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LE NÉO-ROYALISME : CRITIQUE

elle-même et dispose librement, à toute heure, de ses destinées.

Les inconvénients du régime présent? Quelles sont les institutions humaines qui n’en comportent aucun et précisément la République n’est-elle pas le gouvernement qui permet le plus aisément à un peuple de réaliser des réformes sans crises n1 insurrections et de progresser sans à-coup ?

Les droits historiques de la famille royale? Et que valent-ils en face de ceux de la nation?

La beauté des inégalités? avec au bout sans doute d’une part un surhomme, de l’autre un troupeau humain ?

La décentralisation? « L’os à ronger » qui serait abandonné aux citoyens, a dit un royaliste. Les innombrables conflits et discussions qui diviseraient les multiples associations, corporations, congrégations, fédérations, etc. permettraient de dominer aisément et de tenir complètement asservis les individus.

La restauration violenté par un coup de force? Le 17 février 1872, les députés légilimisles déclaraient :

« Nous considérons la monarchie comme le gouvernement naturel de notre pays, respectant d’ailleurs notre pays autant que nous l’aimons, nous n’attendons rien que du vœu de la nation librement exprimé pas ses mandataires.» (1)

Le comte de Chambord lui-même écrivit plusieurs fois : « La France m'’appellera». Le respect des royalistes pour leur patrie paraît n’être plus le même qu’il y a quarante ans.

De plus cette conception néo-royaliste est si peu compatible avec la véritable liberté et le droit réel de contrôle de la nation que ses tenants expriment nettement l’idée que «la monarchie parlementaire nous ramènerait à la République ». |

Dans quelle mesure la doctrine royale officielle a-t-elle accueilli les principes et les suggestions des néo-royalistes ?

(1) Hanotaux, cité, p. 395.

Nous l’ignorons. Les dirigeants de l'Action française ont été reçus par le prétendant et accèdent en permanence, nous l'avons vu par un de leurs représentants auprès du Prince, Cette ligue est évidemment l’un des moyens d’action du royalisme officiel. Mais le chef de celui-ci admet-il que lAction française et la C. G.T. «poursuivent une action parallèle inspirée par un même instinct et tendant au même but : la destruction du régime républicain et démocratique » ? comme dit M. G. Valois.

Quelle est donc au juste la doctrine royaliste actuelle? Aucune assemblée ne précise, après müûre discussion, ses divers points. Ce soin incombe à M. le Duc d'Orléans seul.

Enfin les contradictions ne sont pas rares dans cette théorie.

Comment le même homme pourrait-il à la fois incarner l'instinct conservateur de la nation et inspirer l’esprit de réformes? « L'initiative des lois appartiendra à un corps de spécialistes» (nommés par le roi).

Comment le roi héréditaire sera-t-il responsable? Devant qui? Sous quelle sanction? Or, le sentiment de sa responsabilité constitue la seule limite de son pouvoir.

Comment la nation pourra-t-elle efficacement surveiller la gestion de ses intérêts et la direction de ses destinées puisque ses mandataires (qui auront de plus à s'entendre avec les membres de la seconde assemblée désignée par le prince) n’auront que le droit de contrôle, le roi ayant la souveraineté, c’est-à-dire en fait le dernier mot? Une telle organisation n’aboutirait-elle pas, en France du moins, à la prompte disparition des contrôleurs ou du contrôlé?

Aussi à l'affirmation des royalistes aultoritaires « la monarchie parlementaire nous ramènerait à la République » les royalistes consiitutionnels ont répondu à l’avance en protestant contre

« la solution de la monarchie comprise comme un dogme religieux dont le roi serait le pontife infaillible. » (1)

Les deux seules formes possibles de royauté paraissent donc se contredire mutuellement.

Si, comme le royalisme, le bonapartisme pose en principe que le gouvernement de tous par un chef unique est préférable au gouvernement de tous par tous, il en diffère essentiellement en ce qu'il conserve intacts l’état social et les institutions issus de la Révolution, du Consulat et de l’Empire, qu’il cherche à concilier l’autorité et la démocratie et à combiner la vocation héréditaire du souverain avec sa désignation ou tout au moins sa ratification par le vote populaire.

Nous avons vu déjà qu’il y a deux tendances très nettes dans le bonapartisme.

« Le prince Jérôme Napoléon était à titre égal et avec la même ferveur, bonapartiste et républicain; il se réservait le rôle de président d’une République consulaire et répudiait l'Empire. (Ses partisans) la gauche (impérialiste) s’en tenait à l’esprit même de la Révolution et n’acceptait que la forme républicaine. Sa république était plébiscitaire et consulaire avec un Bonaparte à son sommet; sa démocratie se tempérait d’un fort appoint de discipline et d’autorité; son anticléricalisme n’était rien moins qu'anti. religieux. »

La seconde tendance fut représentée au même moment (il y a une trentaine d’années au lendemain de la mort du prince impérial en 1878) par

« la droite impérialiste (qui) ne voyait dans la monarchie des Napoléon qu’une dynastie nouvelle qui, tout en procédant du droit révolutionnaire et en acceptant la mise en pratique des principes de 1789, occupait la place de la royauté tombée et s’en attribuait la fonction. (C'était) le bonapartisme intégral; (ses adhérents) atten-

(1) Discours du vicomte d'Haussonville à l Assemblée nationale le 1°* juin 1874, Hanotaux, cité t. III, p. 11.

daient du prince Napoléon l'affirmation haute et claire de ses titres au trône impérial et un appel retentissant à la souveraineté populaire pour les consacrer. Ils étaient de beaucoup les plus nombreux. (Ces) impérialistes proprement dits. reportèrent leurs espérances et leur dévouement sur le fils aîné du prince, le prince Victor.» (1)

C’est le prétendant bonapartiste actuel (2).

Quel est le fondement de l’autorité impériale?

« A la différence de la Maison de Hanovre, les Bonaparte n’ont renversé aucune dynastie en possession d’État pour se substituer à elle. Ils tiennent leur titre et leurs droits de la volonté populaire expressément et itérativement exprimée. Ce qui importe, ce n’est pas qu’il ait ou n'ait pas (l'héritier dynastique de l’Empire), la propriété d’un tel héritage, (l'épopée napoléonienne) un titre quelconque à la magie de son nom, mais qu'il en ait le bénéfice. » (3)

Quels sont les éléments de sa force?

D'abord l’affinité entre la société française qui, issue de la Révolution est « césarienne et égalitaire » et le régime napoléonien qui « concilie la démocratie et l’autorité» (4); ensuite le prestige du fondateur de la dynastie. «Le prodigieux éclat de gloire qui rayonne autour du nom de Napoléon vaut à l’Empire un renouveau de faveur chaque fois que pâlit l'étoile du régime qui a pris sa place » (5) et puis le souvenir de la grande prospérité qui a succédé à son établissement «les années qui suivirent le 18 brumaire et le 2 décembre peuvent être citées parmi les plus fécondes-et les plus heureuses que la France ait vécues. Il en reste une légende plus forte.» (6) Enfin et surtout l'opinion que, seul il pourrait, dans un moment de crise redoutable, sauver la société de l'anarchie «.… il passe en effet pour la meilleure marque de l’ordre et l’ordre sans plus est tout ce que demandent les populations affolées.» (7)

IT

Quelle est la doctrine du bonapartisme?

« C’est de ce contrat solennellement passé, plusieurs fois renouvelé entre la nation et eux, qu'ils tirent à la fois leur doctrine et leur qualité. La doctrine c’est la consultation direct e par voie plébiscitaire. Il n’y a de complots et de désordres, de guerre civile et de guerre sociale que parce qu’il n’existe aucune autorité qualifiée

(1) Le Bonapartisme, par M. J. Delafosse. La Méêlée des parlis, revue hebdomadaire, 19 février 1910. p. 311 et 312.

(2) Fixé à Bruxelles,

(3-4-5-6-7) Revue hebdomadaire, p.322, 330 321.

pour prononcer souverainement sur ces redoutables et irritants litiges. Le peuple, seul, le pourrait faire souverainement par voie de referendum et la sentence serail universellement obéie. Le plébiscite est donc la marque propre du bonapartisme et je n’en connais pas de plus loyale. Son droit dynastique est aussi clair que légitime et peut suffire aux revendications de ceux qui se réclament uniquement de la tradition, la dynastie napoléonienne à les” mêmes titres et les mêmes droits que la dynastie capétienne, parce qu’elle à rempli avec autant d'autorité et autant d’éclat les obligations essentielles de sa fonction. »

Le bonapartisme est donc une combinaison du principe plébiscitaire et du droit dynastique.

« L'idée napoléonienne consiste à concilier l’ordre el la liberté, les droits du peuple et le principe d'autorité. Elle prend les anciennes formes et les nouveaux principes; elle remplace le système héréditaire des vieilles aristocraties par un système hiérarchique qui, tout en respectant l'égalité, récompense le mérite et garantit l'ordre (1). Ce n’est point de la doctrine, c’est de l’opportunisme, mais cette adaptation n’en semble pas moins assez intelligemment conçue pour satisfaire aux aspirations incoercibles d’une démocratie qui se sait souveraine et ne veut pas abdiquer. »

Ce qui caractérise actuellement le bonapartisme c’est son attitude toute d’attente, d’expectative, de réserve et de passivité.

« Le bonapartisme réside à peu près tout entier dans ce qu’on ne voit pas; ce ne sont ni les partis qui édifient, ni les oppositions qui renversent; ce sont les gouvernements qui se renversent euxmêmes (1). Toute la question se résume donc à savoir si la République, telle qu’elle se comporte, se détruit elle-même et si le bonapartisme en pareil cas a quelque chance de lui succéder. » (?)

Les bonapartistes attaquant violemment le régime républicain, sont persuadés qu'il court à sa perte et que lorsqu'il sera très fortement ébranlé, le moment sera propice pour la rentrée en scène du prétendant impérial (3).

« Seulement de Lels désordres, agilation syndicaliste, grève de fonctionnaires, grève des chemins de fer, ne passent pas sans émouvoir fortement les intérêts et sans provoquer à tous les degrés de la société, de vives et profondes réactions ; lorsque l’État chancelle sur ses bases il est naturel que tout le monde prenne peur, alors une

(1-2-3) Revue hebdomadaire, p. 330-308-313.

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même imploration sort de l'angoisse universelle et se traduit par le même cri, Seigneur ! nous périssons, qui va nous sauver? Eh ! bien si le bonapartisme doit avoir son heure, c’est à ce moment précis qu’elle sonnera. Personne ne pensait à lui la veille; il apparaît à tous, dès qu’on a besoin delui(1). Leprogrammeboônapartistene prendrait sa valeur qu’à l’heure décisive où la République défaillerait. Et la République ne mourra que lorsqu'elle aura perdu jusqu'aux raisons mêmes de vivre (2). Gela peut venir plus vite qu'on ne croit. L'Empire n’est pas un parti, c’est un refuge, on ne le connaît pas aux jours prospères, vienne le déluge, il apparaît alors comme l’arche de salut où se précipitent pêle-mêle, effarés et confondus, tous les malheureux menacés de submersion. C’est dans ces conditions que l’Empire a deux fois pris place dans notre histoire et on ne peut nier qu'il ait rempli à souhait la besogne principale pour laquelle on l'avait élu, la restauration et le maintien de l’ordre.» (3)

Nous verrons plus loin qu'il existe un mouvement plébiscitaire distinct de l'impérialisme. Si tous les bonapartistes peuvent ne pas être, en effet, exclusivement attachés au principe dynastique et si d’aucuns parmi eux subordonnent rigoureusement la consécration du prétendant au vote populaire, il est des plébiscitaires qui ne sont pas bonapartistes et prêteraient éventuellement leur concours à tout dictateur, qu’il appartint ou non à la famille des Bonaparte.

Le boulangisme en fut un exemple.

Les bonapartistes, de même que les royalistes, se défendent énergiquement de voir dans le prince de leur choix le chef d’un parti.

Le prince « n’est pas le prétendant d’un parti mais le chef éventuel d’un système de gouvernement qui prendrait comme collaborateurs sans distinction d’origine les plus dignes et les plus méritants.» (4)

Néanmoins il a existé un parti impérialiste au lendemain de 1870 et il en subsiste aujourd’hui des éléments.

« Parti homogène et puissant... le peuple des campagnes inhabile

à démêler les responsabilités encourues, lui conservait sa confiance

(1-2-3-4) Revue hebdomadaire, p. 321-331-309.

et ses sympathies.. après les élections de 1877 le groupe de l’Appel au peuple à la Chambre des députés comptait 110 membres. (1} le temps a fait son œuvre et presque tous ces champions de l'Empire ont disparu. Aujourd’hui «il existe un parti de l’Empire (2). Il se manifeste par des groupements de fidèles qui ont leurs réunions, leurs assises, leurs banquets, leurs discours et accomplissent périodiquement les rites ordinaires des partis politiques. (3) dans les départements les comités bonapartistes sont nombreux... cependant ces petits organismes n’ont qu’une vie embryonnaire et entretiennent des souvenirs et des espoirs sans constituer des forces». Le prétendant ne fait guère parler. de lui. « Je n’ai ni parti, ni journal et n’en veux pas avoir » (4) aussi bien «ce n’est pas le parti impérialiste qui restaurera l’Empire, si l’Empire doit revivre... (5)il n’est pas impossible que l'héritier des Napoléon arrive au pouvoir par les voies politiques que l'anarchie politique et sociale ouvre fatalement à l’homme prédestiné, c’est par le consulat ou par la présidence que les élus de sa race furent conduits au trône. » (6)

À Paris un comité politique plébiscitaire (7) groupe les personnalités marquantes du bonapartisme et correspond directement avec le prince Victor Napoléon. Des « jeunesses plébiscitaires », des «étudiants plébiscitaires » réunissent les adolescents qui adhèrent à cette doctrine. Les moyens d’action du bonapartisme semblent divers, ses journaux sont : Le Pelit caporal, L’ Appel au peuple.

TACTIQUE Les comités plébiscitaires semblent avoir renoncé, au moins pour le moment, à faire de la propagande électorale et se bornent, lors des élections, à lancer des manifestes dans lesquels ils rappellent l’existence du bonapartisme et signalent ses bienfaits éventuels.

CRITIQUE L’antinomie intime qui existe entre la souveraineté populaire et le principe du plébiscite d’une part, le droit dynastique et l’hérédité d’autre part, et dont la combinaison

(1-2-3-4-5-6) Revue hebdomadaire, p. 309-313-307-309-331.

(7) Avec lequel a fusionné en mai 1911 le Comité central de l'Appel au Peuple. Voir aux documents annexes le sommaire d’une brochure qui en décembre 1911 est venue compléter et préciser la doctrine et la tactique bonapartistes.

plus ou moins heureuse constitue le bonapartisme, a éclaté nettement au cours du XIXE siècle. M. E. Ollivier a développé longuement les motifs qui militaient, au lendemain du coup d'État de 1851, en faveur du maintien momentané de la dictature et de l'aménagement progressif d’une République consulaire, à la fois autoritaire et libérale (1). Mais en 1852 et après 1878, c'est comme en 1804, la tendance impérialiste qui l’a emporté sur la tendance républicaine. Cela peut donner à réfléchir aux partisans de l’extension des pouvoirs du chef de l’État et de l'introduction dans nos mœurs politiques du plébiscite et du referendum. (2)

Il est nullement prouvé qu’un régime basé sur le césarisme démocratique unisse les avantages du gouvernement monarchique traditionnel à ceux des institutions franchement populaires, en évitant leurs inconvénients

respectifs.

Le plébiscite, la caractéristique et la clef de voûte du système, est bien plutôt une apparence de consultation populaire. La manière de rédiger la question, les circonstances dans lesquelles elle est posée, le sens de vote de confiance au souverain qui s’y attache presque toujours, l’absence de sanction pratique au cas où le vote serait défavorable au prince, les multiples moyens de pression du gouvernement rendent très discutables, la valeur, la portée et la signification de cette institution. Aussi tous les bonapar- Listes ne sont pas plébiscitaires certains voyant dans l’Empire une dynastie nouvelle, ayant les mêmes droits que la famille royale de Bourbon ou d'Orléans. Par contre il est des plébiscitaires qui ne sont pas impérialistes, plusieurs se disent même républicains.

(1) L'Empire libéral, t. III, p. 28 ets.

(2) Il est à craindre que le referendum, institué pour des questions de politique générale n’aboutisse rapidement en France à la désignation directe du chef de l'État par le corps électoral.

Enfin le fait même que ses partisans n’attendent son rétablissement que de l'excès des maux, des terreurs, des angoisses que ressentirait le Pays juge le système bonapartiste, des populations affolées et terrorisées impuissantes à rétablir l’ordre accepteraient momentanément n'importe quelle dictature (1). Ce serait l’abdication totale ou sous d’illusoires réserves de la souveraineté nationale aux mains d’un homme d’une valeur inconnue.

Ainsi il existe deux partis politiques qui, escomptant les fautes et les défaillances de la République ainsi que certaines exigences contradictoires de l’évolution de la Société et du développement de l'individu, aspirent à remplacer le réoime actuel.

Aucun des deux ne s'attache méthodiquement à la conquête des sièges électifs ce qui rend très difficile la détermination, même approximative, du nombre de leurs partisans dans le pays et de leurs propres représentants dans les Chambres. Les parlementaires royalistes, impérialistes et plébiscitaires sont confondus sous la rubrique commune «réactionnaires » « conservateurs » ou « monarchistes » ou parfois «nationalistes » avec d’autres éléments politiques. Au Sénat le groupe de la droite comptait 22 membres, à la Chambre celui «des droites» en comprenait 19 en 1911.

LES PARTIS RÉPUBLICAINS En face des partis monarchistes, les partis républicains affirment hautement que la Nation, s'appartenant à ellemême, doit être à toute heure maîtresse de ses destinées et, qu’en elle seule résidant le principe de la souveraineté, elle a le droit de se gouverner librement par l’mtermédiaire de ses représentants élus.

Volontairement, par une fiction généreuse la Républi-

(1) La brochure publiée en décembre 1911 indique une évolution sur ce point de la méthode bonapartiste. Elle préconise en effet trois actes législatifs qui suffiraient à amener légalement à l'Elysée le prince Victor Napoléon.

que, bien qu’elle n’ignore nullement les inégalités physiques et intellectuelles des hommes, a consacré l’égalité politique et fait de chaque individu un citoyen. Elle a d’ailleurs posé l’égalité des droits comme l’équitable contrepartie des charges qui pèsent également sur tous les habitants du territoire (impôts proportionnels aux facultés de chacun, service militaire, service du jury, etc.….). Certains républicains regrettent même sincèrement de ne pouvoir instaurer cette égalité dans le domaine économique, non certes pour diminuer la fortune des uns maïs pour élever les humbles et les malheureux, arracher à la misère, à la faim, aux taudis foyers d’élection des plus terribles maladies, de trop nombreux travailleurs broyés par l’implacabilité des lois naturelles.

Ils s'efforcent de combattre les funestes conséquences de l’impitoyable lutte pour la vie en interposant la loi entre les forts et les puissants d’une part, les faibles et les déshérités d’autre part. Ils cherchent à empêcher que les privilèges de fait et les avantages de la richesse ne se consolident et ne se transforment au détriment de la masse en situations juridiques et n’accaparent au profit d’une oligarchie le domaine de la politique.

La République s’ingénie à concilier, tâche beaucoup plus aisée à définir en théorie qu’à réaliser pratiquement, les nécessités de l’ordre de l’autorité et de la hiérarchie avec les exigences de la liberté des activités privées et du sentiment de l’égalité des citoyens. Elle cherche chaque jour à fusionner en une équitable synthèse les besoins de la société et ceux des individus, les restrictions inséparables de la vie en société avec le complet épanouissement de la personnalité humaine. Elle est à la fois, dans ce double but, étatiste et individualiste autoritaire et libérale.

Comme elle permet et encourage le libre examen et l'esprit critique elle est très violemment attaquée, non

seulement par tous ses adversaires partisans d’un autre régime, mais aussi par de nombreux républicains.

. Sans nier les avantages de la méthode d'observation et la leçon des faits, elle ne perd pas de vue l'idéal qu’elle poursuit, et qui fait sa gloire et sa grandeur; c’est à sa lueur qu’elle s’efforce de satisfaire harmonieusement aux exigences du réalisme moderne.

En étudiant l'idéal et la doctrine du parti républicain modéré sous la troisième République, l’on évoque malgré soi le souvenir de Condorcet et de la Gironde, de ces hommes généreux qui avaient une foi illimitée en la dignité et la perfectibilité de la personne humaine, et à l'influence qu’exercent sur elle les nobles idées désintéressées (1). Plus tard en 1817, dans un milieu politique, tout différent, ceux que l’on appelait les doctrinaires essayaient loyalement de concilier l’ordre et la liberté, l’autorité indispensable à tout gouvernement avec l’indépendance chère à des hommes libres. Pendant la Monarchie de Juillet, le groupe de la gauche dynastique de la Chambre et dans le pays la fraction sage et modérée du parti républicain ayant pour organe «le National», s’efforçait d’arracher de modestes et progressives réformes au gouvernement des satisfaits et des timorés, Après les journées de février 1848, ce fut la liste élaborée par les rédacteurs de ce journal qui, augmentée de noms empruntés aux deux autres fractions républi-

(1) «Les penseurs comme Condorcet, tout ensemble théoricien idéaliste et réformateur pratique, des esprits cultivés, tous sincères républicains de vœu spontané ou de raison, politiques de doctrine et partisans de gouvernements de droit,tels que furent les Girondins, préconisérent en vain le referendum comme couronnement obligé du gouvernement démocratique et la coopération des électeurs à l’œuvre constitutionnelle ou législative comme

moyen d'éviter les erreurs.» M. J. Delpech. La démocratie et le régime représentalif. Préface à L'Annuaire du Parlement, 1909, p. 6,

caines, constitua le gouvernement provisoire et fonda la « République démocratique ». En 1857, cinq républicains décidèrent d’entrer au Corps législatif et de participer à la direction des affaires publiques. Durement formés par les circonstances, ils communiquèrent au groupe républicain modéré un esprit nouveau, pratique et positif. Au lieu de se cantonner dans une intransigeance farouche, ils s’efforcèrent de collaborer à la gestion des intérêts nationaux, à la fois par une opposition légale de tous les instants et par une part de plus en plus active aux diverses manifestations de l’activité parlementaire (discussion du budget, lois ouvrières, mesures d'ordre économique, etc.) Au moins l’un d’entre eux se rallia au nouveau régime, dès qu'il parut sous le nom d’Empire libéral, diminuer dans le gouvernement la part d’autoritarisme et d’arbitraire. Les autres gardèrent leurs préférences intimes pour la République et se rencontrèrent à l’Assemblée nationale avec les gauches modérées puis avec Gambetta quand celui-ci eut défini la doctrine opportuniste. De 1873 à 1877, ils s’unirent aux deux autres groupes républicains (centre gauche et extrêmegauche) contre la coalition des trois groupes de droite (orléanistes, impérialistes, légitimistes) et implantèrent définitivement la République en France.

De 1878 à 1898 ils gouvernèrent le pays sous la direction de Gambetta, Ferry, MM. Rüibot et Méline, etc... avec quelques apparitions des radicaux au pouvoir et plus souvent des alliances avec eux (ministères de concentration). C’est pendant cette période que suivant le manifeste qui, depuis 1908, précède son programme. Ce parti «a affermi la République, l’a armée, l’a dotée, l’a alliée aux plus grands États, l’a gouvernée pendant vingt ans, dans la paix, la prospérité la considération du monde.» Il a réalisé quelques-unes des réformes qui étaient énumérées dans le programme républicain de 1869,

instruction primaire, laïque, obligatoire notamment.» (1)

De 1898 à 1902, le parti modéré nese considéra plus, tant la concentration était large et les éléments avancés nombreux dans les ministères qui se succédèrent, comme à la tête des affaires publiques. De 1902 à 1905, il fit une violente opposition au gouvernement de M. Combes et dans le pays fut quelque peu confondu avec tous les adversaires de ce dernier. Dès l’année 1906, il se réorganisa, recruta de nouveaux adhérents et en 1910 il put compter « déduction faite des pertes éprouvées, un gain net de trente sièges à la Chambre.» (2) Divers orateurs au congrès de décembre 1910 notamment s’applaudirent de voir le pays revenir lentement et posément à leur parti.

Quel est l’idéal du parti républicain modéré? (3)

C'est celui, semble-t-il, d’une belle République harmonieusement ordonnée où la bonté et la bienveillance des uns, seraient égalées par l'esprit d’ordre et de travail des autres, où la sagesse et la modération seraient le lot du plus grand nombre, où la vertu politique et la valeur morale des citoyens seraient portées à un haut degré. (4)

Quels sont ses caractères propres? Il est peut-être le plus idéaliste de tous les partis politiques actuels, il est à coup sûr le plus conservateur des partis républicains. Fortement imbu des principes de 1789, il est nettement indi-

(1) La longue durée de son passage au pouvoir et diverses circonstances l'avaient émietté, et divisé. Voir sur la nécessité de le réorganiser fortement à cette époque un article « Le parti progressiste » Revue politique et parlemenlaire. Année 1897, p. 490.

(2) Discours prononcé par M. J. Thierry président de la Fédération républicaine, au congrès du 19 décembre 1911. Compte rendu, p. 13.

(3) En 1912 au Congrès du mois de mars l’expression « Parti républicain progressiste » apparaît substituée à celle de «Parti républicain modéré ».

(4) «Une nouvelle jeunessese lève en France... elle aime la République, mais elle la veut à son image, belle, grande, tolérante juste pour tous, mettant l'intérêt général au-dessus de tous les petits intérêts particuliers et la France

au-dessus de tout.» Discours de M. Méline. Compte rendu du Congrès du 21 mars 1912, p. 44.

vidualiste et antiétatiste, très tolérant en matière religieuse et attaché à l'Économie libérale au sens classique du mot.

L'on peut distinguer plus nettement encore en 1912 deux courants dans le parti. Les progressistes ne redoutant pas d’être accusés de préférence pour la stabilité, voire même pour l’immobilité.

« Quand le pays, qui nous a quittés au moment de l'invasion de la formidable vague radicale socialiste, voudra nous revenir il n'aura pas de peine à nous trouver : même nom, mêmes idées, même place. Nous n’aurons pas changé.» (1) Et « qu’ils sèment partout (les bons citoyens, les vrais républicains, les jeunes), ces principes immortels de liberté et de justice pour lesquels il n’est pas d'évolution car ils résument et ont toujours résumé l’œuvre de droit et de progrès.» (2)

Et les républicains modérés nuance « Union républicaine» qui ne craignent pas le mouvement.

« Le philosophe Bergson s’est attaqué à l’immobilité et il s’est attaché à démontrer que sur la terre tout évolue et tout change. Et, en effet, l’'immobilité n’est de mise ni pour la fédération, ni pour personne ici-bas.» (3)

Entre ces deux tendances (groupe des progressistes et celui des modérés) apparaît la nuance intermédiaire, la tendance juste milieu représentée par le groupe de la gauche républicaine au Sénat. Dans ce parti, le leadership est si influent que les divisions des élus au Parlement se répercutent largement.

Quelle est sa philosophie et sa méthode ?

Le parti républicain modéré s'incline, mais sans enthousiasme (4) devant les nécessités de l’évolution et de la lecon

(1) Discours de M. Beauregard. Compte rendu du Congrès de mars 1912

(2) Discours de M.J. Roche. Compte rendu du Congrès de mars 1912, p. 51.

(3) Discours de M. Thierry, Compte rendu, p. 38.

(4) Exposé des motifs. Congrès 1912, compte rendu p. 4. : A noter les expressions «événements dont nous ne sommes pas la cause», « forces dont nous ne sommes plus les maîtres» |«ce n’est pas notre faute, mais c'est

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