DISCOURS PRONONCÉ A BRUXELLES
BN l'élise de NOTBB-DAXE DB LA CHAPELLE
le Inndt 19 JaaTier 1871
POUB LB8 PAtJYBBS DB IX VILLB.
La ligueiir de Thiver 1870-71 ne se fit pas seulement sentir aux soldats des années belligérantes. Elle fut aussi pour les pauvres un surcroît de souffrances et de misère. Touchés de l'admirable charité que les Belges avaient déployée à Tégard de nos blessés, nous résolûmes d'adresser un appel spécial, en faveur de leurs pauvres, à la nombreuse colonie des exilés français. M. Paul de Laboulaye, premier secrétaire d'ambassade à Bruxelles, Mme de Laboulaye, et la sœur Rosalie, supérieure des sœurs de Saint-Vincent de Paul, prirent l'initiative de cette réunion de charité. On désirait que ce fût un prêtre français qui prit la parole. Retenu en Belgique par les intérêts de l'œuvre que nous venions defbnder pour les prisonniers de guerre, j'acceptai cette mission, el pariai deux fois pour les pauvres de Bruxelles.
En lisant ces deux discours, on voudra bien ne pas oublier qu'ils furent prononcés pendant le bombardement de Paris. Je ne savais pas d'ailleurs, en montant en chaire le 19 janvier, que ce jour-là même se livrait le sanglant et inutila combat de Montretout.
Tua autem, Pater, providentia gubernat.
C'est votre providence, 6 Père, qui gouverne toutes choses.
{Sap, XIV, 3.)
Mes frébes.
S'il est une vérité qu'il importe de méditer dans les moments difficiles de la vie, lorsque tout semble abandonné à la fortune aveugle, ou conduit par un inexorable destin, c'est la vérité de la Providence;
La Providence, c'est-à-dire la seule explication plausible et consolante des douloureux mystères de ce monde; le seul principe de solution possible à tant de problèmes qui paraissent insolubles et contradictoires;
La Providence, que les impies nient avec tant d'aisance, et en apparence d'impunité; que les âmes légères ou faibles oublient et méconnaissent, en se laissant opprimer par le scandale des faits ;
La Providence, qui soutient, encourage, fortifie l'homme engagé dans les combats de la vie, parce qu'elle lui rappelle à chaque instant un Dieu sage, qui ne permet rien sans les plus hautes raisons; un Dieu juste, qui tantôt se sert des accidents de ce monde pour exercer sur les hommes ses très-équitables jugemcnlSj et tantôt en ajourne l'exécution à sa myslérieuse éternité ; enfin un Dieu bon, dont
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aucun dessein n'est exempt de miséricorde, et qui toujours tout entier dans tout ce qu'il fait, ne peut pas plus agir sans sa bonté et sans son amour qu*il ne le saurait faire sans sa puissance et sans sa sagesse.
La Providence, mes frères, qui n'a besoin d'y penser et de se la rappeler?
Les pauvres et les malheureux, les opprimés, les vaincus doivent la méditer pour renouveler sans cesse leur foi, et se préserver d'un désespoir aussi injuste que funeste.
Les riches, les puissants, les heureux doivent y penser aussi, d'abord pour ne pas perdre de vue la responsabilité dont leur prospérité les charge; en second lieu, pour s'exciter à la reconnaissance envers celui de qui ils ont tout reçu; enfin, pour trouver dans la conduite de la Providence le modèle de leur propre conduite.
C'est donc sur cette vérité si importante que j'appellerai votre attention dans cet entretien, dont le but pratique, vous le savez, est de faire appel à votre charité en faveur des pauvres de Bruxelles.
Je le disais, il y a trois semaines, en plaidant à Sainte-Gudule la cause de nos prisonniers. L'admirable dévouement déployé depuis quatre mois par la Belgique à l'égard des victimes de la guerre ne doit pas tourner au détriment de ses œuvres ordinaires et de ses pauvres. Plus on a fait pour les blessés, pour les prisonniers, pour les villages
rainés et incendiés de nos provinces, plus nous devons avoir à cœur que les misères locales soient soulagées dans ce pays avec empressement et abondance.
Je viens pour ma part acquitter une dette de reconnaissance envers la Belgique en me faisant aujourd'hui l'avocat des pauvres de sa capitale. Si la France est malheureuse, elle n'est pas ingrate. Elle se souviendra longtemps, elle se souviendra toujours de ce qu'on a fait pour ses soldats mutilés. Plût à Dieu qu'elle eût elle-même trouvé plus de gratitude de la part de ceux pour lesquels, avec tant de prodigalité, elle donna son or et versa son sang! Mais si grand que soit son abandon, si poignantes que soient ses infortunes, elle aura toujours la mémoire du cœur, cette mémoire que n'affaiblissent ni les années ni les siècles. Être écrasé par plus fort que soi, c'est malheur et non crime. Mais oublier tant d'actes de dévouement serait une bassesse dont la France ne se rendra jamais coupable, et j'ai à peine besoin de répéter à ceux de mes compatriotes qui se pressent au pied de cette chaire cette parole de l'apôtre S. Paul aux Colossiens : « Soyez reconnaissants, Grati estote. »
Oui, soyez reconnaissants de l'hospitalité que la Belgique vous a donnée à l'heure douloureuse de l'exil; soyez reconnaissants de ce qu'elle a fait pour tous ceux d'entre nous qui, à un titre ou à un autre,
ont été victimes de cette effroyable guerre. Et témoignez cette reconnaissance en vous intéressant aussi largement que vous le pourrez à ces pauvres de Bruxelles dont nos malheurs n'ont pas diminué les soufifrances, et dont par conséquent ils ne doivent pas tarir les ressources.
L'idée de la Providence est tellement unie à celle d'un Dieu créateur et conservateur de son œuvre, que nous ne devons pas être surpris de la trouver, bien qu'obscurcie ou altérée par le mélange de notables erreurs, dans les systèmes philosophiques ou dans les enseignements religieux antérieurs au christianisme.
n ne serait donc pas exact de dire que c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui le premier a appris aux hommes à connaître, à adorer et à remercier le Père céleste qui s'occupe de leurs destinées, veille à leur conservation, pourvoit à leurs besoins, s'intéresse à leurs épreuves, et veut être le juge équitable et souverain de leurs actions.
Mais si quelques philosophes de l'antiquité avaient entrevu cette vérité si essentielle à l'intégrité du sentiment religieux, elle était mêlée à tant d'erreurs métaphysiques ou cosmogoniques, qu'elle disparaissait comme une lumière voilée par un épais
brouillard, et était ineapable de guider sûrement les hommes à travers les épreuves de la vie.
En outre, quelques écoleSiparmilesplus illustres, avaient formulé une Ihéodicée à peu près incompatible avec le dogme de la Providence. Ainsi le Dieu d'Aristote, premier moteur immobile, centre des mouvements de Tunivers, voit graviter autour de lui la création tout entière, maïs il ne se penche jamais vers elle pour l'aider dans cette ascension difficile.
C'est ce Dieu de la logique que la raison est obligée de mettre au commencement de toutes choses, parce que sans lui rien ne serait, et que l'existence des effets présuppose nécessairement celle d'une cause.
Mais ce Dieu de la logique absolue et de la raison pure n'a ni entrailles ni cœur. Il est impassible comme il est immobile.- La création n'est vis-à-vis de lui que la conséquence d'un principe; elle n'est pas laflÙe d'un père qui a mis sur elle l'empreinte de sa ressemblance, qui se sent revivre en elle, et qui lui prodigue tous les trésors de sa bonté.
Le Dieu des stoïciens ressemblait bien moins encore à la Providence* Ame du monde répandue dans la matière, ou force du destin enchaînant d'avance tous les événements aux lois d'une inexo- .rable nécessité, ce Dieu, qui n'est pas libre, ne saurait ressentir ni haine ni amour. Plus encore que le
sage du Portique, il est sans pitié, sans compassion.
L'homme n'a rien à attendre d'un tel Dieu yis-àvis duquel, en retour, il se sent redevable de peu de choses (1).
Epicure voulait avant tout que les dieux jouissent d'une béatitude et d'une quiétude sans mélange, et il raillait les philosophes qui chargeaient la divinité du soin mhiutieux de veiller à la con- . servation de ce monde et de suivre les hommes dans les vicissitudes de leur existence (2).
Ainsi, la plupart des écoles philosophiques de l'antiquité ne voyaient guère Dieu qu'à travers un voile épais, qui leur cachait l'attribut de la divinité le plus propre à lui gagner les cœurs.
Et en même temps, par une contradiction fort extraordinaire, le paganisme tout entier, loin d'être une négation du dogme de la Providence, semble plutôt avoir été, si on peut s'exprimer ainsi, l'exagération déraisonnable et comme le luxe insensé de ce même dogme.
(1) Qu'est-ce d'ailleun; qu'un Dieu auquel le sage se sent et se dit supérieur, puisqu'il pratique aveo vertu, et par conséquent avec mérite, ce qui ne coûte à Dieu aucun effort? Ferte fortiter : hoc est quo Jkum antecedatis, Ille extra patientiam malorum est^ vos supra patientiam, (Sen. de Providentia^ c. yi.) A le bien prendre, tout ce traité de Sénëque sur la Providence n'est que la glorification du sage du Portique, et il y est peu question de l'action directrice et conservatrice de Dieu sur le monde.
(2) Voir Cicéron, de Nat, Deorum, 1. 1, où Velleius, après avoir fait l'exposition et la critique sommaire des diverses théogonies de l'antiquité, expose le système d'Épioure. C'est au ch. 20 que se trouve expressément la négation épicurienne du dogme de la Providenoe.
Qu*est-C6 en e£fet que cette idolâtrie, tantôt plos grossière, tantôt plus raffinée, que nous trouvons dans toutes les cosmogonies antiques^ mais que les poètes de la Grèce et de Rome ont immortalisée ?
Qu'est-ce que ce polythéisme effréné, si minutieusement décrit par Varron (l),si spirituellement raillé et si éloquemment flétri par S. Augustm» dans son livre de la Cité de Dieu?
N'est-ce pas un abus, une extenàon démesurée, et une déraisonnable application du dogme de la Providence ?
Voyez en effet ces dieux innombrables de la mythologie païenne. Il y en a partout, il y en a pour tout.
Il y a un dieu pour la guerre, un dieu pour la paix, un dieu pour le commerce, un dieu pour rOcéan, un dieu pour les moissons, un dieu pour la vigne, un dieu pour marquer les limites des champs, un dieu pour protéger le foyer domestique ; et si je voulais suivre le saint évêque d'Hippone dans la critique à la fois si plaisante et si triste qu'il a faite des aberrations du sentiment religieux, je nommerais après lui le dieu du seuil de la maison, le dieu de la porte, le dieu de la serrure, le dieu de la clef, et ainsi en toutes choses, jusqu'aux plus humbles et plus inâmes détails de
(1) Dans son lîvr^ des Antiquitéty onvrage perdu dont U ne reste que les fragments cités pwt S. Angnstîn.
la Vie crvîle ou privée (1).; de sorte que, dit le saint docteur, ces offices si humbles, attribués à chaque dieu, sentent plus la bouffonnerie des histrions qiîMls ne sont convenables à la majesté divine. Ipsa numinum officia tam viliter minuta timque concisa nonne scurrilitati mimicœ magis quam divinœ consonant dignitati (2) f
Qu'y avait- il toutefois au fond de cette grande erreur? une grande vérité, défigurée, altérée, corrompue par les passions humaines et par l'aveuglement qui en est la punition, mais enfin une grande vérité, celle que S. Paul exprimait dans un magnifique langage, lorsqu'il disait aux membres de l'Aréopage : ^
« Le Dieu inconnu auquel vous avez dressé un « autel sur vos places publiques, c'est celui qui « donne à toute créature la vie, l'inspiration et « toute chose. Quum ipse det omnibus vitam et
(1) « Je ne puis ici rappeler en quelques lignes, dit S. Augustin, M tons ces noms de dieux et de déesses qui peuvent à peine tenir dans « de gros volumes, où Ton attache chaque divinité à son objet par- M ticulier.... Par exemple, on n*a pas jugé à propos de confier à un M seul dieu le soin des campagnes ; on a donné la plaine à Rusina « (de rus), le sommet des montagnes à Jugatinus (de jugwn), la colline « à CoUatina, la vallée à Vallonia. On fait présider Proserpine aux « germes des blés, le dieu Nodatus aux nœuds du tuyau, la déesse " Volutina à l*enveloppe de Tépi. On se contente d'un portier pour ** garder sa maison, et ce portier suffit parfaitement. Nos idolâtres w y ont mis trois dieux : ForcuîuS à la porte; Cardea aux gonds; » Limentinus, au seuil. » (Cité d$ Dieu, 1. IV, ch. vin.) Voir encore les ch. XI, XVI, XXI et xxiy,
(2) De Civ, Pet, 1. V,o. ix.
« inspirationem ^ omnia. C'est ce Diôuqae nous « toucboQS à chaque instant ; car il est tout près « de nous ; c'est en lui que nous avons la vie, le « mouvement et Tétre. Jn ipso enim vivimtu^, « movemur et stimtis..^ {AcU Apost. xvii.)
Mais tandis qu'au sein du pa^nisme antique, la notion exacte du Dieu Providence s'évanouissait entre une négation savante et les exagérations populaires, le même peuple qui gardait au inonde le dépôt des révélations primitives et des promesses divines apprenait de ses Instituteurs et de ses prophètes à connaître, et à aimer la Providence, c'est-à-dire le Dieu qui après avoir mis l'homme sur la terre pour lui faire conquérir à la sueur de son front une -gloire immortelle et un boQheur sans fin, ne Tabandonne pas sans secours et sans protection au milieu des dangers et des luttes de cette vie.
Le Dieu de l'antique Israël n'est pas seulement en effet cet être puissant, presque teirible (1), qui parle sur le Sinaï au milieu de la foudre^ et devant lequel les cœurs sentent plus de crainte que d'amour (2).
Ce même Dieu qui a créé le monde par sa toute-
(1) Deof mftgnuf et potens et terribilis {Deuter, ix, 17). Ta terribilis et, et ^^s -resiitet tibi ? (Ps. lzxy, 8). Terribilis Dominus et xnagnus Tehementer {Eccl, xlui, 31).
(I) Ita terribile erat quod Tidebfttar, Moyseï dîxit : EztemtW lum et tremebttxkdi». (B9br. xii, 21.)
puissance» unie à sa sagesse et à sa. bonté, n'est pas seulement non plus le père du genre humain envisagé dans son ensemble : c'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob {¥) ;
Le Dieu qui, après avoir choisi Israël pour son peuple, se fait son législateur (2), le suit dans chacune des vicissitudes de son existence, l'encourage ou le réprimande, le châtie ou le récompense, et ne se désintéresse d'aucune des luttes, d'aucune des épreuves de sa créature.
Sous quels traits touchants nous apparaît ce dogme de la Providence dans ce fameux cantique où Moïse rappelle tout ce que Dieu avait fait en faveur de son peuple f
« Souvenez-vous des jours anciens, interrogez « vos pères, et ils vous diront ce que le Seigneur « a fait.
m II avait trouvé ce peuple dans une terre déa serte, dans un lieu d'horreur et dans une vaste « solitude. Il s'est fait son guide et son précep- « teur. Il l'a gardé comme la prunelle de son œil, « Custodivit eum quasi pupillam oculi sui; et pour « le faire monter jusqu'à lui, il a imité l'aigle qui « étend ses ailes, soulève ses aiglons, et les sou- « tient dans leur ascension vers le soleil : Sicut
(1) Ego sum Deufl patrît toi, Deus Abraham, Deaé Isaao et Dent Jacob. {Exod, lU, 6.) (2). Dominât legifer noiter. (P«. xxzni, 22.)
« aquila provocans ad volandum pullos suos^ et su- « per €0$ volitans expandit alas suas, et assumpsit a eum atque portavit in kumeris suis (1). »
Telles sont bien, en effet» les fonctions du Dieu Providence vis-à-vis de ses créatures intelligentes et libres.
Les surveiller avec la tendre sollicitude d'un père et d'une mère ;
Les aider à monter, à grandir, à se rapprocher chaque jour davantage de Tidéal de la sagesse, de la justice, de la perfection.
Voilà ce que fait pour Thumanité le Père céleste, dont la providence gouverne toute chose, et qui, ayant dès le commencement créé l'homme à son image, provoque sans cesse ce fils privilégié à porter dignement l'honneur de son origine et à monter jusqu'à la hauteur de ses glorieuses destinées.
L'homme ne chemine donc pas seul en cette vie, comme un pauvre être abandonné, comme un orphelin dont nul ne se soucie. Celui même qui a tout perdu, celui qui est le plus déshérité de tous les appuis et de toutes les douceurs de la vie, peut encore répéter avec David : « Mon père et ma mère « m'ont abandonné, mais le Seigneur prend soin « de moi. Pater meus[et mater mea dereliquemnt
(1) Deuter, xxxix.
a me^ Dominus autem assumpsit m^>(Ps. xxvi» 10.) Comme David encore, poursuivi par les caprices d'un injuste ennemi, obligé de se cacher pour protéger sa vie, et paraissant livré à cette puîs- I sance aveugle et sans raison que nous appelons le hasard, le plus délaissé des hommes pourra et devra dire :
« Le Seigneur me conduit^ et rien ne me man- « quera, Dominus régit me et nihil mihi deerit. Et « quand même je devrais marcher au milieu des « ombres de la mort, je ne craindrais rien, parce « qu'il est avec moi : Et si ambulavero in medio « umbrœ mortis, non timebo mala, quoniam tu « mecum es. >» (Ps. xxn, 1.)
L'épreuve pourra être efifroyable. Agar conduite dans le désert, proscrite et méprisée, se verra sur le point de perdre son enfant, ison Ismaël, le seul bien qui lui reste après tout ce qui lui a été ravi. Désespérée, elle détournera son visage pour ne point assister à Tagonie du pauvre être qui meurt de soif. Non videbo morientem puerum; et sedens contra, levavit vocem suam et flevit.
Mais, à ce moment terrible, Dieu a déjà entendu les plaintes de l'enfant et le cri aigu de ce cœur maternel. Un ange sera envoyé à la pauvre mère, pour lui montrer une source d'où jaillit une eau abondante. Agar approche celte eau des lèvres desséchées de Tenfant; celui-ci renaît à la vie. Désor-
mais, Agar, et Ismael, et leur postérité, se souviendront toujours de Celui qui du haut du ciel . voit, entend et a pitié (1). Ainsi, errante cojnnie Agar dans la solitude du désert, et consumée de soif, ThumanUé qui prie, espère et se confie, sentira Taction miséricordieuse du Dieu qui veille sur elle et dont la Providence gouverne toutes choses. Tua providentia^ Pater ^ gttbernat.
C'est cette vérité capitale que Notre-Seigneur Jésus-Christ devait rappeler dans ce langage à la fois simple et profond, sublime et tendre, dont il se servait pour révéler aux hommes les secrets de son Père.
A la place de ces divinités fabuleuses qu'on finissait par ne plus distinguer des êtres ou des objets placés sous leur protection, et qui faisaient du paganisme un. panthéisme confus dans lequel, pour rappeler un mot de Bossuet, « tout était dieu excepté Dieu lui-même », TÉvangile nous montre un Dieu créateur et providence, dont le regard immense embrasse tout ce qui se passe dans le monde, dont la bonté n'est indifférente à aucun des êtres sortis de sa main, et qui, dans son universelle sollicitude, fait leur part à l'oiseau des forêts et au lis des champs.
Mais si ce Dieu Providence veille sur tous en
(0 Oen. XXI, 1649.
général, il semble qu'il ait une sollicitude plus tendre, plus empressée pour ceux qui souffrent, qui sont malheureux et abandonnés. Il se déclare hautement le protecteur de la veuve et de l'orphelin, et s'il y a quelque part un pauvre être qui pleure sans témoin, et par conséquent sans ami et sans soutien. Dieu se fait aussitôt son consolateur et son ami. Atuiivi oraiionem tuam et vidi lacrymas tuas. (IVReg.xx,5.)
0 mes frères, qu'elle est utile à méditer dans les temps d'épreuves cette vérité de la Provideace! Qu^elle console d'aflOictions! qu'elle sèche de larmes! qu'elle relève de courages! Qu'elle donne à ceux qui ne la connaissent pas une haute idée de la religion ! Oui, en vérité, le fond de la religion, c'est cela : un père qui suit ses enfants, les assiste, les aide à combattre, les relève s'ils tombent, panse leurs blessures, met Tonction sur les cœurs brisés, et se montre en tout digne de ce nom de Père, qui veut dire l'amour le plus tendre uni à l'amour le plus fort. Suaviter et fortiterl
Mais vous m'arrêtez et vous me dites : Que fait donc alors ce gouvernement providentiel de Dieu, puisqu'il laisse s'accomplir tant d'horreurs, commettre tant d'injustices, opprimer tant d'innocents, triompher tant de misérables? Que fait-il? où sont cette sagesse et cette bonté auxquelles nous voudrions croire, et à la place desquelles nous n'ap^r-
cevons qu'une inexorable nécessité broyant de sa main de fer tout ce qui est généreux et bon, et se jouant des efforts les plus méritoires par les [succès scandaleux dont elle couronne souvent les entreprises de la violence et du crime?
L'objection est sérieuse et vaut la peine qu'on s'y arrête. Il faut en convenir d'ailleurs : le monde traverse une de ces crises où la Providence semble donner raison à ses détracteurs contre ses panégyristes.
Recueillons-nous donc, et cherchons la lumière dans une étude plus approfondie de cette grave question.
Cette difBculté est une des plus grandes peut-être panni celles qui peuvent troubler une âme sincèrement désireuse de rendre l'hommage de la foi et de Famour à la sagesse et à la bonté de TÊtre suprême.
Écoutez avec quelle force cette objection est formulée dans le livre inspiré de TEcclésiaste, et dites si jamais réquisitoire plus terrible fut dressé contre le gouvernement providentiel de Dieu.
Après avoir constaté la vanité de la richesse, de la science, de tout ce qui constitue la vie elle-même.
Taulenr se demande si du moins il y a de la justice sur cette terre, s'il y a un protecteur pour les petits et pour les faibles, un frein gui arrête les persécuteurs et les méchants.
Et à cette question, voici la douloureuse réponse : « J'ai vu toutes les injustices qui s'étalent au soleil, « j'ai vu les larmes des innocents, et personne pour «les consoler. J'ai vu les opprimés abandonnés ^ sans secours aux entreprises des violents. « Vidi « calumnias quœ svb sole geruntur; et lacrymas « tnnocentiîim, et neminem consolatorem^ nec posse « resistere eorum violentiœ cunctorum atixilio des* « titutos. » (Eccl. IV, 1.)
Voilà en effet le spectacle qui cause à l'âme une grande douleur, et si elle n'est pas éclairée par les lumières de la foi, un grand scandale.
D'une part, un Dieu supposé infiniment puissant, infiniment j uste, infiniment bon ;
De l'autre, des injustices qui prospèrent, des méchants qui réussissent, des innocents qui souffrent et qui sont écrasés. Quel mystère ! et comment dans une nuit si épaisse discerner les traces d'un gouvernement inspiré par la sagesse et par la bonté.T Comment concilier ce dogme de la Providence avec tous les désordres, toutes les injustices, toutes les douleurs dont nous sommes chaque jour les témoins?
La solution de ces difiBcultés ne peut se trouver
que dans des principes dont la fui chrétienne seule nous donne l'intelligence (1).
Ces principes, je les ramène aux trois suivants, que j'essayerai d'expliquer brièvement :
1** La confusion du monde moral est plus apparente que réelle.
2* La vie présente n'est qu'une épreuve passagère : elle n'est pas le tout de l'homme; elle n'est pas le dernier mot de Dieu.
3* Les desseins de Dieu doivent être jugés parleur ensemble et non par tel ou tel détail, et il n'est pas donné à l'homme ici-bas d'embrasser dans toute son étendue cet ensemble du plan divin.
Je dis d'abord que la confusion de ce monde est plus apparente que réelle.
Ce qui vous trouble, c'est que les méchants l[>rospèrent et que, forts de leurs mensonges et de leurs audaces, ils sont souvent récompensés par le succès (2).
(1) Voir sur ce grave problème S. Augustin, de Lib, Àrb, h III, o. n; deOrdine^ 1. I, c. i; Contra Fauskm tnan, I. XXII, c. Xxxvn; de Civ. Dtft, 1. Y, 0. xi; de Gen, ad lUt, 1. V, o. xxii, xxui ; de Agone chris- <tano, o. vn, vni ; Serm. de Script, rni, xv, xvn, XYlii; de dw. Quest, XXIV, Lxxxii. Enarr. in Ps. xxxix, n" 27, cix, ii"2, cxin n» 13, CXLV, no 12 cxlvm, 10 et 12.
(2) Nonne quotidie dicont et ista murmura inter se rodunt : Yere si Deo displicerent ista, permitteret illa fîerî, aut illi qui ea fadunt, felices essent in terra? Videmus raptores, videmus infirmorum. oppressores, videmus vicinorum expulsores, videmus violentes limitam invasores, videmus calunmiatore«, et tamen potentes, divites, felioes in hao terra. (S. Auo. Serm. xvn de Scriptwris, c. vr,)
Je ne le nîe pas; et en cette heure moins que jamais.
Car moi aussi, en ce moment, j'ai sous les yeux un spectacle qui me fait dire comme Salomon, il y a trois mille ans:
« Je vois les injustices qui s'étalent sous le so- « leil; je vois les larmes qui coulent sans lîonsola- « tion; je vois les entreprises des violents, et per- « sonne qui les arrête. Vidi ealumnias qnœ sub « sole geruntur, et lacrymas innocentium et nemi- « nem consolatorem. »
Je vois tout cela, et mon cœur troublé pourrait être tenté de dire comme l'impie : « Il n'y a point de a Providence, il n'y a point de Dieu (1). »
Mais, pour me garder de ce jugement à la fois téméraire et sacrilège, je n'ai qu'à regarder plus attentivement, etsous cedésordre apparent je ne tarderai pas à discerner l'ordre réel. Tordre fondé sur la vérité et sur la justice (2).
L'Océan n'est pas toujours calme. Il a des tempêtes affreuses qui brisent les navires, désolent les côtes, sèment au loin les épaves et les ruines.
Les saisons ne sont pas toujours équilibrées, et
(1) Ne dicas ooram angelo : Non est Providentia, ne forte iratas Deus centra sermones tuos dissipet ouncta opéra 'manuum tuarum. {Eccl. V. 6.)
(2) « Prouvons, dit Bossùet, par le désordre même, qu'il y a un • ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable, m (Sermon pour le Jeudi de la deuxième semaine de Carême, sur ia Providence,)
eUes offrent parfois l'apparence d'une singulière confusion.
Les fleuves 'débordent de leur lit, et promènent sur leurs rives la dévastation et la mort, au lieu d*y répandre la vie et la fécondité.
Quel homme cependant aurait la vue assez courte pour ne pas comprendre que ces désordres partiels ne portent aucune atteinte 4 Tordre si sage qui préside à Tensemble des mouvements du monde?
Tout cela n'a-t-il pas d'avance été combiné avec nombre, poids et mesure (1 ) î
L'agriculteur disant : Il n'y apoint de Providence, à cause de Forage qui vient de détruire ses moissons, oublierait ou ignorerait que ces orages euxmêmes obéissent à des lois, et que ces lois font partie de l'harmonie totale de Tunivers (2). : lien est de même, mes frères, des tempêtes de Tordre moral.
. Loin d'être la négation du gouvernement pro* videntiel, elles sont souvent l'application ou la résultante de quelques-unes des lois les plus certaines de ce gouvernement. Mais pour comprendre ces lois, il fout être éclairé delà lumière du christianisme.
(1) Omnia in xiMnsurael numéro et pondère disposnisti (Sap. 21.) Onu libravît in pondère montes et coUeB in statera? (/«a. XL, 12.)
(2) Ipse fines mundi intnetur, qui fecît ventis pondus. Qoando ponebat pluvlis legem, viam prooeliis sonantibus. {Job, xxyni, 36.}
La philosophie naturelle n*a point la visée assez haute pour atteindre à ces horizons, et la foi seule nous révèle le sens sublime de ces mots épreuve, expiation j solidarité ^ qui sont la clef du mystère (1).
Oii se trouvent donc en fait, sôus ces apparences de désordre qui nous troublent et nous tentent de doute contre la Providence, les fondements de Tordre véritable?
Dans ce principe : que la vie présente est une épreuve; qu'elle n*est pasle tout de l'homme, ni le dernier mot de Dieu (2) .
La vie présente est une épreuve, et par conséquent il ne faut pas être surpris si les bons, les innocents, les justes ont beaucoup à y souffrir.
Leurs persécutions et leurs malheurs seraient un véritable scandale si Dieu s'était engagé à faire dès ici-bas la répartition des biens et des maux suivant les mérites de chacun.
Mais c'est précisément tout le contraire qu'il a mille fois annoncé par la bouche de ses envoyés, etdsmsla consommation des temps par notre Rédempteur lui-même (3}.
(1) Voir les conférences du P. Laoordairede Tannée 1851 soxVEeonomU providentielle de la réparaiion.
(2) « Dieu Tent que nous vivions an milieu du temps dans une « attente perpétuelle de Vétenûté. » (Bossuet loc. cit»)
(3) Amen, amen dioo vobis, quia plorabitis et flebitis vos, mundus antem gaudebit. (Joam, zyi, 20.) in mnndo preasuram babebitis. (XVI, 33.)
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Si j'ouvre les saintes Écritures, je vois que les plus grands serviteurs de Diôu ont été soumis à des épreuves terribles.
Abraham s*est vu demander son fils unique.
Jacob a pleuré des années sur Joseph, qu'il croyait avoir été dévoré par une bête féroce.
Moïse, pour prix du dévouement infatigable avec lequel il a^'ait, pendant quarante années, supporté les murmures et les révoltes du peuple hébreu, a dû mourir dans le désert, sans obtenir d^entrer dans cette terre promise que ses vœux et ses prières avaient tant de fois souhaitée.
Job, d'abord comblé de bi^fis, est jeté dans l'abîme des douleurs et des humiliations. Corps et âme, il est écrasé. La pourriture et les vers le dévorent, sa femme le raille, ses amis le contredisent ou l'accusent. Dieu lui-même semble l'abandonner.
Jérémie et Daniel, obligés de lutter par la volonté de Dieu contre des rois impies ou idolâtres, sont jetés en prison ou exposés aux bêtes.
Et tant d'autres, sans parler des martyrs et des justes de la loi nouvelle, tant d'autres, dont il faut répéter ce que l'ange Kaphaêl disait à Tobie,^ en lui révélant cette loi fondamentale du monde moral et surnaturel : « Parce que vous étiez agréable à Dieu, a il était nécessaireque l'épreuve vînt vous visiter: - « Quia accepttts eras Deo, necesse fuit ut tentatio « probarette.^ (Tob. xii, 13.)
Si dcmc répreuve, et même Tépreave sous sa forme la plus terrible, vient visiter des innocents et des justes, elle n'est point un désordre. Elle est Ta^lication d'une loi très-belle, quoique très-austère, loi qui fait dépendre notre grandeur morale du degré d'efforts personnels que nous produisons (i).
N'est-il pas incontestable, en effet, que l'adversité •générc^asement supportée nous oblige à déployer des trésors de grandeur, de courage, de confiance en^Dieu, qui seraient demeurés sans cela enfouis et comme endormis au fond de nos âmes? Et par conséquent ne Mt-il pas avoir le courage d'accepter sans murmure des souffrances qui font l'hunmnité plus grande, plus digne d'elle-même et plus digne de Dieu (2) î
Cependant, si Dieu n'exerce pas ici-bas toute sa justice, s'il laisse aux méchants des prospérités qui finiront et impose aux bons des tribulations qui auront un terme, n'y a-t-il pas certaines épreuves qui, même lorsqu'elles atteignent des innocents, portent l'empreinte du châtiment ?
(l)La sagesse stoloienn« a plot d^une fois admirablement exposé cette loi. Voir en particulier Sénèque, de Providentia : Patrium habet DeM mdeertut botws tiros animum, et illoe fortiter amat (o. n). Deus quos probah fuos amat indurat^ recognoecit, exercet (c. iv). Non est sœvUia, certamen •«f, quo tœpinê aderimut, fortioru erimut (ib.)
(2) Sans parler de rexpérience de la souffranoe, trésor d'un prix inestimable qui ne s'acquiert ni par Tétude ni par TobsérYation, iDais uniquement par une participation personnelle devenant la co& 4itioa 4u bien imm^se qu'on peut ensuite faire à ceux qui souffrent
Dans ce cas, non-seulement ces épreuves ne sont pas un désordre, mais elles sont une sanction et une réparation de l'ordre violé.
Ainsi la chute de Tempire romain au iv* siècle fut évidemment une épreuve effroyable dans laquelle soufifrirent et périrent un très-grand nombre d'innocents. N'est-il pas visible toutefois que cette épreuve était le châtiment mérité de tout ce que l'empire romain avait commis d'attentats contre la liberté de l'Église et de la conscience chrétiemiie, contre la liberté des peuples, contre la vraie morale et contre la vraie religion ?
Mais en même temps cette épreuve et ce châtiment devenaient, par la miséricorde de Dieu, la condilion et la préparation d'une nouvelle naissance et de destinées meilleures pour l'humanité.
Les effroyables calamités de la révolution au siècle dernier, les proscriptions, les hécatombes humaines : tout cela, c'était aussi le triomphe éphémère des méchants, et l'oppression jusqu'au sang d'un grand nombre d'innocents et de justes. Oui se refuserait cependant à reconnaître dans ces malheurs l'expiation de tout le mal que la sociél^é du dix-huitième siècle avait fait par son libertinage et son incrédulité? Et en même temps n'était-ce pas dans ce creuset de souffrances et de tribulations que devait se préparer la régénération d'une société légère, frivole et sensuelle ?
Le sang innocent avait coulé à flots, il est vrai ; et c'est justement lui qui, en verlu de la loi mystérieuse, sirigoureusement et si solennellement appliquée dans le drame du Calvaire, purifiait et régénérait un peuple corrompu. C'est souvent ici-bas la gloire des justes et des saints qu'en étant frappés pour les coupables, ils expient leurs iniquités. Rendus en quelque sorte responsables des crimes d'autrui, ils ont part à cette merveille de la puissance divine de pouvoir appliquer aux autres leurs propres mérites. Admirables dispensations de la Providence qui, en permettant le mal, sait de ce mal faire sortir le bien (1 ) !
Mais ce qui aide surtout à comprendre les apparentes contradictions qui peuvent se rencontrer ici-bas entre Texistence très-certaine d*un gouvernement providentiel du monde et le règne d'un désordre où l'injustice et le hasard semblent tout conduire, c'est que cette vie présente n'est ni le tout de L'homme, ni le dernier mot de Dieu, d'où il suit que les plans du Dieu éternel et maître des siècles ne doivent pas être jugés par quelques détails, mais envisagés dans leur ensemble.
On a dit qu'un peu de science éloignait de la religion et que beaucoup de science y ramenait.
(l) Melius judicavit de malis benefacere quam xnala nuUà esse permittere. (S. AuG. Enchiridioriy c. xxvii.) V. S. Th. Contra gentes, 1. III, o. lxxt.
On pourrait dire également qu'en envisageant seulement un point des destinées humaines, on peut être scandalisé et trouble de la conduite de la Providence; mais que^ si cm embrasse dans to^ leur ensemble, et le drame de la vie humaine, et celui de Thistoire^ et ce plan des desseins de Dieu qui est comme le théâtre où ces drames se meuvent et s'accomplissent, le scandale disparait, et la souveraine justice unie k la souveraine bonté se mon<trant dans toute leur splendeur.
En ce qui touche la vie humaine individuelle, non-seulement la foi, mais la saine philosophie, nous apprend que nous n'en avons ici-bas qu'un épisode, et le moindre. Non-seulement cette vie présente ne renferme pas la totale évolution et la plénitude de nos destinées ; mais elle ne fait que les commencer et les préparer. Nous ne sommes» dit Tapôlre S. Jacques, qu'un rudiment de créature, initium aliquod créature^ (i, 18).
Vous me montrez le juste opprimé et l'impie triomphant; Louis XYI mourant sur l'échafaudet Gromwell jouissant paisiblement jusqu'à la fin du fruit de sa criminelle ambition.
L'Évangile avait depuis longtemps expliqué ce scandale et donné le mot de cette énigme. Sur la terre, lé mauvais riche avait passé sa vie au milieu du luxe et dans des festins splendides, epvlabatur quotidie »plendide (Luc. xvi, 19), tandis que le
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pauvre Lazare, réduit à mendier des miettes à la porte du palais, ne trouvait de secourables pour sa misère que les chiens qui venaient lécher ses plaies (XVI, 21).
Voilà le scandale, si nous bornons notre regard à rhorizon étroit de cette vie.
Mais levons la tête et regardons plus haut. Que verrons-nous? L'explication du scandale et la justification de la conduite de Dieu, qui avait permis l'insolente prospérité de l'un et la désolante misère de l'autre. Le riche au cœur dur brûle dans les flammes, et implore vainement une goutte d'eau pour étancher sa soif, Crucior in hac flamma j le misérable mendiant, naguère couvert d'ulcères, se repose dans le sein d'Abraham et y jouit d'une béatitude qui n'aura pas de fin. Disons donc, avec Bossuet, que c'est « du marchepied du tribunal devant « lequel nous comparaîtrons qu'il nous faut conte templer les choses humaines (1). »
Ceux qui jugent trop vite la Providence ressemblent au spectateur qui, après avoir entendu le premier acte à'Athalie, s'emporterait contre Racine et crierait au scandale, parce que dans ce premier acte on voit l'innocence opprimée par l'ambition jd'une femme sanguinaire. Patience! laissez donc le drame se dérouler jusqu'au bout, et votre scan-
(1) l** sermon sur la Providence.
dale prématuré disparaîtra. Vous verrez le prêtre impie de Baal égorgé, Athalie prise dans ses prcH près pièges, l'innocence et la justice triomphant avec Joad, et le jeune prince innocent, tant de fois menacé par le fer des assassins^ rétabli sur le trône de ses pères. Â vous aussi, le grand-prêtre aura le droit de dire:
M*oubliez jftmais Que les rois dans le ciel ont tin juge séyère, Uinnooence on vengeur etTorphelin an père (1).
Mais cette explication delà conduite de Dieu, l'auteur inspiré de l'Ecclésiaste Tavait donnée depuis longtemps :
« Si vous voyez l'oppression du pauvre, et les a jugements iniques, et la justice renversée dans •c une province, ne vous étonnez pas. L'homme « puissant a au-dessus de lui quelqu'un plus puis- « sant que lui ; et au-dessus de tous, il y a un roi qui « commande à la terre tout entière, ^i videris ca-a Itxmnias egenorum et violenta judicia et subverti •« justitiam in provincia, non mireris super hoc nea gotio^ quia exceîso excelsior est alius.. . et insuper « universœ terrœ rex imperat servienti. i> (Eccl. v, 7-8.)
C'est encore dans le même livre que TEsprit-Saînt nous rappelle la vérité fondamentale d'un jugement
(1) Àthaliif dernier acte*
définitif dans lequel « Dieu jugera le juste et l'impie, « ce sera alors le temps de toutes choses » (1), c'est-à-dire le temps où seront réparés tous les désordres apparents de la vie présente, le temps où cesseront tous ces scandales, où, pour jamais, le bonheur sera le compagnon de la vertu, et où le crime aux abois, à jamais dépouillé de ses insolentes prospérités, recevra enfin le châtiment qui lui est dû (2).
Que si Taction de la justice souveraine est à la fois indubitable et infaillible en ce qui touche à la sanction individuelle de la loi morale ; s'il est certain que les triomphes de l'impie ne sont que des triomphes éphémères, destinés à être suivis d'une étemelle confusion, tandis que les épreuves transitoires des justes leur vaudront un poids éternel de gloire (3), on peut aussi, même dans ces limites de l'histoire qui ne sortent pas du cadre des siècles et ne touchent pas à l'éternité, apercevoir sur les sociétés humaines une action de la* justice de Dieu.
Elle est tantôt plus lente, tantôt plus rapide, et> comme on l'a dit, Dieu ne se presse pas, parce
(1) Jnsttixn et impium jndioabit Dens, et tempas omnis rei tano erit. (£ccZ. III, 17.)
(2) Qui aemel œternnm jcidicmin destmairit post sœoulî finem non pneeîpitat discretionem. ^qualis est intérim super omne hominum genns, et indulgens et increpans; eomxnnnia Toluit esse et commod» profimie, incommoda sais. (Tbbtull. Apoîog. n® 41.)
(3) n Cor. IV, 17.
qu'il est étemel, Deus patiens quia œternus (1).
Mais d'une façon ou d'une autre, celte justice s'exerce, et précisément parce que pour les nations, êtres collectifs, il n'y a pas de vie future, et qu'elles accomplissent ici-bas tout le cercle de leurs destinées, c'est dans le temps qu'elles sont appelées à subir les justes arrêts de celui qui préside au grand drame de l'histoire.
Ici, les exemples seraient trop nombreux à citer, et je n'ai pas pour mission de repasser avec vous les fastes de l'histoire universelle. D'ailleurs nous n'avons pas besoin jde remonter bien haut dans le cours des siècles, pour lire cette loi de la j ustice providentielle sur les peuples, écrite en caractères de feu et de sang au milieu des événements contemporains.
Nous sommes à une de ces heures solennelles oii, après avoir semblé s'endormir, cette justice souveraine se réveille et fait comprendre aux nations qu'on ne là brave jamais impunément (2).
Gardons-nous donc, mes frères, de juger trop vite la divine Providence. Suivons plutôt le conseil de S. Augustin, et, unis par une foi vive à l'éternité
(1) Ideo patiens est Deus in malos, ut de malis faciat bonos. Kon enim amat Deus damnare, sed salvare. (S. Aug. Serm. xviii A Script c. II.)
(2) Neque enim aliquid sine Proridentiâ. Aut vere putatis eaqn« patiuntur homines, dormiente Deo, pati? (S. Aug. Serm. tiii A Script. 0. vu.)
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de Dieu, devenus en quelque sorte éteirnds avec lui, nous ne nous troublerons plus des vicissitudes du temps. Jungere csternitati Dei et cum illo ceternttëtsto. (S.AuG. Enarr.inps.xa.)
Ou'ii me soit permis en ce moment de m*adresser d'une façon toute particulière à mes chers compatriotes présents dans cet auditoire. Je sais et je partage leurs sollicitudes, leurs angoisses, leurs amères tristesses. Beaucoup d'entre nous tremblent sur le sort de leurs proches ; tous frémissent aux nouvelles qui nous arrivent chaque jour sur la grande cité, resserrée dans un cercle qui devient plus étroit^ souffrant de la &im, et exposée depuis trois semaines à l'horrible épreuve d'un bombardement. Il n'en faut pas moins qu'au milieu de ces calamités nous sachions mettre une foi inébranlable dans la divine Providence.
Et pour m'y encourager avec vous, mes frères, nous relirons ensemble^ en terminant cet entretien, quelques pages de l'antique histoire d'Israël.
Sous le poids de nos malheurs publics, j'ai cherché ma consolation, comme autrefois les Machabées Juttant pour la défense de leur nationa*lité, dans une méditation plus assidue de nos saints livres, habentes solaiio sanctos libros (I Mach. xn, 9), et c^est cette consolation que je viens partager avec vous.
Rappelons-nous donc ce que voyaient les pro-
phètés lorsque les puissants rois d'Assyrie assiégeaient Jérusalem.
Les prophètes voyaient d'abord dans les calamités extraordinaires du peuple élu un châtiment de ses crimes. Ce peuple s^élait souvent détourné du Dieu qui l'avait délivré de la servitude d'Egypte pour adorer de vaines idoles. Il avait méprisé les préceptes de Moïse et les traditions de ses pères (1), et Dieu l'en châtiait en l'abandonnant à la puissance de ses ennemis. Mais il ne le châtiait que pour l'avertir et pour le ramener à lui (2).
C'est alors que Sennachérib et Nabuchodonosor étaient à l'apogée de leur puissance !
Dieu se servait d'eux, il est vrai, pour punir un peuple coupable, comme il s'était servi de la peste pour punir les égarements de David, comme il se servit des barbares pour châtier la corruption de l'empire romain (3).
Sennachérib et Nabuchodonosor, en commettant dans la terre promise toutes sortes de déprédations et de pillages, de violences et de massacres,n'avaient pas du moins toujours sur les lèvres le nom adorable du vrai Dieu. Idolâtres et chefs d'idolâtres, ce n'est pas au nom de Jéhovah qu'ils ravageaient le pays,
(1) Esech. V. 6. XX, 16, 21. TobU in, l.
(2) Ezech, XX, 41, 43, 44.Tempa8 est misericordiae, ut corrigamur: nondum venit tempus jadioii. Locus est, spatium est : peccaviniiUt corrigamur. (S. Aua. Serm. xvu de Script, o. v.)
(3) Judicabo eum peste et sanguine. {Exech. xxxviii, 22.)
brûlaient les villes et massacraient les habitants, comme ces barbares du quatrième siècle dont parle Salvien, qui, s'armant pour le brigandage, invoquaient le Christ, et, mêlant à chaque instant le Dom de la Providence à leurs forfaits, semblaient vouloir Ten rendre responsable. Improbœ mentes! armant se ad latrocinandum per Christi noment Auctorem quodamnodo stii scelerisDeum faciunt[\).
Dieu avait-il donc abandonné son peuple parce qu'il le châtiait? Etait-il pour Nabuchodonosor, parce que Nabuchodonosor victorieux ruinait les Tnurs de Jérusalem, et emmenait ses habitants en captivité, et parmi eux des saints, comme Tobie, Jérémie et tant d'autres Juife restés fidèles à la loi de leurs pères?
A. un certain moment, Jérémie, effrayé des maux qui accablent sa patrie, s'écrie : 0 glaive du Sei- « gneur, quand donc vous reposerez-vous? Quand « rentrerez-vous dans le fourreau? Quand vous « refroidirez-vous? O mucro Dominil usquequo non « quiesces? Ingredere in vaginam tuam^ refrige- « rareetsile. » (Jer. xlvii, 6,)
Eh bien ! non, le glaive du Seigneur ne se reposera pas. Après avoir châtié Jérusalem, il se retournera contre les vainqueurs, parce qu'ils ont abusé de la force', parce qu'ils ont foulé aux pieds les
(1) Salv, de Gub. D«i, 1. IV, o. xri.
petits, les neuves» les innocents, parce qu^îls ont fidt la guerre en barbares et en volenrs (1). Oni,a cause de tout cela, un jour, que le Seigneur sait, son glaive se retournera contre eux. Ecoutez la sublime et éloquente imprécation du prophète (2) : a Glaive du Seigneur contre les Ghaldéens etcontre « les habitants de Babylone, Gladius ad Chaldœos m et ad habittaores Babylonis ;
< GlaivB du Seigneur contre ses princes et contre « ses politiques, Gladius ad principes et ad sa^ * pientesejus;
« Glaive du Seigneur contre ses devins qui de-* « viendront fous, et contre ses vaillants qui trem- « bleront, Gladius €td divinos ejus'qui stulti erunt, « gladius ad fortes illius qui timebunt ;
« Glaive du Seigneur contre la cavalerie des Chai- « déens, et contre les chariots des Ghaldéens, et « contre cette masse du peuple quMls ont amenée « comme une invasion contre Jérusalem, Gladius « adequosejus^tadcurru^ejusetadomnevulgm «t quod est in medio ejus! •
Voilà ce que voit Jérémie! Et à cause de cela, malgré la désolation de rheure présente, il ne doute pas de la Providence.
Isale, après avoir crié miséricorde vers IHeu au nom de tout le peuple^ voit aussi dans la lumière
(1) Pr«do gentium te Uw^ HabnoMoiiDion (/«r. XT| 7.)
prophétiquerheuredesveDgeancfsprovideûtielles. Sennachérib, il est vrai, serre de près la cité sainte, et ses armées ont porté partout le ravage et la désolation ; mais lui aussi connattra un jour ce que c'est que d'abuser de la puissance et de la force.
« Malheur à toi^ s'écrie le prophète, malheur à « toi qui pilles! Un jour aussi, tu seras pillé! Mal- « heur à toi qui méprises, tu seras méprisé ! Mal-
• heur à toi qui accomplis le brigandage, ton tour « viendra, et lâ£sque tu te seras fatigué à dédaigner
• les autres, toi aussi tu seras dédaigné. Vœ qui « prœdaris ! nonne et ipse prœdaberis ! Et qui sper" « nisl nonne et ipse sperneris ! Cum consummaveris « deprœdatio'nem, deprcedaberis ! Cum fatigatus de*
• sieris contemnerejContemnerisI » (Isai.xxxiii, 1.) Et le prophète fiaruch, voulant consoler ses
compatriotes, leur révèle aussi la justice du Dieu souverain, qui ne tardera pas à s'exercer sur leurs farouches vainqueurs.
« 0 mes fils, supportez patiemment la colère « qui vous frappe en ce moment. Votre ennemi « vous persécute, mais vous verrez sa perte, et ceux « qui se sont réjouis de votre ruine seront punis, « et leur allégresse sera changée en deuil » (1).
(i) Filii, patienter anstinete iram, qtue sapervenit vobis. P^rso- OQtat est- «aim te înimious tuus ; sed oito videbia perditionem ip siu. Et qui gratulati Bunt in tua raiba, puuiftntar. {Baruch, iv, 26, 81.)
Oui, patience ! patience et confiance en la Providence souverainement juste 1
Patience ! ô pauvre, cher pauvre, qui portes chaque jour avec paix le fardeau de tant de privations et de tant de souffrances t Patience ! ô fidèle et resplendissante iHiage du Christ persécuté ! Car un jour viendra où ta tristesse sera changée en joie, et où ce Christ béni revêtira lui-même ta nudité de son manteau royal !
Patience ! pauvres affligés^ vous qui êtes écrasés par les peines de la vie ! Patience, et ne dites pas qu'il n'y a pas' de Providence ! La croix que vous portez n'est qu'un morceau de celle que le Sauveur a portée lui-même, et en vous associant à ses souffrances, il se fait lui-même votre consolateur !
Patience aussi ! ô nations écrasées, et ne désespérez pas de la Providence !
Sennachérib vous pille, Nabuchodonosor vous incendie ! et bientôt Baltasar, au comble de la gloire, boira dans vos. vases sacrés. Au milieu des fumées de son ivresse, il croira voir affermie à jamais sur sa tête et sur celle de ses descendants celte couronne quia été souillée de tant de crimes et de sacrilèges !
Insensé, parce que ton cœur a tout sacrifié à l'orgueil de la conquête et de la domination ; parce que, pour assurer tes desseins, tu as immolé le droit à la force, vois et lis, — lis sur la muraille qui
abrite ton orgie, celte main vengeresse qui en trois mots ésrit ta condamnation Jlfane, Thecel, Phares l
« Et cette même nuit, ajoute l'Ecriture, avec une simplicité sublime, cette même nuit, Baltasar, roi des Chaldéens, fut mis à mort, Eadem nocte interfectus est Baltasar rex Chaldœorum. (Dan. v, 26-30.)
La Providence était vengée I