DANGERS DES ORGANISATIONS DÉ- PARTIS
empereur ou dictateur ; ou l’électeur se borne à désigner lors de chaque élection un député ou un sénateur, à lui donner un blanc seing et à le laisser, sans frein ni guide, dépenser, au hasard des circonstances, son activité et son influence; ou bien enfin l’électeur entend concourir effectivement, non pas aux détails mais à l'orientation générale de la gestion de la chose publique et de la direction des destinées nationales. Il en est de même pour les élus au Parlement.
M. Delpech a exprimé l’avis (1) qu'il y avait là une question de nuance.
« Autant il serait déraisonnable de nommer des députés dont tous les votes seraient déterminés à l’avance, autant il paraît juste de permettre à l'électeur dans la mesure du possible de tracer la . ligne de-conduite que devra suivre l’élu. »
Le problème est posé de savoir s’il ne vaudrait pas mieux un régime de partis avec ses inconvénients ses lacunes ses risques même d’atteinte à la pleine indépendance des citoyens que le chaos actuel qui est peu fait pour intéresser à la chose publique ni l’universalité des électeurs (la progression du chiffre des abstentions le montre), ni peut-être toute l’élite pensante de la nation. Toutefois il serait contraire au but cherché d’arrêter les modalités des organisations de parti de façon telle que les’ intrigants, les ambitieux, les indélicats, les superficiels et les hâbleurs prévalent dans leurs conseils, dirigent leur action, dictent leurs choix.
Ceci est éminemment une question d’espèce et l’application qui en sera faite jugera du système.
En résumé, il semble qu’un régime de partis fortement constitués donnerait au citoyen qui le désirerait la possibilité d'exercer un peu moins théoriquement et superficiellement qu'il ne le fait actuellement sa part de souveraineté, et de
(1) Préface à l’ Annuaire du Parlement, cité, année 1909-1910, p. 35.
participer dans la mesure où les conditions de la vie moderne le lui permettent, à la direction du grand œuvre national à l'exécution duquel il concourt chaque année par ses contributions pécuniaires, ses prestations diverses (service du jury, etc.), les restrictions à sa liberté, son service militaire et, le cas échéant (guerre ou expédition lointaine), par le sacrifice de son existence.
Un régime de parti repose donc essentiellement sur cette idée que la chose publique est le patrimoine collectif du pays et doit être géré, d’une manière désintéressée, par les représentants responsables de tous les habitants de Ja nation. La politique n’est à aucun degré une fin en soi, ce ne peut être qu’un moyen pour faire triompher les solutions qui, à chaque moment, paraissent les plus Justes, les plus opportunes et les meilleures. Certes le citoyen ne peut sacrifier journellement et systématiquement tous ses intérêts et tous ses droits particuliers à ceux de la société, mais il ne doit pas non plus oublier ceux de la nation et faire constamment passer ceux-ci après les siens propres.
Chacun de nous a le devoir de «se réformer» a dit M. Marc Sangnier, le fondateur de l’ancien Sillon, l'âme de la nouvelle organisation, la Ligue de la Jeune République. A cette formule mystique et idéaliste nous préférons celle plus réaliste eb plus politique de la conciliation en nous même de nos droits et obligations de citoyens avec nos intérêts et devoirs d'individus. Que le commerçant, l’agriculteur, le fonctionnaire, l’ouvrier ne demande à l'État, c’est-à-dire au fondé de pouvoir de la nation toute entière, pas plus, en liberté, protection, rénumération et assistance que le citoyen, conscient des nécessaires prérogatives du gouvernement et de la limite des ressources du pays, ne peut légitimement lui accorder.
Que le titre de citoyen emplisse chacun de nous d’une belle fierté, et lui donne le sentiment exact de sa dignité,