DISCOURS PRONONCÉ A BRUXELLES
EH L'iOLISB DE SAINTB-ÇCDULB
le Imidi 9è «éeembre 1890.
Âpres les capitulations de Sedan et de Metz, le nombre des prisonniers français en Allemagne atteignit tout d'un coup des proportions considérables, et leur détresse, au milieu d'un hiver exceptionnellement rigoureux, provoqua de toutes parts la formation de comités charitables (1). . '
Celui de Bruxelles, formé au mois de novembre et placé sous la présidence de M. le comte de Mérode- Westerloo, sénateur belge, ne se proposa pas seulement de transmettre aux malheureux prisonniers des secours en argent et en nature. S 'inspirant des principes qui avaient présidé à la convention de Genève pour Tassistance des blessés, il se plaça sur le terrain international, appela à prendre part à ses travaux des représentants des divers peuples, et essayade jeter pour l'avenir les bases d'une convention qui, sbus le protectorat des divers gouvernements européens, pût faire adoucir moralement et physiquement la condition des prisonniers de guerre (2).
Dès les premières séances du comité, on décida .
(1) On retrouvera à la suite du discours du 26 déoemtre k lettre que Mgr l'évêque d'Orléans voulut bien m'adresser au sujet de cette œuvre- des prisonniers de guerre.
(2) Ce projet de convention se trouve annexé au compte rendu des opérations du comité de Bruxelles
qu'avec Tagrément de S. G. Mgr Dechamps, archevêque de Malines, un sennon de charité serait fait à Sainte-Gudule pour procurer à l'œuvre naissante ses premières ressources. Mgr Dechamps ayant répondu de la façon la plus bienveillante à la demande qui lui avait été adressée par M . le comte de Mérode-Westerloo, président de la société, et M. Nuytz, doyen do Sainle-Gudule, ayant mis cette magnifique église à notre disposition avec le plus cordial empressement, je prononçai le discours qui suit le lundi 26 décembre 1870, lendemain de la fête de Noël.
Ecce evmigelizo gaudium magnum .
quod erit omni populo.
Voici que je viens vous annoncer, à vous et à tout le peuple, une nouvelle qui causera une grande joie.
(Luc. u, 10.)
. Mes bien chers frères,
Chaque année, en cette solennité de la naissance du Sauveur, l'Église chrétienne répèle ces paroles adressées par un ange aux bergers de Bethléem, et chaque année ces paroles réveillent en chacun de nous les souvenirs les plus doux de notre enfance. Elleçnous rappellent la pieuse et solennelle veillée, le carillon des cloches de minuit, les vieux chants de nos pères autour du berceau deTEnfant- Dieu.
Maïs aùjourdTiuî, en cette Noël de Tannée 1870, ce^ mêmes paroles, qui sont toutes de joie et d'allégresse, ne font-elles pas un douloureux contraste avec les calamités sansnom qui accablent le monde ? Des anges sur un berceau nous annoncent la paix, et chantent, dans un langage qui n'est pas de la terre, les joies ineffables de la rédemption et du salut; et voici que, tout autour de nous, dans la partie du monde qui a la prétention d'être la plus civilisée et qui, par conséquent, devrait être la plus chrétienne, une guerre fratricide arme Tune contre l'autre deux grandes nations. Les hommes s'égorgent, ce ne sont de toutes parts que ruines et incendies, et au lieu de chants de joie pour glorifier Dieu dans les cieux et unir sur la terre les hommes de bonne volonté, on n'entend que des gémissements, on ne voit que des larmes.
Gémissements et larmes des mères qui redemandent leurs enfants et qui, à l'exemple de Rachel, ne veulent pas être consolées, parce que ces enfants ne sont plus et qu'aucun d'eux ne sentira plus désormais les douces étreintes de l'embrassement maternel : Luctus et fletus Rachel plorantts filios suas et nolentis consolari super ei$, quia non sunt (1) ;
Gémissements et larmes des veuves et des orphe-
(1) Jerm» XXXlf 15.
lins qui n'auront plus pour les guider et les soutenir, à travers les devoirs et les périls de la vie, les exemples d'un époux et d'un père ; ♦
Gémissements et larmes des blessés qui tombent, des mourants qui agonisent, des capti& qui sont entraînés loin de la patrie ! c'est comme un pleur universel, dans lequel vainqueurs et vaincus se rencontrent, et, en dépit de si funestes divisions, se retrouvent enfin les fils d'un même père, les membres de la grande &mille humaine.
Et s'il faut, dans une telle crise, s'acquitter du ministère de la parole publique, peut-on, ce semble, faire autre chose que s'abandonner à l'immensité de sa douleur? Comment répéter une parole de joie, même auprès ^du berceau de Bethléem, quand on porte dans son âme et qu'on voudrait redire le? plaintes d'un Job ou d'un Jérémie, l'un pleurant «ur cette pauvre vie humaine si courte et cependant si remplie de maux, l'autre versant des larmes sur les ruines de Jérusalem et sur son peuple emmené captif?
Toutefois, mes frères, au milieu de cette immense douleur, n'y a-t-il pas, pour les âmes chrétiennes, une cause de joie? A côté de ce déchaînement de passions violentes et de fureurs homicides, n'y a-t-il pas de magnifiques inspirations, bien dignes du Dieu de paix de qui elles viennent, et des hommes de bonne volonté qui les réalisent?
Regardez autour de vous, mes chers auditeurs, et vous tout particulièrement, enfants de la libre et catholique Belgique, vous à qui Dieu a donné en ces temps malheureux une mission si belle, que vous avez si bien comprise et si généreusement accomplie, mission qui a fait admirer et bénir par tous votre neutralité à la fois sî impartiale et si charitable. Dites -moi, n'est-ce pas un grand spectacle que celui de toutes ces œuvres qui se multiplient en raison même des calamités publiques? De sorte qu'entre le mal et le bien, entre les passions mauvaises qui ruinent et les élans dévoués qui réparent, c'est comme une lutte d'émulatiou, et assurément la plus glorieuse, la plus féconde, la plus bienfaisante de toutes les luttes f
Pour ces blessés qui tombent en si grand nombre sur les champs de bataille, dans ces horribles boucheries auxquelles le génie de l'homme prête le secours d'inventions chaque jour plus meurtrières, une institution admirable, née en 1864, a montré dans la guerre actuelle tout ce qu'elle était capable de faire. Autrefois, c'étaient seulement les bandes sinistres des oiseaux de proie qui suivaient les armées, pour aller dépecer, après le combat, la chair encore toute chaude des morts et des mourants; ou ces autres vautours plus sinistres encore, je veux dire ces maraudeurs, qui, afin de s'assurer un butin sacrilège, dépouillent les morts etachè-
Tent les blessés. Aujourd'hui, grâoes en soient rendues aux hommes de cœvir qui ont été les promoteurs de la convention de Genève, et qui en ont fait sortir la Société internationale de, secours pour les blessés, aujourd'hui ce sont les légions pacifiques et dévouées de la Croix Rouge qui accompagnent tous les mouvements de la stratégie, et ne laissent pas un seul champ de bataille sans l'avoir doté d'une ambulance.
Ces villages ruinés par les réquisitions, ces pauvres cultivateurs qui ont dû fuir devant l'invasion et l'incendie, que vont-ils devenir aux approches d'un hiver qui a joint ses rigueurs aux maux de la guerre? Où trouver un abri pour ces femmes, ces enfants, ces vieillards? où un morceau de pain pour les nourrir? où le blé nécessaire pour ensemencer les terres, et ne pas vouer d'avance Tannée qui vient à une inévitable et épouvantable famine? En présence de ces calamités, la charité n'est pas restée inactive. Sous un nom modeste, mais bien digne d'appeler les bénédictions de Celui qui nous a appris à demander dans notre prière de chaque jour la nourriture de chaque jour, le Comité du pain envoie aux provinces ravagées des vivres et des semences. Comme Genève avait la gloire d'être le berceau de la société de secours pour les blessés, c'est Bruxelles qui a pris l'initiative d'inaugurer cette forme de la charité si intelligemment ap-
propriée aux nécessités de l'heure présente (1). Mais la guerre, l'horrible guerre, comme disait le tendre et profond Virgile,
bella^ horrida bella,
étend plus loin encore ses ravages et ses dévastations.
Oui, plus loin que les champs de bataille où les blessés perdent leur sang, plus loin que les villages ruinés ou incendiés dont les populations s'enfuient, il y a les prisonniers, les soldais qui, trahis par le sort des batailles, ou compris malgré eux dans de néfastescapitulations, n'ont pàseu l'honneur de périr pour leur pays, et ont la douleur d'en être arrachés tout vivants, pour aller subir au loin le double supplice de l'exil et de la captivité.
En présence de cette nouvelle infortune, la charité chrétienne se recueille une fois encore, et se
(1) Ce que je dis ici de la Société du Pain, fondée à Bruxelles par M. le comte Louis de Mérode, ne saurait me faire oublier l'admirable élan avec lequel la charité anglaise est venue de son côté au secours de DOS villages ruinés, de nos blessés et de nos prisonniers. Sous le titre de French peasanta' Relief Funds^ des sociétés anglaises ont recueilli en Angleterre et en Irlande de Targent et du blé pour être envoyé à nos cultivateurs. Je ne saurais indiquer au juste le total de ces souscriptions^ qui est déjà très-considérable et qui va croissant tous les jours. A tous ceux qui viennent ainsi, d'une main charitable, panser les blessures effroyables que nous fait la guerre, du fond du cœur, merci I La Société de secours aux paysans français, placée sous la présidence de M. Henri Blount, continue en ce moment (décembre 1871) Tœuvre si admirablement commencée pendant la guerre par les comités belge et anglais.
demande si elle ne fera rien pour la soulager. Mais la compassion des hommes, même les plus compatissants, ne sera-t-elle pas fatiguée? Restera-t-il encore quelque chose à donner, là où Ton a déjà donné avec tant de spontanéité et de générosité pour les blessés et pour les provinces ravagées, pour les pacifiques soldats de la Croix Rouge, et pour les charitables messagers du comité du pain?
Dieu soit loué! mes frères, c'est le glorieux privilège de la charité chrétienne de ne pouvoir jamais être épuisée. Fille de cette charité infinie qui embrasse le monde entier dans une immense sollicitude, et ne laisse sans protection ni le petit oiseau des champs ni le lis de la vallée, elle participe ellemême à une sorte de fécondité infinie; elle est comme un océan sans fond. Devant les souffrances des hommes qui se multiplient et s'aggravent, elle sait trouver de nouvelles ressources et créer de nouveaux trésors.
Le Sauveur Jésus avait dit : « J'étais malade et a vous m'avez visité, Infirmus eram et visitastis « w^ (1) !» Et de toutes parts on s'est mis à l'œuvre pour aller recueillir et panser les blessés.
Le même Jésus avait dit : a J'ai eu faim, et vous « m'avez donné à man<7er Esurivi et dedistis
(1) Matth, zxY, 36,
« mihi manducare! « Et le Comité du pain a tendu la main partout pour nourrir les multitudes affamées.
Enfin, ce béni Sauveur quiaaiimé les, hommes jusqu'à vouloir s'identifier avec toutes leurs souffrances et toutes leurs misères, avait dit encore : « J'étais en prison et vous êtes venus à moi, In « carcere eram et venistis admel» Et sous l'inspiration de cette parole évangélique, une société s'est formée dans le but d'adoucir les maux des captifs :
La Société internationale de secours potir les prisonniers de guerre.
Dire son nom, c'est du même coup placer audessus de toute défiance et de tout soupçon la haute impartialité de ses principes et l'universalité vraiment fraternelle et chrétienne de ses sollicitudes. Cette société, en effet, se propose d'embrasser dans une même sympathie tous ceux qui, sous quelque drapeau qu'ils aient combattu, sont réduits à subir les humiliations et les douleurs de la captivité.
J'avais donc raison de le dire, mes frères, au milieu de ce débordement inouï de maux et de désastres, il y a encore place pour la joie d'une bonne nouvelle : Evangelizo vobis gaudium magnum.
Et n'est-ce pas en effet une bonne nouvelle à annoncer à l'humanité, au moment où elle gémit sous le poids de tant de douleurs, qu'il n'y a pas une seule de ses misères à laquelle la charité n'ait préparé un remède ou un adoucissement?
Je vous parlerai donc aujourd'hui des prisonniers de guerre. Je les recommanderai à votre pitié, au nom de celui dont l'apôtre S. Paul, dans son inimitable langage, dit qu' « étant Dieu et vraiment « égal à Dieu, il s'est anéanti lui-même jusqu'à « prendre la forme d'un esclave : Qui^ quum in « forma Dei esset^ semetipsum exinanivit, formam o servi accipiens. » (Phil. ii, 6-7.)
Je vous montrerai les secours que la Providence leur a préparés, en inspirant la fondation de cette Société internationale.
Enfin, élevant mes pensées avec les vôtres, dans la lumière de la foi, au-dessus des effroyables calamités de l'heure présente, j'essayerai de vous dire quel est le sens de ces épreuves et quels devoirs elles nous imposent.
0 divin Enfant de la crèche, pendant que je parlerai à ce pieux auditoire, bénissez-le et bénissezmoi! Bénissez-moi, pour que je l'éclairé et que je le touche ! Bénissez-le pour qu'il vous aime. Car s'il vous aime', la cause de la charité sera gagnée.
Et vous, ô Marie, ô Mère du Roi des siècles, devenu captif dans ses langes pour la rédemption de l'humanité captive, ô vous qui portez ce nom si cher à nos cœurs de consolatrice des affligés, obtenez-moi par votre intercession ces accents apostoliques qui, en jetant dans les âmes le trouble sa-
lu taire de la compassion, y déposent le germe des plus généreux dévouements,
Ave, Maria.
Je le déclare en abordant ce sujet si navrant : il m'est impossible de le traiter d'une manière abstraite. J'ai été le témoin attristé d'un des plus grands désastres qu'ait jamais subis une nation vaincue. J'ai vu défiler, sans armes, la tête basse, la douleur peinte sur le visage, des milliers d'hommes, livrés comme un troupeau entre les mains de l'ennemi. Pour retrouver dans l'histoire une douleur et une humiliation semblables, il m'a fallu remonter jusqu'à ces terribles châtiments infligés par Dieu au peuple d'Israël, lorsque celui-ci était emmené en captivité par les rois de Babylone.
Mais aussi, dans ce souvenir, j'ai ti*ouvé l'expression la plus éloquente de cette douleur muette, de cette confusion, de cette sorte de désespoir que je lisais sur tant de mâles visages.
Quelles sont donc, avant tout, les douleurs morales infligées au prisonnier de guerre? Rappelezvous ce psaume sublime (1), ce chant des captifs
(1) Le Psaume 196«.
qui, pendant de longues années, réunit dans ses accords mélancoliques les voix de tout un peuple emmené en servitude loin de la terre natale, loin du foyer domestique, loin du temple où il avait appris à connaître et à adorer le vrai Dieu. « Au « souvenir de Sion, sur les bords des fleuves de « Babylone, nous nous sommes assis et nous avons « pleuré. Super flumina Babylonis illiciedimus et « flevimus ewn recordaremur Sion! »
Certes, elle était bien énergique cette race d'Israël dont l'histoire n'avait été pour ainsi dire qu'une lutte continuelle.
Mais quand elle se vit transportée en masse sur les bords des fleuves étrangers, lorsqu'au lieu de la coupole du temple de Jérusalem et des sommets de la sainte colline de Sion, elle n'eut plus que le spectacle insupportable des palais assyriens, elle s'affaissa sur elle-même. Ces hommes qui, chez eux, avaient paru insensibles aux plus grandes calamités, jusqu'à s'attirer de la part du Seigneur le reproche d'avoir des têtes endurcies et des cœurs indomptables, dura cervice et indomabili corde , cesmêmes hommes, au souvenir 'de la patrie absente, se prirent à verser des larmes amères. Super flumina Babylonis illie sedimus et flevimus cum recordaremur Sion.
C'est qu'en effet le souvenir de la patrie absente devient pour l'exilé une obsession insupportable;
il se mêle comme nécessairement à chaque détail de sa vie, à chaque battement de son cœur, à chacune de ses respirations. Le jour, c'est une pensée fixe ; la nuit, c'est un cauchemar dont le rçveil ne détruit pas l'impression désolante. Sous l'action de cette douleur incessante, la pensée s'assombrit, le * cœur se resserre. Au lieu d'aller chercher un remède à ses maux dans les suaves mélodies de cette harpe qui, sous les doigts de David, avait calmé Saûl dans ses heures de mélancolie, Israël captif refuse de redire à ses vainqueurs ses chants sacrés. Çuomodo cantabimus canticum Domini in terra •aliéna ?
Mais ce n'est pas seulement le souvenir de la patrie absente qui pèse sur l'âme du prisonnier de guerre et lui rend la vie si lourde; c'est un autre sentiment plus poignant encore. En effet, il y a quelque chose de plus dur que d'être éloigné de son pays, c'est d'être rendu inutile pour lui, tandis qu'il lutte jusqu'à l'agonie pour défendre son territoire et son drapeau, son indépendance et son honneur!
Oui certes, douleur et douleur indicible, de sentir que les destinées de son pays peuvent être décidées par le sort d'une bataille, et de ne pouvoir aller mettre au service d'une cause si sacrée les élans do son cœur, la vaillance de son bras, tout le sang de SCS veines !
Ab ! sans doute, le soldat qui a été blessé sur le champ de bataille, et qui traîne pendant de longs mois son irréparable infirmité, est également frappé d'incapacité pour la défense et le salut de son pays. Mais s'il ne peut plus partager les dangers de ses frères d'armes> il peut du moins se rendre le témoignage d'avoir payé autant qu'il était en lui la dette contractée par tout bon citoyen envers sa patrie. Si son corps a été horriblemeat mutilé, son âme n'est point écrasée sous le fardeau de l'humiliation. Les blessures qu'il porte sont de glorieux stigttiates, devant lesquels tous, vainqueurs ou vaincus, s'inclinent avec respect, dans lesquels ils saluent le plus grand témoignage de fidélité et d'amour qu'après le sacrifice de sa vie on puisse doimer à son pays.
Cette consolation, à la fois si austère et si haute, fait défaut au prisonnier de guerre. Assurément, il a pu avant sa captivité remplir son devoir jusqu'à l'héroïsme, et, s'il en est ainsi, il est exempt de ce remords qui ronge incessamment les traîtres et les lâches. Il n'en est pas moins vrai cependant que, se sentant à la fois capable de servir son pays et incapable de le défendre, cette inaction forcée s'ajoute au souvenir de la patrie absente pour lui infliger un nouveau et insupportable supplice, une nouvelle et inconsolable douleur.
Quoi ! Toîd qu'en votre présence, sous vos yeux, votre mère est insultée et attaquée. Son honneur et sa vie sont en danger. Vous entendez sa voix suppliante, cette voix maternelle dont les accents si connus vous émeuvent jusqu'au fond des entrailles : Mon fils, vous crie-t-elle, ayez pitié de votre mère! Ayez pitié de ses cheveux blancs qu'on déshonore et de son nom qu'on veut outrager. Souvenez-vous que pour vous mettre au monde, elle a enduré des douleurs indicibles, et que, quand vous étiez &ible et petit, c'est elle qui vous a nourri et protégé. Rendez-lui maintenant, en cette heure, tout ce qu'elle a fait poar vous, et s'il le faut, donnez votre vie pour celle de qui vous la tenez!
Âh! quel homme, entendant ce cri déchirant ne souffrirait pas pire que la mort si, au même moment, je ne sais quelle inexorable puissance lui enchaînait les mains, et le contraignait à assister, immobile, à l'agonie de cette mère infortunée?
Hélas ! à l'heure où je parle, plus de trois cent mille hommes en Europe sont condamnés à cette humiliation et à cette douleur!
Leur mère est attaquée;
Leur mère saigne de tous ses membres ;
Leur mère appelle à sa défense les plus jeunes et les plus faibles de ses enfants. Elle voue d'avance à un ineffaçable opprobre tous ceux qui^
l'ayant pu, auront lâchement refusé de remplir ce devoir sacré.
Et ils sont là, un peuple entier, encore jeune, plein de vigueur. Ils voudraient défendre cette patrie qui est leur mère, ils voudraient la sauver! Mais leurs mains sont liées, leurs bras impuissants, et ils ne peuvent que pleurer en silence, pendant que cette mère est égorgée et foulée aux pieds. Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus cum recordaremur Sion !
Mes frères, j'ai mis au premier rang cette douleur, parce que je ne sache rien de plus cruel pour l'homme de cœur que d'être atteint dans la délicatesse de ce sentiment du patriotisme, qui est, avec l'honneur, la suprême ressource de ceux qui ont tout perdu.
Mais cette souffrance en entraîne d'autres. Ces prisonniers ne sont pas seulement des citoyens et des soldats, ce sont des hommes; ils n'ont pas seulement à pleurer leur patrie absente, mais ils sont fils, pères, époux, frères, et la même fortune adverse qui les a séparés de leiir pays les a aussi séparés de leur famille.
La patrie en effet, ce n'est point une idée vague et abstraite ; ce n'est pas une simple conception idéale. Ce ne sont pas non plus seulement ces souvenirs du passé qui rendent si cher à chacun de. nous le pays où il est né et dont il parle la langue.
La patrie, c'est encore cet ensemble vivant de relations réelles au milieu desquelles Dieu nous a places, et qui contribuent toutes, chacune pour sa part, à l'harmonie et au bonheur de nôtre existence.
Or, au premier rang de ces relations réelles et vivantes qui ont^ pouf ainsi dire, leurs racines dans le sol natal, il y a la famille ;
La famille, c'est-à-dire ce qu'il y a pour l'homme, dans l'ordre des sentiments naturels, de plus doux et de plus fort, de plus tendre et de plus sacré ;
La famille, c'est-à-dire ce qui porte le plus icibas l'empreinte de cette Providence dont le gouvernement est à la fois sagesse et bonté, justice et amour;
La famille, c'est-à-dire ce trésor incomparable qui est indépendant des caprices de la fortune, des distinctions delà naissance ou du génie, et qui a été mis par Dieu à la portée des plus petits et des plus humbles ;
La famille, c'est-à-dire enfin les exemples et les leçons d'un père ; les encouragements et les caresses d'une mère; Tafifection dévouée d'un frère ou d'une sœur, et pour ceux qui sont déjà un peu plus avancés dans le pèlerinage de la vie, cette société ineffable de tendresse et de conOance avec la femme qui [porte votre nom et qui a reçu de Dieu mission de partager vos chagrins comme vos joies, TOtre mauvaise comme votre bonne fortune ;
Puis, dans ce même cercle, à la fois restreint et immense du foyer domestique, les naïves caresses de ces petits enfants dans lesquels on se sent revivre et dont l'amour crée dans le cœur de l'homme, par le sentiment sacré de la paternité, les plus invincibles énergies .
Eh bien! tout cela est ravi au prisonnier de guerre par le seul fait de sa captivité, et ce n'est pas seulement au souvenir de la patrie absente qu'il est tenté de s'aflfaisser dans la tristesse et de pleurer, c'est aussi parce que dans cette patrie absente se trouve la famille, et qu'au moment même où il aurait le plus besoin de ses racouragements et de ses vivifiantes tendresses, il ne sent plus autour de lui qu'un monde étranger, indifférent à ses douleurs ! Super fluminaBaby lonissedimus et flevimusl
Ah ! mes frères ! s'il était permis de lire dans les pensées intimes de ces hommes, de ces prisonniers de guerre, séparés par toutes sortes d'obstacles de ces êtres qui tenaient la première place dans leurs affections, quels abîmes de douleurs on trouverait dans leurs âmes ! Quelles préoccupations et quelles angoisses! Quelles inquiétudes et quels déchirements !
Celui-ci a dit adieu, il y a cinq mois, à un père déjà âgé ou à une mère maladive. Qui sait si le chagrin n'aura pas précipité vers la tombe la destinée de ces respectables vieillards?
Celui-là, pour répondre à l'appel de la patrie en danger, a dû s'arracher aux embrassements d'une épouse tendremenl aimée ;
Cet autre avait reçu, peu de jours avant la déclaration de guerre, le sourire de son premier-né. A peine avait-il goûté les joies de la paternité, qu'il a dû tirer Tépée, et courir à la frontière menacée ou envahie. Depuis, le petit enfant a grandi au foyer solitaire. Mais quand est-ce que, rendu à Taffection des siens, ce père s'entendra appeler de ce doux nom, qui est, avec le nom du bon Dieu et celui de sa mère, le premier que Tenfant chrétien apprenne à bégayer en ce monde ?
Et ainsi, dans le cœur du prisonnier, que de réminiscences à la fois douces et poignantes! Oue de souvenirs et que de regrets ! Quel vide et quelle impuissance de le combler! Et comme les heures s'écoulent lentes et inexorables, loin de ces êtres si chers qu'on n'est pas sûr, hélas ! de retrouver tous, quand sonnera l'heure bénie de la paix et de la liberté!
Certes, mes frères, si l'on n'a pas un cœur insensible aux souffrances d'autrui, voilà déjà de puissantes raisons d'avoir compassion des prisonniers de guerre et de demander aux touchantes industries d'une charité intellectuelle et cordiale d'aller porter à ces âmes humiliées et désolées toutes les consolations dont elles ont si grand be-
soin, d'aller suppléer auprès d'elles, autant qu'il est possible, la patrie et la famille absentes !
Mais si j'ai parlé en premier lieu des souffrances morales des prisonniers, à la fois par respect pour la dignité de leurs âmes immortelles et parce que mes réflexions pouvaient s'appliquer à peu près indistinctement aux captifs de tous les temps et de tous les pays, j'ai aussi à vous entretenir d'un autre genre de souffrances, de celles qui atteignent les corps, compromettent les santés, engendrent les maladies.
Je ne puis ni ne dois passer sous silence l'éta misérable auquel sont réduits, à l'heure où je parle, de nombreux prisonniers, par suite des privations qu'ils endurent. C3ar enfin, ce ne sont pas seulement des sympathies spéculatives que je cherche à exciter dans mon auditoire en faveur de ces infortunés. Je suis venu aussi pour solliciter votre générosité, vous la demander, s'il est possible, proportionnée aux immenses misères qu*dl s'agit de soulager.
Non pas, croyez-le bien, que je veuille vous persuader de nuire par là aux œuvres de .bienfaisance locale, et de négliger les souffrances des pauvres qui vous environnent immédiatemecrt;. Ces souffrances, nul de nous, quel qu'il soit, Belge ou étranger, ne doit les oublier. Nul de nous ne doit tolérer que l'admirable charité dont la Belgique a
fait preuve pour les victimes de la guerre tourne au détriment de ses pauvres et de ses œuvres. Chacun de nous ici a un devoir à remplir, et un devoir sacré. J'essayerai de m'acquitter du mien, lorsque, dans le courant du mois prochain, je prendrai de nouveau la parole en faveur des pauvres de cette capitale, et m'efforcerai de payer pour ma part la dette de reconnaissance que la France a contractée envers la Belgique.
Mais s'il est loin de ma pensée de vouloir nuire aux intérêts sacrés des pauvres en ce pays, en sollicitant votre charité pour des prisonniers détenus loin d'iéi, je suis obligé de vous dire, au nom de l'humanité, que la situation d'un grand nombre de ces prisonniers est exceptionnellement lamentable et digne de vos plus généreux sacrifices.
Vous entendez biep de quelle catégorie de prisonniers je veux parler. Ce que j'ai dit précédemment des souffrances morales de la captivité, pouvait s'appliquer à peu près également aux prisonniers des deux nations belligérantes. Ce que j'ai à vous dire des souffrances et des privations physiques ne s'applique qu'aux prisonniers français .
Et ici, je demande très-haut qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée. Je ne viens me faire ici l'accusateur de personne. Des réquisitoires et des récriminations siéraient aussi peu à mes goûts qu'à la gravité de mon ministère.
Tout au contraire, avec la grâce de Dieu, j'ai le désir sincère de ne pas dire un seul mot qui puisse blesser qui que cesoit, et je voudrais que ma parole allât porter à tous l'expression de la charité la plus évangélique.
Si donc j 'affirme qu'un grand nombre de prisonniers français sont encore en butte à de très-douloureuses privations, à des privations qui exposent gravement leur santé et leur vie, je ne le dis pas pour en faire un reproche à leurs vainqueurs et à leurs gardiens.
Je viens simplement constater des faits qui, pour la plupart, sont la conséquence forcée des circonstances tout exceptionnelles où vainqueurs et vaincus se sont trouvés, faits trop avérés pour que personne les récuse, trop douloureux et trop navrants pour que tout le monde ne s'en émeuve pas et n'entreprenne pas d'y porter remède.
Je suis à l'aise d'ailleurs pour parler de cette misère des prisonniers français en Allemagne, car tout ce que j'en sais, c'est à des sources presque exclusivement allemandes que je l'ai puisé.
J'ajoute qu'après avoir été mêlé de si près, pendant plusieurs semaines, aux tragiques épreuves de nos soldats, il aurait suffi de voir, comme je l'ai vu, dans quel état de dénûment ils se trouvaient lors des désastres, hélas presque incroyables, de Sedan et de Metz, pour deviner ce qu'ils ont dû
avoir à souffrir quand a sonné pour eux l'heure de la captivité.
Oui, nous avons vu ces infortunés soldats de Tarmée de Sedan, privés de leurs bagages qu'avait foudroyés le feu de l'ennemi ou qu'ils avaient détruits eux-mêmes dans un accès de noble désespoir, pour ne pas augmenter un butin déjà trop considérable ; n'ayant pour se protéger contre les pluies de septembre ni tentes ni. vêtements de rechange; obligés de coucher dans la boue, et conr tractant dans cette humidité funeste le germe de maladies qui devaient emporter un si grand nombre d'entre eux.
C'est dans ce dénûment affreux qu'ils ont été emmenés par troupes de dix mille, lugubre exode qui était comme la contre-partie de cette sortie d'Egypte si divinement racontée par Moïse. Car le peuple d'Israël quittait la terre de servitude pour se diriger vers la terre promise, mais nos pauvres soldats disaient adieu au sol natal pour s'acheminer péniblement vers une humiliante et douloureuse captivité.
Ah! pardonnez-moi si, à ces souvenirs, mon cœur se trouble et si ma parole trahit une émotiop dont je ne suis pas maitre. Plus tard, quand ils raconteront ces lugubres épisodes, les historiens diront aussi comme le héros de Virgile, retraçant dans un récit immortel la ruine de Troie : « Peut-
« on s'empêcber de pleurer en redisant de telles « choses? »
Quis talia fando Temperet a lacrj/mis?
Heureusement la France ne s'est pas contentéo de pleurer ses désastres, elle s'est mise à les réparer ; au prix de quels sanglants sacrifices, le monde le sait! Mais ces sacrifices ne sont pas perdus. Si le sang coule, l'honneur se relève ; et l'honneur, pour les nations comme pour les individus, c'est le trésor qu'on ne paye jamais trop cher. • Quoi d'étonnant alors que l'administration allemande ait été prise au dépourvu et n'ait pu fournir immédiatement à ces myriades d'hommes dénués de tout, les objets que l'approche de Thiver et le changement de climat rendaient indispensables?
Quant à l'armée de Metz, si elle n'avait pas, comme celle de Sedan, perdu à peu près tout le matériel d'habillement et de campement pour les hommes, ignore-t-on dans quel état d'épuisement a lui fallut se mettre en marche pour les forteresses d'outre-Rhin?
Aussi, et ce sont des témoins oculaires qui parlent, et ces témoins sont des Allemands, racontant ce qu'ils ont vu, les longs convois de prisonniers dans leur marche vers Trêves et Goblentz sèment les routes' de cadavres. Les paysans, en allant au
marché, se heurtent à ces malheureux qui tombent le long des. chemins. Beaucoup, malgré les soins les plus empressés, sont dans un tel état d'épuisement qu'ils expirent sur place. Il faudrait, dit un journal de Trêves, remonter aux souvenirs delà campagne de Russie pous retrouver des scènes aussi lugubres et une aussi lamentable désolation (1).
Arrivés dans les dépôts qui leur étaient assignés, un grand nomi)re d'entre eux ont dû, en attendant qu'on eût fait construire des baraques en bois, demeurer sous la tente, et ainsi, par les journées et
(1) J'ai déjà cité dans une petite notice, et je reproduis ici un fragment de lettre et un article de journal. La lettre a été écrite par un professeur de Trêves le 8 novembre. L'article de journal ( di(^ Trie rische Zeilung) est de la même date : « 60,000 prisonniers ont jusqu'à « présent passé par notre chemin de fer. Les pauvres gens paraissent M bien malheureux. Les malades .restent ioi; mais parmi ceux qu'on « répute valides, beaucoup sont épuisés par les privations qu'ils ont u endurées dans les derniers mois, et les infortunés tombent en che- « min, mourants ou morts, abandonnés sur les routes ! Que Dieu aie u pitié d'eux! n
La Gazette de Trêves confirme ces faits et y ajoute des détiûls plus navrants encore :
a Les paysans qui sont venus aujourd'hui pour le marché, de la « contrée de Bitburg, disent que ce matin encore, partout, gisaient sur a la chaussée des prisonniers restés en arrière des derniers convois. <c Beaucoup se lamentaient et gémissaient comme des mourants, tance dis que d'autres étaient étendus sans mouvement. Les cadavres « marquent la route que les infortunés ont suivie en traversant la a région de l'ËifeL Tons les 30 ou 50 pas, on se heurte à un mort ou « à un mourant. Souvent aussi on les trouve tombés en monceaux les « uns sur les autres. 11 faut remonter aux souvenirs de la retraite de «c Russie pour retrouver des scènes aussi déchirantes et un si funèbre : <( spectacle. Les paysans et les autorités font bien tout ce qui est en /|| « leur pouvoir pour venir en aide à ces malheureux; mais les be* 4< soins sont trop considérables. ))
les nuits pluvieuses, piétiner et coucher dans là boue, sans avoir ni couvertures, ni vêtements de laine, ni souvent d'autres chaussures que de misérables souliers percés. Avec la sollicitude la plus louable, les intendances allemandes ont fait immédiatement les commandes destinées à pourvoir ces malheureux de tout ce qui leur manquait. Mais avec quelque célérité que l'on procède, on comprend que ce n'est pas une tâche facile de fournir à prèà dé 350,000 hommes des vêlements et des chaussures.
Il y a donc eu pendant les premières semaines, et par la force des choses, des souffrances aiguës qui ont contribué à augmenter dans des proportions considérables les ravages des maladies et le nombre des décès. Encore aujourd'hui, les lettres que nous recevons de plusieurs hôpitaux consacrés au service des prisonniers mentionnent les ravages produits par la dyssenterie, la variole, le typhus ; sans compter ces cas assez nombreux de mort qui arrivent presque sans cause apparente, et qui, l'autopsie faite, sont déclarés par les médecins provenir des longues privations auxquelles les hommes ont été assujettis pendant les sièges, et qui ont comme calciné ou pétrifié intérieurement la muqueuse de l'estomac et des organes digestifs. . Voilà, mes bien chers frères, sans emphase, sans exagération, et même en demeurant à dessein dans
le récit le plus sobre et le plus succinct possible, voilà dans toute sa navrante réalité la situation d'un grand nombre de prisonniers; — situation dont il serait injuste de faire un reproche aux administrations militaires, qui agissent, au contraire , avec un zèle remarquable pour accélérer et multiplier les secours; — situation qui a provoqué en Allemagne, et chez les protestants comme chez les catholiques, des prodiges de dévouement et de générosité; — situation, enfin, je dois le dire, qui va s'adoucissant et s'améliorant de jour en jour, mais qui l^sse encore un vaste champ ouvert à l'exercice de la charité et qui fait appel à cette charité au nom de Celui qui a daigné dire : « J'étais « nu et vous m'avez vêtu; j'étais malade et vous « m'avez visité ; j'étais en prison et vous êtes venus « à moi : Nudus eram et cooperuistis me, infirmus « eram et visitastis me, in carcere eram et venistis « ad me. »
C'est pour répondre à ces exigences, c'est pour combler ces in volontaires mais déplorables lacunes, que s'est fondée la Société internationale de secours pour les prisonniers de guerre (1), société qui, née il y a un mois à peine, sur ce sol de la Belgique si
(1) Sans oublier, bien entendu, les antres œnyres semblables qui ont surgi comme d'eÛes-mêmes en présence de œs désastres. J*aurait voulu pouvoir ici les mentionner toutes, et adresser à chacune d'eUes les salutations fraternelles et dévouées du comité de Bruxelles. Malheureusement, je n'en ai pas la Uste exacte, et je ne puis nommer
fécond en bonnes œuvres, a été immédiatement saluée avec empressement par les pauvres prisonniers et par leurs familles. Oui, en vérité, la seule annonce de sa fondation a été pour tous une bonne nouvelle. Evangelizo vobU gaudium magnum quod erit omni populo.
Je sais combien elle aura à cœur de justifier cet accueil, et je voudrais vous dire ce qu'elle compte faire pour répondre à l'attente empressée des infortunés qui réclament ses secours, à la confiance sympathique de ceux qui lui remettront leurs aumônes.
Dans les siècles chrétiens, la visite des prisonniers a toujours été considérée comme une des grandes œuvres de la miséricorde.
Et, en effet, la principale des aumônes, celle qui fait le plus de bien à l'homme malheureux, celle qui le relève et le console davantage, c'est celle qui consiste à lui porter un cœur d'homme, un cœur compatissant, un cœur intelligent de ses souffrances et capable de les adoucir. C'est ce qu'exprime admirablement le prophète Isaïe au
que le comité de Lille, notre frère aine, les comités de Genève, de Bâle, de Valenoiennes, de Lyon, de Saint-Etienne, de Vire, de Reims, de Bordeaux. L'Angleterre et la Hollande ont aussi eu leurs oomités, et envoyé à nos prisonniers let seconri les plus abondants.
chapitre 58* : « Si vous versez vôtre âme dans une « âme affamée, dit-il, et si vous remplissez le cœur « affligé, le Seigneur à son tour remplira votre « âme de ses splendeurs. Cum effuderis esurienti a animam tuam et animam àfflictam repleveris, a Dominus implebit splendoribus animam ttuim. »
Ce bienfait inappréciable de la visite, la Société internationale voudrait le procurer sans distinction à tous les prisonniers.
De même que dans les ambulances il n'y a plus ni Allemands ni Français, mais seulement des blessés ayant tous droit aux mêmes soins et aux mêmes égards, cette Société veut aussi étendre sa sollicitude à tous les captifs quels qu'ils soient, tout en proportionnant, bien entendu, la distribution des secours aux besoins réels de chacun d'eux. Le prisonnier né sur les bords du Rhin ou de l'Elbe n'est pas moins attaché à son pays et à ses parents que celui qui est né sur les bords de la Seine ou de la Loire. Hommes tous deux, ils portent dans leurs âmes, avec les mêmes instincts et les mêmes besoins, le principe des mêmes joies ou des mêmes souffrances, et comme la charité de Jésus-Christ n*a fait aucune différence entre les hommes lorsqu'elle est venue prêcher au monde la bonne nouvelle de la Rédemption, nous non plus, amis et (Consolateurs des prisonniers, nous ne voudrions en laisser aucun en dehors de nos sympathies et de notre
compassion. Déjà du reste le titre A' Internationale^ pris par notre Société, est plus qu'un programme, il est devenu une réalité. Nous avons vu les familles des tleux pays belligérants s'adresser à nous avec un même empressement et une même confiance. Nous devons cette confiance, j'en ai la certitude, et j'en bénis Dieu, à l'esprit vraiment chrétien qui a inspiré nos efforts, et qui, nous élevant au-dessus du duel terrible de deux nations, ne nous a fait voir dans les victimes de la guerre, quelles qu'elles fussent, que des frères ayant tous des droits égaux à notre soUicilude et à notre pitié. Or, vous le comprenez, c'est déjà une chose imniense pour les prisonniers de savoir qu'ils ne sont point abandonnés, et que leur infortune provoque les sollicitudes les plus actives. A ce point de vue, qu'il nous soit permis de constater un véritable progrès sur le passé, pour nous consoler un instant de tant d'atitres signes de décadence ou de barbarie qui font frémir les amis de la civilisation. Autrefois, qui s'occupait du prisonnier de guerre? Qui pensait à lui faciliter quelques relations avec la patrie et la famille absentes? de faire arriver jusqu'à lui, pour lui adoucir les langueurs de la captivité, la parole d'un compatriote? Séparé avec soin de toute communication extérieure, renfermé derrière les épaisses murailles des donjons, le prisonnier de guerre, comme le prisonnier d'État^
était comme mort. Trop souvent sa prison n'était pour lui qu'un sépulcre anticipé ; elle en avait les sombres horreurs» le silence lugubre, la malsaine humidité, et les plus illustres mêmes* parmi les captifs auraient pu répéter la plainte si mélancolique de David : « J'ai été oublié comme un mort a dont le souvenir s'efface du cœur, Oblivioni datus « sum tanquam mortuus a corde. » (Ps. xxx, 13.)
Et sans remonter à ces siècles du moyen âge où la captivité de guerre était accompagnée de tant de rigueurs inutiles et gratuitement inhumaines, qui se préoccupait, il y a cinquante ans, il y a trente ans, il y a dix ans, de cette grande infortune?
Dans les guerres même les plus récentes, les. souffrances soit morales soit physiques des prisonniers n'ont provoqué aucune inspiration de ce genre. Il était réservé à nos temps de la voir naître comme une compensation à tant d'iniquités et de malheurs. Et on peut dire en toute vérité que c'est l'excès du mal qui a amené le remède. C'est le nombre presque incroyable, c'est l'état de dénument tout exceptionnel des prisonniers qui, en émouvant de compassion quelques hommes de coeur, leur ont donné la pensée de feire pour les prisonniers de guerre ce que la convention dç Genève avait fait pour les blessés, à savoir d'établir une œuvre internationale qui, dominant par la haute impartialité de ses principes les sanglantes rivalités
des peuples, pût se feire accepter par les belligérants et compléter, par les généreuses initiatives de la charité, les efforts des gouvernements.
Ce sont là, mes cners frères, je ne l'ignore pas, de ces inspirations que le monde traite facilement d'utopies; dont il se moque, quand elles n'ont pas encore été réalisées, et qu'il est le premier à porter en triomphe si elles réussissent. Utopies bien glorieuses en vérité pour eeux qui les révent, plus glorieuses encore pour ceux qui les réalisent, et singulièrement profitables aux malheureux qu'elles ont la prétention de secourir!
Quelle est d'ailleurs la grande inspiration chrétienne qui n'ait pas été dans le commencement traitée d'utopie? La croix de Jésus-Christ, comme son berceau, ont été et demeurent un scandale pour les esprits étroits et orgueilleux, qui mesurent tout à leur sagesse charnelle et semblent vouloir refuser à Dieu le droit d'être plus sage, plus grand et meilleur que l'homme. C'est cependant cette crèche de Bethléem, c'est cette croix du Calvaire qui ont sauvé le monde, et qui le sauvent chaque jour, en mettant dans les âmes, par l'irrésistible puissance de l'exemple, ces principes de dévouement, d'abnégation, de sacrifice^ sans lesquels Fhomme est moins que rien, avec lesquels il devient capable de tout.
C'était une utopie au temps de saint Vincent de
Paul que de lancer dans l'apostolat militant de la charité et des œuvres ces vierges consacrées à Dieu que la tradition presque constante des siècles chrétiens s'était toujours habituée à voir renfermées derrière les grilles du cloître et absolument séparées du commerce des hommes.
Oui, le monde fut stupéfait de la hardiesse de ce prêtre inconnu qui, ému de compassion à la vue des maux dont la terre était accablée, avait conçu, au nom et pour l'amour de Jésus-Christ, la pensée gigantesque de trouver des mères à tous les orphelins abandonnés, des filles à tous les vieillards délaissés, des consolatrices aux malades et aux agonisants, des sœurs aux pauvres qui grelottent de froid dans leurs mansardes et que les heureux du siècle ne pensent point à visiter. C'était une utopie, mais le saint prêtre avait dans le cœur une de ces audaces divines dont parle l'Ecriture, Ctun sUmpsisset cor ejus audaciam propter vias Domini (1), de ces audaces que Dieu tient pour ainsi dire à justifier, parce qu'elles sont un des plus beaux hommages rendus par la foi à sa toute-puissance et à sa bonté infinie.
Aujourd'hui, cette audace réalisée couvre le monde chrétien et fait l'admiration du monde infidèle lui-même; et personne, en rencontrant la
(1) // Paralip. xvil, 6,
blanche cornette de la sœur de Saint- Vincent de Paul, ne pense qu'au dix-septième siècle, c'était une innovation devant laquelle les plus hardis auraient tremblé, qu'un Richelieu, malgré sa puissance, n'aurait pas osé entreprendre, mais qu'un vrai prêtre de Jésus-Christ ne craignait pas d'établir, en devenant par là le bienfaiteur de toutes les générations modernes.
C'était aussi une utopie que celle de ces trois ou quatre pauvres filles de Lyon qui, en 1823, rêvaient d'étendre l'apostolat catholique aux contrées du globe où il n'avait pas enco]S0 pénétré, et cela en contribuant chacune à l'entretien des missions par l'offrande d'un sou par semaine, ce qui, au commencement, faisait un budget annuel d'un peu moins de 20 francs, mis au secours d'une si colossale entreprise. Mais patience, laissez grandir cette idée subUme, et quarante ans après, [vous verrez cette association de la Propagation de la foi, fondée par quelques humbles femmes, donner à l'apostolat catholique plus de trois millions par an, et cela sans avoir rien changé aux conditions primitives de sa souscription, c'est-à-dire en ne demandant à ses bienfaiteurs que la contribution du sou par semaine.
Enfin^ c'était ttse autre utopie, et en apparence aussi difficilement réalisable, que le rêve généreux de ces cinq ou six étudiants de Paris s'assemblant
un soir de Tannée 1834, dans la chambre de Tua d'eux, pour former une association de zèle, et pour essayer de combler par les sublimes relations de la charité l'abîme qui sépare les riches des pauvres. Magnifique, et féconde utopie qui, semblable au grain de sénevé de TÉvangile, est devenue cette fraternité des conférences de Saint-Vincent de Paul, aussi connue aujourd'hui à Sidney et à New-York qu'à Londres et à Berlin, qu'à Paris et à Rome.
Sublimes utopies sorties du génie chrétien de notre France ei qui, malgré ses malheurs, demeurerez pour elle un étemel titre à la reconnaissance de l'Eglise et de l'humanité souffrante, ah ! ne plaiderez-vous pas pour nous devant le trône de Dieu? Et la nation qui a doté le monde de ces institutions n'a-t-elle pas le droit de compter sur le retour de ses miséricordes, succédant à Faction de sa jijstiee?
Non, mes frères, ce n'est point une utopie que d'avoir la prétention d'alléger l'infortune des prisonniers et de supprimer de leurs maux tout ce que ne réclament pas impérieusement les lois de la guerre.
Les faits du reste ont déjà prouvé combien cette idée était opportune. Il était impossible de la mettre à exécution sans le bon vouloir des gouvernements belligérants, et tout particulièrement de celui qui, ayant été le plus favorisé par la fortune des armes, avait vu les événements les plus inouïs lui mettre
par deux fois entre les mains deux armées de plus de cent mille hommes.
Les premières ouvertures des délégués de cette société ont été accueillies en Allemagne avec une bienveillance qui fait honneur aux vainqueurs. Une princesse, attentive à corriger par les délicates inspirations de la bonté toutes les duretés de la guerre, a voulu qu'un comité, établi sous ses auspices à Berlin^ facilitât la mission charitable de la Société internationale de secours à Tégard des prisonniers français.
Et tandis que la reine de Prusse favorisait de son influence l'action de cette Société, de son côlé la charité française se mettait à l'œuvre pour visiter les prisonniers allemands et leur offrir tous les secours moraux ou matériels que réclamait leur position (1). Une fois de plus, le génie divin de la charité a fait se rencontrer dans une sphère supérieure aux sanglantes querelles de ce monde les âmes de bojme volonté de toutes les nations, et ramené les hommes à cette unité de sympathies et de
(1) Je regrette de ne pouvoir reproduire intégralement le rapport si touchant rédigé par M. Longhaje, secrétaire du comité de Lille, à la suite d*une visite faite par lui aux prisonniers allemands de passage dans cette ville.
Depuis que ce discours a été prononcé, de janvier à mars 1871, les prisonniers des deux nations ont été visités et secourus, au nom du comité de Bruxelles, par M. le comte de Griinne, M. Henri Anet (de BruxeUes) et M. le comte A. deBeaufiFort,tandi8 que les internés firançais en Belgique recevaient les charitables visites de MM. Thoinssen, do Mevius et de Rothschild.
fraternité qui est si bien selon le cœur de notre Père céleste.
A nous maintenant de nous mettre courageusement à l'œuvre et de profiter de ces fetcilités pour adoucir les souffrances des ptiâonoiers.
Jusqu'alors, vous le savez, beaucoup de fomiUes étaient encope dans la plus cruelle des incertitudes sur le sort de leurs enfants. On n'avait plus reçu d'eux aucune nouvelle clepuis telle ou telle sanglante bataille. Qu'étaieût- ils devenus? Avaient-ils succombé dans la mêlée? Les avait-on portés à une ambulance, et là, après quelques jours d'agonie, avaient-ils rejoint dans la tombe les camarades frappés sur le champ de bataille? Ou bien encore, Irabisipar le sort, avaient-ils été emmenés Captifs en terr^ étrangère?
A toutes ces questions, formulées mille fois par jour dans le cœur des mères, un silence sinistre était la seiile réponse !
Bientôt, je l'espère, la Société de secours sera en mesure de publier des listes de prisonniers, et d'en faire arriver la connaissance, par la voie delà presse, aux familles intéressées;
Ce n'est rien en apparence que ce simple renseignement, qui exigera d'ailleurs de notre part un travail immense.
Ce n'est rien,— et moi je dis que c'est beaucoup. Et j'affirme que si, grâce à ces listes, il y a, soit au
pied des Pyrénées, soit au fond de la Siîésie, une pauvre femme qui, n'ayant pas eu de nouvelles de son fils, de son mari ou de son frère depuis trois mois, et l'ayant peut-être pleuré comme mort, apprend par ces listes que ce fils, ce mari, ce frère est vivant et qu'elle peut espérer de le revoir; — je dis qu'à cause de cela seul la Société internationale aura bien mérité de l'humanité ! Car sécher les larmes d'une mère, d'une épouse, d'une sœur, c'est une œuvre vraiment digne de Celui que S. Paul, dans son magnifique langage, appelle le Dieu de toute consolation, Deus totius consolationis.
Que sera-ce, mes frères, quand une organisation plus complète, due d'abord à Pintelligente bienveillance des gouvernements belligérants, ]^s à ces aumônes que nous venons solliciter de votre générosité, nous permettra de transmettre sûrement et rapidement à tel et tel prisonnier ce que la pieuse sollicitude des siens aura préparé pour lui dans ces longues soirées d'hiver, afin de le protéger contre le froid ou de hâter les progrès de la convalescence? Voyez cette pauvre famille de paysans, dans un village reculé de la Bavière ou de la Bretagne. L'enfant de la première est interné à l'île de Rhé, le fils de la seconde à Magdebourg ou à Eœnigsbeig. La mère, les sœurs, la vieille aïeule elle-même ont travaillé ppur le pauvre soldat. L'une a tricoté de bonnes chaussettes de laine, l'autre un gilet,,
une troisième des gants. — Je ne vous demande pas pardon de ces détails, mes frères, il n*y a rien de vulgaire pom' la charité. Elle a le privilège de transfigurer et de consacrer tout ce qu'elle touché.
Une autre enfin aura brodé quelque petit souvenir destiné à rappeler au captif les plus chers et les plus tendres souvenirs du foyer domestique. Mais qui se chargera de ces envois? Qui servira d'intermédiaire entre cette pauvre famille et Tenfiint dont Tabsence est si amère à tous les siens?
Le jour où la Société internationale pleinement constituée aura organisé tous ses services, ce problème sera résolu. Les pauvres parents n'auraient su comment transmettre leur modeste envoi à de si longues distances. Mais la plus humble famille peut le faire remettre au chef-lieu de sa province ou de son diocèse. Là, des comités sectionnaires, composés de quelques hommes de bonne volonté, recueilleront ces envois, et, grâce aux facilités de transport qui seront demandées, et, je pense, obtenues des gouvernements, le modeste petit paquet arrivera des Pyrénées à Bruxelles et de Bruxelles à Berlin, pour être immédiatement réexpédié àThorn ou à Eœnigsberg; tandis qu'un autre envoi, parti à son tour de Eœnigsberg ou de Dantzig, traversera Berlin et Bruxelles, pour être porté par les délégués de la Société au dépôt où se trouve le prisonnier allemand.
Mais parmi ces prisonniers, il s'en trouve qui n'ont plus ni mères ni sœurs, et à qui peuvent manquer encore d'ici plusieurs semaines tel ou tel objet qui adoucirait singulièrement pour eux les rigueurs de cette inclémente saison. Eh bien! c'est vous, chrétiens charitables, qui remplacerez pour ceux-là la famille absente. Les aumônes que vous confierez à la Société seront converties, ici en bas de laine, là en chaussures. Tel d'entre vous qui, voulant venir en aide aux prisonniers, n'aurait su comment utiliser en leur faveur une petite somme d'argent qu'il eût d'ailleurs été impossible d'envoyer à si longue distance, saura que cette somme, jointe à toutes celles que sollicite et recueille la Société, permettra à celle-ci de venir en aide aux besoins les plus urgents des captifs, et de mettre les distributions en harmonie avec leur nécessités.
Je puis donc affirmer de nouveau, mes frères, après en avoir fait la preuve, que l'existence et la constitution de cette Société sont une bonne nouvelle et une cause de joie, non-seulement pour les prisonniers et leurs familles, mais pour tous les cœurs'compatissants, pour tous ceux dont le premier mouvement, en face d'une grande infortune, est de chercher à la soulager.
Oui, en vérité, charitables et pieux chrétiens, qui prenez au sérieux les paroles du saint Evangile, qui croyez fermement que tout ce qu'on fait au
moindre de ses frères, c'est au Sauveur Jésus luimême qu'on le fait, réjouissez-vous en apprenant qu'une œuvre se charge d'être comme l'ambassar drice de votre compassion et de votre générosité pour les prisonniers. Votre cœur a été ému au récit de leurs privations et de leurs souffrances. Vous voudriez vous multiplier pour leur porter aide et consolation. S'il était possible, vous visiteriez chacun d'eux, vous chercheriez par vos bonnes paroles à ramener dans des âmes peut-être ulcérées par le chagrin, des sentiments de résignation et d'espérance!
Consolez-vous, ce que vous ne pouvez pas faire directement et par vous-mêmes, vous pouvez le faire par Tinterûiédiaire de la Société internationale. Multipliez ses ressources. Permettez-lui d'augmenter, avec le nombre de ses délégués, le chiffre de ses secours! Faites passer par ses mains tout ce qui peut faire du bien, soit à l'âme, soit au corps des pauvres captifs ! intéressez- vous aux efforts si apostoliques et si méritoires de ces courageux aumôniers qui se font captifs avec les captifs, qui s'enferment dans les lazarets avec les malades, et qui prêchent à tous la soumission à la volonté de Dieu, la patience, la force d'âme, au nom des pensées et des espérances de lafoi!
Si vous faites tout cela, ce sera une grande joie pour vous, la joie ineffable de sauver des milliers de
VOS frères de la souffrance qui tue les corps et du désespoir qui tue les âmes. Evangelizo vobis gaudium magnum quod erit omni populo !
Et maintenant , permettez-moi d'élargir les horizons de ce discours et de monter avec vous vers les austères pensées qui naissent comme d'elles-mêmes à la vue des maux qui accablent le monde.
Je suis venu vous convier à une œuvre de charité et de miséricorde, en vous indiquant les moyens de soulager des milliers et des milliers de captifs. Mais il ne s'agit pas seulement de ces captifs. Il y a en jeu en ce moment des intérêts plus graves, plus universels, qui dépassent de beaucoup les proportions déjà considérables du bien que je vous ai proposé.
Je me sens pressé de vous convier tous à une autre œuvre de délivrance qui me paraît la seule condition de la pacification du monde.
Au fond, mesfrères, iln'y a qu'une seule servitude qnî soit redoutable. Auprès de celle-là, toutes les autres ne sont rien, et, à vrai dire, c'est de celle-là que toutes les autres découlent.
Celui qui commet le péché, dit Notre-Seigneur, celui-là est esclave du péché. Qui facU peccatum^
servus est peccati (1). Oui, voilà la grande, la déplorable, la néfaste servitude! Voilà l'esclavage contre lequel il faut armer toutes les énergies et tous les dévouements.
Voulez- vous savoir la vraie cause des calamités qui désolent le monde en ce moment ?
Les profonds politiques pourront demander à l'histoire et à la diplomatie l'explication des événements contemporains.
Je ne veux pas m'inscrîre en feux contre ces données de la science humaine. Mais je dis que, sous ces causes apparentes, il y a une cause plus profonde et plus réelle de l'état pitoyable auquel TEurope est réduite aujourd'hui.
Celte cause, je n'hésite pas à le dire, c'est le progrès lamentable fait depuis vingt ans par les idées subversives qui ont remplacé les principes dans le double domaine de la morale privée et de la morale publique. Cette cause, c'est le triomphe du mal rendant les hommes esclaves. — Ce mal, appelez-le comme vous voudrez, mensonge, égoïsme, cupidité, inintelligence des lois véritables de la vie, crainte servile de la mort, oubli de Dieu, recherche exclusive de l'argent et -des jouissances qu'il procure; sous quelque forme que ce soit, vous retrouverez toujours l'esclavage des âmes, et, dans cet esda* vage, la cause vraie de nos malheurs.
(l) ioann, viii, 34,
Voilà, je le répète, le fond des choses, et quand les historiens de l'avenir voudront creuser jusque dans ses dernières profondeurs le problème des perturbations politiques et des malheurs de notre temps, ils seront obligés d*aller jusque-là,
La guerre est un fléau si effroyable qu'il est impossible de lui méconnaître, à quelque opinion philosophique ou religieuse qu'on appartienne, le caractère de châtiment. Elle est le funeste produit des passions des hommes, et elle en devient en même temps la punition la plus immédiate, sinon la plus terrible (1).
Les hommes oubliaient Dieu et sacrifiaient à leurs misérables cupidités les principes les plus élémentaires, les devoirs les plus essentiels. Le mal se répandait avec rapidité du centre à toutes les extrémités du corps social. L'improbité dans les affaires marchait de pair avec la dépravation dans les mœurs; et l'agiotage éhonté donnait la main à une corruption sans pudeur. Et les insensés croyaient que ce rêve durerait toujours, et qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de se coller à la terre, puisqu'elle était ce lieu de délices où l'homme, pourvu d'argent n'avait qu'à donner libre cours à toutes ses cupidités.
C'est dans cette tranquillité trompeuse d'un ciel
(1) J'fti déjà cité plus haut ce mot si juste de Bossuet : « Dieu pu« M sit par la guerre celle que nous lui faisons tous les jours. »
sans nuages que tout d'un coup la tempête s'est formée et que la foudre a éclaté.
La guerre, fille à la fois de la justice de Dieu et de l'injustice de l'homme, a secoué ses horreurs sur cette société qui faisait fi de la vérité, qui se riait de la vertu, et qui rejetait les uns après les autres, en les qualifiant de préjugés, tous les principes de l'ordre moral et social.
Et tout cela, encore une fois, vient de ce que 1©5 hommes ont mis à la place de Dieu leurs passions comme des idoles dont ils se sont faits les esclaves.
Donc, il faut briser cet esclavage, si nous voulons voir renaître une ère de réparation et de pacification.
Travaillons tous, mes frères, à cette œuvre d'affranchissement.
Commençons, €omme il est juste, par nous délivrer nous-mêmes.
Examinons-nous sérieusement, sans illusion et sans parti pris, à la terrible lumière des événements contemporains.
. Sommes-nous tous dans cette glorieuse indépendance de la conscience chrétienne, qui consiste à n'être l'esclave d'aucune passion, d'aucune cupidité, d'aucune injustice?
Sommes-nous convaincus, suivant l'admirable théorie de saint Augustin, que la première condition de la liberté pour l'homme, c'est de reconnsdtre
liumblement l'empire souverain de Dieu, et que le plus immédiat châtiment de la révolte contre Dieu, o'est un honteux asservissement de l'âme aux passions qui l'aveuglent et qui la corrompent?
Comprenons-nous, par ces rudes leçons, que la prétendue liberté prêchée à l'esprit humain par les sophistes n'engendre que l'esclavage, et que les malheureux qui détrônent Dieu de la conscience des peuples sont les plus redoutables ennemis de leur grandeur et de leur félicité?
Je prêche aujourd'hui près du berceau du Christ. Mais chaque âme peut et doit être ce berceau; car chaque âme doit porter Jésus-Christ en ellemême, Jésus-Christ, c'est-à-dire la vertu et la justice de Dieu, Christum Dei virtutem et Dei sapientiam; Jésus-Christ, c'est-à-dire les humbles splendeurs de la foi, les généreux enthousiasmes de l'espérance, les brûlantes inspirations de la charité!
Or, beaucoup d'âmes appelées à l'incomparable gloire de porter ainsi Jésus-Christ en elles le détiennent captif dans leurs péchés, comme dit le prophète Jérémie dans son , énergique langage : Christus captus est in peccatis nostris. Et ces âmes contribuent pour une grande part aux décadences et aux maux du monde. C'est parce que Jésus- Christ est détenu captif dans nos passions inintelligentes et mauvaises que les sophistes de la presse osent tout dire et cem: de la politique osent tout
faire, bannissant du gouvernement des peuples la justice et la. moralité, et semant de ruines le monde intellectuel et social.
Travaillons donc tous à cette grande œuvre d'affranchissement et de liberté. Je dis tous, et par conséquent je m'adresse aussi à vous, chers captifs.
Je ne sahs si un écho de ma voix parviendra jusqu'à vous, à travers les distances et les obstacles qui nous séparent, mais je voudrais vous convier à cette œuvre de délivrance gacrée, de laquelle dépendent, en cette heure solennelle, les destinées du monde. Ah ! croyez-moi, pendant que, faisant appel à la charité universelle, nous travaillerons ici à alléger vos soufifrances, à diminuer vos privations, à adoucir pour vous, à quelque nation que vous apparteniez, les ennuis et les langueurs de la captivité, vous aussi, reconquérez ou affermissez cette liberté morale, sans laquelle la liberté extérieure n'est que l'ombre du plus grand de tous les biens.
Vous surtout, mes chers compatriotes, vous dont j'ai eu l'honneur de servir dans les ambulances les compagnons d'armes atteints par de glorieuses mais terribles blessures, vous que je voudrais aller voir et consoler dans les heures si lentes de votre captivité, laissez-moi vous inviter à cet énergique effort. Vous n'êtes pas seulement des individus dont les souffrances nous émeuvent et dont l'avenir nous préoccupe. Vous êtes là-bas tout un peuple.
partie considérable d'une nation qui fut grande, qui peut et qui veut le redevenir, qui Test bien plus selon moi dans Théroîsme qu'elle déploie au milieu de ses désastres qu'elle ne Tétait, il y a six mois, au milieu de ses splendeurs.
Répondez, frères bien-aimés, à Tattente anxieuse de vos deux patries, de l'Église et de la France. Soyez tous, et avant tout, affranchis de cette terrible servitude du mal qui abaisse les caractères, déprave les cœurs et prédispose les nations aux désastres, avant-coureurs des décadences. Mettez à profit pour vos âmes les épreuves même de votre captivité. Rien ne grandit Thomme comme de supporter virilement l'adversité. Profiter de la souffrance pour devenir meilleur et plus courageux, c'est le secret des héros et des saints. Sachons le leur emprunter en cette heure décisive où se jouent les destinées de notre pays.
Enfin, à vous tous, frères bien-aimés, présents ou absents, conniis ou inconnus, je veux jeter en terminant, comme un cri de rédemption, d'espérance et de salut, cesjdeux paroles de la sainte Écriture, expression de vérités qui m'apparaissent chaque jour plus évidentes. La première est cette parole de l'apôtre saint Paul : « Il n'y a de liberté « que là où souffle Fesprit de Dieu, Ubi spiritus M Domini, ibilibertas! » (II Cor. m, 1^.)
La seconde est celle de notre adoré Sauveur
— Ifl — Jésus : « Si vous gardez ma parole, vous connaîtrez « la vérité, et la vérité vous délivrera (1). » . Oui, connaître la doctrine de* Jésus-Christ, qui est essentiellement justice et vérité; la connaître pour la pratiquer : à ces conditions^ l'humanité sera libre d'une liberté qui nous rendra la paix et qui unira tous les peuples dans une fraterpelle charité.
Ainsi soit-il.
LETTRE DE Mgr UÉVÈQUE D'ORLÉANS • A.U R. P. PERRAUD.
« Orléans, le 30 noYembre iSfO.
•c Mon Révérend Père et exceUent ami,
« Je n'ai pu qu'applaudir de tout mon cœur à la patrio« tique et chrétienne pensée que vous avez eue, de concert avec. MM. de Melun et autres hommes voués aux bonnes œuvres, d'établir un Comité à Lille et bientôt un autre à Bruxelles, pour s'occuper de nos 300,000 prisonniers en Allemagne et pour appeler, concentrer et distribuer les secours de toutes sortes, destinés à soulager les affreuses misères de tant de braves militaires, victimes du fléau de la guerre.
Sans vouloir accuser ici les vainqueurs, je sais cependant, et inon cœur en est déchiré, tout ce que nos prisonniers souffrent et combien de choses nécessaires leur fout défemli surtout en cette rude saison d'hiver.
(l) Il Cor. in, 17,
«c Je suis surtout profondément navré, en pensant auix malades et aux blessés, si nombreux, hélas ! qui auraient besoin, pour se rétablir et ne pas mourir, de soulagements qui leur manquent et que leurs familles, ou pauvres ou trop éloignées, ne sauraient leur procurer.
« Ne faut-il pas, dans cette cruelle détresse, que ce soit la grande Famille chrétienne qui leur vienne en aide, et supplée auprès d*eux leurs pères, leurs mères, leurs sœurs absents?
« Soyez donc mille fois béni, mon cher Père, de la charitable et si heureuse pensée que vous et vos amis avez eue, et qui vous a été inspirée par Celui duquel il est écrit qu'il est la charité et Famour ïQême. Leus chantas est. Je voudrais avoir mille voix et pouvoir me faire entendre de toute la terre pour convier en France et ailleurs tout ce qu'il y a d'âmes nobles et bonnes, à s'associer par les plus larges offrandes à votre excellente œuvre ; il y aura en cela plus encore que le soulagement de ceux qui souffrent et seront ainsi abondamment assistés, il y aura un éclatant témoignage de la fraternité chrétienne, de cette large et universelle charité qui regarde comme siennes les souffrances de tous. Quis infirmatur et ego n(m tnfirmor ? Il y aura en même temps un grand et puissant moyen de réparation et de régénération morale pour notre pauvre société malade.
« J'ai souvent pensé, moii cher ami, et cette pensée me frappe toujours davantage, que Dieu, dont l'admirable providence sait faire sortir le bien du mal, tirerait de cette désastreuse guerre, par tous les prodiges de charité et de dévouement qu'elle multiplie, l'expiation de nos fautes et le remède au mal profond qui ronge depuis si longtemps, et sartout en ce siècle, notre pauvre Europe. Que n'a-t-on pas fait déjà ! et cela n'est rien auprès de ce que l'on fera encore^, je resx)ère, pour venir au secours des malheureuses vietîmes de la guerre !
« Qae d'argent déjà généreusement versé, et, ce qui est plus digne d'admiration, que de nobles dévouements imr- . sennels, combien d'hommes ont tout quitté, leurs affaires, leur famille, pour se mettre comme pourvoyeurs et infirmiers à la suite de nos pauvres soldats ! « G*est la grande armée de la charité qui accompagne
Tannée delà guerre pour panser les plaies qu'elle a faites^ et pour mettre partout l'amour à côté de ce qui ne res* semble que trop hélas! à la haine. Je ne parle pas des héroïques dévouements de nos prêtres^ de nos bons frères, et de nos admirables sœurs de charité ; cela est si naturel que, môme en Tadmirant, nous ne saurions en être surpris; mais tout cela est beau, est grand, tout cela attire les regards du Giel et apaise la justice divine; tout cela, et Feffet en est déjà visible à tous, frappe les esprits, émeut les cœurs et réconcilie les âmes, môme les plus étrangères à la foi chrétienne avec une religion qui inspire tant d'amour et qui enfante de si puissantes merveilles de charité.
« Il est écrit de Taumône, de FauiQÔne inspirée par Tamour de Dieu et des hommes qui sont ses enfants, qu'elle fût trouver miséricorde. Eleemosyna facit invenire misericordiam. Cela est vrai des nations comme des individus^ et c'est ce qui me fait espérer, si nous continuons comme nous avons si bien commencé, que Dieu aura pitié de nous, et qu'aux tristesses du présent succédera bientôt un avenir meilleur. La France et FËurope, retrempées dans le malheur et la charité, redeviendront chrétiennes, et les principes si déplorablement ébranlés de Tordre moral et social se raffermiront sur le nécessaire fondement de la religion.
« Poursuivez donc votre œuvre de charité, mon cher ami, avec rin£sitigable zèle que vous y déployez depuis six mois. Je m'y associe de toute mon âme, j'y contribuerai de tous mes moyens, et j'exciterai autant que je le pourrai le «èle autour de moi, pour vous procurer des coppérateurs nombreux et des secours abondants.
•c Tout à vous, en N. S.
« f Faux, Évoqué d'Orléans. »