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DÉFINITION ET CARACTÈRES

de l’égoïsme des capitalistes et de l'initiative privée d'exercer toute son influence sur l'État et si par conséquent elle est devenue la grande force motrice excitant à l'extension de l'intervention de l'État, on ne saurait prétendre qu’elle pourrait se servir de ce moyen pour réaliser son système... la tâche principale du régime socialiste de l’avenir (consiste) dans la transformation lente de l'État actuel en une organisation sociale qui attribue une place au premier rang à l’organisation syndicale. la critique raisonnée du parlementarisme.… doit être vouée à la stérilité puisqu’ (elle) ne remplace le système qu’elle condamne par aucun système propre au prolétariat, le manque d’un système politique propre prend sa revanche sur l'unité du partiet la force de la propagande... Conformément à ce système (politique de la bourgeoisie) toute action de la social-démocratie est nécessairement plus ou moins én conflit avec nos principes et plus ou moins empreint d’opportunisme. La lutte pour les principes politiques ne peut avoir pour objet que la question de savoir quel système politique la social-démocratie se propose de mettre à la place de celui de la bourgeoisie.» (1)

A ces fortes déclarations de Troelstra ses camarades de la Commission interparlementaire socialiste opposèrent diverses objections :

« Je pense qu’il est impossible de donner une image de l'État de l'avenir » dit M. Vaillant. « Le problème posé par Troelstra est un des problèmes les plus difficiles dont le socialisme ait à s'occuper. » affirma M. Jaurès. (2)

Aïnsi, dans la situation politique actuelle, l’on ne peut demander à aucun parti d'apporter un plan nouveau, complet et définitif d'institutions politiques, économiques et sociales toutes distinctes et différentes de celles préconisées par les autres partis. À défaut de ce critérium d'une netteté et d’une précision absolues, ce qui nous permettra de caractériser et de. classer ceux-ci, ce sera moins leurs programmes momentanés et leurs méthodes, qui peuvent coïncider sur certains détails, que l'idéal plus ou moins clairement conçu et indiqué vers lequel ils

(1) Compte-rendu du Congrès socialiste international de Stuligart, 1907, p. 26-29-32-35.

(2) Réunion de la Commission interparlementaire socialiste, séance du 17 août 1907, compie-rendu du congrès socialiste international de Stutgart,1907, p. 26-29-32-35-41,

tendent, le but plus immédiat qu'ils se proposent d’atteindre; car, un parti n’est ni une discipline politique, ni une simple directive gouvernementale, il doit posséder un fonds vivifiant et fécond de principes et d'idées et c’est d’après les caractères propres de leur doctrine que les partis se séparent les uns des autres. « Les étiquettes ont perdu leur valeur, ce sont les programmes qu’il faut étudier.» (1)

Quels sont les caractères essentiels et distinctifs d’un parti? Le premier de tous est qu’il ne représente pas l’intégralité du pays.

€ Un parti, le mot (pars) lui-même l'indique, est toujours une fraction d’un tout. fl ne représente donc que le sentiment d’une partie de la nation et ne doit jamais s'identifier avec l'État sous peine de se rendre coupable d’orgueil et d’usurpation. Il peut combattre les autres partis, il ne peut pas les ignorer ni, dans la

la règle, s’efforcer de les anéantir. Un parti ne peut subsister seul c’est l'existence d’un parti opposé qui lui donne l'être et la vie.»

Un parti est donc un groupe de citoyens qui sollicitent de l’ensemble de la nation l’honneur de gérer, dans l’intérêt du pays tout entier et en fonction de son passé comme de son son avenir, la chose publique d’après leurs conceptions et leurs méthodes propres. S'il n’en était pas ainsi, si un parti au pouvoir gouvernait uniquement dans l'intérêt de ses membres, et sacrifiait sciemment l’avenir de la nation à la jouissance du présent, ce ne serait plus un parti, mais une bande d’exploiteurs, une faction. Aussi quand le tout est menacé, quand le territoire est envahi par l'étranger, les divergences entre les diverses fractions de l’ensemble doivent s’évanouir et les différents partis, faisant bloc, se mêler et s'identifier avec la Patrie.

« Le parti ne se confond pas avec la faction. Celle-ci en est l’exagération et la dégénérescence. l’un complète’ État, l’autre le déchire. Un parti politique est celui qui s'inspire d’un principe politique et qui poursuit un but politique. On l’appelle politique

(1) La notion de parti et le Pariy government, par J. Delpech, Revue de droit public et de la science politique, T. XXVII, (année 1910), p. 559,

(2) Bluntsehli, cité, La politique p. 321.

parce qu’il est en harmonie avec PÉtat, compatible avec lui, dévoué au bien commun. Un parti peut avoir de nombreux défauts, accepter légèrement toute innovation ou s'attacher anxieusement au passé, employer des moyens ineptes, poursuivre un but insensé et cependant mériter encore cette honorable qualification .Mais un parti n’est plus qu'une faction quand il se met au-dessus de PÉtat, quand il subordonne les intérêts de l'État aux siens, le tout à la partie. la faction, c’est l’égoïsme triomphant s’efforçant d'exploiter l'Etat à son profit.» (1)

Le parti ne doit pas être confondu avec le groupe parlementaire (2). Il y a là, nous l’avons vu, deux formations politiques distinctes.

Le parti n’est pas non plus une simple coterie, sorte de clientèle personnelle à quelques individualités politiques, ni une secte, groupe spécial plus ou moins fermé, ni un clan, ni une chapelle.

Les brusques mouvements d'opinions qui se forment à certaines heures critiques de la vie nationale, le parti de guerre par exemple on celui de la résistance ou encore celui de la paix, les courants d’idées qui entraînent, en vue d’un but particulier, des individus, abstraction faite de leurs autres convictions, tel le Parti Colonial en France sous la Troisième République, ne sont pas des partis poli-

tiques à proprement parler.

Comment les différents partis se distinguent-ils les uns des autres? Le nom d’un parti n'indique pas toujours sûrement son caractère (3). Pour ne pas sortir de la France « les jacobins empruntèrent (leur appellation) au lieu de leur réunion... les sans-culottes à un terme d’injure et de mépris. les noirs et les rouges, les bleus et les blancs à

(1) Blunstschli, cité, p. 234.

(2) La confusion est au moins apparente dans l’intéressant et vivant article de M. V. Micelli, professeur de droit à l’Université de Pérouse, « Les partis politiques dans leurs rapports avec le gouvernement de cabinel» Revue de droil public et de la science politique, année 1895, T. IV, p. 201.

(3) Bluntschli, cité, p. 326.

une couleur (celle de leurs insignes). les bonapartistes, les orléanistes à la personne de leur chef... la droite, la gauche, le centre, à la place occupée (1) par le parti dans les assemblées.. les capitalistes et les salariés, les bourgeois et les prolétaires à la terminologie socialiste enfin, ce qui marqua un perfectionnement, les conservateurs, les libéraux, les radicaux, les socialistes à une tendance politique ou sociale ».

Bluntschli estime que les partis peuvent se ranger en six catégories :

1° Les partis mêlés ou mixtes à la fois religieux et politiques, mais plus religieux que politiques (catholique ultramontain, protestant orthodoxe). On pourrait leur rattacher les groupements qui ont sévi, il y a surtout quelques années basés sur des phobies ethniques, comme l’antisémitisme et la haine des « métèques» ou religieuses comme l’antiprotestantisme et l’anti-maçonnisme, ou encore les partis économiques « libre échangistes ou protectionnistes», les mouvements suscités par une crise économique, mévente des vins ou «la vie chère.» Mais aujourd’hui, les partis religieux, comme les partis économiques ne font plus que renforcer les partis politiques.

20 Les partis dont la formation a pour base le territoire ou la nationalité. En France il ÿ aurait comme groupements suceptibles d’être rattachés à cette catégorie la « Patrie française », et la Ligue des Patriotes qui font, au moins en principe, l’une de la défense nationale l’autre de la conquête des lambeaux arrachés à la Patrie, l’objet exclusif de leurs préoccupations.

30 La formation selon les ordres constituerait la 3e catégorie — jusqu'à un certain point aujourd’hui les groupements qui divisent la société en deux seules classes, les bourgeois et les ouvriers.

(1) Confusion entre le groupe et le parti,

49 Les partis constitutionnels, unitaristes et particularistes, centralisateurs et décentralisateurs, monarchistes et : républicains, aristocrates et démocrates. Nous avons eu le mouvement communaliste en 1871 et quelques velléités de séparatisme, lors des troubles du Midi, en 1907.

D0 Division inhérente au régime parlementaire majorité et opposition. C’est la division propre aux groupes d’élus et non aux membres des partis. Toutefois dans les dernières années du second empire, l'opposition libérale groupait tous les adversaires du régime. ;

60 Au-dessus et représentant le type le plus pur, le plus haut se trouvent « les partis qui ne s’inspirent que des principes politiques et qui accompagnent librement et constamment la vie de l'État», c’est-à-dire « ces partis qui sont politiques et non pas des partis de religion, de nationalité, d'ordre ou de classe, qui ne s’inspirent que de principes (et non de l'intérêt, des préjugés, de la sympathie ou de l’antipathie), n'ayant en vue que le bien de l’État (et non leur bénéfice particulier), y travaillant librement (et non selon une formule ou sous la direction d’hommes dont il deviendrait l’esclave) constamment (et non par à-coups, selon les jeux de sa fantaisie)» (1)

Une autre classification avait été tentée par Rhômer, basée sur la nature psychologique des partis, le tempérament et l’âge : «le radical, c’est l’enfant «surtout réceptif» et aux qualités « surtout féminines», le libéral, c’est le jeune homme ayant terminé ses études et entrant dans la vie conscient de lui-même et de sa force», le conservateur « c’est l’homme de trente à quarante ans, moins occupé d'acquérir des biens nouveaux que d’améliorer et d’étendre ceux qu'il possède »; l’absolutiste enfin «c’est le sexagénaire en regression vers l’enfance et le radicalisme puéril ».

(1) Ch. Benoist, cité. Revue des deux mondes, 1°* avril 1904, p. 526 eLs. d’après Bluntschli,

Gette classification arbitraire et artificielle qui parut en 1872, est complètement abandonnée aujourd’hui.

Nous ne nous occuperons que des partis politiques proprement dits tels que nous avons essayé de les définir précédemment.

Remarquons en passant que les épithètes en usage, conservateurs, réactionnaires, cléricaux et rétrogrades, progressistes, opportunistes, et modérés, démocrates, radicaux et socialistes, ont deux ou plusieurs significations, l’une étymologique et propre, rarement employée, une autre usuelle et courante, dont les intéressés se servent; une troisième injurieuse le plus souvent, jetée par les ennemis, une quatrième parfois conventionnelle et formelle que les neutres et le public emploient. Il est convenu par exemple, que les adjectifs « modérés», « progressistes» « Libéraux», désignent les partisans de tel ou tel système politique, système que les adversaires se trouvent ni progressiste, n1 libéral, ni modéré.

L'on a dit avec raison qu'on est toujours le réactionnaire de quelqu'un, on pourrait ajouter que le plus tiède conservateur passe pour très avancé aux yeux d’un conservateur encore plus timoré.

De plus, selon les provinces, les époques et les hommes qui en font usage (partisans, adversaires ou indifférents), les mêmes mots n’ont pas le même sens. Cette diversité de significations est une source continuelle d’équivoques, de querelles verbales, d’obscurités.

Quelles sont au fond les véritables causes qui séparent les partis les uns des autres? elles seules nous donneront la clarté et la précision que nous dérobent les termes impropres et la terminologie incertaine.

Comment distinguer les différents partis les uns des autres, les classer et les hiérarchiser ?

« Cette différenciation est capitale. L’affirmation est par

malheur trop vérifiée de Spencer sur « l'extraordinaire habileté des hommes à faire des compromis entre deux croyances contradictoires. » (1)

Il existe de nos jours un double courant, d’une part un morcellement infini des convictions, d'autre part un nombre très restreint de systèmes d'ensemble, en matière politique économique et sociale. Le développement de l’instruction et de la culture générale, l'indépendance extrême des esprits cultivés et le progrès de la faculté d’analyse produisent une diversité extraordinaire d’opinions sur des points secondaires et un travail critique, très poussé de toutes les institutions actuelles. Cette divergence de vues d’ordre intellectuel se combine avec les oppositions de tempérament ou d'intérêts. Pour certains citoyens le péril le plus grave de l’heure présente réside dans les menées cléricales, pour d’autres dans l’étatisme outrancier, pour d’autres dans la négligence du gouvernement à veiller à la défense nationale. Chacune de ces préoccupations, transformée en une idée fixe, poussera ceux qui la partage vers tel ou tel groupement politique, groupements qui pourront être fort nombreux. Mais les questions politiques économiques et sociales sont aujourd’hui si complexes si importantes si surchargées par la masse des idées et des institutions traditionnelles que les solutions d'ensemble vraiment nouvelles et originales à donner aux difficultés du moment sont très restreintes. En politique, il n’y a encore en présence que le système républicain et le système monarchiste (chacun avec des nuances), en économique le statu-quo (plus ou moins amélioré par l’associationisme) ou le collectivisme (avec des degrés), dans l’ordre social, l’individualisme et l’aristocratisme (plus ou moins tempérés), le communisme et l’égalitarisme absolu. Si donc les convictions particulières peuvent varier à l'infini sur les

(i) La notion de parti et le Party government, J. Delpech, Revue de droit public et de la science politique, 17 juillet 1910, & XXVIL p. 543.

détails elles ne s’ordonnent et ne se systématisent en doctrines, homogènes et harmonieuses, qu’en empruntant quelques formes propres et distinctes fort peu nombreuses. De même qu’une pyramide dont la base si étendue et si large soit-elle, si divers que soient ses éléments, n’a pour sommet qu’un point, de même les partis s'élèvent rares audessus de la masse confuse et hétérogène des innombrables opinions individuelles.

Pasteur a dit : «En chacun de nous (il y a) deux hommes, l’homme de science qui fait table rase. et l’homme sensible de tradition, de foi ou de doute» (1) et il découvrit «le duel entre les deux principes obscurs, le droit et le gauche, le repos et l’agitation, la stabilité et l’effort» (2). Fouillée parle du « double besoin de croire et de douter ». Dans l’ordre physiologique deux grands instincts, celui de la conservation et celui de la création de l’espèce; dans le domaine psychologique deux facteurs primordiaux, l’émotion et l’intérêt, d’autres comme l'esprit d’obéissance et le désir du commandement; en matière plus spécialement politique, l’ordre et la liberté, la résistance et le mouvement, l’attachement au passé et l'attraction de l’avenir; sur le terrain économique l'esprit de routine et celui d'entreprise.

Dans l’ordre social Funck Brentlano estime qu’il y a une «opposition entre l’activité personnelle déterminant une différenciation individuelle croissante et la cohésion génératrice d’une entente commune progressive ». (3)

L'on pourrait dire que le conflit entre l’individu et la société est au fond même de chaque homme, puisque tout citoyen est à la fois une unité autonome qui a ses intérêts et ses devoirs particuliers, et l’un des membres d’une collectivité sociale, qui a aussi elle, ses droits et ses obligations propres. Un citoyen est en même temps sujet et souverain.

{1 et?) Hanotaux, cité, T. IE, pp. 641 et 636. (3) M. Delpech, cité p. 544

Pour Tarde

« la principale cause et la plus fréquente de la lutte entre les partis provient de ce que l’un protège une coutume qui est attaquée par l’autre ou par les autres (formant bloc) au nom de modes envahissantes et d'idées le plus souvent importées de l'étranger. » (1)

Pour Boutmy

« Toute société récèle des forces latentes, des puissances de réaction contre le mal, des germes nouveaux, la politique doit être du parti de la vie contre celui de la mort.»

« La différenciation des partis provient d’une conception opposée de l’organisation de l'État, de son rôle, de l'importance attachée à l’une ou à l’autre de ses fonctions Ces divergences qui sont nombreuses tiennent à deux causes essentielles et primordiales.» (2).

L'on pourrait multiplier longuement tous ces cas de dualisme dans l’âme humaine.

Pour nous en tenir au domaine de la politique l’on peut remarquer qu'il existe deux notions fondamentales dans les pays civilisés et à toutes les époques cultivées « la conservation » et « la novation ».

Certes, 1l est dans tout individu, même le plus hardiment novateur, un minimum d'esprit de conservation qui de sa personne et de celle des siens s'étend à ses biens propres et aux fruits de son travail, aux objets qui. l'entourent et lui sont familiers, aux idées, sensations, impressions qu'il a créées lui-même. Mais il est des hommes qui, par tempérament et éducation par sentiments et par raison, sont pleins d’une admiration passionnée pour le passé, de dédain pour le présent et d’appréhension pour l'avenir. De toutes leurs forces ils sont hostiles aux innovations. Ils s’accommodent très bien, qu’ils en profitent ou qu'ils en souffrent, des inégalités et de la hiérarchisation sociales, de subordination et de discipline, de croyances religieuses, de respect pour les situations acquises. C’est la disposition d'esprit et l’état d'âme des conservateurs. A

(1) M. Delpech, cité. pages 543 et suivantes. (2) do do page 544.

cette notion de la « conservation» se rattachent celles de la « tradition» d’attachement aux institutions et aux mœurs de jadis de « réaction» ou de résistance systématique à toute modification notable du présent dans le sens du futur. De même que l’on peut dire que, jusqu’à un certain point, tout homme est conservateur, ne serait-ce que par l'instinct de conservation, de même l’on est fondé à avancer que tout individu, serait-ce le plus rigoureusement opposé à l'inconnu est susceptible dans certaines circonstances de se départir de cette appréhension de la nouveauté. En face d’un danger pressant il fera les gestes nécessaires qui pourraient lesauver même s'ils ne lui sont pas habituels; pour augmenter ses profits ou améliorer sa situation il aura au moins la tentation de changer ses modes d'activité et ses moyens de production, la curiosité de s’instruire, le désir de voyager. Mais il est des hommes avides de mouvement et de changement, épris de nouveauté qui, par tempérament et éducation, par sentiment et par raison sont portés à mépriser le passé, à supporter impatiemment le présent et à appeler de tous leurs vœux l'avenir qu'ils exaltent et voient plein de promesses. Si donc tout individu peut être dans une certaine mesure novateur, il en est qui le sont pleinement, essentiellement et sans réserves. Il existe une notion de la « novation» à laquelle se rattachent celles de « régénération » et de « révolution ».

Quel sera le facteur déterminant qui poussera le citoyen plutôt vers l’une que vers l’autre de ces deux grandes tendances? La matière est fort complexe. Dans le même homme coexistent et s’harmonisent, sauf crises et malaises parfois, des éléments qui paraîtraient devoir s’exclure. Tel sera « novateur» en politique et « conservateur» dans l’ordre économique, tel « novateur» en économique se pliera aux rites sociaux et usages mondains tout comme un « conservateur» social. Ce sera, à chaque moment

l'élément prédominant dans lesprit de l'individu qui l’attirera vers l’un ou l’autre de ces deux courants fondamentaux et par suite vers l’un ou l’autre des deux grands partis auxquels chacun aboutit.

«NH en résulte qu'il y a deux partis nécessaires, le premier d'innovation, le second de tradition et deux tendances immuables,

Pune au changement, c'est-à-dire à une justice et à une égalité plus franches, l’autre à la conservation du passé, c’est-à-dire à l’autorité et à la subordination.… logiquement, le problème politique, celui de la mise en œuvre de la puissance publique se ramène à un dilemne balancé entre la tolérance d’une hiérarchie sociale d’après les traditions du passé et l'abandon d’un champ très large aux aspirations démocratiques el au jeu des réformes populaires. l'existence de deux partis l’un attaché aux traditions, l’autre plus hardi est toute naturelle.» (1)

Pendant plusieurs siècles le parlementarisme anglais n’a connu que deux partis, celui des conservateurs et celui des libéraux, et, avec un généreux optimisme, Gambetta écrivait le 25 octobre 1875 à la démocratie lyonnaise : « Nous assisterons, à l’abri de la Constitution, à la lutte pacifique du parti conservateur et du parti novateur, des tories et des whigs de la République. » (2)

Sous ces deux notions fondamentales existent en réalité deux idées simples diamétralement opposées. Pour les partisans de « la conservation» l’homme doit s'adapter au cadre dans lequel il est né, se résigner aux inconvénients que celui-ci peut présenter, s’incliner devant les situations acquises, ce qui lui procurera la paix intérieure, la stabilité, l’ordre et le calme. Pour les tenants de « la novation» au contraire le citoyen ne doit pas craindre d’agir fortement sur le milieu ambiant pour le transformer lorsque la fortune, les influences diverses, une somme de profits, notablement supérieurs à la moyenne, tirés de la vie en société, ont par trop favorisé certaines catégories d'individus et quand

(1) Voir Delpech, cité, p. 544 et 547.

(2) Hanotaux. Histoire de la Francè contemporaine, T. IT, p. 429.

ceux-ci s'efforcent, pour consolider leurs privilèges de fait, de les ériger en prérogatives juridiques. Dans la lutte pour : la vie, certains hommes avantagés par des circonstances indépendantes de leur travail, ont une avance considérable sur les autres et l’on conçoit que les esprits profondément attachés à l’idée de l’égalité en tous domaines, et notamment en matière économique, cherchent à certains moments à modifier brusquement et totalement l’ensemble des institutions auxquelles ils reprochent de rendre possibles, entre les citoyens, d'aussi formidables différences de condition.

Mais entre ces deux courants primordiaux et nettement opposés il est, dans nos sociétés complexes et raisonneuses, une autre tendance moyenne et intermédiaire, toute de pondération et de transaction. .

Entre d’une part, conserver sans jamais innover, se laisser hypnotiser par le passé, s’asservir à une obéissance passive, invoquer à tout propos la tradition, ne pas cacher ses préférences pour une réaction, et d’autre part, créer de toutes pièces un organisme entièrement nouveau, s’abandonner à la fascination de l'avenir, se révolter pour satisfaire ses goûts de commandement, s'inspirer constamment de «la novation» et parler journellement de révolution, il y a place pour des sentiments moins extrêmes des convictions moins absolues, des méthodes moins intransigeantes, tels l’attachement au présent que le citoyen peut s’efforcer de conserver en l’améliorant, le sens du progrès et de la réforme, le désir de contrôler les dirigeants et d'affirmer sa propre indépendance sans chercher à dominer personne, ni souffrir d’être la chose de quiconque. Opposé aux solutions entières et homogènes, mais simplistes souvent violentes rarement réalisables, l’esprit de modération et de pondération de conciliation et de transac-

DIVISION ET CLASSEMENT 5l

tion vient préconiser des combinaisons fragmentaires et provisoires moyennes médiocres même, mais pacifiques pratiques faciles acceptées sans trop de peine par la plupart des innombrables catégories sociales entre lesquelles se répartissent les citoyens. Une pareille politique implique nécessairement la paix et la légalité. Pasteur avait signalé que la grande loi du développement à travers la nature était « l'effort dans l’ordre ».

De tout temps, il y eut en France des partisans de cette tendance intermédiaire et des adhérents aux «tiers partis», basés sur les idées et les principes qu’elle suppose, notamment l'École historique et philosophique du juste milieu (Thiers, Guizot, Molé, etc.). Au lendemain de ses diverses crises ou lors des périodes d’angoisse vague, de malaise mal défini, la majorité de la nation chercha sa voie entre les partis extrêmes et accorda de préférence sa confiance au parti du juste milieu.

Les idées d'évolution vinrent encore au xix® siècle diminuer le crédit des principes absolus, aussi bien de ceux soutenus par l’École traditionnaliste, que de ceux suggégérés par l’école révolutionnaire. L’on se souvient du mot de Gambetta : « Je suis d’une école qui ne croit qu’au relatif...»

En 1898, M. R. Poincaré écrivait : (1)

« À défaut de cette grande division (en deux grands partis) qui ne s’est jamais produite en France il serait possible de se figurer entre les extrémités contraires (les conservateurs et les socialistes) un seul parti central très large, mais encore homogène qui... travaillerait à la conciliation pratique de ces deux notions corrélatives. »

Récemment M. Combes au Sénat a repris cette même idée.

Mais le juste milieu est une position difficile à garder, Par la violence même de leur force d’attraction ou de répulsion,

(1) Vues politiques, Revue de Paris, année 1898, t. II, p. 649.

les extrêmes repoussent les intermédiaires au delà ou en decà de l’exacte ligne de partage. Nous avons vu que dans un individu si l’une ou l’autre des deux tendances primordiales « conservation» ou « novation» paraît l’emporter à un moment donné, elle pouvait ne plus être déterminante à une époque ultérieure et que, si elle semblait dominer dans l’ordre politique, elle le cédait dans le domaine économique ou social et inversement. Aussi, tout en restant attachés à la tendance juste milieu à celui des tiers partis qui la représente le mieux, les citoyens sont portés à incliner vers celui de ces derniers qui s'inspire plus directement soit de « la conservation», soit de «la novation.»

Nous distinguerons deux courants intermédiaires chacun formant la résultante des deux forces conservatrice et juste milieu, ou juste milieu et novatrice. L’un provient de l’impulsion féconde que l’idée d'évolution peut donner à la notion de conservation, nous l’appellerons « progrès», l’autre du frein et de la modération que cette même idée d'évolution peut constituer pour celle de novation, nous la désignerons du mot « réforme ». En France, du moins, s’il a existé au Parlement un centre droit et un centre gauche influents l’un et l’autre, il y a rarement eu de centre tout court; et si dans le pays il y a des conservateurs qui ne sont pas systématiquement hostiles à toutes réformes (progressistes) et des novateurs qui préfèrent améliorer notablement le présent (radicaux), il semble y avoir fort peu d'individus, dont les principes seraient également distants de ceux des progressistes et de ceux des radicaux.

Les partisans du « progrès » font prédominer le souci de l'ordre, de la mesure, de la stabilité, de la prudence, de la circonspection dans l’évolution. Les tenants de « la réforme», au contraire, mettent au premier rang l’amour de la liberté, la hardiesse, le mouvement et la vie avec ses inévitables agitations,

DIVISION ET CLASSEMENT Has

« Le parti radical, écrivait M. L. Bourgeois en 1910, est un parti juste milieu dominé par une idée d'avenir, de progrès, opposé au parti progressiste qui, lui aussi, est un parti juste milieu, mais écrasé par les influences conservatrices et traditionnalistes. » (1)

Ainsi nous constatons en dernière analyse l’existence de quatre grandes formes politiques distinctes et différentes, essentielles et fondamentales.

Le conservatisme qui, s'appuyant sur le traditionnalisme se propose, par une réaction plus moins profonde et violente, l’avénement d’une société fortement ordonnée et hiérarchisée, Le progressisme qui, s'inspirant des lecons du passé (2), s'efforce, en invoquant le libéralisme en toutes matières, d'améliorer prudemment et peu à peu le présent. Le réformisme qui, attiré parl’avenirsuggère des modificationsrapides etradicales aux institutions actuelles et n'hésite pas, dans ce but, à recourir à l’étatisme. La rénovation enfin qui voit, dans la Révolution, le seul moyen efficace d'instaurer une société nouvelle.

Mais si depuis 1789, l’on pourrait discerner à travers les diverses phases de notre histoire ces quatre grandes catégories politiques, si le contenant, que chacune représente, n’a pas varié le contenu par contre s’est notablement transformé selon les époques, les hommes et les régimés. Nous avons vu les principales thèses sociales, les plus notables théories économiques et les plus marquants des systèmes politiques qui sous la ITIe République, se sont superposés aux débris de ceux qui subsistaient encore de 1871 à 1876. Tels les lits des fleuves qui, fixes et immuables au cours d’une même période géologique, voient couler entre leurs bords, suivant les saisons et celui de leurs tributaires dont l'importance domine, des eaux limpides ou limoneuses, rapides ou paresseuses, abondantes ou rares, fertilisantes ou dévastatrices ;

(1) Vues politiques, Revue de Paris, année 1910, T. I, p. 718.

(2) «Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé». Renan, cité, Souvenirs d'enfance et de jeunesse préface, p. ?2.

chaque rivière constituant avec ses affluents, sous-affluents et confluents, un système hydrographique particulier.

L'on pourrait dire que les groupes au Parlement sont comme les embouchures ou les diverses branches d’un même delta par lesquelles les cours d’eau s° jettent dans la mer; et parmi eux, ceux qui sont isolés sans communication apparente avec le pays, ressemblent à des petits fleuves côtiers, tandis que, pour achever la métaphore, les partis qui ne sont pas représentés dans les Assemblées sont comme ces rivières qui se perdent dans les sables avant d’atteindre l’océan.

Comment ranger dans l’une ou l’autre des quatre grandes formes précitées les divers partis et organisations? Si les doctrines politique économique et sociale formaient un tout, un et homogène, il n’y aurait aucune difficulté. Mais nous constaterons, en étudiant chacun d’eux, que les . uns s’inspirent du conservatisme en matière politique et du progressisme voire même du réformisme en matière économique, que d’autres, progressistes dans l’ordre politique, sont conservateurs dans le domaine économique. Il serait arbitraire de décider quelle est, à un moment donné, la dominante et la plus caractéristique des trois doctrines soutenues par un même parti. D'ailleurs de l’aveu de tous, et l'importance capitale que les uns et les autres attachent à la conquête du pouvoir le prouve surabondamment, c’est la solution politique qui conditionne et prime toutes les autres.C’est donc la doctrine politique, que chaque parti déclare adopter, qui nous servira de critérium et nous permettra de ranger celui-ci dans l’une ou l’autre des quatre grandes formations précitées. |

Nous n’ignorons nullement que depuis quelques années, les questions économiques et sociales ont pris une importance considérable, que d’aucuns bons esprits semblent même s'intéresser exclusivement à elles, et que peut-être

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