiei*s siècles, je le puis bien dire des martyrs de notre temps. Ainsi, ce cri sublime sorti du cœur du P. Gaptier, au mqment où il tombait sous les balles des assassins : » Mes amis, pour le bon Dieu. » il retentira d'âge en âge, de génération en génération, par un écho toujours fidèle, et il ira dire à la postérité le courage, la foi, la sérénité d'âme des victimes immolées en 1871 par l'athéisme en délire. Qui sait déjà le bien que de telles paroles ont produit, que d'âmes découragées elles ont relevées, à combien de cœurs défaillants elles ont communiqué une surnaturelle vigueur; conabien de fois déjà, dans le secret de luttes livrées au for de la conscience ou de douleurs supportées loin du regard des hommes, ces quatre mots pour le bon Dieu ont inspiré d'actes de foi, de patience, d'héroïque charité ?

Vous avez là, mes frères, le secret du bien prodigieux fait par les saints. Ils sont morts depuis des siècles ; et malgré cela ils parlent, ils agissent encore et leurs exemples ne cessent pas d'être le principe fécond des plus belles vertus (1).

C'est ici que je sens le besoin de répéter que cette influence pour le bien n'est inaccessible à

(1) Defunctus adhuc loquUur. (Hebr. xi, 4.)

personne ; que le plus petit et le plus humble la peuvent exercer, et que personne en ce monde n'a le droit de dire : « Je suis trop peu de chose pour être utile à mes frères. Quœ est anima mea in iam immensa creaturai

Prenez, par exemple, le père et la mère de famille dans les conditions les plus modestes, dans l'obscurité de la vie la plus cachée. Quelle action ne leur est-il pas donné d'exercer? En elle-même d'abord, cette action a une grande valeur, elle est d'un ordre très-élevé. En outre, elle a une portée presque incalculable. Vous me montrez les murailles qui renferment et rétrécissent cette enceinte du foyer domestique. Moi, je vous montre l'avenir qui appartient à ces humbles parents dans la personne de leurs enfants; les diverses carrières sociales où chacun de ceux qu'ils auront élevés portera le souvenir d'enseignements vertueux et de bons exemples; ces enfants devenant à leur tour pères de famille et répétant à la génération qui sortira d'eux les leçons d'honneur, de vertu, de foi qu'ils ont eux-mêmes reçues de leurs parents, devenus ainsi le principe d'une tradition immense ; et je dis que, dans ces conditions, l'influence d'un père, d'une mère, a une étendue illimitée.

L'ouvrier qui porte dignement le fardeau du travail quotidien, le serviteur qui remplit fidèlement les devoirs pénibles de sa condition et sait montrer

que la noblesse de Tâme et Télévation des sentiments sont compatibles avec toutes les positions sociales, croirons-nous qu'ils soient sans influence pour le bien? N'est-il pas arrivé plus d'une fois que les exemples silencieux et modestes d'un artisan ou d'un domestique vertueux ont plus fait pour la conversion des personnes qui les emploient que nos prédications les plus éloquentes ?

Non, encore une fois, [personne n'a le droit de se récuser et de se refuser à ce travail d'ensemble qui nous unit tous, les uns aux autres, parles lois de la solidarité. Personne n'a le droit de se dire trop petit et trop faible pour y avoir sa part.

L'enfant lui-même n'est pas en dehors de cette loi si mystérieuse et si belle. Il semblerait que son âge l'appelle seulement à subir des influences, et cependant, qu'il le sache ou non, il en exerce, et du meilleur aloi.

Je ne parle pas seulement de *cette influence inconsciente et surnaturelle du petit enfant qui, par le saint baptême, porte le Saint-Esprit dans son âme et est dans la famille comme un sanctuaire béni. Je parle d'influences morales positives.

N'est-ce rien que de voir un jeune enfant, au fur et à mesure que sa raison se développe, pratiquer fidèlement ses devoirs envers Dieu, envers ses parents, envers ses égaux ? faire de sérieux efforts pour modifier son caractère, pour vaincre ses dé-

fauts,. pour lutter contre ses passions naissantes? Dira-t-on que ce n'est pas une puissance morale surajoutée à toutes celles qui aident le monde à Dcarcher et à se soutenir, que ce rayonnement de piété, d'innocence et de candeur qui se fait autour des enfants préservés par leurs anges et par leurs mères de tout contact avec le mal? N'est-il pas arrivé plus d'une fois que la seule vue de cette beauté morale, non encore ternie par la triste expérience des passions, a réveillé le souvenir de l'idéal et l'amour du bien dans des âmes qui se croyaient à tout jamais blasées 'et flétries? Qui exprimera la suave et souvent irrésistible influence d'une enfant de douze ans, apparaissant un jour sous le voile blanc de sa première communion, dans tout l'éclat d'une innocence illuminée de la présence de Dieu, et devenant à son insu la messagère de ces grâces, souveraines qui convertissent et qui sauvent ?

Le grand économiste que j'ai déjà cité, Frédéric Bastiat, se demande dans un de ses ouvrages quel est le moteur social^ et il combat avec une rigoureuse logique l'erreur de ceux qui le placent dans le mécanisme du gouvernement.

Gette.doctrine, dit-il avec raison, « tend à faire a peser sur les gouvernements une responsabilité « écrasante qui ne leur revient pas. S'il y a des «c souffrances, c'est la faute du gouvernement; s'il

« y a des pauvres, c'est la faute du gouvernement. « N'est-il pas le moteur universel? Si ce moteur « n'est pas bon, il faut le briser et en prendre un « autre.

« Quand de telles' idées prévalent, la dernière « chose dont les hommes s'avisent, c'est de tour- « ner un regard sur eux-mêmes, et de chercher si * la vraie cause de leurs maux n'est pas dans leur « ignorance et leur injustice, leur ignorance qui « les place sous le coup de la responsabilité, leur « injustice qui attire sur eux les réactions de la « solidarité. Gomment l'humanité songerait-elle à « chercher dans ses fautes la cause de ses maux, « quand on lui persuade qu'elle est inerte par na- « ture, que le principe de toute action, et par con- « séquent de toute responsabilité, est placé en « dehors d'elle, dans la volonté du prince et du « législateur (l)î »

Cela revient toujours à la parole de nos saintes Écritures. On abrite sa pusillanimité derrière un prétexte commode. On se dit trop peu de chose pour influer sur le mouvement de l'ensemble, et on se met à l'écart en attendant son salut de cet être impersonnel et anonyme qui est le gouvernement. Quœ est anima meà in tam immensa creatura?

Cette théorie est fausse en morale comme en économie politique.

0) Frédéric Bastiat, Harmwiti economt^uM, p. 574.

Le vrai moteur social, c'est vous, c'est moi, c'est tout le monde.

Par conséquent, personne n'a le droit de se désintéresser >de la tâche commune. Ne pas en prendre sa part en alléguant sa petitesse, sa médiocrité, ce n'est pas seulement commettre une erreur, c'est déserter un devoir. La société a le droit de s'approprier les paroles du Sauveur et de dire à ceux qui refusent d'apporter leur contingent au travail commun : « Celui qui n'est pas pour moi est contre « moi; celui qui ne recueille pas avec moi dis- « perse. »

Oui, chacun, dans la limite de ses droits et de ses devoirs, et souvent bien au delà de cette limite, exerce une influence bonne ou mauvaise.

Mauvaise, elle ne nous rend pas seulement responsables du mal direct et appréciable dont nous sommes coupables; elle nous rend responsables de toutes les conséquences de ce mal, qui, dans le présent et dans l'avenir, atteindront nos semblables et arrêteront la société dans sa marche vers le progrès.

Bonne, cette influence ne s'arrête pas non plus à nous et à notre entourage immédiat. Elle s'étend au loin, dans l'espace et dans le temps, et elle devient véritablement une de ces forces coopératives du moteur social, dont la plus petite a son importance et compte pour quelque chose dans le résultat d'ensemble.

Je parle ici, mes frères, dans une grande basilique. Si un soudain tremblement de terre la renversait, laisserions-nous ses ruines encombrer et désoler les rues de la cité? Assurément, pour relever de telles ruines un seul ne sufiBrait pas; mais si tous les habitants de cette ville s'y appliquaient ensemble, si chacun se disait, Je prendrai ma pierre et je la remettrai en place! si tous faisaient cela, mes frères, cette grande église ne tarderait pas à . être rebâtie.

Faisons de même pour Tédifice social; considérons-nous tous comme les ouvriers que la Provi* dence veut employer pour le relever de ses ruines. Que chacun, jusqu'aux plus petits, se charge de porter sa pierre, et nous rebâtirons plus solide, plus haute, plus majestueuse que jamais la demeure sacrée de notre patrie!

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