CHAPITRE Il
Maintenant que nous avons délerminé l'existence dans le pays de Lorraine de plusieurs sortes de nobles et les modes de s'élever aux différents degrés de noblesse, 1l nous reste, pour terminer cette première partie de notre étude, à voir dans un dernier chapitre comment se perdait la noblesse.
Noblesse de race et noblesse acquise étaient susceptibles de se perdre l’une et l’autre. Deux causes pouvaient entrainer la privation des privilèges attachés au titre de noble : la mésalliance et la dérogeance.
La mésalliance ne pouvait causer la perle de la noblesse que si elle élait le fait de la femme noble épousant un roturier. Du chef d’un gentilhomme, elle était au contraire un mode d'acquisition pour l'épouse. Le droit noble lorrain, qui faisait du mariage la source la plus pure et la plus féconde de la véritable noblesse, ne pouvait qu'être hostile à toute idée de mésalliance, Aussi, d’après la Coutume du duché, la femme mésalliée perd irrévocablement sa noblesse. Cependant, certaines Coutumes estimant cette règle par trop rigoureuse, ont fait des réserves en faveur de la noblesse de race.
I nous suffit de rappeler le cas particulièrement visé dans les Coutumes de Bar, Saint-Mihiel et de l'Evêché de Metz, entre autres. Ces coutumes posent que la femme suit la condition de son mari, même pendant la viduité, mais que cependant la femme noble, veuve d'un roturier, reprend sa noblesse qui sommeillait durant son mariage et pouvait servir à lui acquérir des fiefs. Nous avons discuté cette prescription, nous n’y reviendrons pas. Mais il nous fut donné de souligner tout ce qu'elle avait de favorable pour la noblesse, et ce point de notre discussion nous aidera à caractériser l'influence de la mésalliance sur la transmission de la noblesse.
Un premier point est déjà hors de doute. C’est qu'en droit, la mésalliance n'agit que sur la condition d'une personne anoblie, et n'a aucune influence sur celle d'une personne noble de race. En fait, elle est soumise à la règle générale de la Coutume. Cette doctrine est confirmée par ce fait que la femme non noble qui acquiert la gentillesse de son mariage avec un homme noble, y déroge en se remariant à un roturier et la perd irrémédiablement, au contraire de la femme noble d'origine, mariée à un roturier dont la noblesse n’est qu'en élat de sommeil, et se réveille au décès du mari lorsque la veuve vit noblement. En général done, la gentillesse de la femme se perdait par la mésalliance. mais celle-ci ne lui faisait pas perdre sa noblesse. Cette règle s'appliquait aussi bien en France que dans la plupart des Coutumes lorraines, Mais dans le duché même,
on s'en tenait à la règle rigoureuse qui voulait que la femme suivit la condition du mari. L'homme noble, en se mésalliant, acquérait à sa femme la gentillesse, mais par une mésalliance, la femme noble perdait d'une façon absolue et définitive sa noblesse. Cependant, même en Lorraine, cette règle ne semble pas avoir toujours existé. C'est ainsi que, avant le règne de Thibaut I, il n'était pas rare, nous apprend Bournon, de voir des filles de gentilshommes s'unir à des roturiers. Ces unions étaient devenues si fréquentes que la classe des nobles de race s’émut grandement, et décida le duc à porter un règlement en vertu duquel la femme noble qui contraclait un tel mariage, était déchue de son raug et des privilèges qui y étaient attachés. Dans chaque famille le patrimoine de noblesse était dévolu à la fille qui s’alliait à un homme de sa race de préférence à sa sœur mésalliée. «... Que si sont deux filles de nobles, lisons-nous dans ce règlement, qui hériteut de leur père, mère ou autre, et qu'une d'icelles ait pris par mariage mari qui soit roturier et ignoble, fiefs si aucun sont, seront à celle qui aura homme de son rang en légitime mariage (1). » Avantce document, il paraît donc certain qu'aucune réserve n'étant faite au sujet de la mésalliance, la femme noble continuait à jouir de ses privilèges de noblesse, bien
(1) Règlement de 1306, règne de Thibaut II, Coupures de Bournon,
Nancy, 1838, p. 16.