VAINCRE LE MAL PAR LE BIEN
SERMON DE CRUaiÉ
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le Inmdi 23 Ja«Tler J891.
Noli vinci a mala, sed vince in bono malum
Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien.
{Rom, XII, 21.)
Mes FRERES,
Je trouve dans ces paroles de S. Paul une des devises principales de la vie chrétienne.
Elks peuvent d'abord s'appliquer à ces luttes intimes qui se passent dans les profondeurs de la conscience, lutte dont les vicissitudes nous troublent parfois si douloureusement ;
Ou bien elles sont la formule des devoirs imposés à la charité dans ses rapports avec les misères physiques et morales des pauvres ;
Ou enfin, à un point de vue plus général, elles traduisent par des idées claires et par un langage précis ce mot un peu vague de civilisation, par lequel on entend d'ordinaire la somme des efforts
faits par un peuple pour correspondre aux desseins de la divine Providence, en attaquant le mal sous quelque forme que ce soit, et en triomphant de lui par le bien.
Dans quelque sens qu'on prenne ces paroles, elles demandent à être sérieusement méditées, et, pour plus d'une raison, elles conviennent à la fois au but charitable de cette réunion, et aux pénibles circonstances que nous traversons.
La lutte du bien et du mal, revêtant les formes les plus diverses : voilà le fond de la vie humaine, et assurément un de ses problèmes les plus douloureuï.
Ce dualisme, qui se fait sentir partout, ne peut se comprendre qu'à la lumière du dogme chrétien. En dehors d'elle, la question demeure si obscure, qu'on ne doit pas être surpris si, en cherchant à la résoudre par les seules forces de la raison naturelle, les hommes sont tombé» dans les plus grandes erreurs.
Oublieux de la révélation primitive qui avait été Éadte aux premières générations humaines, embarrassés par le spectacle de cette lutte%incessante où le bien et le mal sont tour à tour victorieux ^t vaincus, les Persans avaient partagé l'empire des
choses entre deux grands principes symbolisés l'un par la lumière^ l'autre par les ténèbres, Ormuzd et Ahriman.
Le manichéisme, dont les sophismes captivé* rent si longtemps S. Augustin avant sa conversion (1), n'était que l'édio et la reproduction de la doctrine persane. Là aussi, deux principes, coéternels et également puissants, se disputent et se disputeront toujours la domination du monde. Tournant dans un cercle sans fin, cette lutte n'a point eu de commencement, elle n'aura point de terme.
n est à peine nécessaire de montrer que ce dualisme, par son essence même, répugne aux principes constitutifs de la raison. Deux forces égales et coéternelles se contredisent et s'annulent. En effet, qui dit étemel et tout-puissant dit infini ; et la notion de deux infinis se résout dans une manifeste absurdité.
Cependant, si le mal ne peut être comparé au bien ni en puissance, ni en durée, ni en étendue (2), peut-on nier que le mal tienne dans le monde une
(1) Ego... qui vanas imaginationes animi mei rariis opinionibua erroribusqne collectas tîz miser merui D<miino c^itulante convinoere ; qni me ad detergendam oaliginem mentis tam tarde olementissîmo medico yocanti blandientique suscepi ; qui omnia illa fîgmenta et qnœ* Bivi cnriose, et attente audivi, et temere credidi, et instanter qoibos poini persuasif.. (S. AnO. Contra Epist, Manivh. o. uij
(2) 11 va de soi que, philosophiquement parlant, le mal n'ost pas un être ni une substance. C'est une négation, une piivation, l'absence de telle ou telle qualité poRitive.
place considérable ? IjG dualisme parsan et manichéen n'était-il pas devenu une erreur parce qu'il avait commencé par être une exagération de la vérité (1) ?
Non, a n'est pas vrai que le bien et le mal soient deux principes égaux ; mais il est vrai qu'à côté du bien, le mal joue dans le monde un rôle plein d'importance.
Par où donc le mal est-il entré dans un monde qu'un Dieu bon avait fait bon, et même très-bon? Vidit Deus cuncta qws fecerai, et erant valde bona (Gen. I, 31).
Le christianisme seul, je le répète, nous en donne une raison satis&isante. L'abus de la liberté, tant au i^în du monde angélique que dans notre monde humain, a été cause de la transgression de Tordre, et le mal n'est pas autre chose que l'ordre violé, avec toute la série des conséquences qui résultent de cette violation.
Mais rintroduction du mal dans le monde par Tabus et la corruption de la liberté ne supprime pas cette liberté, bien qu'en une certaine mesure elle Tait blessée et débilitée (2).
De là cette lutte entre le bien et le mal, entre la passion et le devoir, entre l'attrait et la règle, entre
(l)Nulla falsa doctrina eet, qnss non aliqna yera întermisoeat (S. Auo. 1. II. de quœst, Ev, o. XL.)
(2) In eisliberum arbitrinm minime exstinctum, vîribas lioet attennatum et inclinatum. {Concil, Trid, Sess. vi, cap. i.)
la concupiscence et la grâce, lutte qui est le fond de toute vie humaine et dont personne n'est exempt.
Oui^ tous, comme Rebecca, nous portons au dedans de nous-mêmes deux principes et comme deux 'peuples ennemis» dont l'un cherche sans cesse à vaincre et à étouffer l'autre (1).
« Cette duplicité de l'homme, dit Pascal, est si a visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions « deux âmes : un sujet simple leur paraissant in- « capable de telles et si soudaines variétés, d'une « présomption démesurée à un horrible abatte- •« ment de cœur (2). »
Personne n'a décrit cette * duplicité de l'homme » avec plus de profondeur et d'exactitude psychologique, personne n'en a gémi avec une éloquence plus émue que l'apôtre S. Paul. Ecoutez cette page où chacun de nous retrouve sa propre histoire :
« La chair conspire contre l'esprit, et l'esprit a conspire contre la chair, psgrce que ces deux « principes sont opposés l'un à l'autre.
a Lorsque je veux faire le bien, je trouve en « moi une loi qui s'y oppose. Car, selon l'homme a intérieur, je trouve du plaisir dans la loi de Dieu, a mais je sens dans mes membres une autre loi
(t) Doœ gentes sunt in utero tno. Collldebantor in utero paiYulf ejus. (Gen, xxv. 23.)
(2) Pascal Ed. Havet. Art. xn,p. 178.— Voir toutes les pensées d«» ce même article xii.
« qui combat contre la loi de mon esprit et qtd « me tient captif sous la loi du péché.
« Ainsi je ne fais pas le bien que je veux et je « fais le mal que je ne veux pas.
« 0 malheureux homme que je suis, qui me dé- « livrera de ce corps de mort (1) ? »
Ce sont là ces deux cités dont S. Augustin a décrit d'une façon si saisissante l'universel et perpétuel conflit en ce monde, puisque ici-bas elles se trouvent partout en contact et en lutte, aussi bien sur le théâtre extérieur de l'histoire que dans le sanctuaire intime de chaque conscience. Oui, il y a partout, et chacun de nous porte en lui-même Jérusalem et Babylone, la cité de Dieu et la cité des hommes, celle qui procède deTamour désintéressé du souverain bien et celle qui a pour principe
(i)Rom. XII, 15-24.
On sait comment Racine s'est inspiré de ce passage de TApôtre :
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi.
L'an veut que plein d'amour pour toi Mon cœur te soit toujours fidèle ; L'autre à tes volontés rebelle Se révolte contre ta loi.
Hélas ! en guerre avec moi-même Où pourrais-je trouver la paix?
Je veux et n'accomplis jamais I Je veux, mais, ô misère extrême, Je ne fais pas le bien que j'aime Et je fuis le mal que je hais.
Louis XIY entendant lire ces vers s'écria, dit-on:«c Ces deax hommes, je les connais bien, d
régoîsmey d'où découlent toutes les formes du mal. Amour de Dieu, amour du moi : voilà les deux forces qui se partagent et, à cause de cela, déchirent tant de consciences.
« De ces deux amours^ dit admirablement le « saint docteur, Tun est saint, l'autre est immonde; « l'un a en vue le bien général et est toujours prêt « à lui sacrifier tout intérêt particulier; l'autre au « contraire ne recherchequel'intérétparticulier aux « dépens du bien général; l'un est soumis à Dieu, « l'autre se fait le rival de Dieu; l'un est tran- « quille et pacifique, l'autre est séditieux et turbu- « lent; l'un est le principe de l'amitié, l'autre « engendre la jalousie. Voilà les fondements des « deux cités qui existent ici-bas, sous le gouver- « nement de l'inefEable Providence de Dieu, jus- « qu'à ce qu'elles soient pour jamais séparées au « jour du suprême jugement (1). »
Si la vie chrétienne n'est qu'une lutte de tous les instants (2) entre ces deux principes ou ces deux cités qui se disputent l'empire de Tâme (3), et s'il
(1) s. Ano. de Qm, ad Litt. 1. XI, 0. xv. C'est à la fin de ce puisage que S. Augustin annonce son intention d'écrire un jour un livre spécial sur l'antagonisme de ces deux cités. Le livre de la Cité de Dieu est sorti de cette promesse. De quibus duabtu civUatibtu latius fort'XSte alio loco, si Dominus voluerit^ disseremus. Voir encore lo oommentaire du saint évêque sur le Ps. lxiy.
(2) Cunctis diebus quibus milite. {Job, xiY, 14.) Unde lites in vobis, nonne ex ccncupisoentiis vestris qu» militant in membris vestris ?
(Joe. IV, 1)
(3) « Héias ! la paix devrait être en nous, puisque nons sommes un,
est vrai que de Fissae de cette bataille dépendent nos destinées éternelles (1), il est pour nous d'un intérêt souverain de savoir de quelles armes nous devons nous servir, quelle tactique il nous faut employer, à l'aide de quel mot d'ordre nous devons sans cesse rallier nos efforts.
Les armes de cette lutte sont d'abord la liberté humaine, moins puissante que dans l'intégrité de la première création, mais encore douée d'énergies suflBsantes pour lutter contre le mal.
Ouand le Seigneur reprocha à Gain le meurtre de son frère, il lui rappela qu'il avait en lui une force siorale avec laquelle il aurait pu réduire et vaincre sa criminelle jalousie. Svbteerit appetitus ejus et tu dominaberis illius. (Gen. iv, 7.)
Mais la liberté humaine n'est pas seule engagée dans cette lutte incessante. La grâce de Dieu lui vient en aide; la grâce, c'est-à-dire ce secours extraordinaire que Dieu ne nous doit pas, qu'il nous aecorde par pure libéralité, et dont le bon usage assure à l'âme fidèle la victoire sur ses passions et sur ses instincts mauvais.
« Revêtez-vous de l'armure de Dieu, disait M S. Paul aux Ephésiens t car nous avons à
M et toutefois il n'est aucan lieu du monde oii elle soit plus rare et M plus absente. La grande, l'immortelle guerre, la gnerre sacrée, « c'est en nous qu'elle a son théâtre. » (P. Lacordaibb, Conf. de 1850, •» t.]il,p. 581.)
(1) In agone non coronatur, uisi légitime oertaTerit. (// Tim. n, 5.)
« combattre contre les puissances des tendres.
« Tenez- vous donc prêts : que la vérité soit la « ceinture de vos reins et que la justice soit votre «< cuirasse. Servez-vous surtout du bouclier de la « foi ; prenez le casque du salut et tenez en main « le glaive de Tesprit qui est la parole de Dieu, « veillant dans la prière avec une persévâraoce « continuelle (1). »
Gomme toutes les guerre aussi, cette guerre du bien et du mal a ses règles, sa tactique, sa discipline. C'est cette tactique qu'ont enseignée tous les philosophes chrétiens, tous les madtres de la vie spirituelle, tous ces docteurs qui, éclairés à la fois par la grâce de Dieu et par l'expérience de la vie, ont tracé d'une main si sûre les règles auxquelles Tathlète chrétien doit se conformer pour remporter la victoire. L'Imitation de Jésus Christ, le Comàai spirituel (2), V Introduction à la vie dévote du saint évéque de Grenève, et tant d'autres excellents livres de morale chrétienne, voilà pour ainsi dire les manuels techniques où sont exposés, avec une admirable expérience du cœur humain, les difficultés, les périls et les ressources de cette lutte.
Enfin on peut dire que le mot d'ordre de ce combat, c'est cette parole même de S. Panique
(l)Eph.Yî,iUt9.
(2) s. François de Sales avait poor oe livre une si haute estime qQ*il le portait toujours sur lui.
3*ai prise pour texte : « Ne jamais se laisser vaincre « par le mal, mais triompher du mal parle bien; « Nêli vinci a maie, sed vince in bono malum. »
'Ce mot d'ordre, il faut en ce moment plus que jamais en faire la règle pratique de toutes nos actions.
Précisément parce que le mal surabonde, qu'il semble prendre le dessus, et inonde le monde de sang et de larmes» il faut s*attacber de tout son cœur et de toute sa volonté à lutter contre lui, en commençant par le vaincre dans le domaine intime de la conscience.
Non, il ne faut pas se laisser vaincre par le mal. Avant tout, il ne faut pas se décourager, il ne faut pas désespérer du triompbe du bien. Le mal nous environne de toutes parts, c'est vrai. Qui sait cependant si dans des régions où notre regard pénètre moins ne s'opère pas un travail mystérieui, plein de fécondité et d'espérance ?
De brutales passions bouleversent le monde; l'orgueil et la force semblent avoir seuls la parole en cette heure douloureuse.
Mais aussi que d'actes de dévouement accomplis en silence, loin du regard des hommes I Que de fiouffi^nces héroïquement supportées ! Que de courage, que d'abnégation, que d'amonr du devoir ! Quels sublimes élans! Quelles inspirations et quels actes magnanimes I
n faut que chacun ait sa part dans cette grai^ revendication du bien cositro le mal.
Que personne ne laisse donc obscurdr dans, son âme et dans sa vie la b^oté de l'idéal !
Que personne ne laisse diminuer par sa faute la somme du bien!
Que chacun aspire chaque jour à une vert» plus par&ite, à quelque chose de plus élevé, de plus grand, de plus fort, de plus viril ! Voilà comment, loin de nous laisser abattre par le mal, nous travaillerons à procurer le triomphe du bien. Noli vinda malo, sed vince in hono malum.
Cette même parole m'apparaît comme la devise de la charité dans sa lutte avec la misère.
Considérez d'abord combien vaste est le champ de bataille sur lequel se livre ce combat entre toutes les souffrances des honunes, ignorance, infirmité, maladie, vieillesse, pauvreté, etc, et toutes les manifestations de la charité chrétienne.
Ne semble-t-il pas que ceux qui entreprennent de réduire la somme de ces souffrances se condamnent au travail ingrat de verser dans un vase sans fond toutes les richesses de leur cœur? N'estce pas l'œuvre des Danaïdes à recommencer sans
cesse? Et n'y a-t-îl pas quelquefoispour les meilleurs certaines heures de fatigue et de découragement, dans lesquelles on est tenté de se dire : « A quoi bon « me donner tant de peine? Je n'avance à rien ; « jamais la misère ne sera 'vaincue, ni la pauvreté « désarmée. Ne vaudrait-il pas autant laisser le m monde tel qu'il est? »
Non certes, car ce serait renoncer à la lutte, et par conséquent ce serait travailler soi-même à ce triomphe du mal que nos efforts doivent empêcher.
Voyez ce navire qui a entrepris un long voyage. Au milieu de sa course, une voie d'eau se déclare. Matelots et passagers, tous se mettent au travail; et en apparence ce travail est stérije; il entre à chaque instant autant d'eau qu'on en rejette aa dehors.
Qu'arrivera-t-il cependant si, par découragement, les hommes de l'équipage renoncent à combattre Télément qui les envahit? Au bout de quelques heures, l'eau aura submergé le navire, et il som- ]»rera au fond de Tabime. Si, au contraire, au fur et à mesure que l'eau pénètre, on la rejette à la mer par un travail incessant et au prix d'unanimes efforts, on gagnera à la fois de l'espace et du temps, on pourra sauver le navire du naufrage et le conduire au port.
Mais ce n'est pas seulement dans la lutte contre
la misère physique qu'il faut se préserver de tout découragement et ne pas cesser un seul instant de vaincre le mal par le bien, c'est aussi, c'est plus encore peut-être dans la lutte contre la misère morale.
Ces pauvres dont nous nous occupons, auxquels nous cherchons à procurer du pain et des vêtements, ne souffrent pas seulement de la privation des biens essentiels à la vie temporelle. Aussi et plus souvent, soit par la faute d'une éducation qui n'a pas été complète, soit à cause des mauvais exemples dont ils ont été entourés, ils sont privés des biens de l'ordre moral.
C'est ici que les charitables visiteurs des pauvres doivent être résolus à lutter contre le mal avec une souveraine énergie et une patience invincible. Oui, sans se laisser déconcerter ni rebuter, il faut apprendre à ces chers pauvres à estimer, à aimer, à pratiquer Tordre, la propreté, l'économie, la tempérance, le respect de soi-même; à comprendre l'éminente dignité de la pauvreté chrétienne, et à exploiter les trésors inappréciables de mérites que la Providence y a cachés.
Ce travail sera souvent ingrat. On donnera cent fois de bons conseils qui seront cent fois oubliés. De grossiers instincts prévaudront contre les délicates inspirations suggérées par l'ami des pauvres.
N'importe; il ne faut jamais se rebuter, se décourager, renoncer au bien entrepris. Ce serait se laisser vaincxB par le mal ; et la devise de la charité chrétienne, c'est qu'il fiaut vaincre le mal par le bien : Noli vinci a malo, sed vince in bono malum.
Ce travail moral que vous avez commencé avec vos pauvres, c'est une véritable éducation. Or, une éducation, et surtout la seconde, celle qui ne s'adresse plus à des enfants, est beaucoup plus longue et plus difficile. Elle ne peut se faire qu'au prix d'une imperturbable persévérance.
Et non-seulement il ne foui pas se laisser décourager par les lenteurs inévitables d'un tel travail, mais encore il faut ne jamais se troubler ni s'irriter des ingratitudes et des injustices par lesquelles souvent ce dévouement est payé.
Rappelez-vous ce qu'ont fait les saints. Nous lisons dans la vie de Ste Catherine de Sienne, qu'elle prodiguait ses soins à une pauvre femme atteinte d'un cancer affreux. Chaque jour Catherine venait s'enfermer de longues heures avec là malade,- pansait elle-même ses plaies rebutantes, et, sans se laisser arrêter par l'odeur infecte qui s'en exhalait, ne laissait manquer l'infortunée d'aucun secours. Bientôt celle-ci prit sa bienfaitrice en aversion, et, aveuglée par la haine, elle répandit sur son compte d'abominables calomnies.
Si Catherine avait obéi à un mouvement hum^n,
elle aurait abandonné la malade à son malheureux sort. Mais c'eût été se laisser vaincre par le mal ! Et Ste Catherine avait promis à son immortel époux, et pour l'amour de lui, de vainore le mal par le bien.
Elle ne se laissa donc rebuter ni par les catomnies, ni par les injures, ni par les mauvais traitements. Tous les jours avec la même patience, la même angélique bonté, le même courage héroî(;ue, elle revint panser l'infecte blessure. Une si grs^e charité devait être récompensée. Un jour, l'âme endurcie de la malade s'ouvrit au repentir le plus smcére . Elle demanda pardonàla sainte, et publia partout les soins dont elle avait été l'objet. Catherine avait vaincu le mal par le bien .
Inspirons-nous de son exemple, nous qui avons si souvent à toucher et à panser des blessures morales, plus inv^réeset plus gangrenées que cdle de la pauvresse de Sienne. On méconnaîtra, on calomniera peut-être nos intentions; on payera d'injures et de mauvais procédés notre zèle et notre dévouement. N'importe. Nous persévérerons, et nous aussi BOUS aurons la joie de remporter la victoire du bien sur le mal. Noli vinci a malo; sed vince in bono malum.
Enfin cette même parole que j 'ai dit être la devise . de la perfection et de la charité chrétienne me paraît
résumer d'une façon admirable tout cet ensemble d'idées et d'aspirations que nous renfermons d'ordinaire sous le mot civilisation.
Qu'est-ce donc que la civilisation?
Cest la victoire sur la barbarie.
(Test l'eflfort constant vers le progrès.
La barbarie, c'est l'absence d'élévation dans les idées^ de générosité dans les sentiments, de règle dans les mœurs.
Les peuples barbares sont ceux qui sont mus uniquement par leurs intincts et leurs passions; les peuples civilisés, ceux qui poursuivent sans cesse un idéal d'humanité, de justice et d'honneur.
La lutte entre la barbarie et la civilisation est pour les sociétés ce qu'est pour chaque âme la lutte du bien et du mal.
Là encore, il faut répéter aux nations la grande parole de l'Apôtre : « Ne vous laissez pas vaincre par « le mal; mais triomphez du mal par le bien : Noli « vinci a malo, sed vince in bono malum. »
D'abordy il faut ne pas se laisser vaincre par le mal» c'est-à-dire par la barbarie.
n y a deux formes de la barbarie : celle qui s'allie à des mœurs grossières ou violentes; celle qui cache la corruption la plus profonde sous un vernis trompeur, et cette dernière est de beaucoup la plus difficile à vaincre.
C'est elle qui nous menace en ce moment. Ne
nous laissons pas vaincre par elle. Noli vbieiarMio. Qae de fois depuis vingt ans les prédicateurs de TEvangile, et à côté d'eux les vrais philosophes, les moralistes dignes de ce nom n'avaient-ils pas donné et répété ce conseil à notre société française 1
Hélas! elle n'a pas voulu écouter ces voix austères, mais amies!
Nous savions bien, nous, que le luxe éhonté, la littérature équivoque, la fièvre de l'or et les moeurs sans dignité n'étaient pas la vraie civilisation.
Loin de là! c'était la barbarie! et c'est parce que nos contemporains n'ont pas su ou n'ont pas voulu lutter contre cette barbarie raflBnée qui se couvrait hypocritement du masque du progrès, que l'autre barbarie; celle des violents et des impitoyables, a été déchaînée pour un temps.
Je dis qu'au milieu de cette affreuse lutte^ les amis de la vraie civilisation ne doivent pas désespérer de la victoire.
Au prix de ces maux et sous ces ruines germent des vertus cachées, qui valent mieux pour la vie d'un peuple que tous les raffinements d'une prospérité corrompue et corruptrice.
Oui, Paris bardé de fer, et souffrant avec héroïsme les horreurs d'un siège qui fera époque dans les annales de l'histoire, est plus grand, plus civilisé, plus civilisateur aussi, que lorsqu'il y a quatre ans, il était le rendez-vous du monde entier et comme