IDÉAL, TENDANCES, MÉTHODE
des événements. Il fait preuve de résignation et d’oppor-
tunisme :
€ Maïs puisqu'il faut qu’elle soit faite (la législation ouvrière) et qu’il vaut mieux qu’elle le soit avec nous que contre nous, travaillons du moins à la faire méthodiquement, scientifiquement, progressivement. Là encore attachons-nous à la réalité, qu’on ne coure plus aventureusement, au mépris de tout plan et de toute prudence, peut-être à l'avenir et peut-être à l’abîme. »
Les républicains modérés ou progressistes se plaignent amèrement qu'aux diverses élections les candidats d’autres partis leur prennent leurs idées et leurs programmes.
« Nous n’avons jamais eu deux programmes (un pour les électeurs, l’autre pour le Parlement) et nous sommes toujours restés nous-mêmes. Nos adversaires nous battent avec nos propres armes en nous prenant nos idées, notre drapeau et en essayant de persuader aux électeurs qu'ils sont à la fois plus réformateurss et plus modérés que nous.» (1)
Une nouvelle tactique va être adoptée.
« Comment sortir de cette impasse ?
Je ne vois qu’un moyen, c’est de détacher de notre programme de politique générale, qui se confond sur beaucoup de points avec celui des groupes voisins, certaines questions certaines réformes répondant aux aspirations les plus pressantes du pays et sur lesquelles nous soyions bien sûrs de ne pas nous rencontrer avec nos adversaires; ces questions, ces réformes, il faut les inscrire en très grosses lettres sur notre drapeau et faire campagne sur elles jusqu’à ce qu’elles soient résolues. -
C’est cette méthode nouvelle que nous venons d'appliquer en mettant à notre ordre du jour la grosse question des libertés municipales. Elles ont toujours figuré en tête du programme du vieux parti républicain parce qu’elles sont la clef de voûte et le rempart de toutes les autres.»
Quelle est sa doctrine politique, économique et sociale? Dans l’ordre politique, il se fait une idée élevée de la perfectibilité et de la dignité de l’individu. Il s'adresse à la modération et à la sagesse des hommes, à leurs idées calmes, raisonnables et mesurées, à leur dévouement désintéressé à
notre destin» « ce n’est pas notre choix mais c’est quand même notre loi», « l'État (est jeté) sur une pente que personne ne saurait lui faire remonter » (1) Compte rendu congrès 1912, p. 25 et 96, M. Méline,
la chose publique et proclame nettement que le progrès de la démocratie dépend en très grande partie du progrès moral des citoyens. Seules les nécessités impérieuses du maintien de l’ordre publie et du progrès social peuvent motiver des restrictions à la liberté, l'initiative, l’activité, la responsabilité des individus, c’est-à-dire des atteintes à l’autonomie de la personne humaine.
Par dessus tout le parti républicain modéré demande la liberté pour tous les Français (1) dans tous les domaines parce qu’ils sont tous égaux en droits et en obligations que la liberté est le principal moyen d’élévation morale des citoyens, enfin parce que c’est l’essence même de l’idée républicaine.
« Nous avons défendu les libertés, la justice et le droit partout où nous avons cru les voir en péril. Nous avons défendu les croyances religieuses, non pour nous faire les champions d’une idée confessionnelle, mais parce que la République doit la liberté de
conscience à tous les citoyens; lors de la discussion sur les associations religieuses, M. Aynard se leva et s'adressant à M. l’abbé Gayraud lui dit : «C’est au nom de la liberté que nous vous donnons notre concours, au nom des mêmes principes qui nous inspirent cette défense je vous demande de retirer votre proposition contre les associations maçonniques, le respect de la conscience des francs-macons nous est aussi cher que celui de la conscience des catholiques. » Cet épisode est comme la synthèse de notre action. (2)
Si idéaliste et si attaché qu'il soit aux principes traditionnels, le parti républicain modéré n’en a pas moins le souei de «lobservation des faits » et du «discernement des évolutions normales ».
« Nous faisons un effort loyal et utile pour combiner (dans notre programme) nos traditions et notre passé avec tous nos devoirs envers l’avenir et la marche du temps. Nous avons parfaitement: conscience que la société moderne a évolué et que nous ne sommes
(1) Compte rendu du Congrès de 1908. Brochure, p. 10, et Revue hebdomaaire citée p. 479, M. J. Thierry.
(2) « La République n’est plus contestée en France, mais elle ne serait qu’une parodie, la liberté ne serait qu’un vain mot, si l’on entendait la confisquer au profit d’un parti au lieu de la donner à l’unanimité des citoyens ». La revue hebdomadaire, 26 mars 1910, M. J. Thierry.
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plus conduits par les données de la Révolution française. Tout se ramenait alors à la propriété, aux droits de l’homme et à l’individualisme. Vers le milieu du x1xe siècle un certain nombre de philosophes ont éveillé le sens, la préoccupation de la vie collective. C’est le quatrième État qui entrait en scène, groupé par l’évolution économique, industrielle surtout, et puisant dans la conscience de sa force la recherche confuse de ses aspirations. Aujourd’hui ce quatrième Etat a posé devant nous un certain nombre de problèmes. Nous lui devons, nous nous devons à nous-mêmes de les aborder pour acquiescer où pour contredire, mais nous n’avons pas le droit de nous dérober.» (1)
Toutefois le parti ne se transforme pas.
« Fidèle à lui-mème, il est ce qu’il a toujours été, avec quelque chose de plus que les jours nouveaux l’obligent ou l’invitent à être, mais ce qu'il est de plus. il l’est dans le sens de ce qu’il a toujours été.» (2)
D'une facon générale le parti entend ne pas séparer l’ordre du progrès et conserver en même temps qu’'accroître.
« L'ordre par le progrès, le progrès selon l’ordre. La faiblesse du vieux parti conservateur, c’est qu’il entend conserver sans rénover: la faiblesse des partis révolutionnaires, c’est qu'ils veulent innover sans conserver; notre force est de vouloir et de pouvoir tout ensemble conserver et accroître.» (3)
Dans l’ordre économique (4) le parti républicain modéré recherche la solution des grandes questions touchant l’économie nationale : améliorations de l’outillage du pays amènagement des forces hydrauliques, mise en valeur du domaine colonial, etc.
« Pour mener à bien cette œuvre immense, il faudra faire entrer et retenir au Parlement les capacités et les compétences reconnues. » A la représentation proportionnelle, il conviendra d’adjoindre «la Représentation professionnelle » (1). « Notre pays, si splendidement doté par la nature est un des plus arriéré pour la mise au point de son outillage et l'entretien de ses échanges à l'intérieur et au dehors; que demain l'opinion mieux éclairée se tourne vers
(1) Discours prononcé par M. Thierry, Président de la Fédération républicaine au banquet du 24 novembre 1909. Compte rendu du Congrès de 1909, p. 29-30.
(2) Manifesle du parti. Compte rendu du Congrès de 1908, p. 13 et 15.
(3) Compte rendu du Congrès de 1908, p. 15. (4) Discours de M. le sénateur Audiffred. Compte rendu du Congrès de 1910,
l'étude positive apaisante et fèconde des travaux économiques, qu’elle réclame de ses représentants une politique de réalisation, aussitôt notre productivité s’accroîtra, des ressources nouvelles s’offriront à nos initiatives, la générosité sociale ne sera plus qu’une juste et facile rançon d’une plus grande richesse. » (1)
Le parti républicain modéré est très prudemment
étatiste.
«… [1 y a une immense aspiration de tous ces hommes, quisont nos égaux en droits et qui partagent avec nous la souveraineté populaire, vers la liberté et le bien-être, vers une diminution du labeur et aussi vers une augmentation de la dignité, les questions sociales ont détrôné les autres, elles passionnent l'immense majorité des citoyens, peut-être que leur solution, qui est conditionnée par la réforme électorale, réside dans une sage alliance de l’individualisme et de l’étatisme, étant bien entendu que l’État interviendra seulement dans la mesure où sa tutelle est nécessaire pour assurer le plein développement de lindividu, c'est-à-dire pour mettre l'individu à même de se passer de lui.» (2)
Le parti se prononce nettement contre les monopoles d'État.
« La bienveillance des pouvoirs publics pour les faibles n’a rien à voir avec la socialisation des moyens de production. L'État bienfaisant et tutélaire faisant la police de la misère comme celle de Ia rue, oui; mais l’État concurrençant l'initiative individuelle, non. Tous les hommes libres doivent s'élever contre les monopoles de l'État industriel et commerçant, contre les régies et les accaparements projetés des alcools, du pétrole, des assurances, de tout ce qui est du domaine de la liberté économique.» (3)
Dans l’ordre social
« une notion nouvelle s’est emparée des sociétés modernes, il ne s’agit plus aujourd’hui de se disputer des transpositions de privilèges, mais d'appeler l’universalité des citoyens à une condition meilleure. Cela ne se réalisera pas sans quelques tâtonnements mais c’est un pas décisif et magnifique dans la voie de l'humanité (4). Au bas de l’échelle sociale se trouve un personnel aggloméré, réuni dans un même labeur, mieux placé qu'’autrefois pour mettre en commun ses aspirations ou ses révoltes. Il n’est pas surprenant que le suffrage universel se soit efforcé de remédier aux inconvénients de l’individualisme par le corporatisme nouveau des syn-
(1) Revue hebdomadaire, citée, p. 486 et 487. (2) Discours de M. Drouol. Compte rendu du Congrès de 1909, p. 29 et 30. (3-4) Revue hebdomadaire, citée, p. 483-486-484-485.
dicats (1) et (que) la prévoyance sociale, la solidarité, la mutualité et les lois de protection du travail interviennent pour tempérer les rigueurs des destinées individuelles. Il y a des tares (les salaires des femmes travaillant à domicile) qu’il ne faut pas laisser à d’autres le soin de faire disparaître de pareils faits sont plus favorables aux abus du syndicalisme que la propagande anarchiste.
Le parti insiste sur cette idée qu’il se réclame des principes de la Révolution et que celle-ci, loin d’être collectiviste ou communiste fut « propriétiste », et que d’ailleurs la Déclaration des droits reconnut la propriété comme «un droit imprescriptible et sacrés. » (?)
Le but du parti est donc positif et tangible. Les républicains modérés ou progressistes adoptent
« une politique avant tout économique et sociale, politique hardie mais sage et pratique parce qu'elle limite ses promesses aux réalisations possibles, éducatrice parce qu’elle enseigne à la démocratie que ces réalisations dépendent pour une large part de son progrès moral, désintéressée parce qu'elle n’a pas d’autre ambition que de rendre le plus humble des travailleurs capable d’exercer sa part de souveraineté en citoyen clairvoyant en bon républicain et en bon français.» (3)
Le parti républicain modéré s'élève avec force contre le reproche d’opposition systématique, de parti négatif qui lui a parfois été adressé. Il joue un rôle important dans les travaux législatifs et a élaboré un programme positif et pratique. Ses représentants au parlement sont intervenus tantôt pour apporter un appui à la cause de l’ordre quand elle était menacée (grève des cheminots) tantôt pour amender dans leurs détails les lois dont ils n'avaient pu empêcher le vote (congrégations, séparation, etc.).
« Au milieu de ce déchaïnement de la démagogie nous sommes restés fidèles à notre rôle pondérateur de parti de la raison... nous
(1) Revue hebdomadaire, citée, p. 485.
(2) Aussi les adversaires des républicains modérés les déclarent parfois « partisans de la propriété illimitée ».
(3) Discours de M. Drouot. Compte rendu du congrès de 1909, p. 52.
avons soutenu la liberté, la justice et le droit partout où nous avons cru les voir en péril... nous secondons les gouvernements dans tout ce qu'ils font ou proposent de louable ef nous collaborons avec eux pour tout ce qui est compatible avec nos principes (1)» . € Notre parti a fait l'apport de sa parole et de ses études dans toutes les entreprises législatives il ne s’est désintéressé d’aucun problème de politique intérieure ou extérieure. Il occupe une place considérable dans le mouvement intellectuel de notre pays,ila pris une part efficace à toutes les délibérations qui influencent nos destinées (2) ».
Mais surtout le parti insiste sur le caractère pratique de son programme.
(Celui-ci) est « positif, actif, constructif, non seulement critique mais organique ». Il est nettement « positif en ses deux termes : l'ordre par le progrès le progrès selon l’ordre.» (E£ ce pourrait être là la devise, la formule du parti) « .… notre force est de vouloir et de pouvoir tout ensemble conserver et accroître... IL n’est pas de parti, il n’est pas de programme plus positif que le nôtre.» (3) « Mais lui du moins, notre parti, n’a jamais oublié, jusque dans le combat, qu'ilest un parti de gouvernement. Notre programme n’est pas négatif parce que ce n’est déjà point faire œuvre négative que d'empêcher de détruire, … que de conserver au sens social du mot. Mais cela ne suffit pas, le traditionnel lui-même évolue il faut construire.» (3).
Le programme comprend :