‹ Les Parures, fantaisieChapitre 14 sur 21 · CON ES · texte numérisé non relu

CON ES

Née du désir de plaire, un des sentiments les plus impérieux dont Dieu ait doté le cœur humain, la mode devait nécessaire-

ment acquérir une grande puissance,

Cessons donc de nous étonner qu’elle soit devenue la reine du

monde.

« C'est la mode, dit le spirituel auteur du Code de la toilette,

qui dispense à son gré les réputations, la fortune, l'esprit, les

« C'estelle qui, sous vingt noms différents comme ses caprices, crée, détruit, élève ou renverse les empires et les coiffures, les

constitutions et la coupe des habits. »

Longtemps avant ce professeur de gai savoir, Montaigne écri-

vait':

« La mode est, pour le Français, une manie qui luitourneboule l’entendement, et il n’y à si fin entre nous qui ne se laisse embabouiner par elle, et esblouir, tant les yeux internes que les

externes insensiblement,. »

Sans doute la mode a ses travers , ses ridicules : il en est d’elle, en cela, comme de toutes les institutions humaines ; mais il est juste de reconnaître que s’il lui arrive de commettre quel-

que méprise, elle en fait elle-même prompte justice.

La mode d’ailleurs ne fait pas les mœurs, elle s’y conforme; c’est ainsi qu’elle fut théâtrale sous Louis XIV, licencieuse sous la régence, économiste sous Turgot , extravagante sous le directoire, passive sous l'empire, frondeuse sous la restauration, stationnaire sous Louis-Philippe, puis quelque peu républicaine, et

voilà qu’elle se fait socialiste...

Elle a marché, elle marchera, c’est la condition de sa toute puissance,

C’est à Paris que la mode a établi le siége de son empire ; c’est

de là que son pouvoir rayonne sur toute l'étendue du globe,

Pour ne parler que de l’Europe, ne voyons-nous pas les Anglais

nous enlever annuellement nos tailleurs, nos couturières, nos

modistes par centaines ?

De l’autre côté du Rhin, si la domination de la mode s'établit plus lentement, elle n’en est que plus solide; à, il y a vingt ans, régnaient encore l'antique panier, la poudre, l’aile de pigeon,

le soulier à talon rouge : de tout cela, il ne reste plus vestige.

Vienne et Berlin se sont soumises ; la Pologne, cette nationalité si vivace, accueille avec enthousiasme les modes françaises, et le izar lui-même, si orgueilleux et si puissant, n’a pu empêcher cette irrésistible conquérante de franchir les frontières de son empire

et d'aller audacieusement s'établir au sein de sa cour.

Sans doute, à une si grande distance, il se produit une certaine confusion dans l'exécution des arrêts de la souveraine ; il n’est pas rare, par exemple, de voir de grandes dames entourées de femmes de chambre vêtues à la française et pieds nus, et plus d’un élégant de Saint-Pétersbourg et de Moscou a pour valets de pied de malheureux serfs dont le corps huileux est emprisonné dans une peau de mouton ; mais ce contraste lui-même sert à

constater le triomphe de la conquérante,

En Espagne, en Italie, à Rome, à Naples, à Florence, x Milan, la mode règne et gouverne. Et ce n’est pas d'aujourd'hui que date cette domination ; car certains historiens italiens se plaignent amèrement de ce que, depuis le passage de Charles VILL, on affectait, chez eux, de s’habiller à la française, et de faire venir de

France tout ce qui servait à la parure.

De son côté, mylord Bolingbroke rapporte que, du temps de Colbert, les colifichets, les folies et les frivolités du luxe français coûtaient à l'Angleterre plus de six cent mille livres sterling

par an.

La mode c’est le progrès.

Cette vérité incontestable n’a pas empêché un philosophe de mauvaise humeur (de quoi les philosophes ne s’avisent-ils pas!)

d'écrire :

« La femme a commencé à s'habiller avec une simple feuille de figuier : elle allait au plus pressé ; elle a fini par porter des robes

à queue.

« On songe à se parer bien plus qu’à se vêtir.

« La toilette estdevenue un art. Elle devrait rentrer dansl’esthétique, et avoir pour but de se modeler sur la belle délinéation du corps ; de n'être que l'enveloppe extérieure de ses formes, d'en suivre les contours avec souplesse, et de laisser à la liberté des

mouvements toute leur grâce native.

« Mais à voir ce que la fantaisie en à fait, on dirait qu’elle tâche autant que possible de sortir, non seulement des conditions du

beau, mais encore de celles du naturel et du sens commun.

«L'homme (etpar là j'entends l’homme et la femme, selon cette figure de rhétorique qui veut que la plus belle moitié du genre

humain soit sous-entendue quand on nomme la plus laide) semble,

dans la manière de se vêtir, mettre de l’acharnement à se défor-

mer ou à se rendre ridicule à plaisir.

« On dirait que les deux sexes, prenant en pitié les proportions

naturelles du corps dessinées par l'éternel architecte, veulent

tailler leurs membres sur un nouveau patron.

« Chacun cherche à occuper plus de place ou moins de place

que la nature ne lui en a accordé.

« Chez le sauvage on remarque dé jà le besoin d'agrandir sa

figure au moyen de coiffures élevées; chez l’homme civilisé, l’alté-

ration des formes devient une science d’une application assidue,

Croyant obéir au goût, et n’obéissant en réalité fqu'aux plus monstrueux caprices, on comprime, on rapetisse d’un côté; on

distend, on renfle, on boursouffle de l’autre ; on met des éminen-

ces où il y a des enfoncements; où il y à le plein on veut faire le vide. On remonte une chose, on en redresse une autre :

enfin on semble s’étudier à ne rien laisser à sa place. »

O philosophe! est-ce ainsi que vous marchez à la découverte de

la vérité?

Si la femme, comme vous le dites, après s'être habillée de feuilles de figuier, a porté des robes à queue, n’est-ce pas là un

progrès incontestable ?

Au lieu de dire qu’on songe à se parer bien plus qu’à se vêtir, ne serait-il pas juste de reconnaître qu’on songea à se vêtir bien longtemps avant desonger à se parer? Et puis, honnête pessimiste,

la parure, la mode, sont affaires de goût, et, en cette matière,

les philosophes sont essentiellement incompétents.

Une histoire de la mode, écrite avec l'intention de nous initier aux causes de leurs nombreuses variations, serait certainement l'histoire la plus intéressante de la société: mais ce serait une

œuvre immense dont notre imagination s’effraie.

Afin d'en diminuer l'étendue et d’en conserver l'intérêt, nous avons cru devoir prendre pour point de départ le règne de Louis XIV, tout en nous réservant le droit de faire des excursions

rétrospectives dans les siècles antérieurs.

Certes, Mesdames, nous ne nous dissimulons pas les difficultés de la nouvelle tâche qui nous est imposée ; mais il n’est ni obstacles, ni dangers que nous ne soyons disposés à affronter pour vous plaire ; et, fort de nos bonnes intentions, nous entrons en matière avec une parfaite quiétude, convaincu que, à défaut d’autre mé-

rite, il nous sera tenu compte de l’intention.

Louis XIV avait la passion de la magnificence à un trop haut

degré pour demeurer indifférent aux modes de son temps.

Sans doute, il regretta les modes si gracieuses, si élégantes du moyen âge; mais déjà, lors de son avénement, une révolution complète s'était opérée dans l’art de l'habillement et de la parure.

Contre ce fait accompli, le grand roi eut le bon esprit de ne pas guerroyer; il ne se retrancha pas non plus dans une indiffé-

rence dangereuse.

N'ayant rien à espérer de la résistance, il se mit courageusement à la tête du mouvement, afin de le diriger, et Dieu sait

combien ce fut pour lui rude besogne!

Les diverses modifications apportées à la coiffure pendant les deux tiers de son long règne lui donnèrent à elles seules plus d’inquiétudes, lui causèrent plus d’insomnie que ne le firent certaines des grandes batailles livrées par ses généraux de l’autre

côté du Rhin, alors que sa grandeur l’attachait au rivage.

Sous Henri IV, les femmes avaient porté les cheveux en pyramides ; puis les coiffures s'étaient abaissées sous Louis XII : Anne d’Autriche donna alors le modèle des coiffures dites à la

Ninon, qui durèrent jusque sous Louis XIV.

Tout-à-coup, vers 1650, un mouvement radical se produit : les toupets se montent, les houpes menacent le ciel ; la coiffure des femmes s’élève à une hauteur prodigieuse, en même temps que les perruques des hommes atteignent à la fois une ampleur ex-

travagante et un prix excessif,

Cette exagération n’était pas chose nouvelle : n’avait-on pas vu, dans l'antiquité, les dames romaines sacrifier leurs belles chevelures noires, pour se parer d’horribles perruques de cheveux roux qu’on faisait venir à grands frais du fond de la Germanie?

Ce luxe de chevelure avait été porté si loin dans l’ancienne Rome, qu’au dire des historiens, la femme de Marc-Aurèle parut en public, dans l’espace de dix-neuf ans, avec trois cents coiffures

différentes.

Mais si cela n’était pas neuf, c'était ruineux, et le grand roi ne 2 2

voulait pas que ses sujets se ruinassent, pensant probablement

qu’il suffirait bien seul à cette besogne.

C’est de là que date cette fameuse diplomatie des perruques,

dont l'influence, après deux siècles, se fait encore sentir.

Louis XIV s’indigne d’abord en se sentant débordé, puis il se

jette dans le champ des négociations ; il fait du machiavélisme,

Appelant à lui les perruquiers, il les constitue en corporation, et afin de ranger de son côté ces hommes de tête, qu’il considère comme de puissants auxiliaires, il leur accorde de nombreux

priviléges et leur donne le pas sur les chirurgiens.

Ces derniers conservèrent le droit de raser en concurrence avec les premiers; mais il leur fut défendu de toucher à la per-

ruqué.

Malheureusement, dans cette guerre des toupets, les perruquiers n'étaient que des officiers inférieurs, obéissant à l'autorité féminine, et le grand monarque en fut encore pour ses frais : les perruques grossirent, les toupets grandirent, et, pour les grandir encore, on y ajouta des rubans de toutes couleurs et des den-

telles de toutes sortes.

Le roi était furieux, dit Dangeau dans ses mémoires, car malgré ses efforts, volontés et remontrances, les coiffures ne bais-

saient point.

La situation était énormément tendue, comme on dit dans le

patois politique de notre temps; une explosion semblait imminente : le roi songeait à un coup d'État; les hommes et les

femmes à la mode se préparaient à la résistance.

Tout-à-coup arrive à la cour, vers le milieu de 1699, une jeune et charmante Anglaise portant une coiffure basse qui ajou-

tait à la grâce, à la fraicheur de son joli visage.

Il n’en fallut pas davantage pour apaiser le vent de la sédition : les coiffures s’affaissèrent comme par enchantement : l'arc

se détendit, et le calme se rétablit.

Mais Louis XIV ne fut pas moins blessé de cette soumission qu'il ne l’avait été de la désobcissance, ainsi que le prouve ce

assage des Mémoires de la princesse palatine, [æ)

«J'avoue, dit le puissant monarque, que je suis piqué quand je vois qu'avec mon autorité de roi, en ce pays-ci, j'ai eu beau crier contre les coiffures trop hautes, pas une personne n’a eu la

moindre envie d’avoir la complaisance, pour moi, de les baisser.

« On voit arriver une inconnue, une guenille d'Angleterre,

avec une petite coiffure basse, tout d’un coup les princesses vont

d’une extrémité à l’autre. » Une guenille d’Angleterre !

C'est par cette épithète que le grand roi récompense la jeune étrangère de la victoire qu’elle lui fait remporter. Il est donc

A te REP

bien vrai que les rois, dans la prospérité, ne sont que d’illustres

ingrats |

Cet événement est un exemple de plus des grands effets que

peuvent produire les plus petites causes.

Il est néanmoins certain que beaucoup de modes ont dû leur

origine à des événements importants.

Telle fut, par exemple, l'origine de la couleur jaune-[sabelle, qui eut une si longue vogue et qui est encore en faveur de nos

jours.

Isabelle, fille de Philippe I, et femme de l’archiduc Albert, apprenant que son mari venait de mettre le siége devant Ostende,

fit vœu de ne pas changer de chemise que cette ville ne fût prise.

C'était peu prudent, ainsi que l'événement le prouva : le siége

dura trois ans !

La chronique ne dit point dans quel état se trouvait la chemise de la princesse lorsque la ville capitula ; mais il était permis d’en deviner la couleur, et la mode adopta le jaune blanchâtre, qui fut appelé jaune-Isabelle.

C'était un hommage à l’amour conjugal.

A l'exception de la coiffure, le costume demeura à peu près sta-

tionnaire sous Louis XIV.

Les hommes portaient l'habit, la veste, la culotte courte, les

bas relevés sur le genou, les souliers à boucles, la canne et

l'épée.

À la fin de ce long règne, les jeunes gens étaient habillés comme l'avaient été et comme l’étaient leurs pères, et Louis XV, qui n'avait que cinq ans lors de la mort de son aïeul, était déjà soumis à toute la rigueur de la mode; il portait la culotte courte, la.canne et l'épée; on ne lui faisait même pas grâce de la per-

ruque, dont on affublait sans pitié sa jeune tête.

Toutefois, Mesdames, ne vous hâtez pas de crier à la barbarie, ne voyez-vous pas de nos jours de pauvres enfants emprisonnés dans un uniforme d’artilleur, le front serré d’un schako maussade, et traînant, comme une chaîne d’esclave, un grand sabre de fer blanc qui les fait pleurer en leur battant les

jambes ?

Qui de vous n’a pas, encore enfant, été soumise à la terrible

torture du corset ?

Les femmes, vers la fin de ce règne, cessèrent de porter le masque de velours noir, qu'on appelait un loup; mais elles le remplacèrent par le rouge et les mouches dont elles firent bientôt

un usage immodéré,.

Elles commencèrent aussi à faire usage du blanc, du bleu, pour simuler les veines et faire croire à la transparence de la

peau, du noir pour se teindre les sourcils et les cils.

Ce fut alors aussi qu’elles mirent à la mode les chaussures ar-

a ex a =

SR

LES

Page 1