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CHAPITRE VIII

Commerce. — Littérature. — Politique.

Nous avons dit que les Parsis en possession des grands avantages de l'instruction occidentale avaient promptement tourné leurs vues vers des positions toutes différentes de celles qu'ils avaient d'abord remplies. Nous consacrerons ce chapitre à cette curieuse évolution, et nous verrons successivement les Parsis affirmer leur influence à la fois dans le commerce, dans le mouvement littéraire, enfin dans la vie politique de l'Inde moderne. Nous pourrons ainsi faire connaître en même temps les hommes les plus distingués de la communauté .

L'Inde, dès les temps anciens, a été un pays essentiellement commercial ; différente de ses deux voisines, la péninsule arabique et la péninsule malaise, et du grand empire fermé de Chine, elle entretint des rapports constants avec l'Occident. La tradition ne nous apprend-t-elle pas que c'était de la Côte Malabare que venaient les riches cargaisons des navires marchands de Salomon? Au moyen-âge, les républiques italiennes tirèrent leurs plus précieux trésors de leur commerce avec l'Inde ; aussi peu à peu la conquête de cette terre antique de fabuleuse opulence et d'enchantements inconnus, ce pays des épices, des parfums, des bois précieux, des tissus légers, séparé de notre Europe naissante par de longs mois de navigation, tenta d'aventureux marins, leur fit affronter les périls de la voie maritime et doubler

avec da Gama le cap de Bonne-Espérance. Les navigateurs portugais, les premiers arrivés, attérirent sur la Côte Malabare où les natifs trafiquaient déjà avec la Perse, l'Arabie et la côte d'Afrique. La puissance musulmane était alors dans tout son éclat et rayonnait sur l'Inde presque entière (XVe siècle); mais le transit était limité, les industries étaient toutes locales et privées. Les villes superbes élevées par les souverains ne répondaient qu'à la splendeur du rang de ceuxci et aux exigences de la vie militaire. Groupés autour des cours se trouvaient, il est vrai, des artisans habiles qui fournissaient aux besoins de luxe de la capitale . La résidence royale était-elle transférée en quelque autre localité, le noyau d'ouvriers subsistait; mais par le fait il n'existait aucune cité commerciale. Les manufactures de l'Inde étaient des industries domestiques, conduites par des castes spéciales dont chaque membre était attaché au métier de ses pères, dans son village natal et dans son domaine héréditaire \

Les Portugais, les Hollandais, les Danois, les Français' et les Anglais essayèrent de créer des centres commerciaux ; de toutes les compagnies rivales qui s'établirent sur le sol de l'Inde, seule VEastIndia Company réussit dans sa tâche, et lors de son abolition (!«' novembre 1858) au grand Z)ar6ar

^ Pour le commerce dans Tlnde, voy. Impérial Gasettccr of India, by W. W. HuNTER^ C.S.I., C.I.E., L.L.D., Director-Generalof Statistics to tho Government of India. 2*^ Edition, 1886, vol. VI, oh. xix, p. 555 et suiv., et Statfinent exhibitinfj thc moral and material progrcss and condition of India durinrj thc j/car 1894-1895, etc. (Ordered by the House of commons to bo printed, 8 june 1896.)

' Relevons en passant le jugement d'un Anglais sur rinsaccès des Français dans Tlnde, malgré la valeur de leurs armées et le génie de leurs généraux; cet insuccès est dù^ selon lui, à un manque d*appai ferme et stable en France. Nos plus loyaux serviteurs dans l'Indefurent les victimes d'une cour corrompue et d'un peuple léger. Ce qui reste de nos établissements prouve, en effets nos aptitudes pour rorganisation d'une administration intelligente et éclairée qui, sans les monarques, leurs ministres et leurs maltresses, aurait pu s'exercer sur tout un vaste empire indien. Conf. Imp. Ga:?, ofindia, 2JEd.,vol. VI, eh. xiv, p. 37.

d'AUahabad, elle légua un empire si admirablement préparé, après deux siècles et demi de luttes et d'efforts \ que la souveraine qui en ordonnait le transfert à la couronne, dix-neuf ans plus tard au Durban de Dehli, s'en faisait proclamer le chef suprême, le 1^^ janvier 1877.

C'est bien aux Anglais qu'il appartient d'avoir substitué une ère de production nouvelle et d'avoir fondé dans l'Inde des centres tels que Calcutta et Bombay, villes complètes répondant aux besoins multiples du commerce moderne, remplissant les conditions qu'il réclame et ouvertes aux trafiquants du monde entier'. — Calcutta a le monopole du commerce du Bas-Bengale, des pays tributaires du Gange et du Brahmapoutra ; cette ville compte 978,370 habitants ; elle est née d'hier. — Bombay est le seul débouché de l'Inde Occidentale, du Guzerate, du Deccan et des provinces centrales. Bourgade de pécheurs quand les Anglais en prirent possession au XVII® siècle, elle a maintenant une population de 821,764 habitants.

Nous y avons rencontré la plus forte agglomération de Parais et nous avons constaté la situation que nos réfugiés persans y ont acquise. Toutefois, cette situation, quelque prospère qu'elle soit, n'est plus celle qu'elle a été pendant

^ La reine Elisabeth avait envoyé Sir John Mildenhall par Constantinople au Grand Mogol, pour obtenir un privilège au profit d'une compagnie anglaise. Le 31 décembre 1600, Thr East Indta Cotnpanjf était incorporée par charte royale sous le titre de « The Governor and Company of Merchants of London trading to the East Indies ». La Compagnie avait seulement 125 actionnaires et un capital de 1* 70,000 qui fut élevé à i^ 400,000 en 16J2-13, quand les voyages furent entrepris en coopération.

' (( \Ve makeourappearance in the long list of races who hâve ruled that splendid empire, not as temple-builders like the Hindus, nor as palace and torab-builders like the Musulmans, nor as fort-builders like the Maràthâs, nor as church-builders like the Portuguese, but in the more common place capacity of town-builders, as a nation that had the talent for selecting sites on vvhich great commercial cities would grow up, and who hâve in this way created a new industrial life for the Indian people. » Imp. Gaz. of India^ 2<* Ed., vol. VI, p. 557.

longtemps. L'influence commerciale de la communauté, jadis incontestée et prépondérante sur les marchés de TExtrême-Orient, a subi une atteinte sérieuse, d'un côté par les effets de la concurrence, de l'autre par suite d'une évolution qui s'est accomplie dans la société parsie elle-même. En effet, le contact de l'Européen au service duquel le Parsî s'est si longtemps consacré a développé et flatté chez celuici des instincts, des goûts qui l'ont sensiblement éloigné des occupations purement commerciales. Le Parsi n'est plus le « broker » des factoreries ou le simple « dubash », riche si Ton veut, mais avant tout dépendant de l'Européen dont il s'était fait l'intermédiaire. Maintenant, son égal, il siège dans les corporations municipales, les hautes cours, les councils, enfin au Parlement et vote avec le whig ouïe tory selon la nuance de l'élu.

Vers le milieu du siècle, cette transformation était à peine soupçonnée. Briggs déclarait que « the bent of the parsi communityis purely commercial.» (Op.aï., p. 25.) Partant de très petits emplois, souvent sortis de la simple domesticité, les Parsis s'élevaient par leur intelligence à des positions exceptionnelles. C'étaient de tous les représentants des populations de rinde anglaise ceux qui méritaient les plus chaudes sympathies. Ils avaient été les meilleurs pourvoyeurs des troupes dans le Sind^ le Beloutchistan, l'Afghanistan, et le Satledj, le mess-agent des différentes stations militaires des présidences du Bengale et de Madras.

Le Parsi s'est rapproché de l'Européen non seulement par l'instruction, mais encore par les mœurs et les habitudes. Que reste-t-il du compagnon du Banian, si mêlé à sa vie que les voyageurs les ont souvent confondus? Le Parsi, nous l'avons vu, s'est dépouillé peu à peu de ses amples vêtements blancs, de ses souliers aux bouts recourbés ; seule, sa haute coiffure brune (pagri) le singularise dans l'Inde. Sur le continent, c'est un gentleman anglais !

Trois grandes qualités distinguent la communauté parsie :

sont l'apanage incontesté de la communauté qui soit celui d'un déclin commercial? M. D. F. Karaka {Hist of ihe Parsis, vol. IL ch. VI. p. 257 et suiv.) va nous renseigner sur les causes qui ont produit ce déclin, causes auxquelles nous avons déjà fait allusion.

« Peu après la déclaration de guerre entre l'Angleterre et

la Chine «vers 1842) les Parsis, qui avaient eu jusqu'alors le monopole exclusif du commerce avec la Chine, commencèrent à rencontrer des rivaux dans les autres communautés. Les premiers furent les Khojas et quelques négociants musulmans de Bombay qui, à leur tour, fondèrent des comptoirs en Chine ; mais, peu instruits pour la plupart, ils n'offrirent pas une concurrence bien redoutable. Vinrent ensuite les Juifs de Bombay et de Calcutta ; ceux-ci étaient des hommes d'affaires expérimentés et ils supplantèrent peu à peu les Parsis : de sorte que, tandis que ces derniers suivaient en Chine les anciennes traditions, les Juifs, pour s'y établir solidement, profitaient de l'ouverture des ports et de la création de nouvelles branches d'affaires.

« L'extension des communicationsâ vapeur entre l'Inde et la Chine porta aussi un coup fatal au service des bateaux à voiles des Parsis ; enfin quand la guerre civile se déchaîna en Amérique (1862)^ l'attention des Parsis fut détournée de la Chine et absorbée par des spéculations sur le coton avec l'Angleterre. Longtemps avant, les riches Camas avaient fondé une maison à Londres qui jouissait d'une juste réputation dans la métropole (1855). La fin de la guerre d'Amérique fut suivie de cette période d'affolement appelée « share mania » qui amena à Bombay la ruine de beaucoup de maisons parsies, et les plus sûres* qui avaient des comptoirs en Chine furent même obligées de suspendre leurs paiements.Cependant il existe encore quelques établissements appartenant auxParsis dans les ports ouverts par le traité de Nanking (1842); mais les Juifs jouissent actuellement du monopole du commerce entre l'Inde et la Chine, jadis concentré entre les mains des Parsis. »

Autre cause de déclin: dans les transactions de Tlndeavec TEurope, le Parsi, comme nous l'avons dit, a travaillé plutôt en qualité de « middle man » que pour son compte personnel. Rival du Banian, il le surpassa en activité et en énergie; exempt des préjugés de caste, il se trouvait prêt à frayer à la fois avec l'Européen et avec le natif. Or de nos jours, en ce qui concerne Bombay, par exemple, les négociants, qui sont pour la plupart des Hindous du Katchet du Kathiawar, ont fait sous le régime anglais de tels progrès qu'ils peuvent trafiquer directement avec l'étranger.

Il serait pourtant fort exagéré de dire que les Parsis n'ont pas conservé une place aussi honorable qu'enviée dans le haut commerce, quand la communauté possède des hommes tels que Sir Dinsha Petit, M. J. N. Tata, M. Rastamji de Karachi, M. Kavasji Dinshaw Adenwalla, et d'autres non moins actifs, non moins remarquables ; mais enfin, il faut bien l'avouer, les Parsis ne sont plus les maîtres exclusifs de la place I

Comme prospérité, les Parsis de Broach viennent après ceux de Bombay ; ils font des affaires sur le coton et possèdent plusieurs « co^/ongrms )>. Les autres commerces qui sont entièrement entre les mains des Parsis sont les bois de construction ou de chauffage et les fleurs de « mowra » dont on fabrique la liqueur. Il convient de dire qu'à Ankleswar et dans les autres villes du Guzerate les Parsis sont plus à l'aise que les autres natifs, grâce à leur esprit travailleur et industrieux. A Bulsar, à Gandevi et i\ Bilimora, ils font également un grand commerce de bois de construction et de chauffage, de céréales, d'huile de castor, de fleurs de moœra de poisson séché et de mélasse. Les Parsis de Bulsar ont pris à ferme plusieurs villages dans les états natifs de Dharampour et de Bansda, et ceux de Bhavnagar sont presque tous engagés dans des entreprises cotonnières.

Surate n'est plus le centre florissant du dernier siècle. Les riches Parsis ont émigré à Bombay ; les grands pro-

priétaires se sont livrés à de fâcheuses spéculations, et après le krach de 1864-65 leurs propriétés ont passé dans d'autres mains. Sur le territoire du Guickowar de Baroda,

à Nausari, la famille des Desais jouit encore des concessions accordées à ses ancêtres sous les princes natifs. En dehors de la province de Bombay, à Calcutta, il y a plusieurs maisons de commerce parsies, et, dans Tlnde entière, nous trouvons des Parsis occupés à de petits métiers. Nous pouvons en citer dans le Panjab, le Sind, le Katch, à Ceylan et à Aden aussi bien que sur la côte Mozambique, à Zanzibar, à Madagascar, au Cap et en Amérique, à New- York\ Nous allons essayer de tracer à grandes lignes les phases principales de la marche ascensionnelle des Parsis depuis leur arrivée dans Tlnde jusqu'à nos jours. Un excellent mémoire* de M. B. B. Patell servira de base à cette courte esquisse. Nous ne pouvons malheureusement serrer les faits d'aussi près que nous l'aurions souhaité; les documents sont assez difficiles à réunir, par exemple en ce qui concerne les services rendus par les Parsis à nos factoreries. Il faut compulser des documents très rares et fort arides, et souvent môme les détails biographiques viennent seuls combler les lacunes ou fournir le document souhaité. Il est donc impossible de donner à ces quelques pages le caractère de précision auquel nous ont habitués les statements et les reports; pourtant il se peut faire que ces renseignements, quelque imparfaits qu'ils soient, offrent de l'intérêt et vulgarisent

^ En 1852, Briggs citait des Parsis dans les ports consulaires de la Chine, surtout à Canton, à Macao, à Hong-Kong, pais à Singapore, à Pcnang, à Batavia, à Rhio dans la Nouvelle-GaHes du Sud, à Maurice et au Cap. 11 y en avait aussi au Japon. En 1828, un Parsi, Sbapurji Lukhaji, s'était établi en Australie pour tenter fortune dans les mines d'or; mais il perdit son petit capital et revint complètement ruiné. En 1853, plusieurs Parsis allèrent à Melbourne avec un Agent appelé Hormusji Guzdar.

* Ce mémoire en guzerati a été lu devant la Dnijàn Prasarâk Mandli (société pour la diffusion de la science), le 21 janvier 1879. J'en dois la traduction à Tobligeance de mon ami M' M. M. Murzban.

au XIII®, à Broach^ ainsi que nous l'indique une vieille Tour du Silence; au XIV®, nous voyons qu'ils avaient appelé un de leurs prêtres à Bulsar. Plus tard on les rencontre sur divers points du Guzerate, et il est certain qu'ils s'adonnèrent presque exclusivement à l'agriculture. Ils y réussirent môme si bien qu'ils parvinrent à acquérir une situation très solide dans le pays. Ils ne cultivèrent d'abord que la quantité de terres nécessaire pour leur subsistance ; puis ils en prirent à bail dans le Guzerate et les exploitèrent sur une grande échelle. Ils arrivèrent ainsi à se mettre en rapport direct avec les autorités locales; or, comme ils étaient honnêtes, entreprenants, laborieux, on leur confia la gestion de biens considérables.

Au XIV® et au XV® siècle, les renseignements sont plus précis. Les Parsis avaient beaucoup souffert de la conquête musulmane; fidèles au Rana hindou, ils avaient combattu pour lui, mais n'avaient pu sauver ni la ville ni le prince. Errants et poursuivis pendant un certain temps, ils avaient fini par s'accommoder de leurs nouveaux maîtres. Broach et Nausari étaient alors sous la domination des Mogols et gouvernés par des Nawabs. Les Parsis firent taire leurs ressentiments et prirent du service sous ces derniers, A Nausari, au commencement du XV® siècle, ils s'étaient élevés & une situation très considérable, celle de Dêsâîs. On leur avait affermé de vastes territoires, et ils jouirent d'une grande influence sous le gouvernement des Musulmans et des Mahrattes. Changa Asa, riche Parsi de Nausari, fut le premier DêsâV) il fut investi de cette charge en 1419. (Parsee Prakâsh, p. 5.) Homme de grande piété, il se distingua par sa bienfaisance et ses largesses envers ses coreligionnaires. Le premier, il envoya des émissaires dans l'Iran renouer des relations entre les deux communautés zoroastriennes de l'Inde et du Kirman*. Le titre et les avantages de sa fonction

^ Changa Asa est le/)re/>itVr Parsi qui ait amassé une grosse fortune. * (( On vit ensuite paraître à Nauçari un riche Parse, nommé Tchen-

370 AXNALES DU MC3ÉB GUIMET

A partir du X\"1I* siècle nous allons trouver dans les récits des voyageurs des données positives sur les Parsis, et non plus de simples mentions; leur profession est encore l'agriculture, du moins pour le plus grand nombre d'après Terry. {A Voyage to East-Indies, by Edward Terry, pp. 330-339.)

Henry Lord, chapelain de la factorerie anglaise, consacra un long mémoire aux Parsis. U les rencontra mêlés aux Banians, à Surate, où ils étaient arrivés depuis 1478 ; il prit la peine d'étudier leurs mœurs et de se faire expliquer les mystères de leur religion. Comme nous avons déjà eu occasion de parler des B;inians et que nous en parlerons encore, il n'est pas inutile de donner quelques détails sur cette caste de marchands.

Voici comment Henry Lord s'exprime dans sa Préface: « Ces gens se prc- LN nESAi sentèrent à mes yeux ha-

DE NAusARi billes de blanc; ilsavaient

dans lours gestes et leurs vêtements quelque chose dliumblo, de modeste, presque d'efféminé, si je puis m'exprinior ainsi; leur attitude était timide, quelque peu réservée, ctdénotait pourtant une sorte de familiarité embarrassée et obséquieuse. Je demandai quels étaient ces gens si étrangemoiit remarquables et si remarquablement étranges? Réponse mo fut faite que c'étaient des Banians. »

Ce nom de Banian, d'apros Pietro delta Vallc, était celui que les Portugais et les autres Francs leur donnaient; ils étaient tous négociants et courtiers et s'appelaient Vania

(I, p. 486-7). Pietro délia Valle ne se trompait pas. Le mot Banian vient de Vaniya (homme de la caste marchande), en guzerati Vaniyo, du sanscrit Vanij. La terminaison nasale pourrait être une addition portugaise ou bien correspondrait au pluriel Vaniyan ? Les Portugais l'avaient peut-être même trouvée employée par les négociants arabes\

Ces gens d'un extérieur si plein d'humilité et de soumission n'étaient pas très favorablement jugés par les voyageurs; nous allons voir ce que nous en dira Mandelslo:

« Ils (les Benjans) ont pour le moins autant d'esprit que les Mahometans, et ils sont sans comparaison plus adroits et plus civils que tous les B,\xlves Indiens. Il n'y en a pas qui sachent mieux écrire et calculer qu'eux, et dont la conversation soit plus agréable. » Mais il ajoute : « Ils manquent de sincérité et de bonne foi, et il faut être sur ses gardes en traitant avec eux; parce qu'il n'y a point de marchandise qu'ils n'altèrent, et ils ne font point de marche où ils ne tachent de surprendre ceux avec qui ils ont affaire. Les

^ Cette explication nous est donnée dans le vocabulaire anglo-indien de H. YuLE et A. C. Burnell. On se sert également du nom de Banijan pour désigner le négociant hindou, particuiièi-ement celui de la Province de Guzerate dont beaucoup se sont établis dans les ports d'Arabie ; mais il a été donné à tort par les premiers voyageurs aux Indes-Occidentales à tous ceux qui professaient la religion hindoue. A Calcutta, il était appliqué aux courtiers natifs attachés à une maison de commerce ou aux personnes employées par un particulier pour remplir de semblables fondions. — Pour ce qui a trait aux détails particuliers de la caste des Banians, voyez Hindu Castes (tnd Sccts, an exposition of the orif/in of the hindu caste System and (lie bearinij of the sects toœards each other and toicards religious systrms, hji Jofjcndra Nath Bhattacharija^ Calcutta, 1896, pp. 198- 218, etc. Les Banians du Guzerate sont séparés en 14 divisions. Ils sont vishnouites pour la plupart, mais le nombre des Jains est chez eux assez considérable. Les Banians vishnouites portent le cordon sacré. — A Bombay, les Banians occupent un rang élevé. Sir Mangaldas Nathuboy était le chef des Banians Kapols. Voy. Oriyin and Account of the Kapola Bania Caste, p. 53, dans Lectures on hindu castes, cérémonies, customs and inheritancc hy Tribhoœandas Mangaldas Nathubhoy, Esq.^l, P., etc... Bombay, 1896.

Hollandois et les Anglais le savent par expérience; c'est pourquoi ils se servent de cette sorte de gens pour Courtiers ou pour Truchemens, afin de découvrir par leur moyen les tours et les finesses de leurs confrères. Il n'y a pas de métier dont ils ne se mêlent, et il n'y a pas de marchandise qu'ils ne vendent, si ce n'est de la chair, du poisson, ou autre chose qui ait eu vie*. »

Pour Fryer les Banians sont la plaie de Surate ; il y compte deux sortes de vermine, les puces et les Banians. Ces derniers sont de vraies sangsues*. Ovington, qui leur consacre plusieurs chapitres, vante leur adresse dans les arts et métiers ; après les Maures, ils formaient, selon lui, la partie la plus considérable de la population de Surate; ils étaient d'un naturel doux et serviable*.

Revenons aux Parsis. — Mandelslo fait connaître leur position vers 1638, et les enregistre après les Benjans, les Bramans, les Mogols, avec les Arméniens, les Turcs et les Juifs. « Ils demeurent la plupart le long de la côte, et vivent paisiblement, s entretenant du profit qu'ils tirent du tabac, qu'ils cultivent, et du terry qu'ils tirent des palmiers de ces quartiers-là, et dont ils font de Tarack*, parce qu'il leur est permis de boire du vin'. Ils se mêlent aussi de faire marchandise et la banque, de tenir boutique et d'exercer tous les autres métiers, à la réserve de celui de maréchal, de forgeron et de serrurier; parce que c'est un péché irrémis-

' Voy a y es du sieur Jean Albert de Mandelslo, trad. Wioquefort, p. 159.

' A Neio Account of East'Indla and Persia in eight letters, &, p. 82.

* Vof/af/eSf etc., t. I, ch. xx. Des banians. Ils sont tous marchands. Leur adresse dans les arts et métiers, p. 283 et suiv. Ovington enregistre vingt-quatre castes différentes, t. I, ch. xxi, p. 292.

* De l'arabe 'arak, à proprement parler « transpiration » de là : — 1° l'exsudation ou la sève tirée du palmier Çarak altamar); — 2* toute boisson forte ou spiritueuse.

* Voyez à titre do l'enseignement curieux : Ovington, Vot/ages, etc., t. I, ch. xviii, p. 238 et suiv.

sible parmi eux d'éteindre le feu. » {Les voyages du sieur Albert de Mandelslo, trad. Wicquefort, p. 180.)Les Parsis sont, en effet, les premiers qui, dansTInde, ont distillé les liqueurs f ermentées\ Le sack n'est autre chose que le mauràj et le beura^ en est une variété. L'arack a été distillé parles Parsis pendant longtemps ; c'était la liqueur préférée des Européens à la fin du dernier siècle. En 1852^ un Parsi avait le monopole de l'arack et en outre la ferme des tabacs*.

Mandelslo, nous avons le regret de l'enregistrer, ne parle pas des Parsis en bons termes ; il les estime « les gens du monde les plus intéressés et les plus avaricieux, employant toute leur industrie à tromper dans le commerce ; quoique d'ailleurs ils aient de l'aversion pour le larcin ». Toutefois Mandelslo leur reconnaît un meilleur naturel qu'aux Mahométans. — Van Twist leur reprochait les mêmes défauts et les comparait aux Banians et aux Chinois. — Fryer n'est pas plus favorable. Il les dépeint comme cultivateurs plutôt que marchands ; ils approvisionnaient la marine au moyen de voitures traînées par des bœufs et pourvoyaient les

bateaux de bois et d'eau Il les dit jadis tenus en bride

par les « Gentiles » et traités de son temps par les Maures comme de véritables esclaves; ils étaient (selon lui) nastier than the Gentues! Nous verrons plus loin qu'en 1673,époque

* Briggs, The Parsis or modem Zerdusthians, p. 84.

^ Le beura est extrait du fruit frais du palmier (Phœnix dactr/lifera) importé du golfe Persique.

' Nous avons dit que les Parsis se livrent à la récolte des fleurs de moicra. Tous les habitants de la Présidence de Bombay boivent les liqueurs du pays, divisées en toddy et en spiritueux. Le ioddi/ est la sève de la noix de coco ou du palmier et forme une boisson agréable et inoffensive. Il n'en est pas de môme des spiritueux. Presque tout l'esprit fait dans les districts du Guzerate et du Deccan est tiré des fleura séchées de l'arbre Afa/ti/â ou Moicra. Cet arbre croit abondamment dans les districts nord de la Présidence. Les fleura de Mahuà viennent aussi des provinces centrales et des régions gangétiques.

à laquelle Fryer les rencontrait, leur situation était déjà assez importante. Les voyageurs, plus éclairés, mieux renseignés, ne vont pas tarder à changer leurs jugements.

Surate, où les Européens avaient établi leurs factoreries, était une ville d'une incomparable activité commerciale ; inutile de citer les nombreuses descriptions qui nous en sont parvenues, sauf celles qui concernent Tépoque dont nous nous occupons. Voyons notre fameux Angevin, le sieur de la Boullaye Le Gouz, qui, à grands traits, nous en fera un tableau intéressant. Lui aussi avait rencontré les Parsis à Surate (pp. 187-190) et les avait vus mêlés à ce grand mouvement d'un des plus actifs marchés de TOrient. « Le traflSq de Sourat est grand, et le revenu de la douanne prodigieux, à cause de la quantité de vaisseaux que Ton y charge pour diverses parties du monde, suivant les marées, les saisons et les vents qui sont réglés entre les Tropiques. Ceux qui vont à Ormous, ou Mascati partent depuis le premier jour de Décembre, jusques au dixiesme mars; pour Bassara, Moka, Suaken, Mombas, Mosambik et Melinde, depuis le premier mars jusqu'au cinquiesme avril; pourAchen,Zeilaon, Manille, Makassar,Bantam, et Batavia, au mois d'octobre et novembre; pour T Angleterre depuis le premier janvier, jusques au dixiesme février. Les marchandises que Ton en transporte sont cambresines^ alajas^ bastas', chites', turbans, musc, indice, fil de coton, salpestre et diamands; celles que Ton y apporte, or, argent, perles, ambre jaune et gris, esmeraude et quelques draps. Le Nabab fait payer deux pour cent de rentrée de l'argent, et quatre pourTor, il fait fouiller ceux qui arrivent, de crainte que l'on ne saisisse quelque chose de contrebande . » [Voyages, etc.... ch. un, p. 125, Traffiq de Sourat.)

Mandelslo nous donne une description de Surate (1638).

^ Alaj'as^ étoffes de coton ou de soie de diverses couleurs. * Bastas, toiles blanches de coton.

' Chltcsy toiles peintes imprimées.

Les étrangers y affluaient; Hollandais et Anglais y avaient leurs (( hôtels » qu'ils appelaient « loges », où ils réunissaient les conforts de la vie européenne ; une planche nous montre la loge des Anglais avec sa cour intérieure encombrée de ballots et de paquets, l'Église, la maison et les magasins. Le port, situé à deux lieues de la ville (Suhali), recevait les marchandises qu'on transportait par terre à Surate. Les habitants étaient les Benjans , les Bramans et les Mogols; on y trouvait aussi une foule d'Arabes, de Persans, d'Arméniens, de Turcs et de Juifs; mais de tousles étrangers, c'étaient les Anglais qui y avaient le plus bel établissement, très supérieur à celui des Hollandais. Hôtels et magasins, présidents, marchands, commis, ils avaienttout à leurdisposition et avaient fait de Surate une des villes les plus commerçantes de l'Orient. Ils y avaient un président auquel les commis de tous les autres bureaux rendaient leurs comptes. Ce président était assisté de 20 à 24 marchands et officiers et il avait sous sa direction les bureaux d'Agra, d'Ispahan, de Mazulipatam, de Cambaye, d'Ahmahdabad, de Baroda^ de Broach, etc.

A cette époque, les Parsis entrèrent en relation avec les étrangers et trouvèrent dans TéUiblissement des factoreries européennes une nouvelle carrière à leur activité; c'est bien à ce moment que remonte leur entrée dans le monde moderne. «Certes, nous dit M.D. F. Karaka, IcruséBanian.de Surate, dont parlent les voyageurs du XVI ^etduXVlII*. siècle, possédait tous les instincts commerciaux de sa race ; mais il chercha rarement leur emploi au delà des murs de la ville où il trafiquait. L'esprit d'aventure lointaine lui faisait entièrement défaut; l'oppression et la rapacité des races conquérantes quirégirentle paysavaient diminué cette ardeur, si toutefois elle avait jamais existé. En outre les barrières de castes et la routine des coutumes que plus d'un siècle de domination anglaise n'ont pu même arrivera détruire, furent pour lui de véritables empêchements. Comme les Parsis avaient toujours été exempts des préjugés de caste, à l'arrivée des

Européens, ils s'adonnèrent à des occupations qu^ils n'avaient pas encore essayées. Les principaux agents des factoreries furent donc des Parsis qui s'entremirent entre les Européens et les natifs, et un vaste champ fut ainsi ouvert à leurs entreprises commerciales : ils ne furent pas lents à en tirer avantage'. »

Dès 1660, nous pouvons enregistrer le nom d'un des meilleurs serviteurs de la losre anglaise, Rastam Manak. Né à Surate en 1635, il en fut îe principal courtier- C'était un homme d'un caractère très élevé, d'une grande capacité, et souvent il apaisa les difficultés qui s'élevaient entre les Anglais et les officiers du Mogol. En 1660, le Xawab ayant fait quelque opposition aux Anglais, Rastam Manak prit la

courageuse décision de se rendre à Delhi avec lé chef de la factorerie anglaise et d'exposer à Aurengzeb les justes plaintes de son client : « Cet Anglais est venu dans i'Hindoustan, dit-il, pour des affaires commerciales, mais les nobles de votre Maje;>té lui suscitent des obstacles. L'Anglais qui m'accompagne est un digne et honorable personnage et brigue votre faveur; il sollicite la permission de s'établir à Surate et d'y fonder une factorerie pour y faire le commerce, avec la protection pour ses transactions de vos officiers impériaux. »

Rastam Manak réussit dans sa mission, car non seulement Aurengzeb ne fit pas obstacle à l'établissement de la factorerie anglaise k Surate, mais il donna une certaine étendue de terre pour bâtir « une loge », avec des ordres formels à ses officiers de Surate de ne molester les Anglais d'aucune manière et.de permettre que leurs marchandises fussent importées exemptes de droits.

Autre exemple de l'influence de notre courtier parsi: un bâtiment appartenant à un négociant turc du nom d'Osman Clialebi avait été capturé contre toute justice par un vais-

M). F. Karaka, Hf'sf. oftho Parsis, vol. II, ch. vi, pp. 243 et suiv.

seau de guerre portugais. Le Turc, ne pouvant obtenir do réparation, demanda aide et assistance à Rastam Manak. Celui-ci, avec sa hardiesse accoutumée, alla à Goa et en appela au Gouverneur-général portugais, seûor Vizraël ; le résultat de la négociation fut satisfaisant pour l'avocat et pour le client.

Les relations de Rastam Manak avec la factorerie anglaise furent cordiales jusqu'en 1690; mais à cette époque il s'éleva un différend sérieux entre Sir Nicholas Waite, d'abord chef de la factorerie anglaise de Surate, puis gouverneur de Bombay^ . On peut lire dans les AnnalsoJ t lie E asti ndiaC , vol. III, p. 595, de Bruce, les causes de la rupture^ peu à la louange de Sir Nicholas Waite, d'autant que V United Trade devait au courtier parsi près de Rs. 140,000 et les autres compagnies Rs. 550,000. Rastam Manak fut-il réintégré dans son emploi? C'est ce qu'on ne saurait dire. — Passons rapidement sur des détails très intéressants, tels que l'emprisonnement du fils aîné de Rastam, Framji^ par le Nawab Momin Khan, à la sollicitation de M. Hope, alors à latête de la factorerie anglaise, et de ses successeurs, MM. Cowan et Courteney. De plus, Framji avait été frappé par le Nawab d'une • amende de Rs. 50,000 et obligé de fournir par jour Rs. 200 pour subvenir aux frais de nourriture de la famille du Nawab et de ses serviteurs.

Ces embarras obligèrent le frère de Framji, Naorozji Rastamji,àune démarche fort grave, son départ pour l'Angleterre, afin de demander justice à la Cour des Directeurs. Naorozji s'embarqua donc à bord du vaisseau do guerre Salisbury et arriva à Londres au mois d'avril 1723 (Parsee Prakàsh, p. 24); nous avons vu que ce fut le premier Parsi qui alla en Angleterre. Naorozji fut bien reçu

^ Pour tous les renseignements concernant Rastam Manak, voyez Parsee Prakâsh, pp. 15, 19, 20. 23, 24, 29, 62, 87, 848 et 850. La vie de ce digne Parsi a été publiée en vers persans par Mobed Jamshed lin Knekohad vers 17 Jl.

par la Cour des Directeurs et gagna la cause de son frère. Une lettre encore en possession d'un des descendants de RastamManak, M. K. R. D. Selhna, datée du 19 août 1724 et adressée au « Président in Council » à Bombay, mettait le Gouvernement au courant de l'affaire et de l'issue qui lui avait été donnée.

Avec Rastam nous pouvons enregistrer les qualités charitables qui distingueront dans la suite les membres de la communauté parsie. On doit à Rastam des puits, des routes, des citernes, des Dharmshalas (hôtelleries). A sa mort, il fut sincèrement regretté ; le faubourg de Surate où il habitait est encore appelé d'après lui Rastampura, Quanta Naorozji, à son retour d'Europe, il s'établit à Bombay, et ses descendants forment de nos jours les familles des Seth Khandans.

L'importance des Parsis allait grandissant à Surate. Au XVIII® siècle, nous trouverons comme courtier fameux celui de la factorerie hollandaise, Mancherji Kharshedji Seth. Il naquit en 1715; d'humble origine, il avait été au service de Manakji Naorozji Seth de Bombay et avait ensuite acquis à Surate une haute influence auprès du Nawab. Deux fois il visita Delhi et fut reçu par l'empereur. Nous voyons dans Anquetil Duperron le rôle important qu'il joua lors des événements qui accompagnèrent à Surate les démêlés de la succession de la « Nababie^ ».

Stavorinusnous en parle également: « Deux individus de la môme nation, dont l'un appelé Mantcherji est courtier de la compagnie hollandaise, et l'autre celui de la compagnie anglaise, leur servent de chefs tant à Surate que dans les environs; ils leurtiennentlieucnmême temps de prêtres ou pontifes, et sont charges de terminer à l'amiable les petits différendsquis'élèvententreeux.»(Foya(7es,etc.^vol.II,ch. i,p.6.)

Charitable et religieux, Mancherji fonda de belles insti-

^ Voy. Disc. PrùL, pp. ccxciv et suiv.

tutions ; il bâtit une Tour du Silence à Nargol et contribua à Térection de la plus grande de Tlnde, celle de Surate qui contient 467 pavis. Chef de la secte des Shahenshaliis, ennemi de Darab, le maître d'Anquetil, il se déclara dans la controverse de la Kabisa contre les Kadimis dont le chef, Dhanjisha Manjisha, très riche Jaghir-dar\ trafiquait entre Surate et Bombay. Dhanjisha allait jusqu'en Chine et possédait un grand nombre de petits navires de commerce appelés batelas, destinés au cabotage. {Parsee Prakâsh, p. 69.)

Ces détails biographiques nous ont amené au milieu du XVII I® siècle; la prospérité de la colonie de Surate avait toujours été croissante et ses destinées sont par le fait liées à celles mêmes de la ville; donner l'histoire des familles notables parsies, c'est donner l'histoire du commerce dans cette localité. Cependant il faut nous borner ; d'ailleurs nous retrouverons à des titres divers bon nombre des Parsis de Surate dans les chapitres suivants.

Citons, parmi les courtiers, un de ceux de la loge hollandaise, Nasarvanji Kohiyar, mort en 1797, à l'âge de quatre-vingts ans. {Parsee Prakàsh, p. 83.) Agent de la factorerie hollandaise, il faisait également un commerce très étendu pour son propre compte, entre autre avec la Perse qu'il visita deux fois. Il construisit à Yezd un Temple du Feu qui existe encore, et il fit venir à grands frais le Feu sacré de Surate. En outre, il dota ce temple de Jaghirs, et il établit une fête annuelle connue de nos jours sous le nom des Gahanbars de Kohiyar. Il bâtit aussi un Temple du Feu à Surate et fit revivre parmi ses coreligionnaires de l'Inde l'antique institution du Jamshed Naoroz, la fête de l'équinoxe de printemps. Son hospitalité était sans bornes pour les Zoroastriens persécutés qui venaient de Perse chercher un refuge dans l'Inde ; du reste ses sympathies ne s'étendaient pas seulement à ceux de sa race et de sa

^ Jaghir, don de terre et de son revenu comme annuité; Jaghir-dar, celui qui est en possession d'un jaghir.

foi. Quoique simple beh-din, il était très versé dans l'étude des questions philosophiques et religieuses et il avait approfondi les systèmes étrangers, tel que celui de Kabir (XVPsiècle), dont les adhérents, Kabir Panthis, sont encore très nombreux dans le nord de Tlnde. Kohiyar savait le persan et l'arabe, et passait pour un des esprits les plus éclairés de son temps \

Mentionnons aussi la famille des Bhaunagris dont le fondateur, Jamaspji Framji Bhaunagri était un riche Jaghirclar (1744) ; on lui doit un réservoir à Bhaunagar.

A la fin du siècle, les Parsis avaient acquis à Surate une véritable influence. (( Ils augmentent chaque jour et ont bâti et habitent des quartiers entiers dans les faubourgs. Il y en a quelques-uns (en petit nombre), qui quittent leurs compatriotes, dans le voisinage de Surate pendant plusieurs années et se rendent à Cochin, à la côte de Coromandel, ou autres lieux de l'Inde, afin d'accroître leur bien-être. » (StavoRiNUS, Voyages, etc., vol. II, ch. i, p. 6.)

Beaucoup des principaux négociants et armateurs à Bombay et à Surate étaient des Parsis. Les autres s'adonnaient aux arts mécaniques et travaillaient dans les diverses manufactures et tissages ; les meilleurs charpentiers et constructeurs de navires appartenaient à leur caste. Leur nombre,

^ Son fils Kharshedji, mort en 1852, à l'ôge de solxante-dix-sept ans {Parscc Prahàsh, p. 602), accrut ses affaires (assurances maritimes) et les étendit jusqu'en Chine où il envoya son fils en 1815. Ayant éprouvé des revers, lors de Tincendie de Surate (1837), il se livra aux recherches littéraires et à l'étude de la religion Koroastrienne où il conquit une juste autorité. 11 savait le Persan, le Zend et le Sanscrit; sa bibliothèque de manuscrits orientaux, détruite par Tincendie de 1837, était réputée une des plus belles de l'Inde. Cinq de ses fils se mirent au service de TAngleterre; l'aîné, Fardunji,futle premier à établir dans la ville de Broach une salle de lecture et une société scientifique (ScicrUific MaUah). — Un descendant de Kohiyar, M. Jehangirsha Kohiyar, fut promu à remploi à!Assisfant Sccrcianj du Gouverneur de Bombay, emploi que n'avait jamais encore occupé un natif de Tlnde. Il mourut à Londres, en 1892, dos suites d'un travail trop assidu.

à Bombay, à la fin du dernier siècle, s'élevait à vingt mille familles. (Forbes, Oriental Memoirs, vol. I, p. 110.)

Forbes nous dit plus loin que les plus jolies villas et les plus beaux jardins n'appartenaient plus aux Mogols et aux Hindous, mais qu'une partie de la propriété foncière, aussi bien hors de la ville que dans les districts voisins, était entre les mains des Parsis. Actifs, robustes, entreprenants, ceux-ci donnaient un très appréciable concours à la Compagnie des Indes qui les protégeait et les estimait. D'ailleurs ils ne se mêlaient jamais des affaires du Gouvernement ou de la police extérieure du pays où ils s'établissaient; mais, peu à peu, en silence, ils amassaient de largent et obtenaient eu retour l'influence qui s'attache habituellement à la fortune, quand elle est loyalement gagnée. {Oriental Memoirs, y o\. III^ pp. 411-412.)

A côté des chances de ce vaste commerce et de ces entreprises qu'affrontaient seuls un petit nombre de privilégiés, la masse de la communauté se livrait à des occupations diverses. « Ce sont de bons charpentiers et d'habiles constructeurs de navires, consommés dans l'art du tisserand, et, quant à la broderie, ce qu'on peut voir de riches Atlasscs, Battadaars et Jemenawaars est fait par eux, ainsi que les Bastas de Broach et de Naôsari; ils travaillent l'ivoire et l'agate et sont d'excellents ébénistes. » [A new accotent of the East Inclics, by Capt. A. Hamilton, vol. I, p. 161.) Nous verrons bientôt que, pour la construction des navires, ils ne le cédaient en talent à aucun natif et qu'ils allaient être appelés à Bombay pour créer des chantiers. Surate était alors le seul port de la côte où l'on s'occupât de la construction des navires. Or, dans les Docks, la moitié des ouvriers étaient des Parsis ainsi que les inspecteurs et les dessinateurs.

A Broach, à Ankleswar et dans d'autres localités, ils s'adonnaient à la culture du coton pour le compte de VEast India Company.

Surate n'allait pas tarder à décroître \ Bombay avait usurpé peu à peu la prépondérance de la grande ville des Mogols. Depuis Toccupation anglaise et l'installation du Gouvernement (1684-87), elle avait sans cesse progressé '. Voyons-y les destinées de la colonie parsie.

Bombay, vers 1530, sous la domination portugaise, était de chétive importance ; île solitaire, habitée par des pêcheurs et entourée de marais^ elle avait été cédée en 1668 à l'Angleterre comme dot de Catherine de Bragance ; elle n'avait encore que bien peu d'habitants (10.000), et les conditions de la vie n'y étaient pas très tentantes. Fryer,en 1673, nous en donne une description minutieuse, si souvent citée que nous nous contenterons de la résumer.

Le voyageur y voit un mélange confus d'Anglais, de Portugais, de Topa^es^ , de Gentues\ de Maures, de Coolies

' Surate, au XVIII- siècle, avait 800,000 habitants (1797); puis le commerce ëmigra à Bombay, et alors on enregistre un décroissement progressif: en 1811, il n'y avait plus que 250,000 habitants; en 1816,124,406 ; en 1847, 80,000; en 1851, un mouvement ascensionnel apparaît, et nous trouvons 89,505 habitants; en 1872,107,148; en 1881, 109,844 ; en 1802,109,229. Pour l'histoire de Surate, voyez Impérial G a^etteer of India, 2^ Edition, vol. XIII, pp. 132 et suiv. ; quant à son commerce, à consulter : Bruce, Annals of the East India Conipant/, 1810. — Report io iJic secrcianj of State for Imlia in conncilon the Records of the India Office, by F. C. Danvers, etc., etc., London, 1888. — Report on the old records ofthe India Office, tcith supplementary Note and Appendices, by Sir George Birdwood, 2** reprint, p. 1851. (Dédié à Sett FramjiN. Patel, J. P.)

* En 18 10, Bombay avait déjà au nombre de ses habitants 13,155 Parsis, ainsi répartis : Colaba, 114 ; Fort, 9,153; Baherkote, 3,288; Mazagon, 437; Kamatipoura, 52; Parel, 54 ; Mahim et Varli,57. (Parsee Prakdsh^ p. 889, d'après VAsiatic Journal and nionthly Registrar for British India, vol. V, p. 90. 1818.) Pour l'histoire de Bombay, voyez Impérial Ga^etteer of India, 2^ Ed., vol. III, pp. 73 et suiv.

^ Fryer, dans son glossaire, donne l'indication suivante : topascs^ nittsheteers. Au XVII' et au XVI II* siècle, ce nom était employé pour désigner les rejetons A peau noire ou half castes d*extraction portugaise, professant le christianisnie,et les fils d'Européens et de femmes noires (oa Portugaises) de ranginférieur,qu'on avait élevés danslacarrière desarmes.

* Corruption du portugais Gentio « un Gentil », un païen, appliqué

Sous la domination portugaise, les annales des Parsis nous ont conservé des détails sur un nommé Kharshedji Pocha ji Panday qui, en 1665, avait traité avec les Portugais pour fournir les ouvriers et les matériaux nécessaires à la construction des fortifications, dont la solidité est attestée par la durée. {Parsee Prakâsh, pp. 15, 62.) Les Anglais ne les détruisirent que lorsqu'ils les jugèrent insuffisantes et sans utilité.

Dorabji Nanabhai, chef de la famille Patel, figure ensuite comme un des premiers Parsis fixés à Bombay. Il avait quitté vers 1630 le village de Soomari, dans le district de Surate, et il était venu s'y établir. 11 se rendit très serviable aux Portugais dans leurs rapports avec les natifs par sa profonde connaissance des affaires et de la langue portugaise. Il fut ensuite employé par les Anglais qui apprécièrent sa grande loyauté. Les Portugais reconnurent ses bons offices par le don d'une parcelle de terre appelée de nos jours « Cowasjec Patclstreet w, et les Anglais par celui d'un joli bâtiment d'architecture élégante qui subsiste encore et qui est en parfait état de conservation. Les Anglais avaient chargé Dorabji, entre autres missions délicates^ de la perception de l'impôt de la capitation. C'était celui qu'ils avaient établi en arrivant à Bombay. The Boclr/-Taœ était de Rs. 6-1-33 réas ; ainsi, quand un enfant avait atteint l'âge de 13 ans, il était taxe à R. 1 ; celui de 14 à Rs. 2, el une roupie y était annuellement ajoutée jusqu'à, l'âge de 18 ans ; après quoi, tout individu payait ses Rs. 6-1-33. Les hommes fatigués et les garçons au-dessous de treize ans étaient exemptés de cet impôt.

Dorabji Nanal)hai mouruten 1688. {Parsee Prakâsh, p.l9.) Son fils Rastamji lui succéda dans ses fonctions. Il acquit une grande réputation par sa belle et vaillante conduite, lors de l'attaque de Bombay par le Sidi de Janjira (1692)*

^ Nom (l'un petit état natif sur la côte à 44 milles aasud de Bombay; le port et la ville sont situes dans une petite île à l'entrée du détroit de

après la peste qui avait éclaté dans Tîle ; le Sidi fut repoussé, grâce au courage et à la présence d'esprit de Rastamji. Le gouverneur anglais joua un rôle assez secondaire; pendant trois jours le Parsi assuma toute la responsabilité do la défense et de l'administration de la ville, et sans lui les choses auraient sans doute mal tourné pour la Compagnie. Ce furent les débuts de celle-ci dans Tart de la guerre. (Parsee

Pra/{'ds/i,p.20.)Enrécompensed'unserviceaussi considérable, Rastamji reçut le titre héréditaire de Palel de Bombay, et sa famille garda jusqu'en 1833 la perception de la Body-Tax. On le plaça aussi à la tête des Pêcheurs à l'aide desquels il avait formé la milice qui lui avait permis de chasser le Sidi^ et on lui donna le droit de juger les différends civils ou religieux qui s'élèveraient dans la caste. Le 12 avril 1763, Rastamji Dorabji Patel mourut à l'ûge de quatre-vingt-seize ans. (Parsee Prakàsh, p. 44.) 11 avait épousé une Iranienne, Firoza, venue à Bombay dans des circonstances qui méritent d'être rapportées. {Parsee Prakâsh, p. 110.) Le père et la mère de la jeune fille (Shiavaksh bin Dinyar et Feerangeze), ayant été obligés d'embrasser l'Islam à cause des persécutions qui sévissaient alors, avaient élevé en secret leurs deux filles dans la foi zoroastrienne, espérant qu'une personne charitable les emmènerait un jour dans le Guzerate rejoindre leurs coreligionnaires. La chance voulut qu'un voyageur allemand traversât la localité : c'était un honnête honmie, et le père n'hésita pas à lui confier ses filles. L'une d'elles devint la fiancée, puis enfin la femme de l'Allemand ; la seconde trouva asile à Bombay chez le digne shop-keeper Bhikhaji Beramji Panday et épousa Rastan)ji Dorabji. Sa sœur, emmenée en Europe, y vécut de longues années, heureuse et respectée au milieu de >a famille chrétienne.

Hajpouri. Le Sidi (hind.), Siddhi (mahr.). Saii/id (arabe) en est le chef ; ce titre a été donné à des musulmans africains qui avaient pris du service sous les rois du Deccan. Le Sidi s'appelait alors Yakout Khan, et tenait l'Ile pour lo compte d'Aurengzeb.

3Sf> ANNALES DL" MUSÉE GUIMET

Ivava>ji Raîtamji hérita de tous les avantages de la Patelslu'i/ dont avait joui son père. En 1775. le gouverneur Hornby lui donna une n>l>e d'honneur ou A-A/7a/. A cette époque le gouvernement avait beaucoup de difficulté â effectuer le transjH>rt des tnoupes. et ce fut à Kavasji Kastamjiquefut confié le s*>iii de fournir des bateaux |X)ur le senicc public ; plus tard. quand les An^hiis prirent Thana et Bassein au Sardar nialiratle Ra^runalh Rao Dada Saheb, c'est encore à lui qu'on s'adressa i>*)urêiablir à Tli:nia une petitecolonie deses coreliLrionnaires ; il v Ijâlit même à ses frais un sanctuaireet des édifices utiles. Aucun Parsi ne |K)uvait aller à Thana sans un laissez- passer de Kavasji *. A Bombay Khetwadi , il construisit en 1T7G un grand i-ëservoirqui fut réparé en 1834 par les membres de la famille Patel, et à partir de ce moment le Gouvernement en prit Tentrelien ;i sa charge. La rue de Bombay, dans le Fort « Kavasji Patel Street » fut nommée d'après lui. Kavasji mourut en 1799. (Parsee Prakàsh, p. 87.) Son fils Dorabji continua les traditions de la famille*.

^ Patel ih\nl.): Pat il {mihr.}, chef d'une localité exerçant le contrôle sur toutes les affaires et servant d'interracdiaire entre les fonctionnaires du gouvernement et les natifs. Ce litre semble avoir été spécialement en usage sur les territoires ayant appartenu ou appartenant aux Mahrattes.

* Voici un spécimen dun laissez- passer qui est conservé dans les archives de la famille Patel :

« To Andreic Rainsaij, Esq,

Sir. — Pleasc to permit to pass the bearcr Hirji Parsi going to

Thana.

I ain. Sir, Yotir most obcdt. humble Serct,

(Signed) Kavasji Rastamji Patel.

Bombay, 18th. Feb. 1775.

' La famille Patel a toujours tenu un rang élevé à Bombay. Voyez: The Parsre Pa tells of Boinban, their sercices to the british gotcrnment, />// Bomanjee Bijramjee Patell^ Bombay. 1896. (For private circulation only). — Hirjibhai Hastamji Kavasji Patel, un des plus riches négociants de Chine, si bien connu dans les meilleures sociétés de Londres, était le dernier des membres éminents de la famille Patel;

Nous avons vu que Kharshedji Pochaji Panday est le premier Parsi établi à Bombay sous la domination espagnole dont le nom soit parvenu jusqu'à nous. Il avait été chargé de fournir les matériaux et les ouvriers pour la construction des murs de l'enceinte fortifiée. Rasée il y a trente ans, cette enceinte a laissé son nom à une partie de la ville (Fort), et sur l'emplacement des remparts s'élèvent actuellement les beaux édi fices de l'Esplanade. Depuis le XVIl* siècle, les Parsis se sont volontiers adonnés à un genre d'affaires

qui convenait parfaitement à leur activité et à leur caractère ^ Entrepreneurs de travaux ou pourvoyeurs des armées

il est mort à Londres en 1877. Il n'y a pas de représentant direct de la famille Patel,maiâil y a diverses branches; ces branches ont pour chefs: M. Rastamji Mervanji Patel, 2* juge à la Small Causes Court; M. Bomanjee Byramjee Patell, auteur de la Parsee Prakclsh) M. Sorabji Framji Nasarvanji Patel^ mort en juillet 1894. Ce dernier était le flls du vénérable Framji Nasarvanji Patel qui a pris une part si active à la Parsi Laïc Association^ à la Pcrsian Zoroastrian Amélioration Societij et à la Parsi Girls* School Association. Framji N. Patel avait une réputation méritie de bonté et de libéralité et était apprécié do tous ses concitoyens. Il a doté Bombay des Victoria Gardens. Il a été membre du Législative Council pendant l'administration de Sir Seymour Fitzgerald.

Voy. pour ces trois branches Muinbai-no-Bahar^ vol. I, pp. 249-275; 403-424 ; 517-520.

* Lors delà construction des chemins de fer, plusieurs Parsis furent employés comme entrepreneurs et s'y distinguèrent. L'un d'eux, Jamshedji Dorabji, m«4ite une mention spéciale. Au moment des soumissions pour l'entreprise de la première section duGreat Indian Peninsula Kailway de Bombay et Thana * (1850), Jamshedji se présenta. 11 y avait de gros risques à courir, et la Compagnie déclina l'offre d'un natif. Celui-ci ne se découragea pas, et sans succès encore il se présenta pour la seconde soumission ; enlin la troisième fois il réussit, et quoiqu'on dit partout que c 'était une entreprise au-dessus de ses forces, le travail fut livré en son temps et dans des conditions exceptionnellement favorables. (Voy. Parscc /^•«Af^s^, p. GJ3.)

* Le sysièraeactueldesconiiuuiiicatioris parla voie ferrée remonte à l'administraiioii de Lord Dalhousie.(Voy. ///i/*. Gaj.o/7rtc/<a,2<J Ed., vol. Vl, pp. 5-15 et suiv.) Le projet de la première ligue de chemin de fer est dû âSirMacdoiiald StepbensoQ (1813) qui, plus tard, prit uue part active à la formation de VEast

{contractors), ils ont déployé la même intelligence et le même zèle dans les deux emplois; d'ailleurs^ faute de concurrence, ils y amassaient de grosses fortunes, bien que

les risques fussent grands, et que les difl5cultés et les dangers ne manquassent pas pour le contractor. Voici ce que nous dit M. B. B. Patell à ce sujet : Pour obtenir la fourniture des articles utiles au Gouvernement, il fallait passer des marchés (contracts). Les Parsis furent les premiers à obtenir ce monopoleà Bombay, et c'est ainsi qu'ils acquirent aussi bien le privilège de faire rentrer les impôts que de pourvoir aux besoins des officiers, de construire des édifices l)ublics, d'amener û Bombay les bois de la Côte Malabare, de procurer des bateaux pour le transport des troupes, de l'eau potable aux officiers, des /)a//iïs (palanquins), des bœufs, des serviteurs, des coolies, des vêtements, des uniformes, des vivres cUix équii)nges des navires marchands, etc. Or il n'y avait encore ni chemins de fer, ni télégraphes, ni moyens de transport; pasd'autres voies de communication que des routes mîil entretenues et ])eu sûi'es. Les Parsis furent ainsi amenés à recourir à une organisation spéciale, celle des shops ou bouticiues. Par le fait, c'est l'humble origine du commerce des Parsis avec l'Angleterre. Les affaires se firent d'abord

sur un pied tout modeste. Les exportations anglaises consistaient surtout en liqueurs el en spiritueux destinés à la consommation des Européens\ Au XVIII*^ siècle, la Compa-

^ Les Jasavalas, les Pochajis, les Pantliakis^ etc., ont amassé de grosses fortunes dans ce commerce. Certains faisaient aussi la banque; l'un d'eux, Bliikliaji Beramji Panday, reçut le nom de honcsi shophccpcr des odiciers anglais et des Européens avec lesquels il était en relation d'affaires.

Ifulian Railirai/ Conipanif; mais des difficultés financières en relardèrent rcxecution. C'e>i à lU)inba\ (I6ô0) que fut commencée la première ligne. qui fut ouverte ju>qu';i Thaiia en \Sb:i Les natifs soni maintenani ingénieurs, s'ds le veuleui. ci non plus simpleniiiiit co/irrafro/^-. Voy. pour l'èiat actuel dos chemins d.^ fer : Stntcmcnt crUihitintf thc moral and material pro- 'jrcs6 and condition o/India durinj t/io ycar 1804-95, etc., pp. 106 et suiv.

gnie des Indes était à la tète d'un commerce très actif entre l'Angleterre et l'Inde. Les marchandises importées étaient déposées à l'entrepôt, et à la fin de chaque semaine on les vendait aux enchères. Les marchands les achetaient et les revendaient en détail aux boutiquiers. A Bombay, dans la rue appelée Angres (english) bazar, on pouvait voir de longues files de boutiques destinées à cette vente au détail et qu'on appelait Europe shops. Les marchands Parsis qui connaissaient les besoins des Européens y réunissaient les articles les plus demandés. Les officiers de terre et de mer se déchargeaient de mille soucis secondaires en donnant aux shop-keepers des ordres promptement exécutés. La création des lignes de bateaux à vapeur et Touverture des voies ferrées ont porté un coup fatal aux shops et à leurs propriétaires.

On comprend que ce commerce d'entreprise et de détail favorisa singulièrement l'extension de l'influence commerciale de la communauté. Au commencement du siècle, nous trouvons les Parsis à la suite des armées anglaises, lors des guerres des Mahrattes \ puis peu à peu dans Tlnde-Supérieure, le Sind, le Radjpoutana et le Bengale. En 1838, pendant la guerre d'Afghanistan, une maison parsie gagna une fortune considérable à ouvrir des « shops » sur tout le parcours des troupes anglaises. D'autres n'étaient pas aussi favorisées .Le fait suivant nous éclairera sur la manière dont se faisaient ces transactions. (Parsee Prakâsh, p. 401,

^ (( Kharshedji Manakji Sbroff was the great commissariat contractor to the Bombay forces towards the close of the last century, when the British were battling with political annoyances with empty coffers. » Briggs, op, cit., pp. 94-95.

Voy. Parsee Prakâsh, p. 452. Kharshedji Manakji Shrofif moamtà Tâge de 81 ans, le 7 mai 1845 ; il était le plas jeune des fils de Dorabji Sbroff; il fut placé chez M. Alexander Ramsay, de VEast India C*; en 1784, il alla avec son patron à Surate où il resta pendant deux ans et revint faire le commerce pour son propre compte; il fit construire un vaisseau appelé le Ramsay. Â partir de 1792, il commença à accepter

16 novembre 1842.) Quand les troupes furent envoyées à Caboul en 1839, la raison sociale de Jehangirji etNasarvanji Jasavala, à la demande de Sir Alexander Burnes, se hasarda à expédier des marchandises dans cette région sous la garde de deux de ses agents, Ardeshir Jijibhai Mookadam et Burjorji Nanabhai Billimoria. Les deux Parsis, non sans difficulté, ouvrirent des « shops » à Sucker, à Jalalabad et à Caboul. D'après les ordres de Sir Alexander Burnes, on expédia à Caboul des marchandises pour une valeur déplus de 35,000 roupies; elles traversèrent facilement le Khyber Pass, mais en octobre une révolte avant éclaté à Caboul, elles furent arrêtées non loin du Peshbolak Pass, et les Anglais ayant rétrogradé, elles tombèrent entre les mains des ennemis. Bien que les Anglais ne fussent pas responsables de ces pertes, la maison de commerce adressa au Gouvernement une pétition dans laquelle elle demandait qu'elles fussent comprises dans le montant des indemnités de guerre.

La pétition ne fut pas prise en considération, quoiqu'elle eût été chaudement appuyée par le Col. Melvill, military secretary du Gouvernement à Bombay.

Avec des alternatives de profits et de pertes, les Parsis augmentaient rapidement Taire de leurs relations extérieures. Au XVIIP siècle, ils trafiquaient avec la Côte Malabare, le Bengale et la Présidence de Madras, et ils avaient pour ainsi dire le monopole du commerce dans ces régions, bien que le nombre de ceux qui abandonnassent le

des fournitures pour le compte du Gouvernement. En 1800, sur la recommandation du surintendant de la marine, M. Henry Dundas, il lui fut adjugé pour vingt ans raffrêtement des bateaux du port. La même année, il passa un marché pour la distillation et la vente des spiritueux. En 1801, comme associé deDorabji Rastamji Patel,il obtint l'adjudication des fournitures de la poudrière de Mazagon. En 1803, le MUitdru Bo(trd de Bombay lui donna une autre fourniture de riz, de (ht/, de f/hcr, etc.. et d'ellets pour les troupes. Kharshedji Manakji était membre du Panchayet Farsi et trustro de ses fiinds, (Voy. supra, p. 265.)

Guzerate fût encore restreint. La concurrence étant pour ainsi dire nulle, les bénéfices étaient énormes; souvent on gagnait cent pour cent sur une affaire ! Avec un roulement de fonds aussi considérable, il fut facile aux Parsis d'étendre leur commerce et d'ouvrir de nouvelles branches. C'est ainsi qu'ils se tournèrent vers la Chine qui devint promptement pour eux un débouché excellent. Là encore, ils firent des affaires qui rapportaient des bénéfices sérieux ; un seul voyage permettait de doubler les avances, et sur une seule balle de coton on réalisait Rs 200 (50 taëls). D'après M. B.B. Patell,les Hong merc/iante prêtaient leur concours aux Parsis. Dès que la saison des affaires était venue, les négociants parsis arrivaient avec des cargaisons de coton^ d'opium et autres marchandises; la saison finie, les navires repartaient avec du fret, et les armateurs avec de gros

bénéfices.

Les Parsis ne s'établirent pas tout d'abord en Chine d'une

manière permanente; leurs affaires réglées, ils quittaient Canton, Amoy ou Macao et revenaient à Bombay ; plus tard, ils eurent des comptoirs à Penang où les négociants chinois venaient trouver les agents de Bombay. Hirji Jivanji Readymoney, originaire de Nausari*, semble être le premier Parsi qui ait fondé une maison en Chine (1756). Il était venu à Bombay dès 1717 avec ses deux frères Mancherji et Temulji. (Voy. Mumbai-no-Baharj p. 458-459.) Mancherji dirigea la maison de Chine après le retour d'Hirji à Bombay. Les frères possédaient plusieurs navires, l'un appelé « Hornby » du nom du gouverneur, et l'autre « Royal Charter ». Le fils de Mancherji, Sorabji, continua le commerce de son père et de ses oncles et s'associa avec Mohamed Ali Bin Mohamed Hussein Rogay. Il se fit une grande réputation de charité en nourrissant à ses frais des

^ Le surnom de Readymoney (argent comptant) fut donné aux trois frères à cause de leur grande fortune et de leur empressement à avancer de Targent à ceux qui leur en demandaient.

milliers de personnes pendant la grande faminedu Guzerate. Dès 1790, les négociants parsis établis à Canton avaient acquis une position solide. Le 6 mars (voy . Parsee Prakâsh, p. 71), leurs représentants envoyaient un mémoire à l'agent de VEast India C** résidant en Chine pour se plaindre d'un certain Hong merchant. Nous allons voir par un document curieux (une lettre écrite de Canton en 1772) quelle position était faite alors aux nations étrangères établies dans le Céleste-Empire'. « Elles jouissent de cet avantage plutôt à titre de faveur qu'à titre de droit réel; elles n'ont aucune permission expresse du Gouvernement qui constate leur résidence, qui assure leurs droits. Elles ne sont comptées que comme des Étrangers que la loi tolère et auxquels elle n'accorde que très peu ou pour mieux dire aucune portion; elles n'ont aucun droit réel à la justice distributive ; asservies aux Lois générales, si elles ne troublent pas l'économie, la tranquillité est leur partage ; mais si quelque malheur inopiné heurte, nous ne disons pas les Lois fondamentales, mais les usages ou la coutume, c'est alors que les lois déployent toute leur rigueur et qu'elles paient cher un instant de repos; resserré dans les limites les plus étroites, comment faire valoir sa cause, réduit à traiter avec un petit nombre de négociants (les hanistes) *, comment élever la voix, soit pour se défendre, soit pour réclamer la justice; pour se faire entendre des Tribunaux, il faut se servir du chef de l'an-

' Voy. Henri Cordier^ La France en Chine au XVIIP siècle, vol. I, p. 9. Pour les rapports de la Chine avec les puissances européennes, voyez (Jrande Encijclopcdie, article Chine, p. 103 et suiv., et Co/i^ac^« qf China icilh foreif/n nations by Rehatsek^ Calcutta Rccicœ, vol. LXXIX, n« 158, oct. 1884.

* L'empereur de Chine accordait le privilège exclusif de commercer avec les Européens à un certain nombre de marchands qui répondaient au chef de la douane chinoise de tous les individus arrivés en Chine. L'assemblée de ces douze marchands dits hanistes en français, hong vicrchants par les Anglais, présidée par le chef de douane (Hou-Pou), se nommait Co-hang. Leur monopole commença vers 1720-30, et cessa au traité de Nankingen 1842.

cienne Compagnie Chinoise d'interprètes qui malheureusement ne sont que trop souvent les avocats vendus au despotisme et qui pour le plus léger intérêt déguisent et trahissent la vérité. »

Le Hong merchant dont se plaignaient les pétitionnaires devait à leurs patrons de fortes sommes pour des affaires faites sur les cotons. Des réclamations réitérées n'avaient amené aucun résultat. Or les commis parsis avaient des ordres stricts de leurs chefs qu'en cas de contestation ils ne prissent aucune mesure sans en référer à l'agent de VEast India C** résidant en Chine ; ils réclamaient donc à ce dernier la permission de poursuivre le Chinois devant la Cour du mandarin. La pétition était signée par 4 Parsis et 3 Musulmans \

Le commerce entre l'Inde et la Chine resta entre les mains des Parsis jusqu'en 1842, ainsi que nous l'avons dit supra, p. 364. A partir de ce moment, les Juifs de Bombay entrèrent en ligne et firent concurrence aux Parsis '.

* Nous voyons des Parsis figurer dans diverses pétitions adressi^s au Gouvernement anglais, par exemple, le 2i décembre 1830, pour se plaindre qu'on ne permettait plus aux marchands d'entrer, comme jadis, à Amoy» à Nimpo, à Chooso et aux lies Formose et que, seul, Canton leur restait ouvert ; puis, en décembre 1812, pour faire connaître à Sir Henry Pottinger les mauvais procédés des autorités chinoises vis-à-vis des marchands étrangers, au grand détriment des relations commerciales \

* Les Parsis sont connus en Chine dans les ports de Canton, d'Amoy, de Shang-haï et de Fouchoow sous le nom de irJnte-hoads prtroii et résident surtout à Hong-Kong, à Amoy, à Canton et à Shanghaï, mais c'est à Canton qu'ils sont le plus nombreux. — M. Hormusji Naorozji Modi est le principal négociant parsi de Chine ; sa famille habite Bombay. H a prêté son concours au développement du commerce français dans le Tonkin ; en récompense de ses services, il a été décoré de la croix d'Annam (1892). M. Modi est directeur de la Compagnie pour

' Pour le commerce actuel entre Bombay et la Chine, voy. Tintéressante brochure de M. J. N. Tata qui, en mai 188'), faisait valoir le grand avantage de la création d'une ligne de bateaux pour faire concurrence à la P. and O. Compaq ny qui avait le monopole des transports : The carrijing trade beUceen Bombay and China,

La diminution des affaires avec la Chine obligea ces derniers à se reporter sur des points où ils avaient déjà des établissements. Dès le XVIII^ siècle, on les trouve en Birmanie à Pegou \ à Rangoon et à Moulmein, en Arabie * à la Mecque, à Djeddah et à Mascate. Les débouchés avec la Malaisie offraient aussi de sérieux avantages ; en rapport avec les princes de Calicut^ de Cannanore, d*Alpai, de Travancore et de Tellichery, ils faisaient le commerce des ëpices et du bois de santal. Le Rajah de Mysore confia même l'administration de ses revenus commerciaux à une maison parsie de Bombay qui, pendant un siècle, trafiqua

avec riman de Mascate.

L'art naval touche de près à ces questions purement commerciales ; n'est-ce pas à lui qu'est dû le succès des entreprises lointaines? N'est-ce pas à la solidité et à la célérité des vaisseaux que l'armateur confie ses biens et ses

Texploitation des mines de charbon du Tonkin, avec MM. Dorabji Naorozji et Dinsba Naorozji. Il s'est créé les relations oommercialea les plus étendues et possède une grosse fortune ; il a engagé plus de 401akh8 de roupies dan s les minesdu Tonkin. Ses débuts ont été modestes ; quand il est venu en Chine, il était simple commis d'anMarwari, et c'est à son activité et à son intelligence qu'il doit sa position brillante.

Comme maisons parsies établies en Chine, citons celles de MM. Hormusji Merwanji Mehta, de Sorabji Dhanjibhai Sethna, etc.

* Un nommé Banaji Limji, ancêtre de la famille Banajl actuelle, originaire du village de Bhagvadandi près de Surate, alla le premier en Birmanie au commencement du XVIII* siècle. Son petit-fils, Dadabhai Beramji, est le premier Parsi qui se soit rendu à Calcutta pour des affaires commerciales.

' Le premier Parsi qui soit allé en Arabie, Ratanji Manakji Entî, né en 1733, mort en 1804 (Parscc Prakâsh, p. 99), visita la Mecque et Djeddah ; de retour à Surate, il fit un commerce considérable avec ces localités. Il bAtit un dokhma à Soomari, près de Surate (consacré le 23 nov. 1803)^ et un granid Dhnrmshala pour les Parsis. 11 se distingua par ses largesses, lors de la grande famine qui désola le Guzerate (1790). A cette époque, une nouvelle roupie étant introduite dans le pays, Ratamji en obligea le cours, en refusant toute autre pour l'achat des grains, ce qui lui fit donner le surnom d'Enti, obstiné, et les nouvelles roupies furent connues à Surate, sous le nom à'Entishai,

espérances de fortune? Les Parsis allaient également acquérir dans cette branche d'industrie une place aussi honorable que distinguée.

Les anciens voyageurs avaient enregistré leurs qualités comme charpentiers {Bhansalt) et constructeurs de navires (wadia). Beaucoup étaient employés dans les chantiers de Surate (sw/?ra pp. 380-81). C'est un Parsi qui, au XVIII® siècle^ eut l'honneur de créer ceux de Bombay, et c'est jusqu'à nos jours un de ses descendants qui a rempli le poste de master-buitder des Docks de Bombay, La famille Wadia a ainsi fourni depuis l'aïeul Lavji de Surate jusqu'à Khan Bahadur Jamshedji Dhanjibhai, le dernier master-builder, une dynastie d'hommes laborieux, intègres et intelligents, qui tous ont marqué dans les annales de la Présidence.

Un rapport de M. Money, « Super intendent » de la marine pour le Gouvernement de Bombay (28 septembre 1810), nous donne des détails sur l'origine de cette intéressante famille.

Avant 1735, il n'y avait pas d'Arsenal de la marine k Bombay. Surate était le seul endroit de la côte, peut-être de l'Inde entière, où l'on construisait des navires. Cette annéelà, M. Dudley, master-attendant , fut envoyé à Surate afin de commander au constructeur Dhanjibhai^ pour le compte du gouvernement de la présidence de Bombay, un navire qu'on appellerait The Qaeen,

M. Dudley fut si satisfait du talent et de l'habileté du constructeur Lavji Nasar van ji qu'après le lancement il n'hésita pas à lui demander de venir s'établir à Bombay, où le gouverneur avait le projet de créer un chantier; mais le jeune homme^ fidèle à ses engagements, ne voulut céder aux sollicitations de M. Dudley qu'autant que son patron lui

^ Dbanjibhai n'appartenait pas à la famille des Wadias. La Parsce Prakâsh, p. 32, nous dit qu'on ne peut connaître le nom de son père ; toutefois on croit qu'un certain Dorabji Shabanhora de Surate était un ancêtre de Dhanjibhai.

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Jarn-^li^îdji Bamanji eut Thonneur d être chargé par l'Arnjfauf/' <\(: la construction de vaisseaux de guerre. Le riiwUi: ;ifniral Sir Thorna?^ Trowbridge, qui commanda pend;inf. qu'îlqiK; tcrnps l'e-cadre anglaise de l'Océan Indien, avait ufM; a-.-,^!Z pi^ttic opinion des constructeurs du Bengale

' Mort <rri \7.)t, l*iirHrr l'rffhfs/i, p. 75. ' Mort, t'u I7ÎHI, ravBCC f'roMôsh, p. 72.

en accorderait la permission. Le consentement du maître fut enfin donné en 1735, mais avec la plus grande difficulté. C'est alors que Lavji arriva à Bombay avec quelques maîtres charpentiers et qu'il choisit pour l'emplacement des chantiers une petite partie de l'Arsenal actuel, occupé par les logements des principaux officiers de marine, l'habitation des Lascars et la prison.

Si les avenues qui y donnaient accès rendaient le chantier un peu trop accessible au public, d'un autre côté la présence des officiers offrait des garanties de sécurité à l'établissement futur. Quand les ateliers eurent pris de l'extension, le Superintendent de la marine proposa la construction d'une forme sèche. Le Gouvernement ayant accédé à la demande, Lavji parvint à l'établir pour la somme modérée de 12 mille roupies.

Lavji, aidé de ses deux fils Manakji et Bamanji, donna un grand essor à la construction navale, et la création d'un nouveau Dock fut encore jugée nécessaire en 1760.

La réputation du constructeur parsi était solidement établie; les louanges et les témoignages de satisfaction ne manquèrent ni au père, ni aux fils. En 1772, deux ans avant sa mort arrivée en 177^ (Parsee Prakâsh^ p. 50), Lavji reçut des directeurs une règle en argent avec une flatteuse inscription. Manakji ^ et Bamanji', qui lui succédèrent, obtinrent à diverses reprises médailles, Sanads et récompenses, entre autres un Jaghir perpétuel dans l'île de Salcette ; 29 navires étaient sortis de leurs chantiers.

Janishedji Bamanji eut l'honneur d être chargé par l'Amirauté de la construction de vaisseaux de guerre. Le contre-amiral Sir Thomas Trowbridge, qui commanda pendant quelque temps l'escadre anglaise de l'Océan Indien, avait une assez piètre opinion des constructeurs du Bengale

^ Mort en 1792, Par.scc Prakàsh^ p. 75. ' Mort en 1790, Parsee Prakàsh, p. 72.

et des transformations de Tart des constructions navales. En constant rapport avec TEurope. les chefs y envoyaient des leurs pour se tenir au courant des perfectionnements modernes. En 1829 (14 octobre), on lançait le premier steamer construit dans les Docks de Bombay par les soins de MM. Naorozji Jamsliedji et Kharshedji Rastamji Wadia. Lo dernier de cette honorable famille, Jamsbedji Dhanjibhai Wadia, né à Surate le 10 mars 1828, est mort à Bombay le 20 août 1893, à Tàge de 65 ans. Il avait surveillé, pendant le temps de son service dans les Docks, la construction de 42 navires. 11 avait pris une part active à Tarmement des navires qui furent équipés lors des expéditions d'Abyssinie, de Malte et d'Egypte. 11 avait reçu en 1877 le titre de Khan Bahadur.

Grands armateurs, les Parsis appréciaient les innovations dans les moyens de transport ; ainsi c'est à un Parsi, Jijibhai Dadabhai, qu'on doit l'introduction de la vapeur dans la marine marchande ; il possédait le premier steamer qui soit entré dans le port de Surate, aux yeux émerveillés des populations qui n'avaient jamais vu un pareil spectacle \

^ Jijibliai Dadabhai naquit en 1785 et mourut le 12 mai 1849 (Parscc Prnhash, p. 527) ; banquier et commerçant, il acquit une grande influence à Bombay et contribua à l'établissement de trois banques. Il trafiquait avec le monde oriental tout entier et avecl £gypteet TEarope. Il faisait des avances aux planteurs de café et de canne à sucre de la côte Malabare, de Ceyian et de Tile de Bencoolen; il possédait aussi une plantation de café à Ceyian. Pendant vingt ans, il fut membre du Panchayet Parsi. Il a fait de grandes libéralités, et a construit à Colaba un Afjf/àri. 11 a laissé quatre fils, Mervanji, Bamanji, Sorabji et Beramji. qui ont continué le commerce de leur père. Le plus jeune, M. Beramji, a été pendant quatre ans membre du Lcgislaticc Council à Bombay. En 1880, il a donné une somme de 30,000 Rs. pour établir une école de médecine au bénéfice des natifs à Pounah^et il a fondé un dispensaire à Mehmudabad en mémoire de sa défunte femme. Son fils^ M. Nanabhai Beramji Jijibhai, est connu par son zèle pour la chose publique.

C'est un Parsi qui, avec un Français, ouvrit la première corderie à Sim, près de Bombay; mais l'établissement fut fermé en 1800 à cause

On peut s'étonner que, vu cet esprit d'audace et d'aventure, les Parsis n'aient pas pris goût à la navigation elle-même. Tout en se déplaçant facilement et n'ayant pas pour les voyages d'outre-mer la répugnance des Hindous, nous ne connaissons qu'un seul exemple d'un Parsi qui ait eu la vocation de la marine.

Cowasji Shapurji (appelé depuis Captain) entra en 1818 au service de la maison de commerce hindoue Molu Amrebam et fit de nombreux voyages sur la côte Malaise. En 1820 (mars), il acheta le brick Robert Spankey^inugeant 100 tonnes et sorti des chantiers de TE. I. C**. IJ fit pour son propre compte de nouveaux voyages comme capitaine à la côte Malaise, à liangoon, à Maurice et à Calcutta. Nous savons qu'en 1894 un Parsi obtint le brevet de capitaine au long cours ; mais on

nous assure que ce jeune homme est mort peu après avoir repris la mer.

Voyons maintenant quelle position avaient les Parsis dans deux des plus importantes situations d'un port de commerce comme Bombay, celles de Shrojf et de Dubash, la banque et l'approvisionnement des navires.

Jadis Bombay n'avait pas de banques proprement dites. Les Parsis s'approprièrent de bonne heure le genre d'affaires qui les remplaçait et s adonnèrent au Shrqff business. Il y avait un endroit dans le Fort appelé le Parsee Ba^ar où l'on voyait sur des rangées de bancs les Shroffs ^ parsis avec des monceaux d'argent étalés devant eux, monnaies d'Europe et d'Asie aussi bien que de l'East India C**. Les Shroffs faisaient le change séance tenante, accordaient des crédits ou remettaient les fonds. Les affaires se traitaient

de la guerre entre la France et l'Angleterre. Un peu avant, une corderie avait été fondée par un Parsi avec un certain Captain Hamilton ; elle était située près de Bhooleswar, dans Tiie de Bombay. (Pour l'histoire subséquente de la corderie de Bhooleswar, voy. Parsee Pra- L'àsh, p. 701.) ^ Shvoff, changeur, banquier. Ar. Sarraf (Salrafi, sairaf).

particularité curieuse: vers le milieu du siècle des veuves parsies dirigeaient plusieurs maisons d'affaires. On peut ici rendre hommage à Bai Motlibai Wadia qui a administré avec sa mère des revenus immenses, grâce à une intelligence et à un sens pratique absolument remarquables \

rEurope,IaChineetles divers centres du commerce asiatique; il avait plusieurs navires. Généreux et accessible, il nourrit des milliers de familles pauvres pendant la grande famine de 1790. lihkiii des Dharmshalas dans plusieurs localités du Guzerate et éleva un Dohhma à Ankleswar (Parscc Prakdsh, p.13'2); son frère Hormasji était un des Parsis les plus populaires de son temps. On doit à sa générosité la construction du grand Atash-Bchrani, de la secte des Shahanshahis, qu'exécutèrent pieusement d'après ses désirs ses ûls Bamanji, Ârdeshir et Rastamji (1830). Pour la notice biographique d'Hormasji, voyez Parsce Prakâsh^ p. 194; quant à Bamanji, il fut nommé un des premiers Justices o/thc Peace de la ville de Bombay; il était membre du Goccrnmcnt Board of Education^ du Parsi Panchai/ct^ de la Parsi Laio Association, etc. Il fut fait sherij/'en 1859. Voy. le GanJ Nanich publié par M. Muncherji. Cowasji Langrana, le 10 février 1856. {Parscc Prakdshy p. 698, note 6.) ^ Bai Motlibai est la fille do M. Jehangir Nasarvanji Wadia, fils de Nasarvanji Manakji Wadia, petit-fils de Lavji Wadia. M. Jehangir Wadia. comme son père, fut Tagent du Gouvernement fiançais à Bombay. Le roi Louis-Philippe lui témoigna sa reconnaissance pour ses bons et loyaux services. C'était un homme charitable; on lui doit à Gopipura et à Diu.dans chaque localité^une Tour du Silence et un Dharmshala. — Bai Motlibai naquit à Bombay en 1811 et elle perdit son mari, Manakji Naorozji Wadia, en 1837 ; la mort de son père (1843) la laissa avec sa mère, Bai Manakbai, libre d'administrer une immense fortune au profit do ses deux fils, MM. Naorozji M. Wadia et Nasarvanji J. Wadia. Â partir de cette époque elle s'adonna entièrement à la direction des affaires de sa maison. Stricte orthodoxe et fervente zoroastricnne, elle vécut dans la retraite et se consacraà des pratiques pieuses et à des œuvres de charité. C'est ainsi qu elle dotait en 1851 le Temple du Feu, à Nausari, de plus de 20,000 roupies; en 18ô7,elle envoyait 5,(XK) roupies aux Parsis qui avaient souffert lors des émeutes de Broach, et, en 1862, 15,(XX) roupies aux Funds créés pour subvenir aux frais des funérailles des Parsis indigents. En 1863, elle bâtit un temple i(ii/!/àri)ùLBovahay,et,en 1864, elle fournit des subsides aux victimes d'un cyclone à Calcutta; en 1872, elle participait pour 25,(X)0 roupies aux Funds qui servent à défrayer les dépenses des Gàhdnbàrs ; en 1873, elle fondait un dispensaire ; en 1883, elle consacrait 25,(XX) roupies au soulagement des inondés de Surate, lors du débordement de la Tapti. En 1888,1a ville

Pendant la première moitié de ce siècle, les Parsis suivirent leurs habitudes anciennes. Les conditions du commerce, telles que nous venons d'en esquisser les grandes lignes, ne changèrent pas avant 1854. A cette époque, une transformation quasi complète se produisit par l'établissement des manufactures montées sur un pied européen ; cette innovation, due à l'initiative des Parsis, devait influer non seulement sur le modus vivendi des coreligionnaires, mais également sur l'Inde entière au point de vue économique et financier, par la création d'une nouvelle branche d'industrie assez importante et assez lucrative pour inquiéter l'Angleterre et l'obliger à compter avec sa colonie .

Nous allons maintenant mentionner succinctement les commerçants notables qui,pendant ce demi-siècle, ont jeté un si grand lustre sur la communauté; bien que nous ne puissions donner que des détails sommaires, il n'est pas sans intérêt de pénétrer dans la vie de ces merchant princes dont nous verrons se déployer l'activité et la générosité. C'est le commerce avec la Chine qui va être la principale sourcede richesse pour la plupart deces grandes familles.

Nous trouvons d'abord la famille des Dadiseths\ Le fondateur, Dadibhai Nasarvanji Dadiseth, descendait de Homji Beramji, qui était venu de Surate s'établir à Bombay au commencement du XVIlIe siècle. Son père prit son frère comme associé dans sa maison de courtage ; quant à lui, il devint rapidement à la fois un riche armateur et un grand Jaghir-dar, Il trafiquait avec l'Europe et la Chine et possédait de gros navires et des bricks. Le premier, il établit

de Bombay recevait de ses mains généreuses un don princier de 150,000 roupies et 20,000 yards de terre estimés à près de 200,000 roupies pour la construction d'un hôpital pour les femmes et les enfants. EnÛn^ en 1894, ellecouronnaitsalongue carrière de bienfaisance par l'érection à Udwada d'un temple qui a coûté plus de 150,000 roupies et par rapplication d'une somme de 54,000 roupies pour le tracé et rachèvement d'une route entre la ville et la station.

^ Mam6at-yio-Ba/iar, pp. 307-322.

à Bombay une presse à coton dans ApoUo Street, 1760. (Parsee Prakàsh, p. 54.) D'une grande simplicité de manières et d'une inépuisable charité, il nourrit quotidiennement, pendant la famine de 1790, des centaines d'affamés sans distinction de race ou de caste. En 1783, il construisit un Atash'Behram qui porte son nom. Il mourut le 7 avril 1799, à Tàge de soixante-cinq ans. {Parsee Prakâsh, p. 86.) Son fils Ardeshir se montra digne de lui ; en 1805-6, pendant une nouvelle famine, il fit vivre à ses frais près de quatre à cinq mille personnes par jour. En 1808, il bâtit un Temple du Feu en Perse, à Mubaraka, et plus tard un adaran dans le Fort, il Bombay. Ses grandes qualités et ses rares mérites le firent unanimement regretter. Jonathan Duncan, gouverneur de Bombay, en apprenant la nouvelle de sa mort arrivée le 29 juin 1810 {Parsee Prakâsh, p. 117), se rendit à la cathédrale de Saint-Thomas, située en face de la rue où résidait Ardeshir, et ordonna de sonner la cloche pendant le défilé du lugubre cortège.

Quant à la famille Kama\ elle tire son origine de Kamaji Kuvarji, établi au village de Tenu, près de Surate. Kamaji vint à Bombay en 1735, en même temps que Lavji Nasarvanji Wadia, et prit un emploi dans laTrésorerie du Gouvernement. Ses deux fils,Mancherji Kamaji et Edalji Kamaji, s'adonnèrent au commerce avec la Chine, et leurs descendants continuèrent à s'y livrer avec le plus grand succès. La famille Kama est remarquable par son intégrité, sa droiture et sa libéralité. Elle a fourni des citoyens utiles tels que Pestonji Hormasji, le fondateur du Kama Hospital, des savants comme M. K. R. Kama, des hommes dévoués à la chose publique et des femmes mstruites telles que D'^Freany Kama.

Le 26 juin 1855, Mancherji Hormasji Kamaji, Kharshedji Rastamji Kamaji et Dadabhai Naorozji quittèrent Bombay pour aller fonder à Londres et à Liverpool la première maison

* Mumbai-no'Bahar, pp. 588-610.

de commerce indienne, et commencèrent ainsi les relations commerciales entre Tlnde et la métropole\

Vient ensuite la famille Banaji, qui s'est distinguée par sa remarquable activité *. L'ancêtre, Banaji Limji^ était allé à Pégou, ainsi que nous l'avons vu. Framji Kavasji, son arrière-petit-fils, descendait des Dadiseths par sa mère Bai Jaiji. Il naquit en 1767 dans Todd Street (Fort), de parents peu aisés, mais vivant sur leurs terres. 11 reçut une certaine instruction, d'abord chez un Brahmane, puis dans une petite école d'Eurasiens, où il apprit l'anglais. 11 débuta dans les affaires comme Dubash deson oncle Dadiseth et, en 1795, il entra au service de r£'as^//ïrf/aC°. 11 montra de bonne heure de grandes capacités commerciales et ne tarda pas à occuper un rang élevé dans la communauté. Pendant près d'un demisiècle on le considéra comme le négociant le plus éclairé de l'Inde entière. 11 prit une part active aux réformes qui signalèrent l'administration de Mountstuart Elphinstone, et se prononça en faveur de celles qui avaient trait à l'instruction. 11 siégea longtemps comme membre du Board of Education, et chercha à faire pénétrer les idées occidentales

^ Maisons parsies actuellement à Londres : 1* Dadabhoy &, C* (Wool ExcliaTKje) ; 2" D. P. Kama ( Winchester Buildings, Winchester street) ; 3" P. B. Kama {Greshani House^ Broad street) ; 4" Kama, MooUa and C (Palinerston Buildings, Broad street)] 5» J. P. Bhumgara (London Wall) ; 6° Ardeshirand By ranniee {Oxford street). Ces deux dernières maisons tiennent des articles de l'Inde.

La maison Dadabhoy k C est la plus importante ;eUe se compose de MM. Dadabhoy Behramji, à Londres ; de C. Behramji, à Bombay ; de R. Behramji, à New-York ; de P. Behramji de Londres et D.F.Vacha, à Tamatave, à Madagascar, à Antanarivo et à Vatoomadry ; ces messieurs ont des représentants en France, en Allemagne et en Chine, à Aden et à Hodeida, en Arabie, à Massaouah en Afrique et également en Australie et à New-York. Le steamer Helcetia^ qui appartient à la maison, fait un service régulier entre l'Ile Maurice et Madagascar. — M. Dadabhoy Byramjee est venu en Europe comme assistant dans la maison de Messrs Dadabhai Naorozji k C%et il s'établit ensuite à son compte à Liverpool. Voy. Kaisèrè Hind, March 1896 et New-Yorh Press, 22 Junel896.

* Memoirs of the latc Framji Coicasji Banaji, hy his gréai grandson Khoshru Narrosji Banaji. Bombay, 1892.

dans sa propre famille en imposant l'étude de l'anglais à ses filles et petites-filles.

Membre du Panchayet Parsi (1818), Framji Kavasji, de concert avec Naorozji J. Wadia, s'éleva contre les abus qu'il n'était pas arrivé à réprimer et donna sa démission après une éloquente protestation ; enfin, — le premier des natifs, — il soutint ceux-ci dans l'affirmation de leurs droits au gouvernement du pays et figura en tête de la liste des pétitionnaires envoyée à la Chambre des communes par Sir Charles Forbes, le 31 décembre 1829, liste dans laquelle les natifs réclamaient leur nomination comme « Justices of the Peace » et leur admission au grand Jury ainsi qu'aux autres fonctions, tant à Bombay que dans le Mofussil. A sa mort (12 février 1851), toutes les classes, Européens, Parsis, Hindous, Musulmans, se réunirent à l'hôtel de ville de Bombay en meeting public, sous la présidence du Shériff, pour lui élever un monument, premier exemple dans l'histoire de l'Inde du bon accord des Européens et des natifs pour honorer la mémoire d'un natif'. A cet effet, on résolut de bâtir un établissement contenant une salle de lecture, un musée d'art et d'industrie, une bibliothèque, etc., et de lui donner son nom, manière bien noble de rappeler aux générations futures l'homme qui l'avait porté*. L'institution s'appelle TheFramji KacasjiInsUtu(e\

Si maintenant nous voulons énumérer les bienfaits de Framji Kavasji, nous laisserons de côté les charités sans nombre qu'il prodigua autour de lui aux simples particuliers aussi bien qu'aux établissements publics. Contentons-

' Séance da 22 septembre 1852, dans une des salles de TElphinstone Collège.

' Voy. Memoirs ofthc laie Framji Coicasji, etc,^ ch. vu, pp. 58-64, la liste des charités de Framji Kavasji, et chap. viii, pp. 65-66, la construction de la Tour du Silence et du Temple du Feu.

* Voy. Memoirs ofthe laie Framji Coicasji, etc, ch. xvii, pp. 172- 175. La pose de la première pierre eut lieu le 22 février IS^^Jl ^iitVLfbs du soir, près du Framji Kacasji Tank Esplanade, À^âçAith pâtkersett présidait.

nous de citer Térection de la Tour du Silence élevée à la mémoire de sa fille Bai Dinbai (morte le 6 mai 1831), la construction d'un Atash-Behram {Churney Road) à celle de ses bien-aimés parents Kavasji et Bai Jaiji. Ses neveux Karshedji et Rastamji y prirent part. La consécration eut lieu le 13 décembre 1845 et fut faite par le Dastour Janishedji Edalji Jamasp Asana, assisté du Dastour Bezonji Rastamji à qui on en donna la garde. On doit aussi à Framji Kavasji les deux tanks de Kamatipoura qui portent son nom. nies fit creuser en souvenir de la mort malheureuse de son fils Edalji qui périt à son retour de Madras dans le village de Chock, a huit milles de Pauwal, par la décharge maladroite d'un fusil. Il les entretint à ses frais jusqu'en 1831, et prit des dispositions pour en assurer la conservation au moyen d'une rente prélevée sur son domaine de Pavai. C'est dans ce beau domaine, situé dans l'île de Salsette à 18 milles de Bombay, que Framji Kavasji introduisit la culture du coton et du thé; il y planta une grande quantité de cannes à sucre, d'indigotiers et de mûriers pour l'élevage des vers à soie. Sans réussir autant qu'il l'espérait, il arriva toutefois à changer une forêt en un domaine fertile, rapportant deux mille livres par an. Au nombre des améliorations qu'il introduisit on peut compter l'importation de la canne à sucre de Maurice que le Gouvernement de Bombay, avec son aide, chercha aussi à acclimater dans le Deccan et le territoire mahratte'.

De grands revers marquèrent les dernières années de sa vie, attristée aussi par des chagrins domestiques. Bai Bachubai, tendrement attachée à son mari, l'aida à les

^ Pour le domaine de Pavai, voy. Mc/noirs of thc laie Framji Co^rasyï, c^c, eh. V, p. 33-57. Sir John Malcolm le visita le 3 décembre 1830, et Lord Clare, Gouverneur de Bombay, au mois de novembre 1831. Le domaine, à cause des contestations et des litiges qui s!?i^vêrent» ail Jmoment du règlement des comptes de la succession de Fratnjiî^a'Vâ»}!, n'est plus que Tombre de sa grandeur et de sa prospérité.

revenus d'un Mahal (district) appelé Aseri, dans le district de Bassein dépendant du gouvernement du Peichwah. Quand la Compagnie des Indes se substitua à ce dernier, elle leur afferma les douanes du Konkan (nord et sud), ainsi que celles des districts de Pounah, de Sholapour, d'Ahmadnagar et d'une partie de Khandesh. Ils réussirent dans l'administration de ces domaines par la largeur de leurs vues et leur excellent système d'administration. Les Vikajis s'adonnèrent aussi au commerce; lors de leur grande prospérité (1835-45), ils avaient une maison principale à Bombay avec des comptoirs et des correspondants dans chaque ville importante de la Présidence, de même qu'à Calcutta, à Singapour et en Chine. En 1825-26, ils firent entrer à Bombay la première importation de coton du Berar,

importation qu'ils continuèrent malgré des difficultés matérielles de tout genre, sans compter celles que leur

suscitaient les fonctionnaires mômes du Nizam. Les premiers, ils construisirent des presses pour le coton à Khangam et dans les districts cotonniers voisins.

Ils ouvrirent des routes dans les Ghattes, entre les Berars et la Côte Malabare, et bâtirent des ponts pour faciliter le transport des marchandises entre Bombay et le Deccan. Ils ont été, en un mot, les pionniers et les fondateurs du commerce du coton entre les États du Nizam et la Présidence de Bombay ; on peut évaluer les profits de ce commerce pour l'Inde et l'Angleterre à des centaines de lakhs de roupies par an ! En 1830, ils furent chargés de fonder des banques sur le territoire du Nizam par le ministre Rajah Chandu Lai; si bien qu'au bout d'un ou deux ans de rapports constants avec le Gouvernement du Nizam, la raison Pestanji Vikaji d'Haidarabad devint la principale banque du pays. De 1835 à 1845, leurs avances directes à l'État se montèrent à la somme énorme d'un crore et 8 lakhs de roupies (111,080,000) dcQjtorès.^Q 83 lakhs furent versés à la Compagnie des Indes ponfr'COttVrif«4es dépenses des troupes que le Nizam devait

fournir. Pour ia liquidation de ces avances, le prince fit un arrangement par lequel il hypothéqua aux membres de la famille Vikaji les revenus de la vallée desBerars et ceux de la province d'Aurangabad, ce qui montait à près de 33 lakhs de roupies par an, et il lesplaça^ au su et vu du Résident anglais^ à la tête des districts de Belapour, d'Akola,deMekhar,de Parbani et autres de moindre importance. On les autorisa à entretenir une petitearmée, et Ton ditque leNizam reçut d'eux comme de ses autres vassaux l'hommage du Nasarana. La Monnaie à Aurangabad futconfiéeaux Vikajis, et depuis l'arrivée des Parsis dans ces régions il n'y a pas d'autre famille à qui l'État ait permis de faire graver ses initiales sur les pièces ; ainsi une pièce d'argent, frappée probablement à la Monnaie d'Aurangabad, porte celles du jeune frère de Vikaji, Pestanji Merji, et elle est connue sous le nom de la pièce Pestanshai du Gouvernement du Nizam. En 1845, le Rajah Chandu Lai se retira, et à partir de ce moment commença le déclin de la famil le Vikaji et finalement arriva la banqueroute de la maison de banque. Le nouveau ministre proposa le règlement du compte de Vikaji Merji qui, à cette époque, s'élevait à 37 lakhs de roupies à raison de 5 annas de perte sur chaque roupie. Cette proposition n'ayant pas été acceptée^ lePeshkar Rajah Rambax fit placer sous le séquestre les provinces qui avaient été jusqu'alors hypothéquées à Vikaji Merji et à son frère. Ceux-ci présentèrent des pétitions au Nizam, en appelèrent au Gouvernement de l'Inde et à la Cour des Directeurs, enfin, en dernier lieu, au Parlement anglais ; tout cela sans rcsultîU. Les autorités anglaises refusèrent de donner leur concours, en s'abritant sur ce que, quand les sujets du Gouvernement britannique avançaient de l'argent aux États natifs, ils le faisaient à leurs risques et périls, et qu'elles ne pouvaient se départir de la règle qu'elles s'étaient faite de ne i)us intervenir au sujet de la revendication de ces droits sur lert^âirvcjJi^eînJînt du Nizam ; il est juste de dire que ce gouvcrnbmènt,dû chef de son dernier ministre, Sir Salar Jung,

répara de son mieux ces actes d'injustice en donnant des postes de confiance à divers membres de la famille et en faisant provision, en leur faveur, de fortes sommes sur la Trésorerie.

Le Gouvernement de la Compagnie des Indes, si Ton remonte jusqu'en 1829, reconnut aussi d'une manière libérale les grands bénéfices dus à l'extension donnée par Vikaji Merji au commerce de la Présidence^ en lui faisant cadeau du village de Parnali, dans le voisinage duquel Vikaji Merji avait construit à ses frais des édifices publics.

Également généreux envers ses coreligionnaires, Vikaji Merji contribua à Térection de cinq Derimhers, à Tarapour, à Belapour, àHaidarabadetà Sikandrabad, de quatre Tours du Silence à Belapour, à Haidarabad, à Sholapur et à Aurangabad, à celle d'écoles, de réservoirs et de Dhar/ns halos pour les voyageurs et les pauvres*.

Avec les Vikajis nous avons pénétré à Haidarabad, en plein pays musulman ; avec la famille Damanwalla nous nous trouverons en possession portugaise. Blukhaji Bharda, le bisaïeul du chef actuel de hi famille, M. Sorabji Manakji Damanwalla, était grand-prêtre de la communauté de Tarapour en 1745-40; à cause de sa fortune et de sa haute position, il fut la victime des déprédations des Pindaris qui, à cette époque, désolaient le pays ; aussi, après un vol important commis par ces pillards, la famille quitta Tarapour et s'établit à Udwada, enfin à Daman. Le fils de Bhikhaji, Beramji, s appliqua jeune encore au commerce; il conquit les bonnes gnices des Rajahs de Mandvi et de Dharampouret prit à bail plusieurs villages, ce qui lui fut une source de fortune. A cette époque, le commerce de lopium venant de Malwa se faisait par Daman. Beramji et,

' Voy. History of thc Vircajl Mchrrji famUij of Taraporc, bj/ D, A. Taraporcaia. Printed at the J. B. Karani's Standard P<ii>ting Press. 1894. — Le représentant actuel de la famille est' M. F/Aniji Rastamji Vikaji, un des principaux barrlstcrs de Bombay.

après lui^ ses fils Bhikhaji et Kavasji devinrent les agents des principaux commerçants en opium de Bombay ; ils avaient plusieurs navires qui faisaient le trafic entre Daman, Bombay, la côte de Mozambique et la Chine; mais bientôt le changement de route dans le commerce de Topium fit perdre à Daman toute son importance. Dès lors Manakji Kavasji s'adonna à l'administration des villages et des terres accordées à sa famille par les Rajahs de Dharampour et de Mandvi et par le Gouvernement portugais. Il concentra entre ses mains un pouvoir administratif et judiciaire sous le contrôle du Gouvernement anglais, avec des thanas et une garde de cipayes arabes et Makranis, tout comme un petit prince natif, exemple très remarquable de l'autorité acquise par un simple Parsi.

Nous arrivons maintenant à Sir Jamshedji Jijibhai, celui d'entre tous les Parsis qui a jeté le plus grand lustre sur là communautéentière. Il naquiten 1783à Nausari, surle territoire du Guikowar de Baroda, de parents pauvres et honorables, et vint tout jeune à Bombay. Il vécut avec son beaupère, FramjiDhanjibhai Bottlewala, dont il était l'apprenti; mais doué d'un caractère entreprenant, à peine âgé de seize ans, il fit un premier voyage en Chine avec un commerçant parsi, son parent (1799). Revenu aux Indes, il reprit bientôt le chemin de la Chine où il fit trois autres voyages. Le quatrième fut particulièrement intéressant et plein d'aventures^ à cause de la guerre qui avait éclaté entre la France et l'Angleterre . Le bâtiment sur lequel il était passager fut capturé par un navire de guerre français ; il toucha successivement au Cap, à Sainte-Hélène, à Ceylan, et de là à Calcutta d'où il revint enfin à Bombay.

Ses grandes capacités ne tardèrent pas à lui faire obtenir sur la place le rang qu'il méritait d'y occuper. Nous passons sur tous les détails de sa carrière commerciale ; cela nous entf^i^erxiit trqp loin.

^cî 'vie 'entière fut la démonstration de la vérité du

proverbe que « rhonnôteté est la meilleure politique )).La fortune le combla et en fit un des hommes les plus favorisés du monde; toutefois, ainsi que nous l'avons déjà enregistré maintes fois pour ses coreligionnaires, ce n'est pas cette fortune seule qui le rendit célèbre, mais l'usage qu'il en fit. Ce ne fut qu'en 1822 qu'on commença à connaître ses œuvres de charité et, jusqu'à sa mort arrivée en 1859, chaque année fut marquée par quelque nouveau bienfait. Bombay, Surate, Nausari, plusieurs localités du Guzerate, Khandala et Pounah, dans le Deccan, témoignent de sa libéralité, de sa philanthropie et de son civisme. Hôpitaux, maisons d'éducation pour les Parsis, citernes, dharmshalas, il n'omit aucun moyen d'améliorer le sort de ses frères ; ainsi on lui doit la chaussée qui relie Bombay à Salsette, des routes, des aqueducs, des puits, des réservoirs, etc.*. Quanta ses charités privées, nul ne saura jamais ce qu'il en répandit dans le

^ Voici Jes principales charités de Sir Jamshedji Jijibhai : Total des sommes données aux Funds du Panchayct pour l'éducation et pour Tentretien des édifices religieux. Rs 7 92 500 Pour le «Sir Jamshedji Jijibhai Hospital x> et divers

dispensaires 6 09 950

Pour des tuyaux, des écluses, des ponts, des chaussées,

des puits, des routes 5 49 675

Au moment de la fondation de la a Sir Jamshedji Jijibhai School of Arts », don au « Grant Médical Collège 0 et à diverses écoles publiques ou privées à

Bombay 2 33 000

Fund pour aider les Européens pauvres, pour soutenir des institutions charitables en faveur des indigents

et des estropiés, aveugles ou boiteux 2 87 000

Aux Funds publics 76 000

Souscriptions diverses 10 000

Aux Ecoles industrielles et pour venir en aide aux insolvables 6 540

Total de ses charités pendant sa vie Us 25 64 665

Charités après sa mort, par testament 1 12 000

Rs 26 76 665 Lady Jamshedji (Bai Avabai) donna 250.000 roupies sur sa fortune personnelle.

secret de son cœur généreux ; elles n'étaient limitées ni par la caste, ni par la couleur, ni par la croyance. Sa réputation de munificence et d'intégrité porta le Gouvernement à lui conférer l'insigne honneur de la « Knighthood », honneur accordé pour la première fois à un natif de l'Inde (10 mars 1842). Les Parsis en furent profondément touchés et lui témoignèrent leur sympathie dans une adresse, accueillant cette faveur comme un heureux présage pour le sort futur des populations indigènesV 11 ne nous semble pas inutile de reproduire ici la dernière partie de cette adresse. On y verra les nobles et généreux sentiments qui les animaient :

« ... Pour rappeler cet événement heureux, nous vous prions de nous donner la permission d'appliquer une somme d'argent que nous avons réunie pour former un fund que Ton désignera sous le nom de « Siv Jamshedji Jijibhai Translation Fund)) et qui sera confié à des Trustées, afin de couvrir les frais de traductions en guzerati de livres européens, anciens et modernes, approuvés par le comité, pour les publier et les distribuer gratis ou à bon marché aux membres de la communauté parsie. »

A ce généreux élan, Sir Jamshedji répondit en proposant à son tour de confier 300^000 roupies à des trustées pour Téducation des enfants pauvres. Nous avons vu supra^ pp. 303et suivv., la fondation de la Parsi Benevolent Institution qui assurait l'instruction aux coreligionnaires indigents; mais Sir Jamshedji avait d'abord pensé aux malades et aux infirmes. C'est ii lui qu'on est redevable du premier hôpital élevé à Bombay. En 1834, un petit hôpital situé non loin de l'Esplanade avait été ouvert par souscription, et le

^ Les lettres patentes furent remises publiquement à Sir Jamshedji Jijibhai par Sir George Andersen, Gouverneur de Bombay. En 1843, le Gouvernement anglais lui fit parvenir un portrait de la Reine entouré de diamants.

En août 1858, la Reine le créait Baronet du Royaume-Uni.

dignité de la Knighthood, qui a pensé remplir ainsi un devoir envers son pays, son gouvernement et ses concitoyens et qui, en souvenir solennel des bienfaits répandus sur lui, a désiré offrir ce don de religieuse gratitude (l'hôpital) au Dieu Tout-Puissant, le père dans le ciel des Chrétiens, des Hindous, des Musulmans et des Parsis, en y joignant une humble etfervente prière à l'effet d'obtenir sa protection vigilante et d'appeler ses bénédictions sur ses enfants, sa famille, sa caste et son pays ! »

Les compatriotes de Sir Jamshedji ne furent pas les derniers à lui témoigner leur respect et leur admiration. Au mois de juin 1856, dans un tneeting tenuà THôtel-de- Ville de Bombav, on vota Térection d'une statue au vénérable Parsi, honneur sans précédent dans Thistoire de l'Inde. Lord Elpliinstone, gouverneur de Bombay, dans un discours éloquent, célébra les charités de Sir Jamshedji et surtout ses qualités d'indépendance et de tolérance. « La vraie charité, disait-il, se fait voir dans la manière de distribuer les bienfaits, tout autant que par leur étendue. Je ne veux pas remonter jusqu'aux époques lointaines où les monastères chrétiens et les viharas bouddhiques étaient remplis d'hommes qui cherchaient à gagner la faveur du ciel en renonçant à leurs biens terrestres pour accomplir ce qu'ils considéraient comme un acte de souveraine charité, et qui tout au moins en était un d'abnégation absolue. Je pourrais également citer les fondateurs de nos grands collèges, les monarques qui ont construit l'hôtel des Invalides à Paris et les hôpitaux de Greenwich et de Chelsea près de Londres. Les premiers ne donnaient de l'éducation qu'à ceux qui ))articipaient aux bienfaits de la même croyance; les autres ne recueillaient que les soldats et les marins, compagnons de leurs guerres. Loin de ma pensée de cherchera amoindrir ces nobles fondations; mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer que les largesses de Sir Jamshedji, sauf la ParsiBenevolent Institution^ s'adressent non seulement aux Parsis, mais aux Hindous, aux Juifs, aux Chrétiens et aux Musulmans ; c'est ce caractère

cVuniversalité qui distingue son inépuisable générosité et cette sympatliie pour les pauvres et les malheureux de toute caste et de toute croyance qui lui a gagné le respect et Tcstime des diverses classes de la communauté*. »

Lady Jamshcdji (Avabai, fille de Framji Bottlewalla) sut se montrer en tout digne de son époux. Elle répandit autour d'elle d'abondantes aumônes et dota la ville de bienfaits sans nombre ; ainsi on lui doit la construction de la chaussée qui relie Bombay à Salsette et qui coûta 157,000 roupies. Chaque année beaucoup de personnes se noyaient en se rendant d'une île à l'autre à cause de la violence des courants, et, en 1841, une quinzaine de bateaux périrent corps et biens à l'époque de la mousson. Ce grand travail fut entrepris et mené à bonne fin sur la fortune personnelle de Lady Jamshcdji*.

Sir Jamshcdji mourut le 15 avril 1859, à l'âge de soixante-' seize ans ; il laissait trois fils et une fille*. Son fils aîné,

^ La statue faite par Marochetti orne riIôtel-de-VilIe de Bombay où elle figure à cûté de celles de Sir John Malcolm, do Sir Charles Forbos et de Sir Bartle Frère.

* Voyez As/nu/d Sadijuni Bamio (femmes vertueuses de l'Asie) par Hatanji Framji Sethna, pp. 143 et suiv., et les beaux vers de M. B. M. Malabari consacrés à Lady Avabai Jamshedji dans le Siti Vinod,

' Voici la généalogie delà famille Jamshedji :

Sir JAMSIIKOJI JUIBiiAl né Ii> 10 juillet l'K\ | niurt le \ô avril 1K.VJ

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