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chapitre des bracelets

Ils pourront bien ne pas rencontrer comme moi un joaillier

aussi généreux ; mais ils éprouveront, comme moi, une double

satisfaction lorsqu'ils verront leur bien-aimée se parer de leur

œuvre.

M. Morel voudra bien me pardonner mon indiscrétion, qui n’est ?

d’ailleurs que de la reconnaissance.

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LLELLET!

LA FANCHON

Paris ne garde pas ses monuments; l’autre jour, j'ai remarqué deux grandes lacunes. Rue des Bourdonnais, n° 41, le vieux palais gothique de Philippe-le-Bel a disparu; il est remplacé par une grande, lourde et blanche maison. Sur le boulevart du Temple, le vieux Cadran-Bleu a disparu aussi. On trouve, il est vrai, un peu plus loin, un restaurant décoré de la même enseigne,

mais le vrai cadran bleu, celui de Fanchon, n'existe plus. |

C'était aussi un monument digne de respect. Placé à l'entrée de Paris, il enseignait aux jeunes filles que la sagesse donne la

fortune et la célébrité, en économisant les remords. Nos pères

ont vu ce prodige en plein Paris, et quel Paris! Non pas celui que vous voyez aujourd’hui, morne, triste, réservé, cloîtré dans son enceinte, mais un Paris fou, écervelé, libertin, bruyant, Spa-

dassin, joueur, mythologique.

Tout-à-coup, au milieu de ce Paris, tombe des montagnes de la Savoie une jeune fille qui jouait de la vielle, et qui probablement en jouait fort mal; elle établit ses concerts devant le Cadran-Bleu, alors défrayé par une jeunesse charmante et amou-

reuse de dépravation.

Les faux abbés de cour, les marquis, les robins, les clercs, les comédiens, les financiers font le siége de la belle Savoyarde Fanchon; mais la vertu est une citadelle qui ferait honneur à Vau-

ban.

La jeune fille se promène sur le boulevart du Temple, agite sa vielle, redit son éternelle chanson, récolte les pièces de monnaie, fait une petite fortune, et se marie sérieusement avec un jeune homme riche et vertueux, comme un héros d’Auguste Lafontaine.

Ce jour-là, le Cadran-Bleu prit le deuil.

Fanchon, disent les historiens, n'avait qu’une jolie figure, et elle paraissait encore vingt fois plus jolie par l'encadrement du

mouchoir auquel la jeune Savoyarde donna son nom.

La fraicheur, la grâce, l'éclat virginal de cette figure, ga

gnaient beaucoup à cette coquetterie innocente de coiffure, à ce

LA FANCHON. 177 cadre de rubans, de linon, de dentelles, que Paris n'avait jamais

vu, et que depuis il a trop vu.

Quelle est la femme qui ne s’est coiffée à la Fanchon!

On à fait, au commencement de ce siècle, un vaudeville assez

grivois sur Fanchon la vielleuse ;

La scène se passe au Cadran-Bleu.

Ce vaudeville à eu cinq cents représentations, et a fait la fortune plus ou moins vertueuse de trois ou quatre Fan-

chons,

Un demi-siècle après, on a ressuscité la même pièce sous le

titre de la Grâce de Dieu ;

Toujours une Fanchon, pauvre, mais honnête, qui joue de la

vielle, chante un air savoyard et adore ses parents.

La Grâce de Dieu n’a eu que deux cents représentations, parce

que tout dégénère en ce monde.

À la fin de ce siècle, Fanchon reparaîtra encore avec sa même coiffure et avec un nouveau nom savoyard, et on l’applaudira :

Mais nous n’aurons pas retrouvé le Cadran-Bleu et le palais de

la rue des Bourdonnais; qu’elles nous pardonnent, les ombres de

Philippe-le-Bel et de Fanchon !

Mon bail avec madame Hombert était expiré ; il me fallait quitter cette chambre où le coussin oriental m'avait donné tant de sieste, illustrées de tableaux fantastiques, comme les musées du palais de Sommeil : en les traduisant avec la plume sur le papier froid, j'ai souvent été forcé d’en dénaturer plusieurs pour les soumettre aux exigences d’un récit ou les rendre plus claires au

lecteur, et plus appropriées à ses goûts,

Je quittai Florence, et après un assez long voyage je retournai

dans cette ville qu’on ne quitte jamais sans lui dire : Au revoir.

Je m’établis encore, pour un mois, à la villa de madame Hombert, mais la chambre était occupée par un Anglais, nommé sir

Charles N***, jeune homme riche, blond, mélancolique et doux.

Il s’ennuyait beaucoup, selon l’usage des voyageurs desanation,

et madame Hombert l'avait logé dans ma chambre en lui recom-

mandant les sieste comme des remèdes souverains.

Sir Charles fit une grande quantité de sieste, mais il garda

son ennui. Quelquefois madame Hombert lui demandait : — Qu’avez-vous rêvé de bon, sir Charles ?

— Rien, répondait-il.

Bien rarement il racontait un rêve insignifiant, un de ces rêves bourgeois comme on en fait toute la vie : des gens qui passent et vous regardent, — de vieilles femmes qui se déshabillent, — une revue de garde nationale, — un mariage avec la fille d’un roi noir, — des globes de feu qui courent dans les rues, — une révolution qui éclate, — la mer qui vous poursuit, — un lion, bon

enfant, avec lequel on cause dans un bois.

Tous ces rêves stupides n’amusaient point sir Charles, et le coussin oriental semblait avoir perdu son prestige, ou s’obstinait à rester muet devant une organisation occidentale qui ne pouvait se

mettre en rapport magnétique avec lui.

Sir Charles m’intéressait beaucoup ; je le voyais dépérir à vue

d'œil, et sans raison. Un jour nous eûmes cet entretien ensemble.

Je lui dis.

— Vous nourrissez, sans doute, sir Charles, une passion mal-

heureuse; permettez-moi d’être indiscret.

— Je ne nourris aucune passion, me répondit-il froidement. — Vous avez un violent et mystérieux has nil — Je n’ai point de chagrin.

— Vous attendez un héritage ?

— J'ai ma fortune d’aîné de famille, et je ne désire et n’attends

rien de plus.

— Vous souffrez de quelque douleur physique ?

— Oh ! non; je me porte très bien.

— Vos opinions politiques ‘vous obligent à attendre un chan-

gement de ministère ?

— Non, mes amis sont au pouvoir, et le lord de la chancelle-

rie est mon cousin,

— Vous cherchez pour vous marier une femme que vous ne

trouvez pas ?

— Je n’ai jamais songé à me marier.

— Aimez-vous le jeu ?

— Non.

— La chasse?

— Non.

— Les chevaux ?

— Non.

— La musique ?

— Non.

— Les...

— Non.

— Qu'aimez-vous ?

— Rien.

— Vous vous aimez un peu vous-même, cependant ? — Non, je-me déteste, je ne puis pas me supporter. — Avez-vous un penchant pour le suicide ?

— Non. Le suicide donne trop de désagréments.

— C’est vrai, sir Charles; voilà une chose incontestable,

— Oh! non, Monsieur, vous ne me comprenez pas... J'ai

souvent pensé au suicide, comme moyen de me tirer d'affaire,

mais je crains le Galignani Messenger, le Times, et M. Dickens. — Ah! vous craignez ces deux journaux, et M. Dickens.

— Je les crains beaucoup. Ils ont empêché beaucoup d’An-

glais de se tuer. C’est facile à comprendre.

— Oui, très facile, sir Gharles, mais si vous aviez la bonté de

me l'expliquer, je le comprendrais encore mieux,

— Eh! bien! le Galignant raconte toujours des histoires sur les personnes qui se sont tuées ; le Times qui est un journal beaucoup plus grand, se croit obligé d’allonger les contes du Galignani ; et M. Dickens, le romancier, se croit obligé par son éditeur de faire un roman en dix volumes sur le conte du Times.

Voyez combien tout cela est désagréable !

— Très désagréable, en effet, sir Charles..., mais permettezmoi une supposition, Si la personne qui se tue a le soin de laisser.

avant de mourir, une...

— Je vous interromps, là, Monsieur ; je sais ce que vous allez

***, a eu le malheur de se

dire... Un de mes amis, sir Thomas G tuer à Naples, il y a trois ans. Il laissa sur son bureau une lettre

ainsi conçue :

« Je quitte ce monde, parce que je ne le comprends pas. Chaque

matin, en voyant lever le soleil, je voulais savoir pourquoi le

soleil se levait. Tout le jour je cherchai le mot de cette énigme. J'ai trouvé cette vie intolérable, et je vais la finir par un coup

de pistolet. Je serai plus tranquille dans un bon tombeau. »

— Voilà, sir Charles, une précaution qui défendait ce pauvre

mort contre les journaux et les romanciers.

— Erreur, monsieur; rien ne vous défend contre les jour-

‘naux et les romanciers.

Le Galignani annonça ainsi cette mort :

« Sir Thomas G*** vient de mettre fin à ses jours par un « suicide dont les causes sont vraiment extraordinaires, et doi-

« vent demeurer secrètes. »

Le Times copia l’article du Galignant, et il ajouta :

« S’il nous est permis de soulever un coin de ce voile, nous « dirons qu’une vive passion contrariée a été le motif de cette

« mort déplorable. »

Quinze jours après, Dickens publia la première partie d'un

roman intitulé : Voir Naples et mourir. Ce roman a quatre parties et douze volumes.

C’est l’histoire fausse de sir Thomas.

Il est amoureux de deux femmes ; l’une est femme d’un am-

bassadeur. l’autre est prima dona assoluta à San-Carlo.

Sir Thomas mène de front ces deux amours, comme un cocher

deux chevaux.

Puis, après mille incidents, la prima dona, qui vient de

jouer dans Ofello, tue d’un coup de poignard l’ambassadrice. L'ambassadeur tue la prima dona.

Sir Thomas tue l'ambassadeur, rentre chez lui et se tue dans

son lit.

Aujourd'hui, à Londres, tout le monde croit que la chose

s’est passée ainsi,

Vous voyez donc, Monsieur, que le suicide est devenu im-

possible.

Aussi, les Anglais, qui se tuaient beaucoup, en général, il y a vingt ans, ont pris le parti de vivre pour éviter ces inconvénients posthumes, et nous nous résignons à tout, comme je fais,

moi, aujourd'hui !

— Je vous avoue, sir Charles, qu’il me semble que ces journaux et romanciers ont rendu un grand service à l'humanité anglaise,

— Mais, Monsieur, ils n’ont pas fait cela dans l'intention de

rendre ce scrvice | — Qu'importe! pourvu que le résultat soit bon!

— Voyez, Monsieur, s’il est bon pour moi? j'ai vingt-six ans; j'ai une constitution robuste, ni lymphatique, ni sanguine, ni

nerveuse.

Nous vivons d'ordinaire quatre-vingt-quinze ans, dans notre

famille, parce que nous sommes du pays de Galles, où l’on vit

éternellement.

J'ai donc, selon toutes les probabilités, au moins soixante ans

d'existence à subir, à cause du Galignani.

Or, non-seulement je m'ennuie de l’heure présente, mais je porte, à chaque minute, le poids de soixante ans qui me sont

dus par le pays de Galles!

C’est intolérable ! en soixante secondes il faut que je dévore soixante ans ! J’étouffe en vous disant cela, je ne respire plus, je

manque d'air.

En disant cela, sir Charles faisait les plus violents efforts pour

respirer.

L'idée me vint de guérir ce jeune malade, non par les pro-

cédés vulgaires de la médecine légale et autorisée par un brevet

de docteur, mais par une médecine qui n’a rien de commun avec

la faculté.

Il y avait alors à Florence une femme qui était réduite à la plus extrême misère ; elle logeait rue du Cocomero, dans un vaste appartement, orné de fresques, qui aurait coûté à Paris dix mille francs de loyer, et qui ne coûtait rien du tout à Florence ;

on le payait en l'habitant. Cet appartement était très dégarni,

Il n’y avait que les meubles du strict nécessaire, mais ce qui l’ornait beaucoup mieux que la plus riche tenture, c'était une

jeune fille de dix-huit ans, nommée Cornelia,

Si la beauté, la grâce, l’esprit, étaient la richesse. cette teune O ? ? ?

fille aurait eu tous les millions de l'univers. La mère et la fille vivaient seules ; elles recevaient peu.

Le grand peintre Marini, le restaurateur des peintures de Memno Gaddi, à Pise, et des fresques d’Andrea del Sarto, à Santa-Maria-Novella, m'avait présenté chez la mère de Cor-

nelia.

Je méditai bien mon projet, et puis je le mis à exécution. Un jour je dis à sir Charles :

— Pourquoi ne vous livreriez-vous pas à la lecture? c’est une

grande distraction,

— Ne me parlez pas de lecture, Monsieur, me répondit-il ;

je n’ai jamais eu la force de tenir un livre à deux mains. La vue d’une page imprimée m’endort comme de l’opium.

Ces petits caractères froids, symétriques, se ressemblant tous de loin, me donnent l’ophthalmie ; je ne comprends pas qu’on puisse courber sa tête et fixer ses yeux pendant un quart d'heure

sur cet alignement stupide de l'alphabet.

=— J'ai habité quelque temps votre chambre, lui dis-je, et vraiment j'avais renoncé moi-même à la lecture, car tout ce que

j'y voyais me dispensait de lire...

— Et que voyiez-vous dans ma chambre?

— Oh ! beaucoup de choses, sir Charles!

— Quant à moi, Monsieur, je n’y ai jamais rien vu que ce qu’on voit dans toutes les chambres d’auberge. Un lit, un canapé,

un secrétaire, et quatre fauteuils boiteux.

— J’y ai vu cela, moi aussi, mais avec bien d’autres choses

qu’on ne voit pas ailleurs.

— Mais quoi donc?

— Ah! sir Charles, est-ce que j'aurais pu exciter votre eu-

riosité ?

— Je le crois, et je le crains.

— Tant mieux! sir Charles. Ce serait bon signe. — La curiosité d’un moment.

— Mais si elle se renouvelle, le moment devient une heure, l'heure devient jour, le jour mois, ainsi du reste, jusqu’à l’âge

du pays de Galles,

— Enfin, — dit sir Charles avec le faible rayon d’un premier

sourire ; — enfin, Voyons ce que vous avez vu dans ma chambre.

Alors je racontai à sir Charles les effets magiques du coussin,

et quelques-unes des histoires rêvées sur son édredon. Cette première narration parut lui faire quelque plaisir.

Le lendemain, sur sa prière, je continuai, et deux volumes

enfin y passèrent.

Sir Charles écouta tout.

Ce kaleïdoscope et ce mirage de femmes, de bijoux, de parures, d’amoureux paysages, se logèrent dans son cerveau

avec d'autant plus de facilité qu’il n’y avait point de locataires. L'effet prévu arriva.

Un matin, sir Charles descendit sur la terrasse avec un sou-

rire parfait, et me dit ;

— J'ai fait un songe merveilleux, et qui m'a singulièrement amusé, J'ai rêvé l’histoire d’une cassolette portative et d’un gouverneur de la Havane; et je vous affirme que je voudrais bien

recommencer la prochaine nuit.

— Vous recommencerez, lui dis-je; rien n’est si aisé.

À quoi pensez-vous quand vous vous promenez , là-bas, sous

les parasols de ces grands pins ?

— À rien du tout.

— Mais comment diable faites-vous pour ne penser à rien? — Je l’ignore, ma tête est vide.

— Eh bien! sir Charles, promenez-vous sous les pins, en pensant aux histoires que je vous ai racontées, et surtout en songeant qu'elles m’ontété, pour ainsi dire, dictées par le coussin qui vous

sert d'oreiller.

— J’essaierai. — Pas de futur, sir Charles, essayez à présent.

— Je vais essayer.

— Mais ce n’est rien d’essayer une fois, il faut poursuivre.

Il ne faut pas se lasser.

Promenez-vous toujours.

Sir Charles se montra docile à son docteur moral : il suivit

l'ordonnance avec cette obstination salutaire d’un malade qui

désire sa guérison.

Le traitement prit une bonne allure.

Chaque jour sir Charles paraissait très content de ses nuits ou

de ses szeste,

Son front s’épanouissait souvent, comme sillonné par un gra-

cieux souvenir.

Il aimait surtout à se promener sous les grands pins, non plus de son air ennuyé d'autrefois, mais avec la démarche joyeuse d’un homme qui s’entretient avec lui-même de choses agréables

à son esprit.

Un jour, profitant de l’ascendant que j'avais pris sur lui, je lui

proposai de le présenter chez la mère de Cornelia.

Il'inclina vivement la tête, comme s’il se fût soumis d'avance

à toutes mes propositions.

Je lui avais raconté, un après midi où je n’avais pas fait de sieste, et où par conséquent j'étais à bout d'imagination, certaine histoire des joyaux que j'avais choisie avec intention, parce

que l'héroïne était le portrait réel de Cornelia.

Nous nous rendîimes à la rue du Cocomero.

Je présentai sir Charles aux deux femmes.

Notre première visite fut courte.

Je remarquai une grande émotion sur le visage du jeune

Anglais,

Ce jour passé, j'affectai de ne plus parler de Cornelia, et nos

entretiens ne roulaient que sur des choses sérieuses. Cela finit par le contrarier visiblement, Je m'y attendais.

Un jour, il me dit, d’un ton de négligence adroite :

— Eh bien ! nous ne retournerons pas rendre une seconde

visite rue du Cocomero ?

— Quand vous voudrez.

— Aujourd'hui.

— Je ne demande pas mieux, sir Charles; ces deux femmes

ont une conversation des plus agréables.

Malheureusement une horrible pauvreté habite cette maison.

— Et pourquoi Cornelia ne se marie-t-elle pas avec un homme

riche ?

— Vous êtes bien naïf, sir Charles : mais parce qu’à Florence, comme en beaucoup d’autres endroits, un homme riche n’épouse

pas une femme pauvre.

— Ah! c’est ainsi, — remarqua sir Charles, comme dans un a-parte méditatif.

— Hélas ! oui, sir Charles ; c’est ainsi,

— Ne trouvez-vous pas, — dit l'Anglais en souriant, — qu’elle

ressemble au portrait que vous m’avez fait de Lilia, dans la Cassolette ?

— Attendez, — répondis-je, en feignant de réfléchir.

— Oui... c’est juste. le hasard. effectivement elle ressem ble à ce portrait,

Vous me le faites remarquer à présent, — Oh ! elle lui ressemble beaucoup !

— Dit-il avec une aspiration gutturale et anglaise de joie.

— Beaucoup!

Cette ressemblance fut encore mieux constatée à la seconde visite.

À chaque instant, sir Charles m’adressait finement un signe d'intelligence, qui signifiait :

— Oh! comme elle ressemble à Lilia !

En sortant pour la seconde fois de la rue du Cocomero, sir

Charles ressemblait à un amoureux futur.

Le traitement du malade arrivait à sa fin; les symptômes

étaient excellents.

Les visites se succédèrent, et sir Charles arriva bientôt à ce degré de familiarité honnête, qui lui permettait de se rendre seul

chez la mère de Cornelia.

Alors je le jugeai guéri.

Sir Charles avait une passion !

Je l’abandonnai à lui-même, comme fait le médecin quand le convalescent ne craint plus une rechute, et quand le jour inévitable arriva, où sir Charles, après une dernière visite, crut m’étonner en m'annonçant une nouvelle extraordinaire, je l’arrêtai au début de sa phrase mystérieuse, et je lui annonçai moi-même

qu'il épousait Cornelia.

Le mariage a été célébré à l’église San-Spirito, sans bruit et

sans pompe.

Cornelia jouit d’une fortune de quatre mille livres de rente, ce

qui signifie cent mille francs, en français.

On à beau être discret sur une aventure, au bout de quelque

temps, le monde curieux la connaît comme si On la lui avait

racontée.

À coup sûr il y a des murs qui parlent, ou des songes qui révèlent tout.

On apprit dans le monde, à Florence , que j'avais opéré une

"uérison au MmOoven d’un Jrocédé inconnu, et plusieurs malades D ?

moraux, qui habitaient la ville de Dante, ce malade sublime ,

s’adressèrent à moi dans l'espoir de jouir du même bénéfice,

— Messieurs, leur disais-je à tous, je suis en rays étranger

et hospitalier, je ne veux point faire Concurrence aux médecins

toscans , qui se plaindraient au grand-duc, et me forceraient à

prendre mes passe-ports.

Il faut dire que la médecine et la chirurgie sont en grand

renom à Florence.

Cette ville possède, dans via romand, un magnifique musée

de cire, où tous les accidents de la machine humaine sont repro-

duits avec une effrayante vérité.

Un jeune Russe, nommé Nicolas Pagagieff, aussi malade

que sir Charles avant son mariage, vint me consulter pour obtenir

la même guérison.

Je fis d'abord de grandes difficultés; mais un jour, il arriva auprès de moi, muni d’une lettre de recommandation de

M. d'Elbing, et je me laissai attendrir.

Il en est de la médecine morale comme de la médecine phy-

sique.

Ce qui guérit l’un peut tuer l’autre.

Il n'y a pas de remèdes absolus, excepté en Arabie, où la

diète est appliquée à tous les cas.

Il est vrai que les Arabes ne nous disent jamais le nombre

annuel des victimes de la diète arabique et des fruits secs.

M. Pagagieff suivit toutes mes recommandations avec un grand

scrupule, comme tous ceux qui désirent arrriver à un bon

résultat.

Le procédé ne fonctionnait point.

Rien ne réussissait.

Toujours mêmes symptômes alarmants.

— Croyez-vous, me dit le Russe, qu’il faut persister ?

— Persistons, répondis-je; puisqu'il n’y a rien de mieux à

faire.

— Ce traitement, ajouta-t-il , est fort ennuyeux. __ Ah! Monsieur, il n’y a pas de remèdes amusants. ;

— Si j'en employais un autre, qu’en pensez-vous ?

— Employez ; mais je ne réponds de rien.

Je n’ai que ce remède dans mon répertoire.

Si vous en sortez, je ne réponds plus de rien.

— On m’a conseillé d'aller passer quelques jours au couvent

de Vallombreuse,

— Allez-y.

— Croyez-vous que ce nouveau remède réussira ? — C’est possible.

— Demain, je vais à Vallombreuse.

M. Pagagielf partit en effet, et fit une absence d’un mois. A son retour, il ressemblait à une ombre du Dante.

— Savez-vous, dit-il, que ce bois de Vallombreuse rendrait

malade l’homme le mieux portant ?

— Enfin, répondis-je, vous avez voulu essayer le remède; ce

n’est pas ma faute.

Allez passer quinze jours à Villa Palmieri, pour prendre des

consommés et voir du monde.

Votre état est alarmant.

Je voulus moi-même, après le départ de M. Pagagieff, faire

une expérience.

La chambre du coussin étant vacante, je m'en emparai pour

en retirer encore un album de sieste.

Oh! cette fois, le filon précieux était sans doute épuisé ; le

coussin avait tout dit.

Je fis plus de vingt tentatives, et, à chaque réveil, je me recueïllais pour me raconter à moi-même mon rêve ; toujours un rêve bourgeois, un rêve de loterie, tout au plus bon pour défrayer

un quart d'heure de la veillée d’un portier parisien.

Hélas! tout s’'use en ce monde, même une arète des Cordil-

lières !

Chaque chose donne ce qu’elle avait à donner, et puis tout est

fini, épuisé ! :

Cependant M. Pagagieff, étant beaucoup plus fort que sir Georges, résista.

1 fut longtemps valétudinaire, mais il ne fit point la sottise de mourir.

Au mois d'avril dernier, je le rencontrai sur le boulevart; j’avais sous le bras un album encore inédit des dessins de Gavarni,

Perles et Parures, que M. de Gonet m'avait confié pour un

jour,

Nous parlâmes encore de Florence, et cela me conduisit natu-

rellement à lui montrer l'album.

Cette vue produisit sur lui l'effet du coussin toscan et oriental,

Il admira et rêva, l'album à la main,

— Je vous en prie, me dit-il, laissez-moi cet album seulement une semaine,

— Ah! impossible! lui dis-je, le graveur l'attend, et il ne m'appartient pas.

— Puisqu’on le grave, j'ai quelque espérance de le revoir.

— Sans doute, et vous le verrez en autant de livraisons que

vous voudrez.

— Faites-le-moi envoyer dès qu’il paraîtra.

— Soyez tranquille, je serai exact.

Hier, 20 septembre, à l’équinoxe, j'ai revu M. Pagagieff: il

était superbe de jeunesse et de santé.

— Quand vous verrez M. Gavarni, m’a-t-il dit, offrez-lui tous

mes remercîments, — Vous êtes donc heureux ? lui ai-je demandé.

— Oui, m'a-t-il répondu; je me suis marié le mois dernier :

j'ai épousé une de ses filles,

— Laquelle?

— C'est mon secret; je ne vous le dis pas pour ne pas rendre

jalouses les autres.

Heureux celui qui pourrait épouser toutes les charmantes filles

de Gavarni! ce serait un véritable caprice de sultan!

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