LA DISCIPLINE
T€nedisciplinam,ne dimùtas eam; custodi illam, quia ipsa est vita tua.
Maintenez la discipline, ne l'abandonnez pas, gardez-la car elle est votre vie.
(Prov. IV, 13.)
Vous voyez, mes frères, avec quelle insistance TEsprit-Saint appelle notre attention sur cette question de la discipline. A trois reprises, dans la même phrase, par des expressions à peu près synonymes, il nous est recommandé de maintenir, de ne pas abandonner, de garder la discipline.
Cette insistance, à elle toute seule, est une indication importante, et nous ne saurions méditer avec trop de soin une vérité que Dieu recommande si particulièrement à notre étude.
Quelle douloureusQ actualité d'ailleurs nos récents désastres ne donnent-ils pas à cette question? •
Parmi nous, Faveu ne s'en est-il pas échappé de toute les bouches? et les peuples étrangers, qui ont admiré notre courage dans les combats, notre constance au milieu des revers, n'ont-ils pas été unanimes à déclarer que, si la France avait succombé, c'était faute de discipline, et que c'était par ce côté surtout qu'elle avait été trouvée inférieure à ses ennemis?
Toutefois, en traitant ce grave sujet, je n'aurai garde d'oublier que je touche une blessure profonde de l'âme nationale. Je la toucherai donc avec respect et compassion, mais en même temps avec décision et vigueur. Il y a des cas où, dans l'intérêt même du malade qu'il s'agit de sauver, le chirurgien est obligé d'employer les moyens les plus énergiques, et de faire pénétrer jusqu'au fond même de la plaie le fer et le feu.
Je me demande d'abord ce que c'est que la discipline, et de quels éléments elle se compose.
Etymologiquement, le mot a la même racine que le mot latin discere (apprendre), et il semble exprimer l'idée générale et abstraite que le mot discipulus (disciple) nous présente sous une forme concrète.
Discipline veut donc dire à la fois science, école, éducation.
Mais de quoi se compose cette science toute pratique? qu'apprend-on à cette école? quels sont les éléments de cette éducation si essentielle au bon ordre des familles, à la prospérité des nations, que, sur ce point, l'homme fait doit rester écolier toute sa vie, et qu'il n'y a pas un seul moment où il lui soit, permis de dire> Je suis assez grand pour me passer de discipline, comme il pourrait dire, J'en sais assez pour n'avoir plus besoin d'étudier les éléments de la grammaire ou de la géométrie ?
En effet, les éléments constitutifs de la discipline sont en même temps les conditions absolument nécessaires au maintien du foyer domestique et de la cité.
En essayant de décomposer cette notion générale de discipline, j'y trouve les éléments suivants :
Hiérarchie,
Respect,
Obéissance,
Ordre et harmonie.
Appliquons cette analyse à l'exemple que nous avons sans cesse sous les yeux et dans l'esprit quand nous parlons de discipline (1), je veux dire, à la
(1) C'est de cet exemple que se servait également le pape S. Clément écrivant à l'Eglise de Corinthe pour lui rappeler les principes do la discipline. (S. Clbm. Rox. £p. 1 ad Cor, o. zxxFii.)
tenue d'une armée, et il nous apparaîtra clairement que ce sont bien là les éléments dont se compose celte science toute pratique , appelée à guider rhomme dans toutes les carrières, et à être la condition indispensable de tout ordre privé et public.
La hiérarchie, c'est la subordination des grades les uns aux autres, d'après certains rangs qui résultent des capacités ou des mérites relatifs de chacun. Par la hiérarchie, la multiplicité se concilie avec l'unité. Ils sont plusieurs, et ils ne sont qu'un, parce qu'ils se rattachent les uns aux autres, et tous ensemble à un centre commun (1).
Rien ne peut mieux faire comprendre la nécessité et la beauté de la hiérarchie que cette comparaison du corps humain si bien exposée par S. Paul dans sa première épître aux Corinthiens :
« Notre corps, qui n'est qu'un, dit l'Apôtre, est « composé de plusieurs membres, et tous ces « membres, bien que nombreux, ne forment néan- « moins qu'un seul corps.
« Si le pied disait.: Puisque je ne suis pas la main, *je ne suis pas du corps; est-ce que pour cela « il ne serait pas du corps? Et si l'oreille disait : a Puisquejenesuispasl'œil, jene suis pas du corps; « est-ce que pour cela elle ne serait pas du corps? « Si tout le corps était œil, où serait l'ouïe? Et s'il
1) nàvTûc (7U(j,7cveT, Omnia conspirant. (S. Cleh. Rom. loc. cU.)
« était tout ouïe» où serait l'odorat? Mais Dieu a « composé le corps de plusieurs membres qui, tous « réunis, ne font qu'un seul corps. Et l'œil ne peut « pas dire à la main : Je n'ai pas besoin de vous; ni « la tête dire aux pieds : Vous ne m'êtes point né- « cessaires. Ainsi, qu'il n'y ait point de schisme ni « de division^ dans le corps, mais que tous les mém- « bres conspirent également au bien les uns des « autres; de façon que si un membre souffre, tous « les autres souffrent avec lui; et que si un membre « reçoit de Thonneur, tous soient honorés avec «lui(l).»
La hiérarchie entraine comme conséquences nécessaires le respect et l'obéissance, et ne peut se maintenir que par eux. A quoi servirait en effet que les uns fussent chargés de commander, si le^ autres refusaient d'obéir, et que vaudrait l'obéissance, si elle n'était pas accompagnée de respect?
C'est donc par l'obéissance et le respect que seront mises en rapport les diverses parties de ce tout qui sera tantôt une armée, tantôt une flotte, tantôt une association religieuse, tantôt une société civile et politique; et c'est de là que naîtront l'ordre et l'harmonie. Toutes choses seront disposées pour le lieu et pour le temps, suivant des règles précises; il n'y aura pas un seul mouvement qui ne procède de ces règles ; tout se fera avec opportunité et exacti-
(1) / Cor. xn, 12-26.
tude,parceque les volontés particulières se mettront, par TobéissancB et par le respect, en rapport avec la volonté supérieure qui a reçu mission de présider à l'ensemble. Ainsi, les lois de l'harmonie fondent dans un même accoM les sons rendus par toutes sortes d'instruments (1).
Cette comparaison, que j'emprunte à la musique pour donner une idée de la discipline, me permettra de répondre à une objection que les principes précédemment exposés peuvent avoir soulevée.
On demande en effet si on peut soumettre une société tout entière à ce régime d'une discipline où tout se groupe autour de la hiérarchie, de Tobéissance et du respect; si ce n'est pas briser ce ressort de la liberté sans lequel on rend impossibles les grands élans, et enfin si l'idéal de la tenue d'un état peut être un régiment ou une caserne.
Voici comment je réponds à cette difficulté.
.La discipline et la hiérarchie, qui par l'obéissance et le respect utilisent et harmonisent toutes les forces, opèrent dans une société bien ordonnée une merveille analogue à celle de la musique.
Qu'y a-t-il de plus géométrique et de plus exact
(t) L'admirable martyr S. Ignace d*Antioclie employait la même comparaison pour exprimer Tunité «t l'harmonie de l'Église : « Vos « prêtres, écrivait-il aux Ephésiens, sont adaptés à leur évêque, u comme les cordes à la lyre. Et c'est pour cela que votre accord « dans la charité chante Jésus-Christ. Aià toûto êv vti d(iovo((f û^iiûv V xal (ju(J4>(ov(]) 'lY)aov; Xpioxàç ffetau^CS. Iqnàt. Ant. Ep. ad Ephes, c. IT.)
que la musique? Tous ses mouvements, tous ses rhythmes sont subordonnés aux lois mathématiques les plus rigoureuses; la plus ravissante mélodie pourrait presque être exprimée en chiffres ou en formules d'algèbre.
Et cependant, où y a-t-il plus de liberté que dans ce même art de la musique? D'une part, tout y procède avec nombre, poids et mesure; tout y est règle et discipline ; et en même temps, le champ le plus vaste est ouvert aux inspirations, voire même aux fantaisies de l'artiste. L'éternelle géométrie préside à toutes ces combinaisons des sons et des accords, et elle n'empêche pas ces accords et ces sons d'être l'expression des sentiments les plus spontanés de Tâme humaine. Ainsi règle et liberté, géométrie et poésie, se rencontrent et s'embrassent dans la musique, non-seulement sans se gêner, mais en se fortifiant mutuellement (1).
La vraie discipline n'exclut donc pas la saine liberté, et c'est de leur accord que jaillit l'harmonie sociale.
Après avoir essayé de décrire les éléments principaux dont se compose la discipline, je voudrais
(1) On pourrait faire une observation analogue sur les règles si précises, si minutieuses, auxquelles la langue de la poéaie est astreinte. Ce sont de perpétuelles entraves, mais qui n*encbainont en rion la liberté du véritable génie.
donner une idée des avantages qu'elle procure.
J'y vois surtout la beauté et la force.
N'est-ce pas un beau spectacle que celui d'une armée rangée et conduite suivant toutes les règles dune exacte discipline? Symétrie, ordre, proportions, tout y est disposé de manière à satisfaire le regard, et je ne m'étonne pas de l'enthousiasme avec lequel un prophète, apercevant de loin Tarmée des enfants d'Israël campée en bon ordre, s'écrie :
« 0 Jacob, que tes pavillons sont beaux ! que tes « tentes sont belles, ô Israël! Elles sont comme « ces>allées couvertes d'arbres, comnie des tentes « dressées par Jehovah, comme des cèdres sur le « bord des eaux (i)! »
Mais cette beauté extérieure n'est que l'expression de la force qui résulte de l'ordre.
« L'homme discipliné saura se garder, » est-il dit au livre de TEcclésiastique (2). Vous voyez la vigilance des sentinelles qui empêchent les surprises et préservent de ces paniques soudaines où périt en un instant toute la discipline d'une armée.
Bien gardée, bien rangée, vivant de cette disci-
(1) Quam pulchra taberaacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israël ! Ut valles nemorosse, ut tabernacula quae iizit Dominus, quasi cedri propc nquas. [Num. xxiv, 5-G.)
(2) Vir disciplinatus custodiet se. (Eçcl, xl, 31,J
pliûe et de cette c^issaace qui font sa force et sa yie (1), cette armée, — ou cette société (les mêmes reflexions sont applicables à Tune et à l'autre), seront terribles à leurs ennemis, et dans les com-
4 bats qu'il leur faudra livrer^ on peut leur prédire
i la victoire (2).
Que si la discipline est essentiellement hiérarchie, resptect, obéissance, ordre, harmonie ; si par elle-même elle est un principe de beauté, de force, de vigilance, de victoire, il est aisé de voiries conséquences fatales qu'entraîne immédiatement le défaut de discipline. ^
Le défaut de discipline, c'est donc d'abord le bouletersement de la hiérarchie. C'est un état de choses où tout le monde commande et où personne n'obéit, où par conséquent il n'y a plus d'unité de vues, plus de direction, plus d'ensemble. Chacun se croyant Tégal de tous, il n'y a plus de place pour l'obéissance ni pour le respect. On ne relève plus que de soi-même. Tôt capita^ tôt semm. C'est une effroyable confusion.
J'employais tout à l'heure la ^mparaison de la musique pour donner l'idée de l'ordre et de l'harmonie. Cette môme comparaison peut servir à donner une idée toute contraire. Représentez-vous
(1) Custodi discîplinam, îpsaestvita tna. {Prov. iv, 13.)
(2) Vir obediens loquetur viotoriam. {Prov. xxr, 28.) Terribilis nt castrorum aoies ordinata. (Cant, vi, 3.)
mille instruments jouant chacun aans une mesure et dans un ton dififérents ; cette effroyable cacophonie peut aider à comprendre le désoj^dre qui résulte nécessairement, dans quelque société que ce soit, civile, militaire ou religieuse, du mépris des lois de la discipline.
Quelques paroles de la ssdnte Ecriture nous donnent encore sur ce sujet les plus précieuses indications , et nous ne pouvons mieux faire que de recueillir avec docilité et esprit de foi ces ensei* gnements de TEsprit de Dieu .
« Les âmes sans discipline s'égarent, » est-il dit au livre de la Sagesse (i), et nous apprenions tout à l'heure d'un autre passage de la^ible que « l'homme discipliné sait se garder ; » d'où il feut conclure que celui qui n'a pas de discipline est exposé à toutes les surprises et à toutes les erreurs.
Il est dit encore au litre des Proverbes que a celui qui abandonne la discipliné en est puni par « la misère et par l'ignominie (2). »
Le même livre nous affirme que « l'absence de « discipline ;§ntraîne une fatale progression dans « le mai et qu'enfin elle conduit à la mort (3). »
Qélasî mes frères, toutes ces funestes conséquences de l'indiscipline,
(1) Indisoiplînatse animœ erraverunt. {Sap.xvn, 1.) (2)Ege8ta8 etignominia eiqui dôserit disoiplinam. {Prov. xiii, 18.) ■ (3) Est procossio in malis viro indisciplinato. (Prov, xx, 9.) Morietur impius quia non habuit disoiplinam, (Prov. v, 23.)
Les erreurs elles surprises,
Le manque des choses les plus nécessaires,
La honte,
Une terrible progression dans les maux,
Enfin des désastres mille fois pires que la mort.
Tout cela, ce ne sont pas de vaines paroles ni des peintures chimériques. Ce n'est pas mon imagination qui crée ici à plaisir les détails d'une aventure romanesque. Je puis dire malheureusement que je peins d'après nature; j*ai eu la douleur de voir de mes yeux, il y a un an, ce que devenaient des troupes sans ordre, et à quels abîmes l'indiscipline pouvait conduire les armées même les plus vaillantes.
QoKqiie ipse misemma Tidi.
Je puis d*ailleurs me permettre cette allusion sans blesser personne. Car, depuis ces funestes événements, profitant des leçons de l'expérience et retrempée au contact d'une formidable épreuve, cette armée a rappris la science indispensable du respect hiérarchique , de l'obéissance et de l'ordre. La discipline est revenue dans ses rangs; et avec elle la force qui prépare et mérite la victoire, vir obediens loquetur victortam.
Jusqu'à présent, si je neme trompe, nous sommes tous d'accord, et il n'y a pas un homme de bon sens qui puisse élever une objection sérieuse contre ces principes.
C'est ici malheureusement» et sur cette question en particulier, que l'inconséquence et la légèreté nous empêchent souvent de suivre jusqu'au bout la logique de nos raisonnements et de nous en faire à nous-mêmes l'application.
Assurément, c'est beaucoup pour la sûreté d'un pays que son armée soit disciplinée. C'est beaucoup, mais cela ne suffit pas.
L'armée, ce n'est qu'une partie de la nation, ce n'est pas la nation tout entière. L'armée n'est pas chargée de tout fidre. Si l'indiscipline et le désordre régnent dans les autres services publics, la prospérité et la sécurité du pays sont également menacées, i
D'ailleurs la discipline, et je reviens ici à son sens étymologique, n'est que la conséquence et la prolongation de l'éducation . Comment donc y aurait-il de la discipline dans l'armée et dans les fonctions civiles qui n'emploient que des hommes faits, si la famille a cessé d'être le sanctuaire de la discipline, c'est-à-dire si elle a cessé d'être une
âcole de respect, d'obéissance, d'ordre et de règle?
Voici, mes frères, que nous touchons à une des causes les plus certaines du mal qui nous travaille.
L'indiscipline dans les diverses fonctions de la vie sociale et politique n'était qu'un résultat. Le principe est plus avant, et nous l'avons trouvé : v^'est que l'indiscipline règne dans les familles. , De nos j ours, on parle souvent et beaucoup d'établir parmi les hommes plus d'égalité et plus de liberté. Soit. Qu'on y travaille. L'Église n'y contredit pas ; mais à une condition, c'est que, par une confusion déplorable, on ne se servira pas de ces idées pour battre en brèche les principes 'constitutifs de l'existence de la famille, pour ruiner lesfondement& que Dieu lui-même, dans sa souveraine sagesse, a donnés à cette institution.-
Ainsi, lorsque l'enfant, en grandissant, arrive à traiter avec ses parents d'égal à égal, discute leur autorité, mesure son obéissance, et ne suit au fond d'autre règle que ses caprices, ce peut être le triomphe de l'égalité et de la liberté, mais d'une; liberté subversive et d'une égalité meurtrière; car elles ruinent et tuent toute idée de hiérarchie, tout principe de discipline, toute tradition d'obéissance et de respect.
Que pourront devenir, avec une telle éducation, ceux qui se seront accoutumés à traiter légèrement cette autorité sacrée de la famille, à mettre de côté