ÉVOLUTION DES PARTIS A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
« Si l’on veut aller au lond des choses on s'aperçoit que x véritable division du pays se faisait sur la question religieuse, d’une part des croyances antiques... la soumission de la plupart des familles aux rites de la religion catholique — d’autre part la libre pensée, le doute de Montaigne, le rire de Voltaire, l'affirmation d’Auguste Comte. En face du clergé que la nation continue à maintenir et à reconnaître, une organisation occulte mais puissante, celle de la franc-maçonnerie, très active, mêlée au siècle et s’attachant avec passion au problème de l'instruction laïque. »
A côté et au-dessus des différents partis un sentiment qui allait s’incarner dans un homme pénétrait, à leur insu peut-être, la grande masse des citoyens. Conclure une paix aussi honorable et aussi peu onéreuse que le permettaient les circonstances, rétablir l’ordre dans Paris insurgé, libérer le territoire, refaire rapidement les finances et les armées du pays, réorganiser l'administration, programme qui pouvait rallier toutes les bonnes volontés et unir tous les cœurs patriotes, avant d’aborder la question qui, fatalement, les diviserait et risquerait peut-être de provoquer une nouvelle guerre civile, la question de la forme du gouvernement. Les idées et le plan de M. Thiers frappèrent les esprits par leur opportunité et leur logique. Cet homme d'État se réserva, laissa le temps faire son œuvre et les jalousies des partisans des trois dynasties en présence s’annihiler les unes les autres. Par les détours du «pacte de Bordeaux, de la Monarchie unie, de l’essai loyal et de la République conservatrice », 11 ménagea les transitions, consolida peu à peu le fait républicain, favorisa lessor de l'idée républicaine et prépara le vote des institutions du nouveau régime. Le pays profita de la longue expérience, de la prodigieuse habileté de ce rusé vieillard et peut-être aussi de l’heureuse coïncidence d’un grand intérêt personnel avec l'intérêt national.
Les élections du 8 février 1871 envoyèrent à l’Assemblée
nationale une trentaine de bonapartistes (dont le comte
Joachim Murat, d’une famille alliée aux Bonaparte), deux cents légitimistes, deux cents orléanistes (dont le prince de Joinville et le duc d'Aumale), cent républicains modérés et autant de radicaux.
« Si les grandes villes donnèrent en général leur confiance aux vétérans de la démocratie (1) les campagnes suivirent les chefs dont les opinions étaient simplement favorables au régime parlementaire. la noblesse comptait deux cents députés. Un évêque Mgr Dupanloup et deux abbés représentaient le clergé.» (2)
Ainsi, les 400 conservateurs monarchistes auraient eu, s'ils avaient été unis, une indiscutable majorité.
« Quelques têtes éminentes, beaucoup de rares esprits et pour la vrande masse de braves gens, telle était cette assemblée que le pays avait choisie à son image et envoyée à Bordeaux.» (3)
Moins d’un an après son installation en fonctions, en décembre 1871
« l’Assemblée s'était lentement organisée selon les traditions parlementaires. Les opinions s'étaient aménagées, les groupes s'étaient constitués par ces concessions mutuelles qui affaiblissent les convictions mais qui créent la discipline des partis.
« La droite s'était divisée en extrême droite, droite et centre droit. A l’extrême droite des gentilshommes sincères, hautains, figés dans leur loyauté monarchiste et leur soumission absolue à la volonté du « Roi». La droite, plus souple et plus politique, s’appliquant patiemment à résoudre le problème de la quadrature du cercle en cherchant à concilier la monarchie de droit divin avec les conquêtes de la Révolution. Ie Centre droit où abondaïient les orléanistes, prêt à faire des concessions, soit à droite soit à gauche, pourvu que la mission de sauver le pays et les principes conservateurs fût confiée à un des membres de la famille d'Orléans soit le comte de Paris, soit le duc d’Aumale.
« Hors de l’assemblée les députés de la droite se rencontraient : 10 à la réunion du centre droit, groupe fermé composé des députés n’admettant pas le drapeau blanc; 2 à celle des Chevau Légers,
(1) « Les députés élus par les éléments révolutionnaires, Delescluze, F. Pé-
gat, Tridon, B. Malon, donnèrent leur démission et rentrèrent à Paris où l'insurrection couvait déjà. » Hanotaux, p. 155.
(2) Hanotaux, cité, p. 39.
(3) do cité, p. 41.