AUX FUNÉRAILLES DE M. JAMIN DU FRESNAY
Colonel da 8« régiment de obassenrs à cheval
ET Dfi
M. LAMORIE
. Sergent au 79« de ligne.
Le 23 septembre, après trois semaines de douloureuse agonip supportée avec la plus héroïque patience, le sergent Lamorie, du 79« de ligne, amputé d'une jambe à la suite de la bataille du 30 août, avait rendu son âme à Dieu.
Au moment où nous prenions des mesures pour le faire enterrer, un paysan vint nous prévenir qu'à environ 3 kilomètres d'Autrecourt, dans la direction du champ de bataille de Beaùmont, il venait de trouver dans un champ une fosse surmontée d'une croix sur laquelle, avec des noms allemands, se trouvait celui d'un ofiBoier supérieur de l'armée française. M. Laine, agent comptable de notre ambulance, se rendit immédiatement à Fendroit désigné avec quelques paysans piunis de pioches. On ouvrit la fosse, et, à côté des cadavres de deux soldats allemands, on trouva celui d'un colonel français enterré avec son uniforme. Une partie de la tète avait été emportée par un obus. Les poches de la tunique ne contenaient rien qui pût faire reconnaître l'identité du mort. Mais les galons des manches et le numéro des boutons ne permettaient pas
de douter que nous n'eussions trouvé le corps de M. Jamin du Fresnay, colonel du 8® régiment de chasseurs à cheval, tué dans la bataille de Beaumont, et enterré le soir par les vainqueurs à côté de leurs propres morts.
Le corps, déposé à môme la terre, commençait à entrer en décomposition. H. Laine le fit immédiatement enfermer dans un cercueil et apporter à Autrecourt.
Nous décidâmes alors de réunir dans une même cérémonie l'enterrement du brave sergent que nous avions perdu le matin, et celui du colonel dont la sépulture provisoire venait de nous être révélée.
Une lettre d'invitation, portée de maison en maison par un de nos infirmiers, priait les habitants d' Autrecourt de vouloir bien assister aux funérailles.
A trois heures de l'après-midi, accompagné de M. le curé d' Autrecourt, de deux séminaristes de la congrégation du Saint-Esprit, infirmiers dans la 5"^ ambulance, du porte-croix, des chantres et des enfants de chœur, j'allai chercher les cercueils à la maison d'un tisserand chez lequel le sergent Lamorie était mort.
Nous avions à ce moment une vingtaine de blessés valides. Us se rangèrent en deux lignes, à droite et à gauche du convoi funèbre, commandés par le plus élevé en grade d'entre eux, M. Guénée, sergent-major au 79% amputé du bras gauche. Le premier blessé de chaque file portait l'un un guidon tricolore, l'autre le drapeau blanc à croix rouge de la convention de Genève. Après le chant solennel des vêpres à l'église, nous nous rendîmes au cimetière, accompagnés de la population d' Autrecourt, en tête de laquelle marchait M. le maire. Derrière les cercueils, MM. les chirurgiens et les infirmiers de notre ambulance représentaient les familles absentes.
Au cimetière, après la récitation des prières liturgiques, quand les deux cercueils eurent été placés
dans leurs tombes respectives, je montai sur un petit tertre et adressai aux assistants les paroles suivantes :
Mcâ FRÈRES»
Bien des fois déjà, depuis trois semaines, nous sommes venus ici rendre les derniers devoirs à ceux de nos héroïques soldats qui ont succombé à leurs blessures. Aujourd'hui, nous vous avons conviés à une cérémonie d'un caractère à la fois plus solennel et plus émouvant. Vous vous trouvez en présence de deux cercueils, et le même repos de la tombe va unir les dépouilles mortelles de deux hommes qui ont tous deux donné leur vie pour le même devoir.
Brave sergent Lamorie, vous avez survécu trois semaines à une horrible mutilation. Je vous abordais pour la première fois, le lendemain même de la bataille de Beaumont, dans cette ambulance prussiennq du moulin du Ponçay où avaient été recueillis tant de blessés de cet admirable 79* de ligne, frappés fn défendant leurs positions jusqu'à leur dernière cartouche. Que de fois depuis vous m'avez édifié par votre courage, votre patience, votre résignation, votre douceur envers cette mort cruelle qui préludait à son dernier coup par de si
poignantes et de si continuelles souffrances! Autant qu'il était en elle, notre sainte foi les a adoucies et transfigurées pour vous comme pour tant de vos compagnons» morts entre nos bras en soldats et en chrétiens! Que vos dépouilles mortelles reposent en paix, à l'ombre de cette croix qui a été l'arme de votre dernier combat; et que votre âme, purifiée par le sang de Jésus-Christ et par tant de souffrances pieusement supportées, reçoive là-haut la récompense promise par l'Évangile au boa et fidèle serviteur.
Je salue aussi, mes frères, au nom d'une famille absente, et plongée sans doute à l'heure qu'il est dans d'indicibles angoisses, la mémoire du colonel Jamin du Fresnay, tué le 30 août en commandant le 8* régiment de chasseurs à cheval. Jusqu'à ce matin, une tombe creusée furtivement sur le champ de bataille avait caché à tous les regards le corps de cet autre vaillant soldat. La Providence nous l'a fait découvrir, et nous avons tenu à honorer par des funérailles solennelles une des illustres victimes de la néfaste bataille de Beaumont.
Ainsi l'un, le plus obscur, a survécu trois semaines à une blessure horrible, et « pu se préparer heure par heure au coup suprême de la mort. L'autre, frappé d'un boulet à la tête, au premier rang de ses chasseurs, n'a même pas vu la fatale issue de la bataille du 30. Il a pu croire encore à
une victoire pour la France; et, en tout cas, il n'a rien su ici-bas de ce désastre de Sedan, destiné a marquer parmi les plus douloureuses et les plus humiliantes épreuves qui aient jamais été infligées à la France dans tout le cours de son histoire. Et les voilà maintenant, le sergent et le colonel, qui vont dormir l'un à côté de l'autre leur dernier sommeil, comme ils avaient lutté l'un non loin de l'autre sur le même champ de bataille I Ils ont tous deux donné leur vie pour défendre leur patrie de la terre : que Tinfînie miséricorde de Dieu les réunisse tous deux dans la lumineuse et définitive patrie du ciel ! Ils ont vaillamment combattu et ils sont morts héroïquement pour le drapeau de la France, et voici qu'aujourd'hui, malgré le voisinage presque immédiat de l'ennemi victorieux, nous avons pu arborer le drapeau aux trois couleurs, et il vient atec nous saluer ces tristes mais glorieuses funérailles! Et les mains qui le portent,les blessés qui l'accompagnent, ne sont-Ils pas eux aussi un autre drapeau vivant, d'autant plus glorieux qu'il a été plus mutilé ? Oui, mes amis, vous qui avez aussi versé votre sang pour le pays, mais qui avez échappé à la mort, vous représentez ici, en ce jour, cette grande armée française dont vous êtes les débris, et il convenait que vous fussiez ici, au nom de la famille militaire absente, pour honorer dans la mort un de vos camarades et un de vos chefs!
Habitants d'Autrecourt, je vous remercie d'avoir répondu à notre appel, et d'être venus en si grand nombre vous associer à nos respectueuses sympathies et à nos prières.
Après tout, c'est pour vous que ces vaillants hommes ont été tués! C'est pour vous défendre contre la terrible invasion qu'ils ont exposé leurs poitrines aux balles ennemies. En venant ici prendre votre part de cette lugubre cérémonie, vous avez payé à nos soldats un tribut de reconnaissance. Soyez remerciés à votre tour au nom de nos chers morts, au nom de leurs compagnons ^d'armes, au nom de leurs parents et amis absents.
Vous voyez toutes ces tombes fraîchement ouvertes et fermées! Là reposent quelques-unes des victimes de nos derniers combats. Que du moins leurs magnanimes exemples ne soient pas perdus pour nous, mes frères! Tous ces enfants de la France sont morts pour accomplir leur devoir. Prenons la résolution d'être toujours à la hauteur du nôtre, quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter; et, si tous, qui que nous soyons, nous sommes décidés à remplir notre devoir, tout notre devoir, nous ramènerons pour la patrie humiliée et mutilée des jours plus heureux. Aux rigueurs divines succéderont les divines miséricordes, et Dieu, qui n'attend que le concours de notre bonne volonté,nous aidera à relever la France.
Là-haut^ ceux qui sont morts dans le Seigneur vont prier pour elle. Ici, nous qui restons, c'est pour elle que nous voulons travailler, combattre et souffrir. Soyons résolus à être tous les soldats et, s'il le faut, les martyrs du devoir. Ce sera le plus bel hommage que nous puissions rendre à la mémoire de nos morts : ce sera le plus sûr moyen de partager un jour leur récompense.
Ainsi soit-il.