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NAISSANCE, ÉVOLUTION ET DISPARITION DES PARTIS

L'on pourrait étudier les partis au point de vue historique montrer comment ils sont sortis peu à peu en France des travaux des écoles politiques, des efforts des leaders et des militants, comment ils ont proposé un mode nouveau de conquête des pouvoirs publics et éliminé presque tous les moyens violents employés jusqu'alors, émeutes, insurrections, barricades et révolutions.

Il serait loisible également de les examiner au point de vue constitutionnel de préciser leur rôle et leur place dans les divers rouages du gouvernement des sociétés modernes, de rechercher l'attitude qu'ont adoptée à leur égard les différents régimes qui se sont succédés dans le pays.

Il y aurait intérêt aussi à déterminer, au point de vue psychologique, la répercussion que certains graves événements ou seulement l’évolution naturelle des esprits exercent sur les conceptions et les opinions politiques économiques, sociales. Il y a plus de la différence de quelques années entre le Gambetta du programme ultra-avancé de Belleville en 1869 et le Gambetta chef de l’opportunisme à partir de 1872.

Mais le développement de tous ces points particuliers formerait la matière de plusieurs volumes spéciaux.

Aussi bien, après avoir passé en revue successivement les éléments constitutifs de la notion de parti, sa !définition et ses caractères, la différenciation et le classement des différentes formations politiques, leurs modes de naissance, de développement et de disparition, nous avons étudié, du moins le croyons-nous, l'essentiel de la théorie des partis que nous avons tenté d’esquisser.

En politique d’ailleurs, la pratique et les réalités positives importent autrement que les raisonnements métaphysiques et les déductions abstraites.

Nous allons rapidement exposer trois exemples vivants

de régimes de partis, la société des Jacobins de 1789 à 1794 les caucus anglais de 1865 à 1910 et les partis à l’Assemblée nationale de Versailles de 1871 à 1876.

Sans remonter jusqu’au xvi® siècle (1) au parti protestant et à la Ligue (2), l’on peut dire qu'il a existé, à un moment donné de notre histoire, une forte organisation politique, dont l’influence, sur la direction des affaires publiques, fut en son temps considérable.

Lorsqu’en juin 1789 les États généraux se transformèrent en Assemblée nationale et jurèrent de ne point se séparer avant d’avoir donné une Constitution à la France, l’ère des réformes rapidement destructives de l'Ancien régime commença avec l’appui, au début, du tiers État du bas clergé et de la petite noblesse. L’aristocratie nobiliaire et ecclésiastique, qui séjournait en grande partie à Versailles, s’unit aussitôt contre ce mouvement d'innovations. Les royalistes intransigeants se rencontraient en conciliabules secrets chez la Reïne, chez Monsieur, chez l’archevêque d'Aix, le duc de Luxembourg. En face d'eux se dressa bientôt le Parti des démocrates ardents patriotes et révo-

(1) Voir d’intéressants détails sur les formations politiques des, Huguenots et des catholiques dans Théorie sur le pouvoir royal en France pendant les guerres de religion, par Ch. Weill.

(2) Voir, La démocratie chez les prédicaieurs de la Eigue, Ch, Labitte, Paris 1841,

lutionnaires, sans-culottes et anticléricaux conduits, dans l’Assemblée par la Montagne, dans le pays par la société des Jacobins et à Paris plus spécialement par la Commune.

Entre ces deux groupements extrêmes également décidés et violents évoluèrent quelque temps les sous-partis hétérogènes et incertains des monarchistes modérés (Sièyès et Mirabeau), des constitutionnels tièdes (Lafayette, Bailly, le club des Cordeliers), des ennemis des excès et de la démagogie (club des Feuillants, C. Desmoulins), des républicains timorés plus rêveurs qu’hommes d’action (les girondins). La Gironde aida la Montagne à triompher des ennemis de la République et à abolir la royauté, puis vaincue fut condamnée à mort par son alliée le 31 mai 1793. Les Montagnards alors se divisèrent en Hébertistes (abandon à la Commune de Paris de la direction du mouvement révolutionnaire), en modérés (CG. Desmoulins et Danton qui s’efforcèrent d’apaiser les fureurs populaires et de soustraire la Convention au despotisme des clubs), les Jacobins (Robespierre, Couthon, Saint-Just qui revendiquèrent pour les sociétés populaires le gouvernement du pays). Ces trois factions, après avoir détruit leurs adversaires, s’exterminèrent les unes les autres et la réaction thermidorienne (juillet 1794) acheva leur écrasement.

Ce qui fit la principale force des Montagnards fut l’appui qu'ils trouvèrent dans leur forte organisation de parti, la société des Jacobins (1).

Les députés du Tiers et du clergé de Bretagne avaient pris l’habitude de se rencontrer et de se concerter, avant les séances des États-généraux d’abord de l’Assemblée nationale ensuite, au café Amaury, avenue de Saint-Cloud, à Versailles. Ce club breton reçut bientôt des députés d’autres provinces et peu à peu devint le lieu de réunion de

{1) La société des Jacobins, par M. Aulard, 6 vol,

«tous les députés reconnus pour être les défenseurs de Ja cause du peuple ». Quelques personnes étrangères à l’Assemblée nationale y furent admises. Le transfert de celle-ci à Paris en octobre 1789 amena les représentants des diverses régions éloignées, isolés et désorientés dans la grande ville, à se grouper et à grossir le noyau du club breton quelque peu désemparé. Ce dernier ainsi élargi s'installa au réfectoire ou au chapitre du Couvent des Jacobins (rue Saint- Honoré) prit le nom de « Société de la Révolution», puis en février 1790 celui de « Société des Amis de la Constitution séants aux Jacobins à Paris» enfin après le 21 septembre 1792, celui de « Société des Jacobins, Amis de la liberté et de l'égalité ». Seuls étaient reçus les membres de l’Assemblée et les écrivains qui avaient publié des ouvrages utiles. Les premiers admis furent Condorcet, l’économiste de Casotte, le mathématicien Lecamus.

Le nombre des sociétaires augmenta rapidement et comprit bientôt quatre cents députés et plusieurs savants. On cessa d’exiger la condition d’avoir été édité, il suffit pour être admis d’être présenté par six membres. Le réfectoire (ou le chapitre) devenant insuffisant, la Société s'installa dans la bibliothèque puis dans la chapelle du couvent et plus tard transforma l’ancien dortoir en bureaux d'administration de son journal.

En décembre 1789 des notables habitants des provinces venus à Paris assistèrent aux séances de la Société et manifestèrent le désir d'établir de pareilles associations dans Îles principales villes du royaume. Le 16 août 1790 il y avait cent cinquante-deux sociétés affiliées et un millier en juillet 1793, plus quelques sociétés simplement admises : à la correspondance.

Au début, nous l'avons vu, la Société fut à peu près ce que l’on appelle aujourd’hui un groupe parlementaire le groupe des députés « qui se crurent animés d’un zèle plus ardent

pour les droits des hommes». Elle avait pour but de discuter les questions qui devaient être inscrites à l’ordre du jour de l’Assemblée et de permettre à ses membres de se concerter en vue de l’élection du bureau et des Comités de celle-ci. « Quant à l’ordre de la parole et au mode de discussion la société observera le règlement de l’Assemblée nationale », l’article 15 du Règlement :

« À la douceur de s’entretenir et de s’épancher avec des hommes qui professent les mêmes sentiments et qui sont liés par les mêmes devoirs s’unissait l'avantage de porter dans l’Assemblée nationale des esprits préparés par la discussion et prémunis contre toute espèce de surprise.» (1)

Et l’article premier de son règlement disposait formellement «l’objet de la société est triple :1° discuter à l’avance les questions qui doivent être décidées dans l’Assemblée nationale ».

Elle était bien cependant une organisation de parti, car elle se trouvait ouverte Caux simples particuliers (qui) ont mérité et obtenu par des travaux importants, le droit d'assister à ses discussions» et destinée à collaborer à l’œuvre de défense du nouvel ordre de choses établi « l’objet de la Société est triple; 20 travailler à l’affermissement de la Constitution. »

Mais on dut prendre des précautions pour que l’indépendance des députés, membres de la société ne fut pas atteinte.

« On discutera dans la Société tout ce qui peut intéresser la liberté, l’ordre public et la Constitution, mais les discussions qui y auront lieu ne gêneront aucunement la liberté d’opinion de ses membres dans l’Assemblée nationale »

décida l’article 14 : Sur l'observation du marquis de Crillon en mars 1790, on déclara que l’on ne traiterait pas des

(1) Réglement de la Société des amis de la Constitution», rédigé par Bar-

nave, Voté le 8 février 1790, signé de son président de duc d’Aiguillon, des secrétaires Lapoule et Thibault (curé de Souppes).

affaires à porter à l’Assemblée en présence des membres du club qui ne seraient pas députés et qu’à cet effet il serait tenu deux séances par semaine auxquelles ces profanes n'auraient pas le droit d’assister. (1)

Enfin la Société des Jacobins était une organisation de parti qui s’étendait sur tout le territoire; c'était, en fait, le rouage central, l'organe directeur de cette vaste association. Elle constituait le lien entre les « associations de patriotes zélés (qui) de divers points du royaume ont demandé, les unes à y être agrégées, les autres à se former sur son modèle. « L'objet de la société est triple. 3° Correspondre avec les autres sociétés du même genre qui pourront se former dans le royaume».

Ainsi, la Société des Jacobins était à la fois une organisation de parti très fortement constituée (lien entre les groupements similaires répandus sur toute la France (plus de 1.000 en 1792), très importante section locale de cette vaste association) et groupe parlementaire homogène et puissant.

« Dans ces moments critiques pour la monarchie, il a paru aux membres de la société que tout ce qui tendait à réunir les amis de la Constitution devait être précieusement accueilli, ils ont eru voir dans ces associations un moyen d'établir entre les bons citoyens l’uniformité de vœux de principes et de conduite quiconsommera de la manière... la plus paisible l’heureuse Révolution qu'ils désirent tous. une société établie auprès de l’Assemblée nationale et renfermant un grand nombre de députés put seule offrir un centre commun à celles qui s’établiront dans le royaume, elle receira leurs instructions et leur transmettra les vues qui résulteront du rapprochement des lumièrrs et des intérêts: elle leur transmettra surtout l'esprit des décrets de l’Assemblée nationale à l'exécution desquels toutes ces sociétés sont particulièrement vouées. Leurs moyens seront aussi purs que leur objet, la publicité sera le garant de toutes leurs démarches; elles travailleront à obtenir l'estime publique qui, seule peut faire leur force et leur utilité; le règlement propre à diriger ces associations sera extrêmement simple, presque tout consiste à choisir des hommes déjà pénétrés de l'esprit qui doit animer la société. »

(1) M. Aulard, La sociélé des Jacobins, Introduction, p. 31, en note,

Des mesures furent prises au début pour conserver aux séances et assurer aux débats la dignité inhérente à des réunions de citoyens éclairés et intelligents. Le public ne fut admis dans les tribunes que le 14 octobre 1791. L. Blanc assure qu'outre le droit d’entrée de 12 livres, chaque membre avait à payer annuellement 24 livres. Mais rapidement-la salle des séances fut envahie par des bandes d’énergumènes; ceux-ci interrompaient les orateurs qui leur déplaisaient, applaudissaient bruyamment ceux qu’ils aimaient, invectivaient les membres, demandaient des mises en accusation, proféraient, en les accompagnant d’ignobles injures, des menaces terribles. Ces vociférations sanguinaires, les ombres des orateurs démesurément allongées, sur les murs tristement nus, par l’ombre tremblotante des chandelles, le vacarme de cette multitude grondante, tout donnait au spectacle un air lugubre, passionné et violent. Plus d’une fois, les cortèges bruyants qui descendirent lors des « mémorables journées » de la Révolution sur l’Assemblée s'étaient réunis et formés dans la salle des Jacobins.

Cette situation était pleinement dangereuse. À Paris, la populace faisait de la pression sur les députés et par là, sur l’Assemblée et prétendait diriger le gouvernement; en province, sous prétexte de veiller à l’exécution des décrets, les groupes jacobins intervenaient dans l’administration et se trouvaient constamment en lutte avec les autorités constituées auxquelles ils cherchaient souvent à se substituer.

De tels excès amenèrent toutes les Assemblées successives, malgré leur sollicitude pour ces organisations de parti, à prendre, à leur encontre, des mesures restrictives et à empêcher leurs empiètements (1). Dès le 1er mai 1790, la

(1) Voir Aulard. La société des Jacobins, Introduction, p. 95.

Constituante «interdisit aux sociétés populaires de s’immiscer dans les affaires qui intéressent la police intérieure des corps, la discipline militaire et l’ordre du service, de faire des pétitions en nom collectif, d'entretenir sous aucun prétexte des correspondances avec les régiments qui composent l’armée; le 29 septembre 1791; elle édicta des pénalités contre «les sociétés, clubs ou associations de citoyens, — qui ne peuvent avoir sous aucune forme une existence politique, ni exercer aucune action sur les actes des pouvoirs constitués — qui manderaient (à leurs réunions) des fonctionnaires publics ou des citoyens, ou apporteraient un obstacle à l’exécution d’un acte de quelque autorité légale. » Sous la Législative (30 septembre 1791-21 septembre 1792) l’essor des clubs n’est plus contrarié. Sous la Convention (21 septembre 1792-9 juillet 1794) les sociétés populaires sont de véritables corps d'État et interviennent parfois officiellement. La réaction thermidorienne ferme le club des Jacobins de Paris, le 11 novembre 1794 (21 brumaire an III). Le 6 fructidor de la même année, la Convention décrète : « Toute Assemblée connue sous le nom de Club ou Société populaire est dissoute». Les Jacobins essayèrent de se réorganiser, société du Panthéon, des Patriotes de 89, Cercle de Fer. Le 9 ventôse an IV le Directoire supprime tous les clubs. Le coup d’État du 18 fructidor rétablit en partie l'influence jacobine. Le club du Manège est formé, puis transféré au couvent des Jacobins, rue du Bac.

Le coup de force du 18 brumaire an VIII, ne laissa plus subsister aucune société politique.

Le décret des 29 et 30 septembre 1791, par lequel la Constituante essaya de réprimer les excès de la liberté accordée aux associations politiques et d'empêcher leurs nombreux empiètements sur le domaine de l’Administration, fut précédé d’un long rapport de Le Chapelier dans

lequel, celui-ci développa la théorie des « clubs inaperçus et ignorés par l'État», précisa les justes limites de leur activité, énumérant les services qu'ils avaient rendus jusqu'à ce jour à la chose publique, mais signalant les inconvénients que leur zèle abusif avait plus d’une fois occa-

sionnés.

« Lorsqu'une Constitution fondée sur les droits de l’homme a créé une patrie, un sentiment cher et profond attache à la chose publique tous les habitants... c'est un besoin de s'en occuper et d’en parler; il faut que toutes les institutions sociales contribuent à l'entretien (de ce feu sacré), (Les sociétés) que l'enthousiasme pour la liberté a formées auxquelles elle doit son prompt établissement et qui, dans ces temps d'orage ont produit l'heureux effet de rallier les esprits, de former des centres communs d'opinions, de faire connaître à la minorité opposante, l'énorme majorité qui voulait la destruction des abus et le rétablissement d’une Constitution libre. quand une nation change la formede son gouvernement... tout ce qui presse, tout ce qui assure, tout ce qui accélère une Révolution doit être mis en usage, c’est une fermentation momentanée qu'il faut soutenir et même accroître. trop de services ont été rendus à la chose publique par les sociétés des amis de la Constitution, trop de patriotisme les anime... une des grandes causes de la consistance dans ces sociétés a été d’avoir pour fondateurs et pour membres la majorité des représentants du peuple. Nous faisions une révolution, nous combattions une minorité ardente, nous attaquions des préjugés bien vieux, des habitudes bien puissantes, des abus bien lucratifs et par conséquent bien protégés, nous avions besoin de nous réunir, de préparer nos armes, de nous environner de tous les citoyens qui chérissaient les droits du peuple. »

Mais des excès graves ont été commis.

« Ces sociétés populaires ont pris une espèce d'existence politique qu'elles ne doivent pas avoir... elles ne peuvent pas avoir des affiliations à une espèce de métropole, que cette réunion, cette correspondance politique mènent nécessairement à deux résultats également funestes, à prendre une existence publique et à entretenir ces divisions que tout bon citoyen doit chercher à éteindre et qui renaissent à chaque instant, quand, à l’aide de bizarreset corporatives affiliations, il s'établit une espèce de privilège exclusif de patriotisme, qui produit des accusations contre les individus non sectaires et des haïnes contre les sociétés non affiliées, que. des recommandations, des certificats donnés à quelques favoris, la

louange et le blâme distribués à des citoyens sont des moyens de persécution dont les méchants s'emparent. Que la Révolution même n'a pu excuser ces mandats donnés à des fonctionnaires publics pour venir rendre compte de leur conduite, ces voies de fait commises pour détruire des procédures commencées, ces députés de club chargés d’inspecter les instructions criminelles et les jugements, ces envois de commissaires chargés de missions qui ne pouvaient être confiées que par des autorités constituées et qu’à des hommes publics... on adresse des pétitions en nom collectif au corps constituant lui-même... on en fatigue les corps administratifs, il faut regarder comme les plus grands adversaires les hommes qui chercheraient à s'emparer de quelques sociétés pour leur faire prendre un rôle actif dans l'administration publique, pour les rendre. peut-être les subjugants despotes des fonctionnaires publics... notre ancien caractère a fait des sociétés populaires une espèce de mode dans laquelle chacun a voulu renchérir les uns sur les autres... l'existence publique des sociétés, leurs affiliations, leurs pétitions, leurs journaux, leur influence illégale sont propres à alarmer tous les citoyens paisibles et à éloigner tous ceux qui veulent vivre tranquillement sous la protection des lois. il est dans la nature des choses que les sociétés délibérantes cherchent à acquérir quelque influence extérieure et que des hommes pervers ou ambitieux tentent de s’en emparer et d’en faire des instruments utiles à leur ambition ou à leur vengeance. si les sociétés pouvaient disposer de la réputation d’un homme, si, corporativement formées, elles avaient d’un bout de la France à lPautre, des ramitications et des agents de leur puissance, les sociétés seraient les seuls hommes libres ou plutôt la licence de quelques affiliés détruirait la liberté publique. il ne faut donc ni affiliations de sociétés, ni journaux de leurs débats. »

Mais il n’est pas nécessaire que les associations politiques disparaissent, il suffit qu’elles se cantonnent dans leur rôle.

«Lorsque la Révolution est lerminée que la Constitulion est fixée, il faut que la délibération et la puissance ne soient placées que là où la Constitution les a placées, que chacun respecte assez et ses droits de citoyen et les fonctions déléguées pour ne pas excéder les uns et n’attenter jamais aux autres... c'est nous, fondateurs de ces sociétés, qui devons leur témoigner la reconnaissance de la nation en leur disant ce qu’elles doivent être et en leur désignant les limites que leur assignent les lois constitutionnelles.… il est permis à tous les citoyens de s’assembler paisiblement mais. à côté de la libre jouissance des droits de citoyens se placent les

maximes de l’ordre public et les principes du gouvernement représentatif:.. il n'y a de pouvoirs que ceux constitués par la volonté du peuple, exprimée par ses représentants, il ne peut y avoir d'autorité, d'action que celle déléguée par lui. Les sociétés, les réunions paisibles de citoyens, les clubs sont inaperçus dans l'État, sortentils de la situation privée où les place la Constitution? Ils s'élèvent contre elle, ils la détruisent au lieu de la défendre. Les sociétés qui se sont formées pour en apprendre, en soutenir les maximes (de la Constitution) ne sont que des réunions d'amis qui ne sont pas plus que tous les citoyens, les sentinelles de la Constitution. Hs peuvent s’instruire, disserter, se communiquer leurs lumières, mais leurs conférences, mais leurs actes intérieurs ne doivent jamais franchir l'enceinte de leurs assemblées, aucun caractère public, aucune démarche collective ne doivent les signaler. Ja Constitution est confiée à la sollicitude et au courage de tous les Français. le temps des destructions est passé... il faut désormais embellir cet édifice dont la liberté et légalité sont les pierres angulaires. Ceux qui seront revêtus après nous de la confiance publique croiront sans doute qu'ils ne doivent discuter les grands intérêts de l'Empire que comme législateurs et non comme simples citoyens, et que pour accomplir dignement leur mission ils doivent se garantir de toute influence extérieure... ils n’ont point besoin que l'opinion se manifeste par des mouvements, elle est connue. »

Le Chapelier qui entend « plutôt publier une instruction que provoquer des lois répressives » conclut : « Nous ne vous proposons que trois articles de loi; ils ne portent que sur ces actes qui usurperaient une partie de la puissance publique ou qui arrêteraient son action. Tout le reste est abandonné à l'influence de la raison et à la sollicitude du patriotisme.» L'Assemblée Constituante, partageant l’optimisme indulgent du rapporteur de son comité de constitution, vota ce projet qui condamnait à la radiation « pendant six mois ou deux ans du Tableau civique les membres des sociétés qui auraient fait obstacle à l'exécution d’un acte de quelque autorité légale que ce soit. »

Nous avons vu que ces mesures furent complètement inefficaces et que la formidable immixtion des clubs, notamment de celui des Jacobins, dans l'administration de la chose publique ne fit qu’aller en s’accentuant,

Les Girondins, au contraire, ne s'étaient nullement organisés (1). Barbaroux, Buzot, Brissot, Louvet se réunissaient chez Mme Rolland; Vergniaud, Ducos, Guadet et parfois Condorcet se retrouvaient chez Juliette Talma, d’autres fréquentaient chez Mme de Condorcet et d’autres chez Mme de Staël. Aucune discussion préalable entre eux, aussi se divisaient-ils très souvent sur les votes les plus importants. Ils ne-s’entendaient tous que dans leur hostilité contre la Commune de Paris.

Le club des Feuillants, créé sous le nom de «Société de 89 » et fermé après le 10 août 1792, groupait des modérés : La Fayette, Lamotte, Bailly. Celui des Cordeliers, dont fit partie C. Desmoulins s’éleva contre les excès démagogiques. Seul le club des Jacobins semble avoir créé et entretenu des relations étroites et suivies avec les sociétés populaires similaires de province, ce qui, joint à sa puissante organisation à Paris, fit sa force et sa durée.

Il est impossible de prévoir exactement ce qu’aurait pu réaliser la coalition raisonnée et méthodique, sous l'hégémonie de la Gironde, de tous les éléments modérés d'alors, A cette époque dans leur ensemble, la nation et l’Assemblée ne paraissaient pas témoigner d’un grand enthousiasme pour les solutions extrêmes et ultra-violentes. Jusqu'au printemps de l’année 1793, la Gironde eut la majorité à la Constituante, à la Législative, à la Convention, et lorsqu'elle fut, en mai 1793, accusée de « fédéralisme », 72 départements se dressèrent pour la défendre. Une fois de plus dans l'Histoire une minorité de passionnés farouches, exaltés et fortement organisés, avait mené et subjugué une grande masse inerte et passive, sans chefs ni cadres, sans tactique ni discipline.

1) Lire La République des Girondins, par M. Marc Fraissinet,

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En Grande-Bretagne les partis politiques présentent des caractères particuliers qui rendent leur étude spécialement intéressante.

De même que la France, mais dans une mesure et surtout avec des modalités différentes, le Royaume-Uni est agité depuis une cinquantaine d’années par une grande vague démocratique, un courant d’idées radicales et des tendances nouvelles toutes imprégnées d’un socialisme d’État accentué.

Les partis traditionnels en ont été complètement transformés. Déjà en 1885 lors de la fameuse agitation en faveur du Home rule (projet d'autonomie de l'Irlande) ceux des libéraux qui se déclarèrent adversaires de cette réforme, furent appelés dissidents et, évincés du grand parti gladstonien, formèrent le groupe libéral-unioniste; ils s’allièrent aux conservateurs auxquels leurs chefs, et notamment M. Chamberlain, imposèrent successivement l'impérialisme, puis le protectionisme et aux dernières élections générales de 1910 le referendum populaire pour toutes les questions importantes. Vers 1890 apparut un nouveau radicalisme qui afficha une grande indépendance vis-à-vis de l’autorité des leaders du parti et se lança nettement dans la voie du socialisme d'État. Les nouveaux libéraux se déclarèrent aussi désireux de satisfaire aux revendications des masses, tout en ne cachant pas leurs préférences pour les solutions justes et raisonnables plutôt que pour celles simplement populaires.

Les conservateurs eux-mêmes avaient évolué sous la pression des événements. Ils étaient devenus opportunistes avec Disraéli en 1880 et démocratiques avec lord Churchill en 1884. Leur alliance avec les libéraux dissidents, d’où naquit le parti unioniste, les poussa à réaliser des réformes

sociales. Cela permit de dire sous le ministère Salisbury que «si les conservateurs étaient au pouvoir, les radicaux étaient en fonctions », mais ils purent imposer à leurs alliés lé maintien de l’Union de l’État avec l’Église établie, la défense de la Chambre des Lords. ;

Un nouveau parti entra en scène. En 1900 les Trade- Unions qui jusque-là avaient strictement limité leur action à la sauvegarde des intérêts économiques de leurs adhérents, acceptèrent de Jouer un rôle politique et de poursuivre, de concert avec l’Indépendant Labour Parly (| I. L. P.), la conquête légale du gouvernement.

En 1888, ce dernier avait été formé par un certain nombre de socialistes dans le but de « se détacher complètement des partis politiques, d’organiser les contingents ouvriers en une force indépendante pour conquérir le pouvoir législatif et accepter en attendant des réformes sociales de n’importe quelles mains» (1). En 1895, il avait essayé, sans succès, d'envoyer au Parlement des ouvriers, non pas seulement pour faire défendre les revendications ouvrières par des ouvriers, mais pour opérer constitutionnellement la révolution sociale dans le sens du collectivisme. Les Trade- Unions et l’I. L. P. s’entendirent en 1900 pour augmenter leurs chances communes d’élection de députés ouvriers (Labour Représentalion Commillee) pour réaliser les aspirations du travail et obtenir des lois donnant satisfaction à la nation toute entière. « Ge n’est pas le programme qui fait le parti, mais l’esprit dans lequel il cherche à résoudre les problèmes.» C'était l'alliance de deux organisations qui conservaient chacune leurs caractères propres. Aux élections de 1906, trente députés travaillistes (mot employé pour remplacer celui de socialiste qui effrayait nombre d'ouvriers) furent élus, le Labour Representalion Commitlee devint le Labour Party. L'adhésion des grandes Trade-

(1) Ostrogorski. Démocralie el partis potiliques, p. 292.

Unions de mineurs en 1909 porta à 1.500.000 le nombre de ses membres. Alors des divisions se produisirent, certains lui reprochèrent son opportunisme, son esprit exagéré de conciliation et prédirent son absorption par le parti libéral. A côté de ce parti socialiste évolutionniste demeure intransigeante et farouche, mais sans posséder encore aucun député, la Social Démocralic Fédéralion, organisation socialiste révolutionnaire (18.000 adhérents).

De 1885 à 1906, sauf le court interrègne des libéraux de 1892 à 1895, le pouvoir appartint au parti unioniste. En 1906, les libéraux eurent une majorité écrasante, leurs diverses fractions (vieux et jeunes libéraux, radicaux avancés ou modérés) se soutinrent avec un ensemble parfait et votèrent l’audacieux budget Lloyd Georges en 1909, la restriction des prérogatives de la Chambre des Lords. En 1910, aux élections générales, aucun parti n’eut, à lui seul, la majorité, mais les libéraux ont pu, jusqu'à présent, avec l’aide des « travaillistes», des « nationalistes irlandais » conserver la direction des affaires publiques (1).

Comment sont organisés ces différents partis ?

Les anciens rouages des partis traditionnels, après avoir subi une éclipse, ont repris une force nouvelle. Le leadership domine encore et détermine la position du parti à l’égard des questions politiques journalières. Il est vrai qu'il ne ressemble plus à l’ancien.

« Le monopole du leadership n’a fait que changer d'aspect, un peu plus partagé et beaucoup moins abandonné à la sélection naturelle qu’opère le jeu spontané des forces sociales. le monopole du leadership qui était accaparé par les représentants des anciennes classes dirigeantes Lend à faire place au monopole des wire pullers commandités par des ploutocrates » (2).

(1) Le 22 novembre 1911, après l'élection du South Sommerset, la situation respective des groupes à la Chambre des Communes était la suivante :

Unionnistes, 275; libéraux, 268; nationalistes irlandais, 72, indépendants,

S; travaillistes 42; depuis, le nombre des unionnistes a encore augmenté, (2) Ostrogorski, cité, I, p. 555.

Le leader de la Chambre des Communes, comme celui de la Chambre des Pairs, est désigné par les représentants éminents du parti et choisi, après un processus de sélection naturelle, dans un groupe très restreint d'hommes d'État éventuels.

Les leaders sont assistés d’un whip (1), sorte de régisseur chargé des détails pratiques de la tactique parlementaire, entouré de whips juniors et assisté de bureaux formant le Central Conservalive Office chez les conservateurs, le Central libéral Associalion chez les libéraux. Le whip conservateur a huit agents régionaux en province (dont un pour l'Écosse), le whip libéral des correspondants locaux. Un agent général l’assiste dans toute la besogne électorale. Des grands clubs (Carlton Club, conservateur, National libéral Club, libéral), servent à Londres de lieu de rendezvous aux notabilités de chaque parti, de même que les clubs fondés en province sur leur modèle.

Les adhérents des divers partis sont groupés en associations politiques que l’on désigne depuis 1868, sous le nom de Caucus (3).

Le Caucus naquit à Birmingham en 1868. « Les libéraux (de cette ville) s’assemblèrent dans chaque quartier et choisirent des représentants pour diriger les affaires du parti. Ceux-ci se réunirent en un comité central et donnèrent pour mot d'ordre aux électeurs « votez comme on vous dit». Les libéraux des autres villes du royaume, puis les partis concurrents, suivirent cet exemple.

Cette organisation présente deux types distincts, l’un dans les agglomérations urbaines, l’autre dans les campagnes.

(1) Ostrogorski, p. 47-52-231-236-et 237, 238-301.

(2) do p. 59-70-75-80-87-118-321.

(3) Etymologie, p. 321. endroit où se réunissaient afin de causer de leurs

affaires pour les uns, les Indiens (kaw-kaw-was), pour les autres, les calfats puis les politiciens de Boston,(caulkers-club).

Dans les villes, les adhérents du parti habitant un même quartier (ward) où une même section de vote (polling district) forment une association locale dirigée par un président (chairman), un secrétaire (secrelary-ward) et quelques délégués qui composent le comité permanent de quartier. Les réunions de quartier (ward meeting) nomment le comité permanent, élisent des délégués à l’association centrale (au siège de la circonscription électorale) et désignent les candidats aux élections municipales annuelles. Elles ont principalement pour but de rapprocher les adhérents du parti, de nouer entre eux des relations, de faire éclore les influences et émerger les capacités locales (leaders de quartiers, workers ou militants dévoués). Surtout chez les tories, elles ont lieu à tour de rôle dans chacun des plus importants cabarets du quartier, le cabaretier attire les habitants du voisinage, et leur facilite l’entrée dans l’association. Celle-ci d’ailleurs est largement ouverte, il suffit pour y être admis de se déclarer fidèle au parti, point n’est indispensable d’être majeur ou électeur, ou de payer une cotisation; en fait s’acquitte qui veut et les associations vivent des largesses de quelques riches bourgeois. Les réunions de quartier rendues aussi fréquentes que possible, groupent ainsi un petit noyau de 20 à 30 partisans (1), pleins de foi et d’ardeur politique, tout dévoués à la cause. Le ward secrelary en est l’âme « artisan ou petit employé, il connaît tout son monde, parle leur langue, vit en contact avec eux depuis les années et sait comment prendre chacun d'eux.» Il est pour l’association centrale à la fois un agent d’information et un organe d’exécution (2).

L'Association centrale comprend des membres élus (délégués désignés dans les ward meelings) des membres de droit (présidents et secrétaires de tous les comités de

(1) Faible proportion pour un contingent total moyen de 12à 1.500 électeurs, (2) Ostrogorski, cité, p. 309,

quartier), des membres choisis, en nombre qu’ils déterminent eux-mêmes, par les membres précités, notables du parti, souscripteurs importants, hommes instruits, influents, capables, que le suffrage des adhérents n’a pas discernés, mais dont la science, le zèle ou la situation peuvent être utiles au parti. Chez les tories, il n’y a pas de membres Cooptés, mais les membres de droit sont plus nombreux (juges de paix à titre honorifique, membres des diverses assemblées locales électives, directeurs des clubs et autres institutions, tous, bien entendu, fidèles du parti).

L'ensemble de tous ces membres forme le Conseil (ou le Comité général) de l’association centrale et porte souvent chez les libéraux, le nom de centaines « les 300 de Birmingham, les 400 de...». Ge conseil élit son bureau composé d’un président, d’un vice-président, d’un trésorier, d’un secrétaire honoraire. De ce conseil (simplement consultatif chez les lories, délibérant chez les libéraux) émane un comité exécutif formé des mêmes membres, mais en nombre plus restreint. Il réunit les personnalités les plus actives de l’association, les meneurs les plus énergiques de chaque quartier de sorte que, en fait, l'influence réelle appartient à un petit groupe de personnes (inner circle, cercle intime), qui, en réalité, dirige toute l’organisation, C’est parmi elles que se trouvent les wire pullers (tireurs de ficelles) qui manipulent (management) de la coulisse toute la tactique et toute la politique locale du parti. Ge Comité exécutif désigne son secrétaire général, employé rétribué qui travaille sous ses ordres. Gelui-ci est la véritable cheville ouvrière de l’organisation (1). Il s'occupe de l'inscription sur les listes électorales de tous les adhérents (claims),

conteste celles du parti adverse (objections) (2), surveille

(1) Ostrogorski, cité, p. 316.

(2) Cette partie de la besogne du secrétaire général très compliquée du fait de la complexité de la loi électorale actuelle basée sur le domicile de l’élec-

et dirige les secrétaires de quartiers, organise les diverses manifestations du parti, calme les susceptibilités de certaines notabilités, maintient l'union et la cohésion, sert le plus souvent de gérant responsable au candidat du parti pendant la période électorale. Le président de l'association, lui, est au contraire un personnage d’apparat aussi représentatif que possible et jouissant d’une parfaite « respectabilité». Le comité exécutif seul chez les tories choisit le candidat à la députation, chez les libéraux il le propose au Comité général.

«Un secrétaire payé, habile et travailleur, un secrétaire honoraire (celui du bureau de l'Association) intelligent et énergique, un président influent et riche forment, au sommet de l'Association, un {rio qui est l’idéal de toute organisation de parti» (1).

Lorsqu’en 1885, les circonscriptions électorales à plusieurs sièges furent remplacées par des arrondissements (divisions) à un député, des associations divisionales furent créées et devinrent par rapport aux associations de quartier, les associations centrales. Mais les anciens Caucus uniques pour les grandes cités, après avoir été un moment éclipsés et transformés en modestes associations fédérales ou en comités d'union, reprirent peu à peu leur importance et réduisirent les associations divisionales à une indépendance et une autonomie nominales.

Dans les campagnes chaque paroisse, si elle est assez importante ou chaque groupe de paroisses de minime population, forme une section locale, dans laquelle les affaires du parti sont gérées par un correspondant bénévole dans le premier cas (homme du peuple chez les libéraux, le cordonnier, le tailleur, le maréchal ferrant de l’endroit, un cultivateur débrouillard, ou le facteur des postes, « homme supérieur » chez les tories, le curé, le maître d’école, ou un

teur se trouvera allégée quand le Parlement aura voté le projet de loi du Gouvernement simplifiant notablement les nombreux détails de la législation eu vigueur.

(1) Ostrogorski, cité, p. 317,

fermier) par un comité de district dans le second. Dans certains villages, il n’y a que des clubs de parti. Dans les petites agglomérations urbaines, il y a des sections dirigées par un comité.

Avant le bill de 1885, un comité siégeait au chef-lieu du comté et constituait en fait l'association centrale. Des agents payés parcouraient les campagnes et servaient de traits d'union entre les correspondants et ledit comité. Après la réforme de 1885 qui découpa les comtés en « divisions» à un député, il ne fut pas possible de réunir assez d'éléments pour créer des associations divisionales. Des comités, le plus souvent désignés par leurs propres membres (self appointed) les remplacèrent et entrèrent, dans chaque circonscription électorale, en rapports avec les correspondants bénévoles (des paroisses rurales), les comités de district (groupes de plusieurs petites paroisses) les comités de quartiers (dans les agglomérations urbaines). Parfois le comité de comté a presque, en fait, disparu, parfois au contraire c’est le comité de l’association divisionale qui n’existe que de nom et confie aux bureaux d’un sollicitor toute la besogne électorale.

En principe, les associations divisionales d’un même comté forment une fédération, l'association de comté (équivalente à l'association fédérative d’une grande ville). Les associations de comté conservatrices sont moins démocratiques que les associations analogues libérales. «Le parson (curé), le squire (notable), le publican (cabaretier) forment dans chaque village le noyau vivant d’une organisation politique dans laquelle entrent tous les ruraux non émancipés» (1).

Les Associations divisionales (une par circonscription électorale), qui sont plus ou moins étroitement fédérées en association unique de comté dans les campagnes et de cité dans

{1) Ostrogorski, p. 319.

les grandes villes, sont ensuite groupées en dix fédérations régionales chez les libéraux, en quarante organisations centrales de comté chez les conservateurs. Ces fédérations régionales forment, par leur union, un groupement national dont le siège est à Londres, la Nalional libéral Fédération pour les libéraux, l’Union nalionale des Associalions constitutionnelles el conservatrices pour les conservateurs.

La National libéral Fédéralion a pour rouages : 1° un conseil ou assemblée générale des délégués de toutes les associations fédérées et des députés libéraux de la Chambre des communes. Réuni en conférences annuelles, ce conseil forme le Parlement délibérant du parti (1): 20 un comité général formé sur les mêmes bases, mais comprenant un nombre de membres moins élevé, son rôle principal consistant à nommer le troisième rouage, soit 30 le comité exécutif qui dirige toutes les affaires de la fédération ; 4° un secrétariat permanent, rouage essentiel, cheville ouvrière de la Fédération; 5° un bureau de publications et de renseignements politiques. Les associations d'Écosse forment un groupe à part : La Scoilish libéral Association. À côté de la Nalional libéral Fédéralion, organisation de parti pour tout le pays et organe central de tous les groupements locaux et régionaux, subsiste la Central libéral Association ou organisation du leadership, dirigée par les leaders suprêmes du parti, assistés d’un whip principal et de whips juniors, organisation qui déborde un peu le simple cadre des groupes parlementaires sur le continent. La liaison entre les deux mécanismes a été obtenue en faisant remplir au secrétaire général de la National Fédéralion les fonctions de secrétaire de la Central Associalion, ce qui habitua les associations locales à correspondre avec les bureaux du whip. L’une et l’autre n’en

(1) Ostrogorski, cité, p. 176.

conservent pas moins en apparence leurs caractères propres et leurs fonctions particulières; la National libéral Fédéralion prépare au combat électoral les contingents locaux du parti, dirige et conseille les associations locales, prépare l'opinion publique et organise « l’agitation»; la Central associalion s'occupe plus directement de la besogne parlementaire, de la discipline des députés et de l'appui qu’en toute circonstance ils doivent donner aux chefs du parti, elle procure des candidats aux associations locales qui en demandent. En fait, c’est la Central Association, c’est-à-dire le leadership qui, plus fortement organisé et plus riche, dirige, discrètement et en y mettant des formes, les grandes affaires du parti.

Chez les conservateurs, les quarante associations centrales de comté — qui ont dernièrement, dans un but de décentralisation, remplacé les dix fédérations régionales — sont reliées entre elles par l’Union nationale des Associalions constilutionnelles el conservatrices, dont le siège est à Londres. Celle-ci a pour rouages un Conseil fédéral et une assemblée générale. Ce conseil se compose depuis 1906 de deux cents membres nommés pour la plupart par les associations locales. C’est plutôt un corps d’apparat qui exprime l'opinion du parti et dont les décisions ne comportent pas de sanction. Néanmoins il se sépare parfois et exceptionnellement du leadership et dernièrement le parti conservateur a été converti, malgré la volonté de ses chefs, à la doctrine protectionniste par l’élément libéral dissident (M. Chamberlain) qui, en s’alliant avec lui, a formé le parti unioniste. A côté subsiste le Central conservative office, dirigé par le Chief conservalive agent (chef des bureaux du whip conservaleur) assisté de huit agents généraux répartis en province, Le lien entre cette organisation du leadership et l’organisation du parti proprement dit, résulte de a réunion entre les mêmes mains des fonctions de secré-

taire général de l’Union nationale des Associalions conservarices et de celles de Chief conservalive agent. Celui-ci, ainsi que le whip du parti, siègent de droit au conseil de l'Union. En 1906, fut créé un Comité consultatif présidé par le whip et comprenant sept membres dont quatre nommés par lui et trois par le Conseil de l’Union. Sa seule mission est de renseigner les leaders sur l’état des esprits et les dispositions de l’opinion. « Sur un signal du Conservalive office (bureaux du leadership), les associations locales votent des résolutions sur la politique du jour, envoient des adresses aux leaders et des injonctions aux députés. »

Les libéraux unionistes qui existent plus de nom que de fait ont une organisation analogue à celle des libéraux et des conservateurs. Le parti socialiste au contraire possède une organisation différente. Le Labour Party, nous l'avons vu, est une fédération : 1° des Trade-Unions qui, presque toutes aujourd’hui, ont résolu d'ajouter à leur rôle de défenseurs des intérêts économiques de leurs adhérents, celui de faire représenter au Parlement les masses ouvrières par des ouvriers (sorte de syndicalisme parlementaire): 2° de l’Indépendant Labour Parly (1. L. P.), parti socialiste évolutionniste; 3° de la Société fabienne (société de propagande socialiste intellectuelle, composée surtout de socialistes bourgeois, qui travaillent pour le transfert à la collectivité de l’administration du capital industriel, dans le cas Où il pourrait être convenablement géré socialement, et qui ont beaucoup fait pour vulgariser l’idée socialiste, surtout dans la bourgeoisie); 4 de la ligue travailliste de femmes. Chacune de ces organisations a sa vie propre et indépendante. En fait, c’est l’I. L. P. qui dirige la Fédération, bien qu’il ne compte qu’une trentaine de mille adhérents dispersés en petits groupes sur tout le territoire et comprenant, à côté de l'élite ouvrière des Trade-Unions

LES CAUCUS ANGLAIS ol

quelques épaves sociales . Il y a de nombreuses circonscriptions électorales où l’organisation de l'IE. L. P. n'existe pas, surtout dans les campagnes. Dans presque toutes les grandes villes le parti est représenté par des « organisateurs» qui recrutent des adhérents, percoivent les ecotisations (dont le versement rigoureusement obligatoire est volontiers consenti par les affiliés), organisent les meetings, y prennent la parole, distribuent brochures et publications diverses. Les adhérents sont groupés en «branches » réunies dans presque tous les comtés en fédération. Des congrès annuels composés de leurs délégués constituent l'assemblée délibérante du parti; un comité exécutif (Nulional adminislralive Council) comprenant quinze membres dirige en réalité les affaires du parti.

Le Labour Party coordonne les efforts des organisations affiliées et notamment consacre en dernier ressort les candidats choisis par une section locale, acceptés par une conférence des délégués de toutes les organisations affiliées de la circonscription électorale (Labour Representalion Commitiees) et approuvés par le Conseil national. II maintient la discipline des élus du parti et joue à cet égard un peu le rôle des bureaux des whips libéraux ou conservateurs. Son action sur les députés travaillistes serait peut-être encore plus étroite puisque c’est lui qui leur allouait (1), en l’absence de toute indemnité parlementaire, les deux cents livres sterling qui permettaient, à ceux qui étaient sans fortune, de subvenir à leurs besoins (2). Le Labour Party à également des conférences annuelles de délégués, et un comité exécutif. Il vient de créer un agent général pour diriger la besogne électorale dans les circonscriptions et se propose de lui adjoindre des agents locaux,

Les Trade unions ont des cadres tout prêts; dans les

(1) Ostrogorski, cité, p. 276.

(2) Un bill de juillet 1911 a attribué aux Députés.une indemnité annuelle.

circonscriptions électorales des trade councils, comités unifiés des ouvriers des diverses industries, permettent à ces syndicats professionnels de jouer le rôle politique qu’elles ont dernièrement assumé. La plupart des secrétaires ou des membres actifs des {rade unions appartiennent à VI. L. P. et constituent, par suite indirectement, autant d'agents du Labour Party. Une décision judiciaire (senlence Osborne) a décidé que les cotisations spéciales prélevées sur l’ensemble des membres de trade unions, dont certains sont libéraux, d’autres conservateurs ou d’autres indifférents, pour subvenir aux frais de la lutte politique (dépenses électorales et annuités aux élus du parti) étaient illégales (1). Les députés travaillistes avaient demandé au Parlement de régulariser par une loi ces prélèvements.

Le parti socialiste révolutionnaire et intransigeant (Social démocratic Fédéralion) réunit 18.000 membres répartis en plusieurs centaines de branches; jusqu’à présent, 1l n’a pu faire élire aucun candidat.

Un certain nombre d’organisations auxiliaires se proposent chacune un but particulier et déclarent en principe faire appel, pour le réaliser, au concours de tous les citoyens sans exception. Mais, en fait, elles sont plus ou moins directement chacune affiliées à l’un ou l’autre des grands partis politiques.

D'abord les groupements de femmes «dans la lutte continue que se livrent les différentes nuances de l'opinion publique ou les différents intérêts organisés, aucun des combattants ne croit pouvoir se passer de l’appoint des femmes » (2). La Primerose league, sorte de chevalerie qui mène le bon combat en faveur du maintien de la Constitution, de l’Église établie et de l'intégrité de l’Empire

(1) Ostrogorski, p. 275.

(2) do p. 259.

(Unionisme), les Associations des femmes libérales créées en 1886 pour contrebalancer le secours inattendu et très actif apporté aux conservateurs par la ligue précitée de la Primevère. Les libéraux unionistes qui existent au moins de nom, le Labour Parly lui-même, ont aussileurs associations de femmes. On en retrouve jusque dans les organisations spéciales, telles que la Tariff Réform league et la Free trade Union.

D’autres groupements ont pour objet de former des orateurs destinés à parler dans les réunions publiques et à se présenter à la députation. Tel le club des 80 (eighty club) libéral. Le United Club fondé pour rendre aux conservateurs les mêmes services. Sur le modèle du eighly club furent créés le 95 club à Manchester (1895) et le 99 à Leeds (1899).

La ligue des jeunes libéraux, celle des associations libérales cadettes, la société des jeunes écossais, eurent pour but de rapprocher les jeunes gens, de leur faire étudier en commun les questions politiques et de Les exercer à l’art de la parole. Ces groupements secondent les efforts du parti. Les conservateurs ont suivi l’exemple et ont créé des associations unionistes cadettes.

D’autres organisations poursuivent un but spécial; si, la Liberalion Sociely et la Free church Council (séparation de l'Église et de l’État), prêtent leur concours aux libéraux pendant les élections, la Central Commillee for Church defence and instruction groupe les laïques et les clercs attachés au maintien de l’union de l’Église et de l’État, en associations locales et en comités diocésains, et a contracté alliance avec les conservateurs: de même, la Licensed Victuallers’ Association (association des marchands de vin et des cabaretiers, commanditée par les grands brasseurs et distillateurs). Par contre, le parti libéral compte sur la grande organisation de tempérance The United Kingdom Alliance.

La Free trade Union, fut fondée en 1903 pour s'opposer aux progrès des idées protectionnistes lancées par M. Chamberlain; celles-ci furent alors défendues par la T'ariff Rejorm League qui chercha à agir bruyamment et puissamment non plus sur les classes dirigeantes, mais sur «l’homme dans la rue»; «les missionnaires, tantôt avoués, tantôt secrets, vont de ville en ville, parlant dans les rues, dans les carrefours, dans les cabarets, allant de maison en maison, argumentant, expliquant, citant des faits et des chiffres, vrais ou erronés, cherchant à frapper les imaginations par des récits de prétendues expériences personnelles »(1). La Freetrade Union a présenté dès le début la particularité curieuse de réunir dans son comité directeur des libéraux, des conservateurs et des libéraux unionistes, ce qui ne s'était jamais vu alors.

Pour expliquer au pays et faire approuver par l’opinion publique le fameux budget de M. Lloyd Georges, qui posait le principe de la contribution des plus riches à l’amélioration indirecte du sort des plus humbles, une ligue « la Budgel league » fut fondée en 1909. Aussitôt «la Budget prolest league » fut créée pour la combattre. Une fois son but atteint la Budget league se déclara dissoute.

Par contre subsistent encore la Land Law Reform, association qui poursuit l’obtention de réformes agraires, combattue par la Liberty and Property Leaque, l'anti socialist Union qui cherche à réagir contre la propagande de la Fabian Soctely (socialiste) (2), les Debaling Societies et les Local Parliaments qui sont des écoles de l’art de la parole.

Nous avons vu que l’armature et la machine de guerre des grands partis politiques, est depuis le milieu du xix® siècle « le Caucus ».

(1) Ostrogorski, p. 264.

(2) do p. 190.

Quels ont été et quels sont encore ses moyens d'action? quels sont les avantages et les inconvénients qui résultent de son fonctionnement ?

Le Caucus employa tous les procédés susceptibles d’attirer et de retenir l'attention publique en s'adressant pour « susciter l’enthousiasme», plutôt aux sentiments et à l’émotivité, qu’à la logique et à la raison. Il s'attacha à grouper et à réunir les électeurs le plus fréquemment possible, à prouver la vitalité et la puissance du parti par des meetings organisés avec le concours de nombreux députés et même celui des leaders du parti, par des démonstrations sensationnelles avec drapeaux, tambours et torches dans les villes, par des tournées de propagande dans les campagnes effectuées avec des voitures (Zravelling wans) qui servent à la fois de logement et de tribune aux orateurs dépêchés de Londres ou des grands centres, par des conférences avec projections lumineuses, par des publications politiques, allant de la simple carte postale illustrée aux volumes compacts en passant par les affiches criardes et les tracts, les mêmes articles envoyés jusqu’à 450 journaux à la fois, par des missionnaires politiques, officiellement accrédités, des émissaires secrets, des militants (workers) agissant plus ou moins confidentiellement.

En second lieu, le Caucus fit appel à l'instinct de sociabilité de l’homme et exploita intensivement le snobisme, en organisant des distractions et des plaisirs en commun, pour créer une association de sentiments et un courant de sensations favorables entre le parti qui les offre et le public qui les reçoit. Smoknig concerls, lea meetings, social evenings, garden parlies «féles». Ces divertissements rehaussés par la présence des femmes sont entrecoupés d’une petite allocution politique, le plus souvent humoristique (1). La Primerose league (conservatrice) est passée maîtresse dans

(1} Ostrogorski, p. 198.

l’art d'organiser ces « réunions sociales» et de prouver que les classes supérieures de la société sont les meilleurs amis des pauvres gens (1). Les « fêtes» et les « High class enlerlainmenis», comportent des danses, des tableaux vivants, des tours de clowns et de prestidigitateurs. Le mot d'ordre est « ne discutez pas (avec les électeurs), attirez-les socialement». Quant aux Caucus, leurs présidents, les candidats ou les membres notables, donnent dans leurs parcs des « political garden parties», avec orchestre, discours et rafraîchissements, organisent des pique-niques, des excursions à prix réduits etc.

Au point de vue politique proprement dit, l’un des moyens d’action les plus puissants du Caucus, fut et demeure, le Canvass. Les militants du parti, workers, payés le plus souvent maintenant, procèdent au recensement général de tous les électeurs de la circonscription. Ils vont de maison en maison, interrogent chacun de ceux ci s’efforcent — les mœurs l’autorisent — de les amener à se déclarer partisans de leur parti, adversaires ou indifférents. Les électeurs douteux sont « canvassés» à plusieurs reprises par des personnages différents. Les femmes parfois s’en mêlent. Munis de ce classement préalable, les militants du parti surveillent chacun un ilôt de leur quartier, notent les électeurs qui déménagent, les nouveaux qui arrivent. Avec ces renseignements aussi à jour que possible, le secrétaire général du Caucus provoque l’inscription sur les listes électorales de tous les adhérents du parti et conteste les inscriptions du parti adverse.

Libre du choix du candidat à la députation, le Caucus dispose du M. P. (membre du Parlement).et l'invite à prendre la parole devant ses électeurs ou devant d’autres citoyens toutes les fois que l'intérêt du parti l’exige. Il surveille et contrôle tous ses actes publics et lui envoie, dans

4) Ostrogorski p. 254,

les graves conjonctures, l'invitation de voter dans tel ou tel sens. Le caucus apostille les demandes des électeurs ou renseigne le député si le solliciteur s’adresse directement à lui.

Le député doit encore rendre à ses électeurs divers services personnels et contribuer à la prospérité des diverses institutions locales (églises, clubs, sociétés et organisation du parti, coût annuel moyen de 12 à 15.000 francs). Cette dépendance amoindrit chez le député le caractère de mandataire et augmente celui de simple délégué (1).

Le Caucus n’a été que l’une des nombreuses causes qui ont complètement transformé la société politique anglaise et il est malaisé de discerner exactement la part qui lui revient dans cette série de modifications.

Le Caucus a eu pour premier résultat de permettre aux partis de pénétrer les masses nouvellement appelées à la vie électorale, d’intéresser à la chose publique une foule d’indifférents et d’appeler leur attention sur plusieurs des grands problèmes nationaux. Si grossiers que furent certains de ses moyens d’action et si rudimentaire qu’elle soit encore, la culture politique qu'il donna aux classes inférieures de la population est incontestable. Il s’efforça aussi, en rapprochant fréquemment ses partisans, de développer la notion de la solidarité et de l'intérêt général. Il eut le mérite de servir de modèle et toutes les organisations spéciales, qui, depuis sa naissance (1868) ont tant contribué à faire évoluer et à modifier la mentalité anglaise, se sont inspirées de son exemple.

En second lieu, il contribua puissamment à démocracratiser la direction des vieux partis et l’accès des fonctions électives. Chez les libéraux, la bourgeoisie dut partager en principe la conduite locale des affaires du parti et la désignation des candidats aux assemblées municipales ou au Parlement avec les représentants des classes populaires,

(1) Ostrogorski, p. 232,

Chez les conservateurs, le Caucus brisa le monopole que détenaient l’aristocratie et les seuls gentlemen dans toutes les manifestations de l’existence du parti et appela dans ses conseils le Ziers-élal tory. D'une facon générale, le Caucus fit monter dans l’échelle sociale le petit boutiquier et l’humble artisan, (1) révéla aux ruraux qu'ils avaient des droits politiques et donna aux masses ouvrières une plus nette conscience de leur force.

En troisième lieu, il décentralisa la politique. Auparavant l’agent général du parti suivait de Londres la situation électorale et fournissait de candidats les circonscriptions qui en étaient dépourvues. Désormais dans chaque « division », les électeurs locaux, groupés et organisés, purent émettre des vœux, formuler des desiderata, choisir et élire l’un d’entre eux à la députation.

Par contre, dès son origine, le Caucus rechercha des moyens mécaniques de ralliement. Pressé sans doute par les exigences journalières de la lutte politique, il négligea l’éducation lente de l'esprit, la conquête loyale des convictions par la seule force de la raison, il adressa un violent appel aux sentiments, à l’émotion, aux passions, créa l’orthodoxie inexorable de parti, avec son envers inévitable le sectarisme et la haine des dissidents, se contenta de l'adhésion formelle et extérieure aux dogmes qu'il proclamait et remplaca l’union intime des volontés conscientes et réfléchies par une « conformily » impérieuse, mais de facade. Dominé par des considérations électorales et désireux avant tout de réussir, il agença une merveilleuse machine de guerre dont chaque rouage devait concourir à la bonne marche de l’ensemble et à l'obtention du résultat cherché. De là, ses moyens d’action, ses méthodes (wire pulling, secrétaire général, workers, canvass) et ses ten-

(1) Ceux que Gambetta devait en France, Discours de Grenoble, 1872 désigner du nom de « Nouvelles couches sociales »,

dances (choisir le candidat qui présente le plus de chances de succès, domination du député, obstination à servir d’unique et exclusif intermédiaire entre lui et l’ensemble des électeurs, etc….).

Formalisme et machinisme, intransigeance et autoritarisme sont des vices inhérents au Caucus. Il aida puissamment à l'effacement de l’homme et à l’affaiblissement de la personnalité chez l'électeur, à l’amoindrissement de la responsabilité de l’indépendance et de la dignité chez le député (et par là encourt une grande responsabilité dans le discrédit qui menace, paraît-il, la Chambre des Communes.)

Le Caucus, mené par les membres les plus avancés du parti, a excommunié, non seulement les dissidents, mais les simples modérés, qui, en l’absence d’un tiers parti bourgeois sont fort embarrassés pour coordonner leur action politique. Si les libéraux hostiles au Home rule, ont pu après 1885 former, en s’alliant aux conservateurs, le parti Unioniste, les libéraux modérés (whigs nouveaux) ont été éliminés par les radicaux et les lories, qui n’ont pas voulu suivre leur parti dans son ralliement au protectionnisme (1905), « les free fooders » ne sont plus unionistes, tout en n’étant pas devenus libéraux. Le Caucus a donc exagéré la rigidité du système des deux partis et porté cette tension au maximum.

On a reproché aussi au Caucus d’avoir donné aux élections municipales annuelles un caractère politique et d’avoir cherché à introduire dans ces conseils ses partisans, même médiocres, plutôt que de véritables compétences, mais adversaires. La valeur des administrations des grandes villes en aurait été abaissée et l’influence des employés permanents augmentée.

Dans le passif du Caucus doit enfin figurer cette organisation savante de la fièvre électorale, ces procédés de réclame commerciale qui tirent l’œil, ou abasourdissent l’oreil-

le (1), cette habitude d'aller chercher les électeurs à leur porte et de les conduire en voitures (en automobiles si possible) à la salle de vote. Get acte grave et important d'une consultation nationale se déroule dans une atmosphère de trépidation et d’agitation intense bruyamment créée de toutes pièces par les différents Caucus.

Aucune organisation de parti en France n’est encore arrivée à ce degré de puissance sur les foules et de maîtrise sur ses élus au Parlement.

Il serait intéressant de faire un historique aussi précis et complet que possible des différents partis sous la Troisième République. Mais un pareil travail exigerait pour chacun d'eux un volume spécial (2). Nous préférons examiner en détail la période qui va de 1871 à 1876 et dans laquelle les partis qui avaient prédominé auparavant agonisent, tandis que se dessinent les partis qui vont désormais se disputer la direction des affaires de la France (3).

La République avait bien été proclamée le 4 septembre 1870 à Paris et dans la plupart des grandes villes, mais de l’avis unanime, elle ne se présentait que comme un fait provisoire sur lequel l’autorité constituante devait être appelée à se prononcer. Toutefois sous la pression douloureuse des événements d'alors, les élections générales du 8 février 1871,se firent uniquement sur la question de savoir si l'intérêt et l'honneur de la France exigeaient que les hostilités fussent continuées, ou bien à quelles conditions la paix était possible. Dans la majeure partie des départements, les électeurs choisirent pour représentants les hommes

(1) V. dans le Temps, les articles de son correspondant de Londres, lors des élections générales de 1910,

(2) Histoire du parti socialiste de 1870 à 1900, par M. Zévaès, par exemple.

(3) Voir un résumé très clair des luttes des partis de 1871 à 1895, Seignobos, Hisioire politique de l Europe contemporaine, p. 172 à 204,

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